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Full text of "Oeuvres complètes de Bourdaloue, de la Compagnie de Jésus"

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m^.JÊàs,-df^  ^.,rmÊÊÊtMy*-.i^tÊÊÊk.' 


OEUVRES 

COMPLÈTES 


DE  BOURDALOUE, 

DE  LA  COMPAGNIE  DE  JESUS. 


DEUXIEME  PARTIE  DES  EXHORTATIONS. 


TOME  NEUVIEME. 


DE  L'IMPRIMERIE  DE  J.  B.  KINDELEM. 


OEUVRES 


COMPLETES 


DE  BOURDAI.OUE, 

DE  LA  COMPAGNIE  DE  JÉSUS; 
NOUVELLE  ÉDITION, 

AUGMENTÉE  D'UNE  NOTICE  SUR  SA  VIE  ET  SES  OUVRAGES, 
ET  D'UNE  TABLE  GÉNÉRALE  DES  MATIÈRES, 


TOME  NEUVIEME. 


îèSl 


A  LYON, 

CHEZ  F.'^''  GUYOT,   LIBRAIRE -ÉDITEUR, 

RUE   MERCIKRK  ,   IV. "  Sq  ,  AUX  TROIS  VERTUS  THÉOLOOALES. 
I82I. 


A7# 


*      / 


EXHORTATIONS 

ET   INSTRUCTIONS 
CONTENUES  DANS  CE  VOLUME. 


EXHORTATIONS 

Sur  les  Témoignages  rendus  contre  Jésus-Christ» 

Page  I 
Sur  le  Jugement  du  peuple  contre  Jésus-Christ  en 
faveur  de  Barahbas,  3o 

Sur  la  Flagellation  de  Jésus-Christ,  55 

Sur  le  Couronnement  de  Jésus-Christ»  8i 

Sur  Jésus-Christ  portant  sa  Croix,  io8 

Sur  le  Crucifiement  et  la  Mort  de  Jésus-Christ, 

i35 

INSTRUCTIONS 

Pour  le  Temps  de  VAvent,  1 7 1 

Pour  le  Temps  du  Carême,  191 

Pour  la  seconde  Fête  de  Pâques,  2o5 

Pour  ï Octave  du  Saint- Sacrement,  2.2.1 
Pour  V Octave  de  t Assomption  de  la  Vierge.    2.44- 

Sur  la  Mari.  261 

Sur  la  Paix  avec  le  prochain,  269 


VI  EXHORTATIONS,  etc.  CONTENUES  DANS  CE  VOLUME. 
Sur  la  Charité,  288 

Sur  t Humilité  de  la  Foi,  807 

Sur  la  Prudence  du  salut.  325 

Sur  le  Choix  d'un  état  de  vie»  353 

Sur  la  Communion»  366 


SUITE    DES 


EXHORTATIONS 

SUR  LA  PASSION 

DE    JÉSUS-CHRIST. 


EXHORTATION 


EXHORTATION 

SUR  LES  FAUX  TÉMOIGNAGES 

RENDUS   CONTRE   JÉSUS- CPRIST. 


Multi  testimoriium  falsum  dicebant  adversùs  eùm ,  et  coa- 
venieatia  testiuionia  non  erant. 

'  Plusieurs  rendoîent  de  faux  témoignages  contre  Jésus ,  et 
tous  ces  témoignages  ne  s'accordaient  point.  En  saint  Marc  , 
chap.  14. 

L/E  moyen  que  tous  ces  témoignages  pussent  conve- 
nir ensemble  ,  puisqu'ils  étoient  contraires  à  la  vé- 
rité ,  et  qu'il  n'y  a  que  la  vérité  qui  s'accorde  bien 
avec  elle-même  ,  au  lieu  que  l'imposture  est  tous  les 
jours  sujette  à  se  contredire  et  à  se  démentir  :  Men~ 
tita  est  iniquilas  sihi {y).  C'est  ce  que  nous  voyons 
dans  ces  faux  témoins  qui  déposent  contre  Jésus- 
Christ  ,  et  qui  se  font  ses  accusateurs  devant  le  tri- 
bunal de  Gaïphe  ,  alors  grand-prêtre  ,  et  revêtu  de 
l'autorité  pontificale  ,  pour  connoître  de  toutes  les 
causes  qui  concernoient  la  religion.  Us  allèguent  bien 
des  faits,  ils  produisent  bien  des  preuves,  ils  s'étendent 
en  de  longs  discours  ;  mais  rien  ne  se  soutient ,  et  ce 
que  dit  l'un,  l'autre  le  détruit,  parce  qu'ils  ne  sont 
inspirés,  les  uns  et  les  antres  ,  que  par  l'esprit  de 
mensonge  et  par  la  passion  qui  les  aveugle.  Crpen- 
danl  Caïphe  les  écoule,  lui  qui  devoil,  en  juge  équi- 

(1)  Psal.  26. 

TOiVIE  IX.  I 


a  Sl'K   Ï.ES    FAUX    TÉftlOlGlSAGES 

table ,  réprimer  l^nr  audace  ;  et  les  scribes  ,  les  pha- 
risiens ,  les  princes  des  prêtres  ,  les  anciens  de  la 
synagogue  ,  tous  assemblés  pour  délibérer  avec  le 
ponlife  ,  bien  loin  d'imposer  silence  à  ces  imposteurs 
et  de  les  confondre,  se  déclarent  en  leur  faveur,  et 
deviennent  les  plus  zélés  à  les  exciter  :  Summi  verb 
saccrdoies  et  omne  concilium  quœrehant  adversùs 
Jesum  testimoniiim  (i). 

Voilà,  chrétiens,  quoique  d'une  manière  en  appa- 
rence moins  odieuse,  ce  qui  arrive  encore  chaque 
jour  dans  la  société  humaine  et  dans  les  conversa- 
tions du  monde.  11  est  vrai  qu'on  ne  se  porte  pas 
communément  à  des  calomnies  atroces,  et  qu'il  est 
moins  ordinaire  de  vouloir,  en  parlant  du  prochain  , 
lui  imputer  des  crimes  dont  on  le  croit  innocent  ; 
mais  du  reste  ,  est-il  rien  de  plus  commun  dans  le 
commerce  des  hommes  ,  que  de  se  déchirer  mutuel- 
lement par  de  cruelles  et  d'injurieuses  médisances  ? 
et  tout  injustes,  toutes  criminelles  qu'elles  sont,  en 
a-l-on  quelques  remords  dans  lame  ,  et  s'en  fait-on 
quelque  scrupide?  Avec  quelle  liberté  lesdébite-l-on? 
avec  quelle  facilité  les  écoute-l-on?  Deux  désordres 
dignes  de  tout  le  zèle  évangélique  ,  et  contre  lesquels 
je  ne  puis  ici  m'élever  avec  trop  de  force.  C'est  aussi 
de  quoi  je  prétends  vous  entretenir.  Désordre  de  la 
médisance  dans  celui  qui  la  fait ,  et  désordre  de  la 
médisance  dans  celui  qui  l'écoulé.  Désordre  de  la 
médisance  dans  celui  qui  la  fait ,  et  qui  souvent  ne  se 
rend  pas  moins  coupable  que  ces  faux  accusateurs 
qui  témoignent  contre  le  Fils  de  Dieu  :  ce  sera  la 

(i)  Marc.  i4* 


RENDUS    CONTRE    JÉSUS- CÎÎRIST.  3 

première  partie.  Désordre  de  la  médisance  dans  celui 
qui  l'écoute  ,  et  qui  souvent  n'est  pas  moins  condam- 
nable que  ce  pontife  et  que  tout  son  conseil,  qui 
prêtent  si  volontiers  l'oreille  aux  accusations  formées 
contre  le  Fils  de  Dieu  :  ce  sera  la  seconde  partie.  La 
matière  est  d'une  extrême  conséquence  ,  et  mérite 
toutes  vos  réflexions. 

PREMIÈRE   PARTIE. 

C'est  le  caractère  de  l'iniquité  de  se  parer  autant 
qu'elle  le  peut  des  dehors  de  la  plus  exacte  justice  , 
et  d'en  afïecler  les  plus  belles  apparences,  lorsque 
dans  le  fond  on  en  viole  les  règles  les  plus  essen- 
tielles. Ainsi  quoique  la  mort  du  Fils  de  Dieu  eût  été 
déjà  résolue  dans  un  conseil  secret  des  pharisiens  et 
des  pontifes,  ils  feignent  néanmoins  d'agir  contre 
lui  dans  toutes  les  formes ,  et  de  ne  manquer  à  au- 
cune des  procédures  ordinaires.  Il  faut  donc  qu'il 
soit  déféré  au  tribunal  du  grand-prêtre;  qu'il  y  soit 
accusé  publiquement  ,  et  juridiquement  examiné. 
C'est  pour  cela  qu'on  cherche  des  preuves;  et  dans 
ce  jugement  où  la  passion  domine  ,  on  ne  trouve  que 
trop  de  délateurs  et  de  prétendus  témoins. 

Que  ne  disent-ils  point  contre  Jésus-Christ ,  et  sous 
quels  traits  le  dépeignent-ils?  Cet  homme  dont  toute 
la  conduite  fut  toujours  la  plus  droite  et  la  plus  irré- 
prochable ;  cet  homme  qui ,  dans  ses  paroles  et  dans 
ses  actions,  fut  toujours  la  douceur  même,  la  pa- 
tience ,  la  charité  ,  l'humilité  ,  la  sainteté  même;  cet 
homme-Dieu,  pour  qui  le  font-ils  passer?  pour  le 
plus  méchant  des  hommes  i  pour  un  perturbateur  du 

I. 


4  SUR  LES    FAUX   TÉMOIGNAGES 

repos  public,  qui  veut  changer  le  gouvernement  et 
révolter  toute  la  nation  ;  pour  un  usurpateur  qui  pré- 
tend se  faire  roi,  et  ose  attenter  aux  droits  et  à  l'au- 
torité du  prince  ;  pour  un  inmpie  qui  blasphème  la 
loi  de  Moïse,  et  qui  parle  même  de  renverser  le 
temple  de  Dieu.  Une  parole  qu'il  a  dite  dans  le  sens 
le  plus  juste  ,  et  avec  l'intention  la  plus  pure  et  la 
plus  innocente  ,  ils  la  relèvent ,  ils  l'empoisonnent  , 
ils  l'inferprètenl  à  leur  gré  ,  et  lui  en  font  un  sujet 
de  condamnation.  Ne  nous  en  étonnons  pas  ;  c'est 
que  ce  sont  des  gens  prévenus  ;  c'est  qu'ils  ont  le 
cœur  envenimé,  et  qu'ils  sont  remplis  contre  lui 
d'amertume.  Pourvu  qu'ils  contentent  leur  haine  et 
qu'ils  puissent  venir  à  bout  du  dessein  qu'ils  ont  formé 
de  le  perdre  ,  rien  du  reste  ne  les  arrête ,  et  ils  ne 
suivent  que  leur  animosité  et  leur  ressentiment.  C'est 
de  quoi  le  prophète ,  s'expliquant  au  nom  de  ce  divin 
Sauveur  ,  se  plaignoit  avec  tant  de  raison  :  Ils  ont 
aiguisé  leurs  langues,  ils  les  ont  rendues  aussi  subtiles 
et  aussi  pénétrantes  que  le  glaive  le  mieux  affilé , 
pour  me  percer  des  coups  les  plus  mortels  :  Li'ngua 
eorum  gladius  acutus  (i). 

Or  ,  mes  frères  ,  le  même  crime  que  commirent 
à  l'égard  de  Jésus-Christ  ces  faux  témoins ,  je  dis  que 
c'est ,  par  proportion  ,  celui  dont  tous  les  jours  nous 
devenons  coupables  nous-mêmes  dans  les  discours 
que  nous  tenons  du  prochain  ,  et  dans  les  médisances 
que  nous  en  faisons  avec  si  peu  de  retenue  et  si  peu 
de  modération.  Car  prenez  garde,  s'il  vous  plaît,  et 
faites-en  avec  moi  la  comparaison  autant  qu'elle  nous 
(0  Ps.  5G. 


RENDUS    CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  5 

peut  convenir.  Ces  accusateurs  du  Fils  de  Dieu  avan- 
çoient  contre  lui  mille  impostures ,  et  je  soutiens  que 
rien  ne  nous  est  plus  ordinaire  dans  nos  médisances , 
que  d'y  mêler  des  faussetés  ,  que  peut-être  nous  ne 
connoissons  pas  comme  telles ,  mais  qui  le  sont  en 
effet ,  et  dont  nous  aurions  du  mieux  nous  instruire  , 
pour  en  parler  du  moins  avec  plus  d'exactitude  ,  et 
pour  n'y  être  pas  trompés.  Ces  accusateurs  du  Fils 
deDieu  vouloienl  le  noircir  dans  l'esprit  de  ses  juges  j 
et  le  faire  condamner  ;  et  vous  savez  que  l'injustice 
de  la  médisance  est  de  s'attaquer  à  la  réputation  d'au- 
trui ,  de  la  détruire  dans  l'estime  publique  ,  et  d'ex- 
poser le  prochain  aux  mépris  et  aux  jugemens  les 
plus  désavantageux.  Ces  accusateurs  du  Fils  de  Dieu 
n'agissoient  que  par  passion  ;  et  1  expérience  de  la  vie 
nous  apprend  assez  que  le  principe  le  plus  commun 
de  tant  de  médisances  oi^i  l'on  se  porte  si  aisément  et 
si  impunément  dans  tous  les  états ,  même  les  plus 
saints ,  c'est  une  secrète  passion  qui  nous  anime  et 
qui  veut  se  satisfaire.  Expliquons-nous  ,  et  considé- 
rons encore  chacun  de  ces  trois  articles  plus  en 
détail. 

Je  sais  combien  la  calomnie ,  je  dis  la  calomnie 
délibérée  et  préméditée  ,  nous  paroîl  odieuse  ;  et  je 
ne  puis  ignorer  que  pour  peu  qu'on  ait  de  droiture 
d'ame  et  de  probité  ,  on  ne  voudroit  pas  imaginer 
des  titres  d'accusation  contre  le  prochain  ,  ni  lui  attri- 
buer de  pures  fictions  comme  des  faits  réels  et  comme 
des  vérités.  Ce  n'est  pas  que  nous  n'en  ayons  vu  de 
nos  jours ,  et  que  nous  n  en  voyions  encore  des 
exemples  en  certaines  rencontres  et  sur  certains 


6  SUR   LES    FAUX   TÉMOIGNAGES 

sujets.  Il  n'y  a  rien  qu'un  faux  zèle  de  religion  n'ait 
cmplo}é  et  qu'il  n'emploie  pour  décrédiler  ,  non 
point  seulemeut  quelques  particuliers  ,  mais  des  so- 
ciétés entières  qui  s'opposent  à  ses  progrès.  Les  plus 
évidentes  suppositions  ne  lui  coûtent  plus  alors  à 
soutenir ,  et  lui  semblent  sufïisammenl  justifiées  , 
dès-là  qu'elles  peuvent  servir  à  ses  desseins  et  favo- 
riser ses  entreprises.  Cependant ,  chrétiens  ,  je  veux 
bien  reconnoîire  que  la  médisance  ne  va  pas  tou- 
jours jusque-là  ,  et  que  ce  sont  des  excès  dont  nous 
avons  naturellement  horreur.  Mais  voici  en  même 
temps  ce  que  j'ose  avancer ,  et  de  quoi  le  seul  usage 
du  monde  doit  pleinement  nous  convaincre.  C'est 
qu'il  n'y  a  guère  de  médisances  oii  la  vérité  même, 
outre  la  justice  et  la  charité  ,  ne  soit  au  moins  blessée 
en  quelque  manière  ;  où  elle  ne  soit  au  moins  alté- 
rée ,  déguisée ,  diminuée.  Combien  d'histoires  se  ra- 
content dans  les  entretiens  ,  comme  des  choses  cer- 
taines et  avérées  ,  et  ne  sont  néanmoins  que  de  faux 
bruits  et  de  simples  imaginations?  On  les  croit  comme 
on  les  entend  ,  et  on  les  répète  de  même.  Elles  de- 
viennent communes  par  une  démangeaison  extrême 
qu'on  a  de  les  publier  ,  et  d'en  informer  toutes  les 
personnes  à  qui  elles  ne  sont  point  encore  parvenues. 
S'il  étoit  question  de  les  vérifier ,  quelle  preuve  en 
pourroit-on  produire  ?  point  d'autre  que  le  récit 
qu'on  nous  en  a  fait  à  nous-mêmes.  Récit  aussi  mal 
fondé  que  la  créance  que  nous  lui  avons  donnée. 
Mais  tout  s'éclaircit  enfin  avec  le  temps,  et  l'on  a  la 
confusion  d'apercevoir  l'erreur  dont  on  s'éloil  laissé 
prévenir ,  et  dont  on  a  prévenu  les 'autres.  Je  le  pen- 


RENDUS    CONTRE   JÉSUS-CHRÏST.  f» 

sois  ainsi ,  dil-on ,  et  j'en  avois  ouï  parler  de  la  sorte. 
Belle  et  solide  excuse  !  comme  si  c'étoii  une  raison 
suffisante  pour  former  votre  jugement  et  pour  1  ap- 
puyer ,  que  quelques  rapports  vagues  et  sans  auto- 
rité ;  comme  si  vous  ne  deviez  pas  savoir  qu'il  n'est 
rien  de  plus  incertain  ni  de  plus  trompeur;  comme 
si  la  sagesse  ne  demandoit  pas  d'autre  examen  ,  lors- 
qu'il s'agit  de  flétrir  votre  frère  et  de  l'outrager.  Ce 
qu'il  y  a  de  plus  étrange ,  c'est  que  des  gens ,  après 
y  avoir  été  trompés  cent  fois ,  n'en  sont  dans  la  suite 
ni  plus  réservés,  ni  plus  circonspects,  et  qu'on  les 
trouve  toujours  également  disposés  à  recevoir  tous 
les  mauvais  discours  qu'on  leur  tient,  et  à  les  ré- 
pandre. 

Accordons-leur  néanmoins  qu'ils  ne  disent  rien  qui 
dans  le  fond  ne  soit  vrai  :  mais  ce  fond  qui  peut  être 
véritable  ,  combien  l'exagère-t-on  ?  quelles  circons- 
tances y  ajoute-l-on?  sous  quelles  couleurs  emprun- 
tées le  représente-t-on  ?  de  quels  prétendus  erabel- 
lissemens  rorne-t-on,ou  plutôt  le  défigure- t-on?  On 
fait  là-dessus  mille  raisonhemens  ;  on   en   tire  des 
conséquences;  on  en  veut  pénétrer  les  motifs,  les 
vues ,  les  intentions ,  les  principes  les  plus  secrets  ; 
tout  cela  autant  de  fantômes  qu'on  se  figure  ,  et  au- 
tant d'idées  vaines  et  chimériques  où  l'esprit  s'égare 
et  se  perd.  Or  n'est-ce  pas  là  ce  qui  arrive  presque 
sans  cesse  dans  ces  conversations  où  l'on  met  si  vo- 
lontiers en  jeu  le  prochain  ?  et  n'est-ce  pas  ainsi  que , 
sans  vouloir  être  calomniateur ,  et  sans  croire  l'être, 
on  l'est  toutefois  ,  sinon  absolument ,  du  moins  ea 
partie  et  sur  des  points  très-essentiels  ? 


6  SUR   LES    FAUX   TÉMOIGNAGES 

Mais  sans  aller  plus  loin ,  et  à  se  renfermer  pre'ci- 
sément  dans  les  bornes  de  la  médisance,  je  n'ai, 
mes  frères  ,  qu'à  vous  la  faire  considérer  en  elle- 
même  ,  pour  vous  en  faire  connoîire  l'injustice  ;  in- 
justice la  plus  griève:  pourquoi?  parce  qu'elle  ravit 
au  prochain  ,  de  tous  les  biens  naturels  ,  le  plus  pré- 
cieux ,  le  plus  délicat ,  le  plus  difficile  et  à  conserver 
et  à  réparer ,  qui  est  l'honneur.  Et  en  effet ,  qui  ne 
sait  pas  que  l'honneur,  dans  lopinion  du  monde, 
est  un  bien  du  premier  ordre?  Qu'est-ce  qu'un 
homme  sans  honneur  ?  eût-il  tous  les  autres  biens  , 
fût-il  comblé  de  richesses  ,  pût-il  goûter  dans  son 
étal  tous  les  plaisirs ,  si  c'est  un  homme  noté  et  dé- 
shonoré, on  le  rtgarde  comme  le  dernier  des  hommes. 
Ainsi ,  tout  ce  qu'un  homme  du  siècle  oppose  à 
l'évangile  sur  le  pardon  des  injures  ,  qu'il  se  le  dise 
à  lui-même  snr  la  médisance ,  et  qu'il  mesure  son 
péché  par  les  maximes  qu  il  établit  et  qu'il  suit  en 
matière  du  point  d'honneur.  Il  a  horreur  des  concus- 
sions, des  usurpations  violentes  ou  frauduleuses, 
des  vols ,  des  assassinats  ,  des  meurtres  ;  mais  tout 
cela  n'attaque ,  après  tout,  que  les  biens  de  fortune , 
ou  que  la  vie.  Or ,  il  préfère  1  honneur  à  tous  ces 
biens:  d'oii  il  s'ensuit,  qu'il  doit  donc  avoir  encore 
plus  d'horreur  de  la  médisance,  que  de  tout  cela. 

Est-il ,  mes  chers  auditeurs,  souffrez  que  je  m'ex- 
prime de  la  sor;e  ,  est-il  une  bizarrerie  pareille  à  la 
nôtre?  Nous  mettons  l'honneur  à  la  tête  de  tous  les 
autres  biens  ;  nous  sommes  sur  cet  honneur  sensibles 
à  l'excès  ;  il  n'y  a  rien  ,  pour  sauver  cet  honneur  ,  à 
quui  nous  ne  fussions  prêts  de  renoncer  j  nous  nous 


RENDUS    CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  9 

en  déclarons  haiiiemenl  ;  nous  le  témoignons  dans 
toutes  les  rencontres  ,  et  la  moindre  atteinte  faite  à 
cet  honneur,  est  capable  d'exciter  dans  nos  cœurs 
les  ressenlimens  les  plus  amers  :  mais  par  une  contra- 
diction qui  ne  se  peut  comprendre,  et  que  nous  ne 
justifierons  jamais  ,  nous  traitons  de  péché  léger  ce 
qui  enlève  aux  autres  ce  même  honneur,  ce  qui  le 
ternit ,  ce  qui  le  détruit.  Est-ce  là  raisonner  consé- 
quemment?  Ou  bien  abandonnons  ces  grands  prin- 
cipes auxquels  nous  paroissons  si  attachés,  et  que 
nous  faisons  tant  valoir  touchant  l'honneur ,  ou  bien 
reconnoissons  notre  injustice  ,  lorsque  nous  le  bles- 
sons si  aisément  dans  autrui ,  et  que  nous  en  tenons 
si  peu  de  compte. 

Injustice  d'autant  plus  condamnable ,  que  l'hon- 
neur est  un  bien  plus  délicat ,  un  bien  plus  difficile 
à  acquérir ,  à  maintenir ,  à  rétablir.  Il  n'y  a  qu'à 
voir  combien  il  en  coûte  pour  se  faire  dans  le  monde 
une  bonne  réputation.  On  n'en  vient  à  bout  qu'après 
de  longues  années  d'épreuves,  et  des  épreuves  les 
plus  critiques  et  les  plus  rigoureuses.  Est-elle  faite  ? 
que  ne  faut-il  point  pour  s'y  confirmer  et  pour  la  dé- 
fendre de  tout  ce  qui  en  pourroit  obscurcir  1  éclat  ? 
Car  cet  éclat  d'une  réputation  saine  et  heureusement 
établie,  est  comme  la  glace  d'un  miroir,  à  qui  la 
plus  foible  haleine  ôte  dans  un  moment  tout  son 
lustre.  Nous  avons  un  tel  penchant  à  croire  le  mal, 
nous  sommes  même  si  accoutumés  à  l'augmenter  et 
à  l'exagérer ,  qu'une  parole  suffit  pour  perdre  un 
homme,  une  femme  dans  notre  estime.  Nous  pre- 
nons celle  parole  dans  tous  les  sens ,  et  toujours  dans 


lO  SUR   LES   FAUX   TÉMOIGNAGES 

les  plus  mauvais,  parce  que  cesî  la  perversité  nalurelle 
de  notre  cœur  qui  nous  la  fait  interpréter.  De  sorte 
que  la  meilleure  réputation  et  la  j)lns  juste  ,  esl  tout 
d'un  coup  renversée,  et  qne  souvent  il  n'est  presque 
plus  possible  de  la  relever.  Pour  peu  que  vous  tou- 
chiez à  certain  fruit ,  il  perd  toute  sa  fleur ,  et  ne  la 
peut  plus  reprendre:  et  dès  qu'une  fois  l'honneur 
est  endommagé  ,  la  tache  est  presque  inellaçable  et  le 
dommage  sans  remède.  Vous  direz  dans  la  suite  tout 
ce  qu'il  vous  plaira  ;  vous  prendrez  tous  les  soins 
imaginables  pour  guérir  le  coup  que  vous  avez  porté, 
et  pour  en  fermer  la  plaie:  malgré  toutes  vos  réparai  ions 
et  tous  vos  soins,  on  se  souviendra  toujours  de  tel  mot 
qui  vous  est  échappé;  on  s'en  tiendra  là ,  et  l'on  traitera 
tout  le  reste  de  discours  étudiés  et  de  cérémonies. 

Qu'est-ce  donc  que  la  médisance  ?  c'est  comme 
une  grêle,  qui  ruine  dans  un  jour,  et  même  en 
beaucoup  moins  de  temps,  l'ouvrage  de  vingt  années 
de  travaux ,  de  précautions ,  de  mesures.  On  regarde 
comme  une  cruauté  de  ravager  des  terres  cultivées  : 
que  sera-ce  de  détruire  une  réputation  achetée  si 
cher  et  au  prix  de  tant  de  peines  ?  Mais  vous  ne  la 
détruisez  ,  dites-vous  ,  que  par  une  vérité ,  et  la  vé- 
rité ne  peut  être  contre  la  justice.  Erreur  :  car  il  ne 
vous  est  pas  permis  de  faire  connoîlre  toute  vérité. 
Quoique  ce  soit  une  vérité  ,  tant  qu'elle  demeure  se- 
crète ,  ma  réputation  est  entière ,  et  vous  l'entamez  ; 
j'ai  droit  à  cette  réputation  ,  et  vous  m'en  privez  ;  je 
suis  dans  une  possession  actuelle  de  celte  réputation, 
et  vous  m'en  dépouillez;  ce  que  j'ai  fait  est  caché, 
et  vous  le  révélez.  Voilù  votre  injustice,  et  envers 


REEDUS    CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  il 

Dieu  ,  et  envers  moi-même  :  envers  Dieu ,  puisqu'il 
vous  avoil  défendu  de  me  ravir  un  bien  dont  j'élois 
le  maître,  et  que  vous  violez  sa  loi;  envers  moi- 
même  ,  puisque  sans  raison  vous  attentez  sur  ce  qui 
m'appartenoit  le  plus  légitimement,  et  que  par  une 
espèce  d'oppression ,  vous  me  l'arrachez  des  mains  et 
le  dissipez. 

Oui ,  chrétiens,  c'est  sans  raison  que  le  médisant 
se  porte  à  de  pareils  attentats  contre  la  réputation 
de  son  frère ,  et  c'est  aussi  ce  qui  met  le  comble  à 
son  crime.  Car  je  n'ai  garde  d  appeler  de  véritables 
raisons  une  vengeance  outrée  ,  une  haine  envenimée, 
une  aveugle  antipathie,  une  jalousie  mortelle,  un 
esprit  d'intérêt ,  une  humeur  chagrine  et  critique  , 
un  zèle  mal  entendu  ;  une  envie  démesurée  de 
parler,  dérailler,  de  plaisanter  ;  une  légèreté  sans 
attention  ,  sans  réflexion ,  sans  ménagement  ni  dis- 
crétion. Or  ,  ne  sont-ce  pas  là  les  principes  de  la 
médisance  ?  Reprenons. 

Une  vengeance  outrée  :  on  se  croit  bien  fondé 
à  rendre  médisance  pour  médisance.  11  a  dit  ceci 
de  moi ,  et  je  dis  cela  de  lui  ;  il  ne  m'épargne  pas  , 
pourquoi  l'épargnerois  -  je  ?  Conduite  en  quelque 
sorte  tolérable  parmi  des  juifs ,  parmi  des  idolâtres  et 
des  païens  ;  mais  si  expressément  réprouvée  dans  des 
chrétiens  ,  à  qui  Jésus-Christ  a  donné  cette  grande 
règle  de  pardonner  toute  injure ,  et  de  bénir  ceux 
qui  les  chargent  d'imprécations.  Du  moins  si  l'on  y 
observoil  quelque  proportion  ;  mais  pour  une  chose 
qu'on  a  dite  de  vous  ,  et  qu'on  n'a  dite  qu'une  fois; 
peut-être  même  pour  le  seul  soupçon  que  vous  vn 


12  SUR   LES   FAUX   TÉMOIGNAGES 

avez  ,  il  y  II  des  années  entières  que  vous  poursuivez 

sans  relâche  cette  jersonne  et  que  vous  la  déchirez. 

Une  haine  envenimée  :  c'est  assez  d'être  mal  en- 
semble ,  d'avoir  ensemble  quelque  dispute  ,  quelque 
contestation,  quelque  procès ,  pour  conclure  qu'on 
peut  publier  contre  son  ennemi  tout  ce  qu'on  en 
sait,  ou  tout  ce  qu'on  en  croit  savoir.  De  là,  dans 
ladéfense  d'une  cause  ,  tant  de  faits  scandaleux  que 
l'on  recueille  et  que  l'on  produit ,  sans  autre  sujet  ni 
d'autre  avantage  que  de  contenter  son  animosilé  et 
de  couvrir  ladverse  partie  de  confusion. 

Une  aveugle  antipathie  :  certaines  gens  ne  nous 
plaisent  pas,  et  dès-lors  on  n'en  peut  dire  de  bien. 
Mais  pourquoi  ne  nous  plaisent-ils  pas?  il  ne  faut 
point  nous  demander  pourquoi ,  car  nous  ne  le 
voyons  guère  nous-mêmes ,  et  nous  aurions  de  la 
peine  à  le  marquer.  Quoi  qu'il  en  soit ,  dès  qu'ils 
ne  nous  reviennent  pas,  et  que  nous  en  avons  je 
ne  sais  quel  éloignement ,  on  ne  leur  passe  rien  , 
on  ne  leur  pardonne  rien  ,  on  ne  les  ménage  en  rien. 
C'est  un  plaisir  de  les  faire  sans  cesse  paroîlre  sur 
la  scène  et  d'en  divertir  les  compagnies. 

Une  jalousie  mortelle  :  on  ne  l'avoue  pas  ,  parce 
que  de  soi-même  c'est  un  vice  honteux  et  humi- 
liant; mais  sans  l'avouer,  on  ne  la  sent  pas  moins. 
Jalousie  ingénieuse  à  déguiser  la  médisance  sous  les 
plus  beaux  dehors  et  à  lui  donner  les  couleurs  les 
plus  spécieuses;  jalousie  du  mérite  d'autrui ,  de  ses 
succès,  de  ses  vertus  et  de  ses  perfections  ;  jalousie 
entre  des  partis  diiFérens,  surtout  entre  des  personnes 
du  sexe ,  plus  susceptibles  que  les  autres  de  celte 


RENDUS    CONTRE   JÉSUS- CHRIST.  l3 

passion  ,  et  par  là  même  plus  sujettes  à  médire  et 
plus  piquantes  dans  leurs  traits  satiriques  et  médisans. 

Un  esprit  d'intérêt:  examinez  bien  pourquoi  dans 
la  même  vacation,  dans  le  même  emploi ,  celui-ci 
s'étudie  tant  à  rabaisser  l'autre  et  à  le  décrédiier  ; 
c'est  quil  \oudroit  tout  attirer  à  soi  et  profiter  aux 
dépens  de  celui-là  qui  lui  fait  ombrage.  Examinez 
bien  pourquoi  dans  la  cour  d'un  prince  la  médisance 
est  si  fort  en  règne ,  et  pourquoi  il  s'y  répand  tant 
de  mémoires  injurieux  :  c'est  que  chacun  pense  à 
s'avancer  ,  et  que  tous  ne  pouvant  occuper  telle  et 
telle  place  ,  vous  vous  trouvez  par  conséquent  inté- 
ressé à  flétrir  quiconque  pourroil  y  aspirer  préféra- 
blement  à  vous,  et  les  obtenir.  Examinez  même  ,  si 
je  puis  user  ici  de  cet  exemple,  examinez  bien  pour- 
quoi dans  le  cours  d'une  intrigue  criminelle  ,  ce  rival 
se  déchaîne  à  toute  occasion  et  avec  tant  de  violence 
contre  son  rival  :  c'est  qu'il  travaille  à  l'écarter  ,  et 
qu  il  prétend  posséder  seul  1  infâme  et  malheureux 
objet  de  ses  désirs. 

Que  dirai-je  encore  ?  une  humeur  chagrine  et 
critique  :  le  monde  est  plein  de  ces  censeurs  par 
état,  qui  ne  voient  dans  le  prochain  que  ce  qu'il  y 
a  de  défectueux  ,  ou  ce  qui  en  a  l'apparence.  Du 
moins  est-ce  à  cela  qu'ils  s'attachent ,  sans  égard  à 
tout  le  reste  :  n'ayant,  ce  semble,  d'autre  occupation, 
ni  d'autre  satisfaction  dans  la  vie  ,  que  de  déclamer, 
tantôt  contre  l'un,  tantôt  contre  1  autre;  cherchant 
en  tout  et  y  trouvant ,  selon  leurs  bizarres  idées  ,  de 
quoi  exciter  le  fiel  qui  les  dévore  ,  et  sur  quoi  le 
faire  couler. 


l4  SUR    LES    FAUX   TÉMOIGNAGES 

Un  zèle  mal  entendu  :  ô  que  de  médisances  par 
là  sont  jusiillées,  sont  consacrées,  sont  sanctifiées! 
Un  médisant  dévot ,  un  médisant  zélé  ou  prétendu 
tel ,  est  le  plus  à  craindre.  D'un  air  tranquille  et 
composé  ,  d'un  ion  pieux  et  modeste  ,  il  en  dira  plus 
que  l'emportemeni  le  plus  passionné  et  la  plus  ar- 
dente colère  n'en  peut  inspirer.  Encore  se  flallera- 
l-il  d'avoir  en  cela  rendu  service  à  Dieu  ,  et  s'en 
fera-t-il  un  mérite  auprès  du  Seigneur.  Content  de 
lui-même,  il  ira  devant  un  autel  ou  au  pied  d'un 
oratoire  ,  épancher  son  arae,  et  croira  pouvoir  dire 
comme  David  :  Dans  un  malin  ,  ô  mon  Dieu,  sans 
autre  glaive  que  celui  de  la  langue  ou  que  celui  de 
la  plume  ,  je  combattois  tous  les  ennemis  de  votn^ 
loi  et  j'exlerminois  tous  les  pécheurs  delà  terre  (i). 

Une  envie  démesurée  de  parler  ,  de  railler ,  de 
plaisanter.  Je  n'ai  rien  contre  cet  homme  ,  dil-on  , 
je  ne  lui  veux  point  de  mal  ;  et  si  j'en  parle  ,  ce  n'est 
que  pour  me  réjouir.  Divertissement  sans  doute  bien 
charitable  et  bien  chrétien  !  Vous  n'avez  rien  contre 
lui ,  et  vous  le  frappez  aussi  rudement  ,  que  s'il  y 
avoit  entre  lui  et  vous  linimitié  la  plus  déclarée  ! 
vous  ne  lui  voulez  point  de  mal,  et  vous  lui  en 
faites  !  vous  n'avez  en  vue  que  de  vous  réjouir:  hé 
quoi!  de  le  noircir  et  de  le  diffamer;  de  le  rendre 
au  moins  un  sujet  de  risée,  et  de  lui  ôter  par  là 
toute  la  douceur  de  la  société  humaine  ;  de  lui  causer 
mille  chagrins  et  de  lui  aigrir  le  cœur  contre  vous, 
est-ce  donc  si  peu  de  chose  que  vous  en  deviez  faire 
un  jeu  !  Esprit  railleur  dont  on  s'applaudit ,  dont  on 

(i)  Ps.  lOO. 


RENDUS    CONTRE   JÉSUS-CHRIST  l5 

tire  une  fausse  gloire,  dont  on  se  laisse  tellement 
posséder,  qu'on  n'est  plus  maître  de  le  retenir.  Esprit 
pernicieux  qui  trouble  la  paix  ,  qui  rompt  les  amitiés 
les  plus  étroites ,  qui  suscite  les  querelles  et  les  dis- 
sensions. 

Enfin  ,  une  légèreté  sans  attention  ,  sans  réflexion, 
sans  ménagement  ni  discrétion:  on  raisonne  de  tout 
à  propos  et  hors  de  propos  ;  on  dit  tout  ce  qu'on 
sait ,  et  souvent  tout  ce  qu'on  ne  sait  pas  ;  on  n'a 
rien  de  secret ,  et  quoi  que  ce  soit  qui  s'offre  à  la 
pensée ,  on  le  jette  d  abord  tel  qu'il  se  présente.  Ce 
n'est  point  dessein  prémédité,  j'en  conviens  :  c'est 
vivacité  ;  mais  cette  vivacité  ,  ne  falloit-il  pas  la  mo- 
dérer ?  ne  falloit-il  pas  vous  en  défier?  ne  falloit-il 
pas  profiter  de  tant  d'occasions,  où  vous  avez  reconnu 
vous-même  qu'elle  vous  avoit  emporté  au-delà  des 
bornes  ?  En  serez-vous  quittes  quand  vous  direz  à 
Dieu  :  Je  n'y  pensois  pas  ?  Il  vous  répondra  que 
vous  deviez  y  penser.  Car  que  vous  n'y  ayez  pas 
pensé ,  le  prochain  n'en  souffre  pas  moins  ;  et  c'est 
à  vous  de  voir  par  où  vous  pourrez  le  dédommager. 

Concluons,  chrétiens:  voilà  les  principes  de  la 
médisance  ;  or  ,  de  tels  principes  ,  que  peut-il  venir 
que  de  mauvais  et  de  corrompu  ?  Si  donc  nous  vou- 
lons acquérir  la  vie  éternelle  et  nous  garantir  d'un 
des  dangers  les  plus  présens  d'en  être  exclus  pour 
jamais;  si  même  dès  ce  monde  nous  voulons  couler 
d'heureux  jours  et  couper  la  racine  de  mille  peines, 
de  mille  disgrâces  ,  de  mille  affaires  désagréables: 
Qui  vult  diligere  vitam^  et  dies  yidere  honos  (i); 

(i)  1.  Pet».  3. 


l6  SUR   LES   FAUX   TÉMOIGNAGES 

que  ferons-nous  pour  cela  ?  c'est  de  suivre  liraportant 
avis  que  nous  donne  le  Proplièle  en  ces  courtes  pa- 
roles :  Prohibe  linguam  iuam  à  malo  (i).  C'est, 
dls-je,  de  veiller  sur  notre  langue  et  de  la  r«'gler  , 
d'y  mettre  un  frein,  et,  si  je  puis  m'exprinier  de  la 
sorte,  un  frein  d'équité,  un  frein  de  charité,  un  frein 
de  circonspection  et  de  sagesse  qui  en  arrête  l'intem- 
pérance et  qui  en  réprime  les  saillies.  Ainsi  nous 
éviterons  le  désordre  de  celui  qui  fait  la  médisance  , 
et  vous  allex  encore  apprendre  à  éviter  le  désordre 
de  celui  qui  l'écoute  ;  c'est  la  seconde  partie. 

DEUXIÈME   PARTIE. 

Qu'il  se  trouve  des  hommes  assez  perdus  d'hon- 
neur et  de  conscience  pour  s'attaquer  à  l'innocence 
même,  et  pour  imaginer  contre  elle  des  faits  sup- 
posés et  de  prétendus  sujets  d'accusation  ,  c'est  une 
des  iniquités  les  plus  criantes  et  les  plus  digues  de 
toute  la  sévérité  des  lois.  Mais  que  ceux  encore  que 
Dieu  a  établis  et  qu'il  a  revêtus  de  sa  puissance  pour 
répïimer  cette  audace  ,  l'autorisent  au  contraire  , 
l'appuient  et  lui  laissent  la  liberté  d'inventer  tout  ce 
qu'il  lui  plaît ,  et  de  l'avancer  impunément,  c'est  le 
comble  et  le  dernier  degré  de  l'injustice.  Or  ,  voilà 
néanmoins  ce  que  fait  Gaiphe  dans  la  cause  de  Jésus- 
Christ  ,  et  à  l'égard  des  faux  témoins  qu'on  a  su- 
bornéscontre  cet  homme-Dieu.  Comme  grand-prêtre 
et  souverain  jnge,  Caïphedevoii  les  rejeter  et  même 
les  châtier.  Il  étoit  évident  que  leurs  témoignajîfes 
se  contredisoient ,  et  par  conséquent,  qu'il  y  avoit 

(i)  Ps.  33. 

dans 


RENDUS    CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  17 

dans  leurs  dépositions  de  l'imposiure  et  du  mensonge. 
Il  n'ignoroit  pas  au  nom  de  qui  ils  parloieni,  ni 
de  qui  ils  étoieni  les  minisires  et  les  suppôts.  Il  savoit 
qu'ils  éloient  gagés  par  les  ennemis  du  Fils  de  Dieu 
pour  l'opprimer  et  le  faire  périr.  Mais  bien  loin  de 
s'opposer  à  une  si  damnable  entreprise  et  de  con- 
fondre ces  calomniateurs ,  il  les  reçoit  favorablement, 
il  les  écoute  ,  il  se  joint  à  eux,  et  tire  de  la  bouche 
du  Sauveur  du  monde  un  aveu  touchant  sa  divinité, 
dont  il  lui  fait  un  crime  et  qu'il  traite  de  blasphème  : 
Qjiid  adhuc  desideramus  testes  F  Audistis  bîasphc- 
miam  (i).  Pourquoi  tout  cela?  c'est  qu'il  entroit 
dans  toutes  les  passions  des  scribes  et  des  docteurs 
de  la  synagogue  ;  c'est  qu'il  étoit  lui-même  d'intel- 
ligence avec  les  Juifs,  piqués  contre  Jésus-Christ; 
c'est  qu'il  étoit  bien  aise  d'avoir ,  pour  le  condamner, 
des  preuves  au  moins  apparentes  ,  s'il  ne  pouvoit  en 
avoir  de  réelles  et  de  solides.  Voilà  ce  qui  le  rend 
si  facile  à  entendre  tout,  quelque  peu  de  vraisem- 
blance qu'il  y  découvre  ,  et  quelque  persuadé  qu'il 
soit  que  ce  sont  autant  d'inventions  et  autant  d'arti- 
fices de  la  plus  injuste  et  de  la  plus  violente  cabale. 

De  là,  chrétiens,  que  viens- je  vous  enseigner  , 
ou  de  quelle  erreur  voudrois-je  aujourd'hui  vous 
détromper?  Appliquez-vous  à  ce  point  de  morale , 
dont  on  n'a  pas  dans  le  monde  une  idée  assez  juste, 
et  sur  lequel  on  suit  sans  scrupule  des  principes 
très-contraires  néanmoins  ,  et  à  la  raison ,  et  à  la 
religion.  D'être  auteur  de  la  médisance ,  de  la  faire 
et  de  la  débiter  ,  c'est  ce  que  les  âmes  vraiment  chré- 

(i)  Marc.  14. 

TOME   IX.  ri 


l8  SUR   LES    FAUX    TÉMOIGNAGES 

tiennes  reconnoUsfiii  uisiMnenl  pour  une  Injustice 
el  un  désor^ire  ;  mais  d'y  prêter  seulement  l'oreille, 
de  s  V  rendre  attentif,  de  ne  larrèter  pas  autant 
qu'il  est  possible ,  et  de  n'y  former  nulh'  opposition  , 
c'est  ce  qu'on  ne  pense  guère  à  se  reprocher  ,  el  ce 
qu'on  met  au  rang  des  fautes  les  plus  légères  et  les 
plus  pardonnables.  Or,  je  soutiens  que  sans  rien 
dire  soi-même  au  désavantage  du  prochain,  on  peut 
toutefois,  par  la  seule  attention  qu'on  donne  à  la 
médisance  ,  pécher  très-grièvement.  Je  soutiens  que 
si  c'est  un  crime  d'attaquer  el  de  blesser  l'honneur 
d  autrui ,  c'en  est  pareillement  un  de  ne  le  défendre 
pas  de  tout  son  pouvoir  et  de  ne  le  pas  maintenir. 
Je  soutiens  que  Dieu ,  là-dessus  ,  nous  a  chargés  de 
l'intérêt  de  nos  frères  ;  que  c'est  un  devoir  ,  sinon 
de  justice  ,  au  moins  de  charité  ;  et  que  de  manquer 
à  cert--  loi  indispensable  ,  c'est  désobéir  à  un  pré- 
cepte divin  ,  el  par  là  même  ,  s'exposer  à  une  éter- 
nelle damnation. 

Je  le  soutiens,  dis  -  je;  et  voilà  pourquoi  saint 
Bernard  disoit  de  la  médisance,  que  c'est  un  étrange 
mal  et  bien  funeste  ,  puisque  du  même  Irait  elle  cause 
la  ra<3rt  à  trois  personnes  :  à  celui  qui  médit ,  à  celui 
d'uii  on  médii  ,  à  celui  devant  qui  l'on  médit  :  à 
celui  qui  médit ,  et  qui  perd  la  vie  de  l'ame  en  per- 
d;inl  la  grâce  de  Dieu  -,  à  celui  dont  on  médit  ,  et 
qui  perd  en  quelque  sorte  la  vie  civile  en  perdant 
la  réputation  qui  l'y  entreienoit;  enfin,  à  celui 
devant  qui  l'on  médit ,  qui  perd  la  charité,  dès -là 
qui!  en  abandonne  les  inléiêts,  et  qu'il  permet 
qu'elle  soil  violée  en  sa  présence.  ïoul  ceci  ne 


RENDUS    CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  IQ 

Sf)iiffre  nulle  conleslation  :  mais  il  faut  le  développer 
encore  davantage  ,  afin  que  vous  en  ayez  une  intel- 
ligence plus  parfaite,  el  que  vous  sachiez  précisément 
à  quelles  règles  vous  pouvez  dans  la  pratique  et  vous 
devez  vous  en  tenir. 

Je  dis  donc  qu'il  y  a  ,  selon  la  distinction  Com- 
mune ,  trois  étals  difîerens,  soit  à  l'égard  de  celui 
qui  fait  la  médisance ,  ou  à  l'égard  de  celui  qu 
l'écoute  :  un  état  de  supériorité  ,  uq  état  d'égalité  , 
el  un  état  de  dépendance.  Comme  je  ^ne  veux  rien 
outrer  ,  je  conviens  que  chaque  état  a  ses  obligations 
particulières  ,  et  que  dans  tous  ce  ne  sont  pas  les 
mêmes.  Suis-je  dans  un  état  supérieur  à  celui  du 
médisant?  Je  puis  lui  fermer  la  bouche;  je  puis  user 
de  mon  autorité  pour  interrompre  ses  discours  trop 
libres  et  trop  mordans;  je  puis  hautement  lui  dé- 
clarer et  lui  faire  entendre  que  ce  n'est  point  par  de 
tels  entretiens  qu'on  me  peut  plaire  ;  que  le  chris- 
tianisme nous  les  interdit,  et  qu'étant  chrétien  ,  je 
ne  suis  pas  dans  une  disposition  à  les  tolérer  ,  ni  à 
les  agréer.  Suis-je  dans  un  état  égal  ,  ou  même  dans 
im  état  inférieur?  je  n'ai  pas  le  même  droit  alors  de 
résister  en  face  à  la  médisance  ,  ni  de  m'élever  aussi 
ouvertement  contre  elle  et  avec  la  même  force  :  mais 
je  puis  au  moins  me  taire  ,  et  par  mon  silence  la 
laisser  tomber;  mais  je  ])uis,  par  un  air  grave  et 
sérieux  ,  donner  à  connoître  que  je  n'entre  point 
en  tout  ce  qu'on  me  dit ,  el  que  je  n'y  prends  point 
de  part  ;  mais  je  puis  ,  par  des  propos  éloignés  , 
couper  la  conversation ,  et  peu  à  peu  la  tourner  sur 
d'autres  sujets  ;  mais  je  puis  même  ,  par  quelques 


2.0  SUR   LES    FAUX    TÉMOIGNAGES 

paroles  d'excuse ,  couvrir  les  choses ,  les  justifier  ou 
les  adoucir  :  car  c'est  ainsi  que  la  charité  le  demande. 
Sans  cela,  que  fais -je?  Je  me  rends  responsable 
devant  Dieu  de  la  médisance  qui  se  commet ,  et  j'en 
fais  retomber  sur  moi  l'iniquité.  Voulez-vous  savoir 
comment?  vous  n'aurez  pas  de  peine  à  le  com- 
prendre. 

Et  en  effet,  c'est  une  illusion  de  penser  que  nous 
n'ayons  à  répondre  que  de  nos  propres  péchés.  Les 
péchés  d'aulrui ,  selon  la  part  que  nous  y  avons  , 
doivent  entrer  dans  le  compte  que  Dieu  exigera  de 
nous  ;  ou,  pour  mieux  dire ,  les  péchés  d'autrui  nous 
deviennent  propres  et  personnels,  dès-là  que  nous 
y  participons ,  que  nous  y  coopérons ,  que  nous  les 
favorisons,  et  que  nous  les  fomentons.  Or,  écouter 
la  médisance ,  je  dis  l'écouter  sans  nécessité  ,  sans 
contrainte  ,  d'une  volonté  délibérée  et  d'un  plein 
pré ,  quand  on  pourroit,  ou  la  repousser  directement 
et  la  combattre,  ou  l'éluder  adroitement  et  la  dé- 
tourner ,  c'est  sans  contredit  y  participer ,  c'est  y 
coopérer  ,  c'est  la  favoriser  et  la  fomenter. 

Pour  vous  en  convaincre  d'une  manière  sensible, 
supposons  l'esprit  de  charité  tellement  répandu  dans 
le  christianisme  ,  que  la  médisance  y  trouvât  partout 
des  contradictions  ;  que  la  plupart  des  chrétiens 
fussent  prévenus  de  telle  sorte  et  disposés  contre 
elle,  que  personne  ou  presque  personne  ne  lui  ap- 
plaudît ;  que  le  pouvoir  des  maîtres  fût  employé  à 
la  bannir  de  devant  eux  et  à  la  proscrire  ;  que  la 
fermeté  des  égaux  et  même  des  inférieurs  fut  assez 
constante  pour  y  témoigner  toujours  une  certaine 


RENDUS    CONTRE    JÉSUS-CHRIST.  21 

rénugnance ,  pour  y  former  toujours  quelque  obs- 
tacle, du  moins  pour  n'y  consentir  jamais  ,  pour  ne 
l'approuver  jamais,  pour  ne  marquer  jamais  ,  ni  par 
aucun  signe ,  ni  par  aucune  parole ,  qu'on  y  fît  ré- 
flexion, et  que  l'esprit  y  fût  appliqué  :  ah  !  mes  frères, 
dlles-moi  s'il  y  auroit  alors  beaucoup  de  médisans  , 
et  même  dites-moi  s'il  y  en  auroit  un  seul?  La  mé- 
disance ne  trouvant  point  d'auditeurs  favorables  , 
ne  recevant  point  d  éloges  capables  de  la  flatter  et 
de  l'exciter ,  se  voyant  au  contraire ,  ou  honteuse- 
ment rebutée ,  ou  reçue  froidement  et  négligée  , 
oseroit-elle  se  produire?  le  chercheroit-elle  avec  tant 
d'ardeur?  seroit-elle  si  hardie  et  si  téméraire  à  s'ex- 
pliquer? n'y  garderoit-elle  pas  plus  de  mesure?  n'y 
apporteroit  -  elle  pas  plus  de  réserve?  Il  est  donc 
incontestable  que  ce  qui  l'entretient,  et  ce  qui  lui 
•donne  dans  le  monde  un  empire  si  étendu,  c'est  le 
bon  accueil  qu'on  lui  fait ,  et  l'accès  facile  qu'elle 
rencontre  dans  tous  les  lieux  oii  elle  se  présente. 
D'oii  il  s'ensuit  que  la  malice  n'en  doit  pas  être  seu- 
lement attribuée  au  médisant ,  mais  qu'elle  doit  re- 
jaillir encore  sur  tous  ceux  qui  contribuent  à  la 
médisance  ,  en  lui  laissant  une  pleine  liberté  de 
lancer  ses  traits  sur  qui  il  lui  plaît,  ei  comme  il  lui 
plaît.  C'est  pour  cela  que  saint  Jérôme  s'écrioit  : 
Heureuse  la  conscience  qui  ne  s'altache ,  ni  à  voir 
le  mal ,  ni  a  l'entendre  !  Fclix  conscientia  quœ  ncc 
audit ,  nec  aspicit  malum  !  Prenez  garde  ,  je  vous 
prie  :  ce  saint  docteur  ne  se  contente  pas  de  dire, 
qu'heureux  est  l'homme  qui  ne  se  porte  point  à  mal 
parler ,  mais  qui  ne  s'arrête  pas  même  à  écouler  le 


22  SUR   LES   FAUX   TEMOIGNAGES 

mal:  pourquoi  ?  ptirce  qu'il  se  met  par  Va  à  couvort 
d'un  des  péchés  les  plus  griefs,  et  en  même  lenips 
es  plus  ordinaires. 

Non  ,  mes  chers  auditeurs,  rien  de  plus  ordinaire 
que  d'avoir  les  oreilles  ouvertes  à  tous  les  mauvais 
contes  qui  se  font,  et  à  toutes  les  histoires  scanda- 
leuses qui  se  récitent.  Je  puis  ajouter  ,  que  c'est  aus^i 
lun  des  plus  dangereux  écueils  où  l'innocence  soit 
exposée  dans   le   commerce  du   monde.    Une   ame 
chrétienne  et  prévenue  des senlimens  de  la  religion, 
peut  avec  moins  de  difliculté  s'abstenir  de  la  médi- 
sance et  ne  la  prononcer  jamais  elle-même  :  mais 
de  ne  la  pas  entendre  ,  c'est  de  quoi  il  n'est  pas  pos- 
sible de   se  garantir  sans  une  vigilance  continuelle 
sur  soi-même',  et  sans  une  résolution  à  l'épreuve  de 
toutes  les  occasions  et  de  toutes  les  tentations.  De 
là  vient,  pour  peu  qu'on  ait  la  conscience  timorée, 
qu'il  est  rare  que  nous  allions  parmi  le  monde  ,  et 
que  nous  nous  mêlions  dans  les  conversations  du 
monde  ,  sans  en  revenir  avec  quelque  scrupule  dans 
le  cœur  sur  ce  qui  s'est  dit  du  prochain  ,  ei  sur  la 
manière  dont  nous  l'avons  reçu.  Je  me  trompe ,  chré- 
tiens, et  je  devrois  plutôt  reconnoitre  ,  en  le  dé- 
plorant, qu'il  est  rare  et  très-rare  que  nous  ayons 
là-dessus  le  moindre  scrupule  ,  parce  que  !a  plupart 
ne  comptent  pour  rien  d'écouter  une  médisance,  et 
d'en  raisonner  avec  celui  qui  la  fait.  On   l'écoute 
avec  indiiïérence  ,  on  l'écoute  avec  complaisance  , 
on  l'écoute  par  un  respect  humain  et  par  une  lâche 
condescendance,  on  l'écoute  par  une  vaine  curiosité; 
et  ce  qu'il  y  a  de  plus  criminel  enfin  ,  on  1  écoule 


RENDUS    CONTRE    JÉSUS-CHRIST.  23 

par  mip  secrète  mnlignité.  Amant  de  caractères,  ou 
autanl  de  degrés  à  distinguer  dans  le  péché  dont  on 
se  charge  devant  Dieu.   Suivez-moi. 

On  l'écoute  avec  inditlérence.  Comme  on  n'est 
guère  touché  des  intérêts  du  prochain,  et  qu'on  ne 
se  croit  nullement  engagé  dans  sa  cause  ,  on  laisse 
parler  chacun  ainsi  qu'il  juge  à  propos.  Ce  n'est  pas 
mon  affaire  ,  dit-on  ,  et  cela  ne  me  regarde  point  ; 
ce  n'est  point  moi  qui  ai  entamé  celte  matière  ;  et 
dans  tout  cet  entretien  ,  je  n'ai  été  qu  auditeur  et  que 
témoin.  Sur  ce  beau  principe,  on  se  rassure ,  et  l'on 
se  tient  quille  de  tout.  Si ,  dans  les  visites  qn'oii 
rend  et  qu'on  reçoit,  si  dans  les  compagnies  que 
l'on  fréquente,  la  charité  est  fidèlement  observée  et 
l'honneur  d autrui  ménagé,  on  en  est  bien  aise,  et 
l'on  en  bénit  le  Seigneur  :  mais  du  reste,  que  la  mé- 
disance y  vienne  prendre  place,  que  la  réputation 
de  celui-ci  ou  de  celle-là  y  soit  impitoyablement 
déchirée,  on  en  est  peu  en  peine  :  pourquoi?  parce 
qu'on  ne  peut  se  figurer  qu'on  en  soit  complice  ; 
parce  qu'on  ne  peut  se  mettre  dans  l'esprit  qu'on 
ait  sur  cela  d'autre  obligation  que  de  se  tenir  neuire 
et  de  ne  se  point  déclarer  :  comme  si  voyant  mon 
frère  attaqué  avec  violence  et  sur  le  point  de  périr, 
je  pouvois  sans  crime  l'abandonner  à  l'ennemi  qui 
le  poursuit,  et  lui  refuser  mon  secours,  lorsque  je 
suis  en  état  de  le  sauver.  Il  n'est  pas  nécessaire,  pour 
connollre  l'indignilé  d'une  telle  conduite  et  pour  la 
condamner,  d'avoir  recours  à  la  religion  :  il  suflit 
de  consulter  la  loi  de  la  nature  et  la  raison. 

On  l'écoute  avec  complaisance.  De  tout  temps  la 


24  SUR   LES    FAUX    TÉMOIGNAGES 

médisance  a  été ,  et  est  encore  plus  que  jamais  l'as- 
saisonnement des  conversations.  Tout  languit  sans 
elle,  et  rien  ne  pique.  Les  discours  les  plus  raison- 
nables ennuient,  et  les  sujets  les  plus  solides  causent 
bientôt  du  dégoût.  Que  faut-il  donc  pour  réveiller 
les   esprits  et  pour  y  répandre   une  gaîié  qui  leur 
rende  le  commerce  de  la  vie  agréable  ?  11  faut  que 
dans  les  assemblées  le  prochain  soit  joué  et  donné 
en  spectacle  par  des  langues  médisantes  :  il  faut  que 
par  des  narrations  entrelacées  des  traits  les  plus  vifs 
et  les  plus  pénétrans,  tout  ce  qui  se  passe  de  plus 
secret  dans  une  ville  ,  dans  un  quartier,  soit  repré- 
senté au  naturel  et  avec  toute  sa  difformité  :  il  faut 
que  toutes  les  nouvelles  du  jour  viennent  en  leur 
rang  et  soient  étalées  successivement  et  par  ordre. 
C'est  alors  que  chacun  sort  de  l'assoupissement  ou 
il  étoit,  que  les  cœurs  s'épanouissent,  que  l'allenlion 
redouble ,  et  que  les  plus  distraits  ne  perdent  pas  une 
circonstance  de  tout  ce  qui  se  raconte.  Les  yeux  se 
fixent  sur  celui  qui  parle;  et  quoiqu'on  ne  lui  maraue 
pas  expressément  le  plaisir  qu'on  a  de  l'entendre  , 
il  le  voit  assez  par  la  joie  qui  paroît  sur  les  visages , 
par  les  ris  et  les  éclats  qu'excitent  ses  bons  mots  , 
par  les  signes  ,  les  gestes ,  les  coups  de  tête.  Tout 
1  anime  ;   et  se  trouvant  en  pouvoir  de   tout  dire, 
sans  que  personne  l'arrête ,  oii  sa  passion  ,  où  son 
imagination  ne  Temporte-t-elle  pas?  On  ne  se  relire 
point  qu'il  n'ait  cessé ,  et   Ton  s'en  revient  enfin 
d'autant  plus  content  de  soi ,  que  sans  blesser  ,  à  ce 
qu'on  prétend  ,  sa  conscience ,  on  a  eu  tout  le  di- 
Yerlissemenl  de  la  conversation  la  plus  spirituelle  et 


RENDUS    CONTRE   JÉSUS-CHRl&T.  23 

la  plus  réjouissante.  Voilà  ce  qu'on  met  au  nombre 
des  amusemens  permis ,  et  de  quoi  l'on  simagme 
être  en  droit  de  goûter  toute  la  douceur,  sans  que 
l'innocence  de  l'ame  en  soit  endommagée. 

On  l'écoute  par  un  respect  tout  humain  et  par 
une  lâche  condescendance.  C'est  un  ami  qu'on  craint 
de  choquer ,  c'est  un  maître  qu'on  ménage  et  qu'on 
veut  flatter  ,  c'est  même  un  inférieur  qu'on  n'a  pas 
la  force  de  reprendre  ,  et  dont  on  se  laisse  dominer. 
On  sait  bien  ce  qui  seroit  du  devoir  de  la  charité  , 
et  l'on  voudroit  y  satisfaire  ;  mais  l'assurance  et  le 
courage  manquent.  On  gémit  inlérieuremenl  de  la 
contrainte  où  l'on  est,  et  l'on  se  reproche  sa  foi- 
blesse ,  mais  on  ne  peut  venir  à  bout  de  la  surmonter. 
De  là  ce  consentement  forcé  ,  mais  apparent,  qu'on 
donne  à  la  médisance.  On  la  condamne  dans  le  fond 
du  cœur  :  mais  de  la  manière  dont  on  y  répond  ,  il 
semble  au  dehors  qu'on  l'approuve;  il  semble  qu'on 
entre  dans  toutes  les  pensées  du  médisant,  dans  toutes 
ses  idées  et  tous  ses  sentimens.  Or  ,  par  là  même  on 
l'y  confirme  ;  et  bien  loin  de  le  guérir ,  on  le  perd , 
et  l'on  se  perd  soi-même  avec  lui. 

On  l'écoute  par  une  vaine  curiosité.  Combien  de 
gens  veulent  être  informés  de  tout  et  tout  savoir?  je 
dis  tout  ce  qui  ne  les  regarde  point,  et  qui  ne  les 
intéresse  en  rien.  Car  voici  ce  qu'il  y  a  souvent  de 
plus  étrange  et  de  plus  bizarre  :  c'est  qu'on  ignore  ses 
propres  alfaires ,  qu'on  n'a  nul  soin  de  les  apprendre, 
ni  d'examiner  ce  qui  se  fait  dans  sa  propre  maison  , 
tandis  qu'on  veut  avoir  une  connoissance  exacte  des 
aifaires  des  autres,  et  qu'on  tient  en  quelque  sorte 


r;G  SUR    LKS    FAUX    TÉMOIGNAGES 

registre  de  (oiU  ce  qu'ils  font  et  de  tout  ce  qui  s<Ç 
fail  cJiez  eux.  An  lieu  donc  de  rejeter  mille  rapports, 
non-seulement  inutiles,  mais  très  injurieux  et  très- 
pernicieux  ,  on  en  est  avide ,  on  les  recherche ,  et 
l'on  en  recueille  jusqu'aux  moindres  particularités. 
Cest  ce  qu'on  appelle  ouvertures  de  cœur,  conh- 
dences;  et  moi,  c'est  ce  que  j'appelle  peitîdies  et 
médisances.  C'est  ce  qu'on  tâche  de  justifier  par  le 
droit  de  l'amitié;  et  moi,  c'est  ce  que  je  réprouve 
par  le  droit  de  la  charité.  Et  où  est-elle  celte  charité 
évangélique  ?  comment  l'accorder  avec  ces  tours 
d'adresse,  avec  ces  perquisitions  ,  ces  questions  sub- 
tiles et  captieuses  ;  avec  ces  longs  circuits ,  pour  ame- 
ner une  personne  dans  le  piège  ,  pour  lui  tirer  ce 
qu'elle  a  de  plus  caché  dans  l'ame  ,  pour  l'engager 
insensiblement  à  vous  le  révéler,  pour  abuser  de  sou 
ingénuité,  ou  plutôt  de  sa  simplicité?  Il  faudroit  lui 
enseigner  à  se  taire,  et  l'on  nse  de  toutes  les  indus- 
tries et  de  toutes  les  instances  ,  pour  lui  arracher 
ime  parole  qu'elle  devroit  retenir.  Cependant  on  se 
sait  bon  gré  d'avoir  décoiivert  telle  chose  qui  n'est 
pas  connue  ;  on  en  triomphe  ,  on  s'en  fait  un  faux 
mérite  ;  et  ce  sera  beaucoup  si  dans  peu  l'on  ne  la 
rend  pas  publique  ,  et  l'on  ne  produit  pas  au  jour 
tout  le  mj'Slère.   Achevons. 

On  l'écoute  par  une  secrète  malignité.  Un  homme 
a  des  précautions  à  prendre  et  des  mesures  à  garder  ; 
il  n'auroil  pas  bonne  grâce  de  s'élever  hautement 
contre  cet  autre,  et  de  déclamer  contre  lui  ;  on  ne 
l'en  croiroil  pas,  et  tout  ce  qu'il  diroit  ne  feroit  nulle 
impression  ;  on  l'altribueroit  à  chagrin  ,  à  ressenù- 


RENDUS    CONTRE    JÉSUS-CHRIST.  27 

ment,  à  prévention,  à  raniivaise  volonté, parce  qu'ils 
son»  mal  ensemble,  el  qu'ils  ne  se  voient  point;  parce 
qu'ils  sonl  liés  à  des  partis  tout  contraires,  et  que  le 
inonde  est  iuslruil  de  leur  division  ;  parce  qu  ils  sont 
actuellement  en  concurrence  pour  un  emploi,  pour 
une  charge,  pour  quelque  avantage  que  ce  paisse 
être*  Mais  s'il  ne  peut  s'expliquer  lui  même,  el  s'il 
ne  lui  convient  pas ,  qu'il  lui  est  doux  de  trouver 
quelqu'un  qui  prenne  sa  place  el  qui  parle  pour  lui'. 
Peut  être  par  bienséance  en  fera-t-il  paroître  quelque 
peine  ;  peut-être  même  aSeciera-t-il  d  excuser  ce 
qu'il  entend ,  et  d'y  donner  un  bon  sens.  Mais  que 
la  malignité  est  artificieuse  !  il  en  dira  trop  peu  pour 
une  solide  justification,  et  assez  pour  animer  l'en- 
trelien  ,  et  pour  engager  encore  à  de  plus  amples 
détails  et  à  de  nouvelles  médisances.  Voilà  le  fruit 
de  cette  prétendue  modération.  Autant  et  mieux 
vaudroit-il  qu'il  eût  ouvert  son  cœur  ,  qu'il  en  eût 
suivi  tous  les  sentimens ,  et  qu'il  eût  jeté  au  dehors 
tout  le  fiel  dont  il  est  rempli. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  mes  frères  ,  préservons -nous 
de  la  médisance  comme  du  poison  le  plus  contagieux 
et  le  plus  mortel.  C'est  l'idée  que  nous  eu  fait  con- 
cevoir le  Saint-Esprit  ,  en  comparant  la  langue  du 
médisant  avec  la  langue  du  serpent  :  Acuerunt  lin- 
guas  suas  sicut  serpentis  (1).  Le  serpent  pique  ; 
ce  n'est  qu'une  morsure  :  mais  de  cette  morsure  le 
venin  se  communique  dans  toutes  les  parties  du  corps. 
Le  médisant  parle  ;  ce  n'est  qu'une  parole  :  mais 
bientôt  cette  parole  retentit  partout;  on  se  la  redit 
(1)  Ps.  139. 


2S  SUR    LES    FAUX    TÉMOIGNAGES 

les  uns  aux  autres,  et  pour  user  de  celte  figure  , 
comme  un  souille  empesté  ,  elle  infecte  égaleiueut, 
et  toutes  les  bouches  d'où  elle  sort  ,  et  toutes  les 
oreilles  oii  elle  entre.  Ne  nous  arrêtons  point  tant 
à  examiner  ce  que  fait  le  prochain  et  ce  qu'il  ne  fait 
pas.  Si  Dieu  nous  en  a  confié  la  conduite,  veiilous-y 
avec  toute  l'attention  nécessaire  ;  mais  du  reste  ,  en 
y  observant  toutes  les  règles  d'une  correction  chari- 
table ;  c'est-à-dire ,  en  l'avertissant ,  en  le  reprenant 
de  lui  à  nous  ,  et  non  en  publiant  ses  imperfections 
et  ses  vices,  ni  en  le  décriant.  S'il  ne  dépend  point 
de  nous  ,  et  que  nous  n'en  soyons  point  responsables , 
qu'avons-nous  à  faire  de  rechercher  ses  actions?  de 
quelle  autorité  entreprenons-nous  de  le  juger  et  de 
le  censurer?  Chacun  devant  Dieu  portera  son  fardeau  ; 
c'est  à  chacun  de  penser  à  soi ,  sans  vouloir  étendre 
plus  loin  ses  vues.  Que  de  soins  superflus  dont  on 
se  délivreroit  !  que  de  retours  fâcheux  qu'on  s'épar- 
gneroit  !  que  de  querelles  et  de  démêlés  qu'on  pré- 
viendroit  !  que  de  péchés  qu'on  éviteroit  !  Combien 
une  médisance  a-t-elle  troublé  de  familles  ,  de  so- 
ciétés ,  de  communautés  ?  combien  a-t-elle  blessé 
de  consciences  ,  et  combien  d'ames  a-l-eîle  damnées? 
De  toutes  les  tentations  dont  nous  avons  à  nous  ga- 
rantir, on  peut  dire  que  celle-ci  est,  non-seulement 
la  plus  universelle  ,  mais  la  plus  dangereuse  et  la  plus 
difficile  à  vaincre.  L'apôtre  saint  Jacques  en  étoit 
bien  persuadé ,  et  nous  n'éprouvons  que  trop  tous 
les  jours  la  vérité  du  témoignage  qu'il  en  a  rendu  , 
quand  il  nous  dit  que  la  langue  est  un  feu  qui  ne 
cherche  qu'à  s'échapper  et  à  consumer  tout  :  Ei 


RENDUS    CONTRE    JÉSUS-CHRIST.  29 

lingua  ignis  est  (1);  que  c'est  un  mal  inquiet ,  qui 
n'a  point  de  repos  et  qui  n'en  donne  point:  inquietum 
malum  ;  qu'il  n'y  a  aucune  espèce  de  bêtes  si  sau- 
vages et  si  farouches  que  l'homme  n'ait  su  réduire  ; 
mais  que  pour  la  langue  ,  on  ne  la  peut  dompter  : 
Linguam  autem  nullus  hominum  domare  potest. 
Et  n'est-ce  pas  elle  en  effet  qui  fait  tomber  les  plus 
sages  ,  et  qui  entraîne  les  plus  vertueux  ?  Il  n'y  a 
point  d'e'tat  où  elle  n'ait  causé  des  dommages  infinis. 
Au  reste  ,  mes  chers  auditeurs  ,  si  nous  nous  sen- 
tons quelquefois  atteints  de  ses  coups ,  et  si  nous 
nous  voyons  en  bulle  à  la  médisance ,  nous  avons 
dans  Jésus-Christ  un  beau  modèle  de  patience. 
Imitons  ce  divin  maître,  et  ne  soyons  point  plus 
jaloux  de  notre  réputation  qu'il  ne  l'a  été  de  la  sienne. 
Ou  ce  qu'on  dit  de  nous  est  vrai  :  reconnois.sons-Ie 
humblement  devant  Dieu  ,  et  consentons  ,  puisqu'il 
le  permet,  à  en  porter  devant  les  hommes  toute  la 
confusion.  Ou  c'est  sans  fondement  et  sans  raison 
qu'on  nous  accuse  :  contentons-nous,  pour  notre  dé- 
fense ,  d'une  simple  exposition  de  la  vérité,  et  lais- 
sons au  Seigneur  le  soin  d'une  plus  entière  justifi- 
cation ;  il  y  pourvoira  dès  celle  vie  même ,  au  moins 
dans  l'autre.  Quand  le  monde  nous  combleroit  de 
ses  malédictions  ,  nous  sommes  heureux  si  nous 
pouvons  à  ce  prix  mériier  les  bénédictions  du  ciel  , 
et  obtenir  la  gloire  éternelle,  que  je  vous  souhaite,  etc. 

(i)  Jacob.  3. 


EXHORTATION 

SUR  LE  JUGE3IEM  DU  PEUPLE 

CONTRE  JÉSUS-CHRIST, 

EN  FAVEUR  DE  BAUABBAS. 


Rr>spondens  antem  prseses  ,  ait  iliis  :  Quem  vuîtîs  robis  de 
duobus  cliniitti  l  At  illi  dixerunt  :  Barabbain.  Dicit  iliis  Pila- 
tHS  :  Qiiid  igitur  faciait»  de  Jesa  ,  qui  dicitur  Gbristus?  Di- 
ciint  oinnps  :  Grucifigatur,..  Sanguis  ejus  super  uos  etsuptr 
fillos  nostros. 

Pilaf e  leur  dît  :  Qui  voulcz-cous  qu'on  i>ous  remette  des 
deux  !  Barabhns  ,  dirent-ils.  Pilote  l/.ur  repartit  :  Que  fer aî- 
je  donc  de  Jésus  quon  appelle  Christ  !  Pous  lui  répondirent: 
Ç)uil  soit  crucifié...  Que  son  sang  retombe  sur  nous  et  sur  nos 
en/ans.  En  saint  Matthieu  ,  cbap.  27. 

o'iL  y  a  une  image  naturelle  du  péché  ,  et  du  pé- 
cheur qui  le  commet ,  n'est-ce  pas  celle-ci ,  chréiiensj 
où  nous  voyons  tout  un  peuple  animé  de  la  plus 
aveugle  passion  ,  donner  ,  sur  le  Fils  même  de  Dieu  , 
la  préférence  à  un  insigne  voleur  ,  et  consentir  à 
porter  toute  la  malédiction  que  doit  attirer  sur  leur 
tête  le  sang  de  ce  Dieu-homme  si  injustement  ré- 
pandu ,  et  sa  mort  poursuivie  avec  tant  de  violence  ? 
Combien  d'autres  réflexions  me  fourniroil  l'incons- 
tance de  celte  nation  ,  qui  depuis  peu  de  jours  avoit 
reçu  le  Sauveur  du  monde  avec  tant  d'.jpplaudisse- 
mens  et  de  cris  de  joie ,  et  l'avoit  comblé  de  béné- 
dictions ;  lobsiination  invincible  et  l'animosilé  des 


SUR   LE   JUGEMENT   DU   PEUPLE,  etC.        3l 
pharisiens,  qui,  non  contensde  loulce  qu  ilsavoient 
déjà  entrepris  contre  Jésus-Christ ,  veulent  achever 
de  le  perdre,  et  forment  le  détestable  dessein  de  le 
faire  crucifier  ;   la  foiblesse   de  Pilate ,   qui  n'a  pas 
la  force  d'employer  son  autorité  à  défendre  ce  pré- 
tendu criminel,  dont  il  connoîl  toute  l'innocence, 
et  qui,  pour  le  tirer  de  leurs  mains,  use  d  artifice, 
et  lui  fait  l'aQVont  de  le  mettre  en  parallèle  avec 
Barabbas  :  que  ne  pourrois-je  pas ,  dis-je  ,  vous  re- 
présenter sur  tout  cela,    et  quels  sujets  de  morale 
n'aurois-je  pas  à  traiter  ?  mais  je  m'en  tiens  à  la  pen- 
sée de  saint  Ghrysoslôme  ;  et  dans  une  juste  appli- 
cation de  la  conduite  des  Juifs  à  la  nôtre  ,  quand  nous 
nous  élevons  contre  Dieu  par  de  grièves  transgres- 
sions de  sa  loi ,  il  me  suffit  aujourd'hui  de  vous  appren- 
dre à  craindre  le  péché  ,  à  le  haïr  et  à  le  fuir ,  à  le 
regarder  comme  le  plus  mortel  ennemi  de  vos  âmes , 
€t  à  vous  en  préserver  comme  du  plus  grand   de 
tous  les  maux.  Nous  avons  deux  choses  à  considérer 
dans  le  péché  ;  premièrement  ,  la  malice  du  péché, 
et  secondement  ,  la  peine  du  péché.  Or  l'une  et 
l'autre  ne  se  trouvent  ici  que  trop  bien  exprimées, 
el  ce  sera  le  partage  de  cet  entretien.  Les  Juifs  ,  en 
renonçant  Jésus-Christ,  lui  préfèrent  Barabbas  : 
voilà  la  malice  du  péché.  Et  par  une  si  indigne  pré- 
férence ,  ils  se  rendent  devant  Dieu  responsables  du 
sang  de  Jésus-Christ  :  voilà  la  peine  du  péché.  Je  dis 
la  malice  du  péché,  dont  nous  devenons  nous-mêmes 
coupables  ,  en  sacrifiant  à  nos  passions  tous  les  in- 
térêts de  Dieu.  Je  dis  la  peine  du  péché  ,  dont  nous 
nous  chargeons  nous-mêmes,  el  à  quoi  nous  nous 


02  SUU   LE   JUGEMENT   DU   PEUPLE 

exposons  ,  en  suscitant  contre  nous  le  sang  de  Jésus- 
Christ  et  toute  la  justice  de  Dieu.  C'est  tout  le  sujet 
de  votre  attention. 

PREMIÈRE  PARTIE. 

Pllate  éioit  trop  éclairé  pour  ne  pas  voir  la  faus- 
seté des  accusations  que  formoient  les  Juifs  contre 
le  Fils  de  Dieu.  Après  l'avoir  interrogé  lui-même  , 
il  ne  trouvoit  rien  qui  lui  parût  digne  de  mort;  et 
selon  un  reste  d'équité  que  son  cœur  ne  pouvoit  dé- 
mentir ,  il  pensoit  aux  moyens  de  sauver  le  juste 
opprimé  parla  calomnie,  et  de  le  délivrer  des  mains 
de  ses  persécuteurs.  C'étoit  une  coutume  depuis 
long-temps  établie  et  constamment  observée  ,  qu'à 
la  solennité  de  Pâques  on  élargît  un  prisonnier  ,  et 
qu'on  en  laissât  au  peuple  le  choix.  Or ,  entre  les 
autres  ,  il  y  en  avoil  un  plus  connu  par  ses  crimes: 
c'étoit  Barabbas  ,  homme  convaincu  de  meurtre,  de 
sédition,  des  attentais  les  plus  noirs,  et  pour  cela 
réservé  au  dernier  supplice.  Que  l'occasion  ,  ce 
semble ,  éîoit  favorable  au  dessein  de  Pilate  !  Il  ne 
la  manqua  pas.  Il  s'adresse  en  particulier  aux  princes 
des  prêtres  et  aux  anciens  de  la  synagogue  ,  il 
s'adresse  en  général  à  tout  le  peuple  assemblé  devant 
lui  :  Qui  des  deux,  leur  dit-il,  metlrai-je  en  liberté 
à  celte  fête  ,  et  qui  voulez-vous  que  je  renvoie  ,  ou 
de  Barabbas ,  ou  de  Jésus  ?  Quem  i^ultis  s>ohis  de 
àuohus  dimitti  (i)  ?  S'il  eût  eu  à  traiter  avec  des 
esprits  moins  prévenus  et  moins  possédés  de  leur 
barbare  envie  contre  le  Sauveur  des  hommes  ,    y 

(i)Matth.  27. 

avoil-il 


(CONTRE   JÉSUS-CriRîST.  33 

avoit-ii  Heu  de  douter  qu'ils  ne  se  déclarassent  en 
sa  faveur  ,  et  que  dans  une  telle  comparaison  ils 
ne  prissent  au  moins  des  sentimens  assez  équitables 
pour  ne  le  pas  abaisser  au-dessous  d'un  scélérat  et 
d'un  infâme?  Pilale  l'espéroit ,  il  se  l'éioit  promis; 
mais  que  peut-on  se  promettre  d'une  populace  émue, 
conjurée  ,  furieuse  ;  surtout  quand  de  faux  docteurs 
secondent  ses  emporlemens ,  et  qu'elle  se  voit  au- 
torisée des  mêmes  chefs  qui  dévoient  l'arrêter  et  la 
réprimer?  Ce  n'est  donc  de  toutes  parts  qu'une  même 
voix  ,  qu'un  même  cri ,  pour  demander  le  coupable 
et  pour  condamner  l'innocent  :  Non  hune  ,  sed  Ba~ 
rahham  (i);  Ne  nous  parlez  point  de  cet  homme  , 
mais  donnez-nous  Barabbas  ;  c'est  celui  que  nous 
voulons  préférablemenl  à  l'autre. 

Quelle  surprise  pour  Pilale  !  et  une  si  étrange  ré- 
solution ne  dut-elle  pas  le  troubler  elle  déconcerter? 
En  vain,  pour  calmer  celte  émotion  populaire,  fail-il 
de  fortes  instances  ,  et  veut-il ,  pour  les  convaincre , 
entrer  en  raisonnement  avec  eux.  Dans  l'ardeur  for- 
cenée qui  les  transporte  ,  ils  sont  incapables  d'en- 
tendre aucune  raison  et  de  s'y  rendre.  S'il  leur  dit  : 
Que  prétendez-vous  donc  que  je  fasse  de  ce  Jésus 
que  vous  m'avez  amené,  et  qui  porte  la  qualité  de 
Christ  ?  sans  hésiter  un  moment  et  sans  autre  pro- 
cédure ,  ils  prononcent  l'arrêt  de  sa  mori ,  et  con- 
cluent qu'il  le  faut  crucifier  :  Défaites-nous-en,  et 
crucifiez-le  :  toile  ,  toile  ,  crueijige  (2).  Si  prenant 
une  seconde  fois  la  parole,  il  exige  d'eux  qu'ils  pro- 
duisent ce  qu'ils  ont  à  déposer,  et  qu'ils  en  vieniiene 

(i)  Joan.  18.  —  (2)  Luc.  23, 

TOME   IX.  3 


34      SUR  LE  JUGEMENT  DU  PEUPLE 

à  la  preuve  de  leurs  dépositions  :  Car  quel  maï 
a-l-il  fait?  Quid enim  mali fecit  (i)  ?  ils  croient  ce 
détail  inutile ,  et  ne  daignent  pas  s'y  engager ,  tant  ils 
sont  persuadés  de  la  vérité  de  leur  témoignage  :  Si 
ce  n'étoit  pas  un  méchant  homme  ,  nous  ne  l'au- 
rions pas  conduit  à  votre  tribunal,  ni  ne  vous  l'au- 
rions pas  livré.  Sur  cela  ,  nouveaux  mouvemens  , 
nouvelles  poursuites ,  nouvelles  clameurs  :  Qu'on  le 
mette  en  croix  ,  et  qu'il  périsse  :  At  illi  magïs  cla- 
mahant ,  dicentes  :  CrucifigatuT  (2).  Enfin ,  si  Pi- 
late  ose  leur  remontrer  que  c'est  le  roi  des  Juifs  , 
et  que  d'attenter  à  sa  vie  c'est  pour  eux  le  crime  le 
plus  énorme,  ils  protestent  hautement  qu'ils  ne  le 
reconnoissent  point  ,  qu'ils  n'en  dépendent  point , 
qu'ils  n'ont  point  d'autre  roi  que  César  ,  et  qu'ils 
ne  soniFriront  jamais  que  celui-ci  ait  dans  la  Judée 
le  moindre  pouvoir  :  ISon  hahemus  regem  ,  nisi 
Cœsarem  (3). 

Ah  !  peuple  indocile  et  rebelle  ,  c'étoil  en  effet 
votre  roi ,  et  c'étoit  en  même  temps  le  roi  de  gloire  : 
mais  vous  n'en  avez  point  voulu  :  pourquoi  ?  parce 
qu'il  vous  apportolt  la  lumière  ,  et  que  vous  aimiez 
les  ténèbres  ;  parce  qu'il  vous  annonçoit  des  vérités 
auxquelles  vous  refusiez  de  vous  soumettre  ,  et  que  , 
par  sa  parole  toute  divine  et  ses  œuvres  merveil- 
leuses,  il  confondoil  votre  incrédulité;  parce  qu'il 
vous  prècholt  une  loi  dont  vous  aviez  peine  à  vous 
accommoder ,  et  dont  vous  vous  faisiez  un  scandale  ; 
parce  qu'il  rabattoit  l'orgueil  de  vos  pharisiens  et 
qu'il  démasquoit  leur  hypocrisie  ;  parce  qu'ils  vous 

(1)  Malth.  57,  —  (5.)  TUd.  —  (5)  Joan.  19. 


CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  35 

aigrissoient  ,  qu'ils  vous  envenimoient ,  qu'ils  vous 
soulevoient  contre  lui  ,  et  vous  inspiroient  toutes 
leurs  passions.  Voilà,  dis-je  ,  pourquoi  vous  l'avez 
rejeté  ,  et  vous  lui  avez  fait  le  plus  sanglant  outrage 
qu'il  ait  reçu  dans  tout  le  cours  de  ses  souffrances. 
Car,  jamais  fut-il  plus  humilié,  que  dans  ce  juge- 
ment ,  où  vous  l'avez  couvert  d'opprobre  et  d'igno- 
minie ?  D'être  comparé  avec  Barabbas  ,  c'étoit  déjà 
une  des  plus  grandes  humiliations  :  mais  le  dernier 
degré  et  le  comble  de  l'humiliation  ,  n'a-ce  pas  été 
de  voir  encore  Barabbas  obtenir  sur  lui  l'avantage  ? 
et  le  Fils  unique  de  Dieu  pouvoil-il  être  traité  avec 
plus  d'indignité  et  plus  de  mépris  ? 

Ne  nous  flattons  point ,  mes  chers  auditeurs  ;  et 
sans  nous  épancher  en  d'inutiles  reproches  contre 
les  Juifs  ,  tournons  toute  notre  indiijnaiion  contre 
nous-mêmes  ,  et  convenons  que  cette  rebelle  nation 
n'a  point  méprisé  plus  outrageusement  Jésus-Christ , 
que  nous  méprisons  notre  Dieu  sur  tant  de  sujets  ei 
en  tant  d'occasions  oii  nous  nous  laissons  entraîner, 
et  nous  nous  abandonnons  au  désordre  du  péché. 
Quand  Tertullien  parle  du  péché  de  rechute  après 
la  pénitence  ,  il  en  fait  consister  la  grièveté  et  la 
malice  en  ce  que  l'homme  ,  dit-il ,  après  avoir  éprouvé 
l'empire  du  démon  et  celui  de  Dieu  ;  l'empire  du 
démon  ,  lorsqu'il  étoit  dans  l'étal  du  péché  ,  et  celui 
de  Dieu,  tandis  qu'il  vivoit  dans  l'état  de  la  grâce, 
se  détermine  enfin  ,  et  se  livre  au  démon  préféra- 
blementàDieu;  de  sorte  que,  faisant  la  comparaison 
de  l'un  et  de  l'autre  ,  il  semble  conclure  que  le  joug 
de  Dieu  est  moins  avantageux  et  moins  souhaitable 

3. 


36  SUll   LE    JUGEMENT   DU    PEUPLE 

que  celui  du  denion  ,  puisqu'après  avoir  secoué  danJ 
sa  pénitence  le  joug  du  démon  pour  se  convertir  à 
Dieu  ,  il  quille  loul  de  nouveau  le  joug  de  Dieu  ,  el 
se  réduil  sous  lesclavage  et  la  servitude  du  démon. 
Ainsi  raisonnoit  ce  savant  africain. 

Mais  il  n'est  pas  nécessaire ,   pour  justifier  ma 
pensée,  de  la  renfermer  dans  cette  espèce  de  péché. 
Je  prétends  que  tout  péché  ,  je  dis  tout  péché  mortel, 
çst  i.ne  préférence  refusée  à  Dieu  et  donnée  à  la 
créature.  Je  prétends  que  tout  homme  qui  par  une 
offensé  griève  pèche  contre  Dieu  ,  est  aussi  coupable 
envers  Dieu,  que  le  furent  les  Juifs  envers  le  Fils 
de  Dieu  ,  dans  le  choix  qu'ils  firent  de  Barabbas  au 
préjudice  et  à  la  ruine  de  cet  adorable  Sauveur.  Je 
prétends  que  c'est  la  même  injure  de  pari  el  d'autre, 
que  c'est  le  même  jugement ,  le  même  crime  :  com- 
ment cela  ?  comprenez-en  la  preuve  ;  elle  est  incon- 
testable et  sans  réplique.  Car ,  selon  toute  la  théo- 
logie ,  qu'est  -  ce  que  le  péché  ?   un  éioignement 
volontaire  de  Dieu  ,   et  un  attachement  libre  et  dé- 
libéré aux  objets  créés.  Dès-là  que  nous  péchons  , 
nous  quittons  Dieu  ,  nous  nous  séparons  de  Dieu  , 
et  pourquoi  ?  l'un  pour  une  volupté  sensuelle  ,  l'autre 
pour  un  vil  intérêt;  celui-là  pour  un  fantôme  d'hon- 
neur ,  celui  -  ci  pour  un  caprice  ,   pour  une  vaine 
idée  ,  pour  un  rien.  Or,  n'est-ce  pas  une  vraie 
préférence  ,  où  des  objets  périssables  et  mortels ,  où 
d  indignes  créatures  ,   plus  méprisables  souvent  et 
plus  abominables  que  Barabbas,  l'emportent  sur  tous 
les  droits  de  Dieu  ? 

En  elFel,  je  ne  puis  pécher  que  je  ne  connoisse 


CONTRE    JESUS-CHRIST,  87 

ie  mal  que  je  vais  commettre.  Je  sais  ,  en  pëcliant , 
que  telle  action  est  criminelle  ,  que  telle  liberté  , 
que  telle  injustice  ,  que  telle  médisance,  que  telle 
vengeance  est  défendue  et  contre  la  loi  de  Dieu. 
Quand  donc,  indépendamment  de  la  loi  et  malgré  la 
loi  qui  condamne  tout  cela  ,  je  m'y  porte  néanmoins, 
c'est  que  j'aime  mieux  me  contenter  en  tout  cela  , 
que  d'obéir  à  cette  loi  ;  par  conséquent ,  c'est  qu'en 
vue  de  tout  cela ,  je  la  méprise  cette  loi  divine  ,  et 
le  souverain  auteur  qui  me  l'a  imposée.  Sans  me 
déclarer  aussi  ouvertement  que  les  Juifs ,  ni  m'en 
expliquer  en  des  termes  si  formels  ,  je  dis  comme 
eux  dans  mon  cœur  ;  Non  hune  ,  sed  Barahbam  ; 
C'est  un  maître  trop  exact  et  trop  sévère  qu'on  me 
propose  à  servir.  La  voie  de  ses  commandemens  est 
trop  étroite  pour  moi  ,  et  il  m'en  faut  une  plus 
large.  Le  monde  est  mille  fois  plus  commode;  et  en 
le  suivant ,  il  n'y  a  point  tant  de  gêne  ni  de  con- 
trainte. Il  se  conforme  à  mes  inclinations ,  il  seconde 
mes  désirs  ,  il  me  laisse  une  licence  entière  pour 
vivre  à  mon  gré  et  selon  mes  volontés  :  voilà  le  Dieu 
qui  me  plaît  ,  et  que  je  demande.  Toile  ,  toile  : 
Olez-moi  ce  Dieu  si  saint  ,  qu'une  œillade  ,  qu'un 
geste  ,  qu'une  parole  est  capable  de  le  blesser;  ce 
Dieu  si  clairvoyant ,  qui  ne  pardonne  rien.  Toile  : 
Otez-moi  cet  évangile  ,  cette  loi  si  rigoureuse  et  si 
opposée  a  tous  mes  sentimens  naturels.  Non  habe- 
mus  regem  ,  nisi  Cœsarem  :  Je  n'ai  point  d'autre 
loi  que  mon  ambition ,  point  d'autre  loi  que  ma 
convoitise  ,  point  d'autre  loi  que  mon  amour-propre  , 
point  d'autre  loi  que  toutes  mes  cupidités ,  et  tout 


38      SUR  LE  JUGEMENT  DU  PEUPLE 

ce  qui  peut  me  rendre  la  vie  plus  douce  et  plus 
agréable.  Ce  sont  là  mes  guides  ,  mes  docteurs  , 
mes  maîtres  :  Non  habemus  regern ,  nisi  Cœsarem, 
Ces  pensées  ,  chrétiens  ,  font  horreur  ;  mais  à  bien 
considérer  la  nature  du  péché  ,  voilà  dans  la  pra- 
tique où  il  se  réduit ,  en  voilà  le  fond  et  le  carac- 
tère le  plus  essentiel. 

Vous  me  direz  qu'on  n'y  procède  pas  communé- 
ment avec  tant  de  délibération  ,  et  qu'on  n'y  fait 
pas  toutes  ces  réflexions.  Ah!  mes  frères ^  c'est  ici 
le  prodige ,  et  de  la  malice  de  l'homme  pécheur  ,  et 
de  l'énormité  de  son  péché.  Car  ,  écoutez  deux 
choses  que  j'ai  à  vous  répondre.  Je  soutiens  d'abord , 
et  j'en  prends  à  témoin  la  conscience  d'un  nombre  in- 
fini de  pécheurs ,  et  même  de  plusieurs  qui  m'écoutent 
actuellement  :  encore  une  fois,  je  soutiens  qu'il  y  en 
a  qui  pèchent  avec  toutes  ces  vues,  qui  délibèrent,  qui 
raisonnent,  qui  combattent  en  eux-mêmes  et  contre 
eux-mêmes  ,  et  qui  ne  s'abandonnent  à  leurs  désordres 
que  par  cette  conclusion  formée  :  Je  le  veux.  Péchés 
d'un  plein  choix  ,  d'une  pleine  résolution  et  de  la 
volonté  la  plus  parfaite  :  mais  en  même  temps  ,  pé- 
chés les  plus  pernicieux  par  rapport  au  salut  ;  péchés 
qui  conduisent  le  plus  directement  à  la  réprobation , 
ou  qui  sont  déjà  comme  une  réprobation ,  anticipée  ; 
péchés  que  Dieu  souvent  ne  remet  ni  en  cette  vie 
ni  en  l'autre  ,  et  qu'il  punit  dans  toute  la  rigueur 
de  sa  justice.  Quelle  abomination  ,  quelle  désolation  ! 
Du  reste  ,  et  c'est  l'autre  réponse ,  je  conviens 
aussi  que  tous  ne  vont  pas  jusqu'à  cet  excès  ,  et 
n'embiassent  pas  de  la  sorie  le  péché.  Je  ne  ferai 


CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  89 

pas  même  difficulté  de  reconnoîlre  qu'une  grande 
partie  de  ceux  qu'il  entraîne  ,  s'y  engagent  plus 
légèrement  :  c'est-à-dire  ,  qu  ils  s'y  engagent  avec 
moins  d'advertance  et  moins  d'attention  ;  qu'ils  s'y 
engagent  par  un  premier  mouvement  et  par  précipi- 
tation ,  soit  parce  que  les  objets  présens  les  frappent 
tout  à  coup  et  les  excitent ,  soit  parce  que  le  pen- 
chant les  domine ,  et  que  le  poids  de  l'habitude  les 
emporte.  Tel  est ,  je  veux  bien  l'avouer  ,  tel  est 
l'état  de  la  plupart  des  pécheurs  du  siècle.  Mais  cela 
même  les  excuse  -  t  -il ,  et  cela  diminue-  t-il  l'in- 
jure que  fait  à  Dieu  le  péché  ?  Quoi!  je  prétendrois 
tirer  avantage  de  mon  inadvertance  et  de  ma  légè- 
reté dans  un  sujet  qui  demandoit  toute  mon  atten- 
tion et  toute  ma  précaution  !  Quoi  !  lorsqu'il  s'est 
agi  de  perdre  mon  Dieu  et  de  le  sacrifier  aux  sales 
appétits  d'une  sensibilité  brutale  ,  je  me  croirai  bien 
justifié  de  dire  que  je  ne  pensois  guère  à  ce  que  je 
faisois  !  Quand  il  étoit  question  d'immoler  Jésus- 
Christ  et  de  le  crucifier  dans  mon  cœur  ,  je  me 
tiendrai  moins  coupable  ,  parce  que  je  n'examinois 
rien  là-dessus ,  et  que  je  ne  m'appliquois  pas  à  en 
prévoir  les  affreuses  conséquences  !  et  où.  est-ce 
donc  que  j'emploierai  toutes  mes  lumières  ,  que  j'ap- 
porterai toute  ma  vigUance  ,  que  j'userai  de  toute 
ma  circonspection  ?  La  passion  m'a  entraîné  !  et  voilà 
justement  ce  qui  offense  mon  Dieu ,  et  ce  qui  l'ou- 
Irage.  Car  le  respect  d'un  tel  Maître  et  1  honneur 
qui  lui  est  dû  par  tant  de  titres ,  ne  devoit-  il  pas 
être  plus  puissant  pour  m'arrêtcr  ,  que  toute  l'ardiur 
de  la  plus  violente  passion  ,  pour  me  précipiter  et 


4o  SUU  LE  JUGEMENT  DU  PEUPLE 

m'emporter  ?  Si  les  Juifs  tumulluairemcm  assemblés 
crioient  à  Pilale  :  Tol/e  hune ,  et  dimiite  nohis  Ba- 
ralham  (i)  ;  Faites  le  mourir  ,  et  remettez- nous 
Barabbas  ;  c'éloil  dans  un  transport  qui  les  aveugloili 
mais  en  éloienl  -  ils  moins  criminels  ?  Ainsi ,  j'ai 
commis  ce  péché  par  vivacité  de  tempérament ,  par 
inconsidéralion  ,  et  presque  sans  y  prendre  garde  ; 
mais  c'est  ce  qu'il  y  a  de  bien  surprenant  et  de  bien 
étrange ,  que  j'aie  pris  si  peu  garde  à  ne  faire  aucune 
démarche  qui  pût  être  préjudiciable  à  la  gloire  el  , 
aux  intérêts  d'un  Dieu  ,  de  qui  j'ai  tout  reçu  et  à  t 
qui  je  dois  tout.  Mon  devoir  capital ,  n'étoit-ce  pas 
d'étudier  toutes  ses  volontés  ,  et  de  me  rendre  con-  j 
tinuellemenl  attentif  à  les  accomplir  ,  et  à  ne  m'en 
départir  jamais  ?  Il  falloit  que  j  y  fusse  bien  peu 
ailaché  _,  pour  en  perdre  si  aisément  le  souvenir; 
et  si  je  veux  de  bonne  foi  me  consulter  moi-même; 
si  je  veux  sonder  le  fond  de  mon  cœur  et  ses  véri- 
tables dispositions,  je  trouverai  que  je  n'ai  franchi 
si  précipitamment  et  si  hardiment  le  pas  ,  que  parce 
que  la  loi  de  Dieu  ne  me  louchoit  guère  ,  el  que 
j'élois  beaucoup  plus  sensible  à  mes  désirs  déréglés . 
et  aux  sujets  malheureux  qui  les  allumoient. 

De  tout  ceci  donc ,  chrétiens  ,  vous  comprenez 
l'énormiié  du  péché  et  le  degré  de  malice  qui  lui 
est  propre.  Que  dis-je  ?  et  quel  esprit  humain  la  peut 
comprendre  telle  qu'elle  est  ?  Car ,  pour  concevoir 
toute  la  grièveté  de  celte  préférence  donnée  à  la 
créature  au  -  dessus  de  Dieu  ,  il  faudroit  en  même 
temps  concevoir  toute  la  grandeur  de  Dieu  au  dessus 

(i)  Luc.  tZ, 


CONTRE    JÉSUS-CHRIST.  4^ 

de  la  créature.  Tt^ieinent  que  la  malice  du  péché 
doit  êlre  aussi  grande  par  proportion  que  Dieu  est 
grand ,  que  Dieu  est  juste  ,  que  Dieu  est  bon  ,  que 
Dieu  est  parfait  dans  tous  ses  attributs  :  or  ,  tout 
cela  est  infini ,  et  par  conséquent  hors  de  la  portée 
d  une  raison  aussi  foible  et  aussi  bornée  que  la  nôtre. 
Et  comme  il  est  de  l'essence  de  Dieu ,  que  quelque 
idée  que  je  me  forme  de  son  souverain  être  ,  il  passe 
toujours  infiniment  tout  ce  que  j'en  connois;  il  est 
de  l'essence  du  péché  ,  que ,  quoi  que  j'en  imagine, 
il  soit  toujours  plus  difforme  et  plus  odieux  que 
tout  ce  que  je  m'en  puis  figurer.  Quand  je  conçois 
qu'il  a  converti  les  anges  en  démons  ;  qu'il  a  ruiné 
pour  jamais  l'état  d'innocence  oiî  furent  créés  nos 
premiers  parens ,  ei  qu'il  les  a  perdus  avec  toute  leur 
postérité  ;  qu'il  dépouille  l'ame  de  tous  ses  mérites , 
€n  eût-elle  amassé  des  trésors  sans  nombre  ,  et  qu'il 
l'expose  à  des  supplices  éternels  ;  quand  je  mo  re- 
présente tout  cela  ,  ce  n'est  rien  encore  ,  dit  saint 
Augustin  ,  parce  que  tout  cela  n'est  rien  en  compa- 
raison de  ce  que  je  ne  puis  me  représenter,  qui  est 
la  majesté  du  Créateur  offensée  et  comme  dégradée 
dans  l'estime  du  pécheur. 

Ah  !  chrétiens,  que  ne  connoissons-nous  mieux  le 
péché  ,  ou  que  n'en  perdons-nous  absolument  toute 
la  connoissance!  notre  malheur  est  de  le  connoître  , 
et  de  ne  le  pas  connoître  assez.  Si  nous  ne  le  connois- 
sions  point  du  tout ,  nous  ne  serions  plus  en  danger 
de  le  commettre;  ou  si  nous  le  connoissions  mieux 
et  dans  toute  sa  laideur,  bien  loin  de  le  rechercher 
eide  nous  y  plaire  ,  nous  ne  penserions  qu'à  nous  en 


42  SUR   LE   JUGEMENT    DU    PEUPLE 

préserver  et  à  le  fuir.  Mais ,  hëlas  !  nous  le  connois- 
sons  aulani  qu'il  faut  pour  pouvoir  devenir  coupables 
devant  Dieu ,  et  nous  ne  le  connoissons  pas  autant  qu'il 
seroit  nécessaire ,  pour  être  en  état  de  ne  le  pouvoir 
plus  aimer  et  de  n'y  pouvoir  plus  tomber.  Etat  d'im- 
peccabilité ,  état  bienheureux  !  Quand  est-ce  que  nous 
y  serons  ?  ce  sera  quand  nous  verrons  Dieu  ,  et  que 
nous  le  contemplerons  dans  toute  sa  gloire,  parce 
qu'alors   nous  aurons   une  connoissance  du  péché 
beaucoup  plus  vive  et  plus  étendue ,  puisque  nous 
le  connoilrons  dans  Dieu  même  ;  et  que  d'ailleurs 
attachés  à  Dieu  d'un  lien  désormais  indissoluble  , 
nous  nous  trouverons  par  là  dans  la  sainte  nécessité 
de  haïr  tout  ce  qui  peut  nous  en  éloigner  et  nous 
Fenlever.  Cependant ,  mes  frères ,  sans  être  dès  main- 
tenant en  cet  étal,  il  ne  tient  qu'à  nous  de   quitter 
le  péché  ,  de  nous  retirer  du  péché  ,   de  ne  plus 
retourner  au  péché  ,  parce  que   la  grâce   ne  nous 
manque  pas  pour  cela,  et  qu'avec  la  grâce  tout  nous 
est  possible.  C'est  ainsi  qu'exempts  de  la  malice  du 
péché  ,  nous  nous  mettrons  encore  à  couvert  de  la 
peine  qui  le  suit  ,  et  dont  j'ai  à  vous  eutretenir  dans 
la  seconde  partie. 

DEUXIÈME  PARTIE. 

C'étoit  une  espèce  d'imprécation  parmi  les  Hé- 
breux ,  de  souhaiter  à  un  homme  que  le  sang  d'un 
autre  homme  retombât  sur  lui.  Nous  en  voyons  l'usage 
dans  le  Lévilique  ;  et  si  quelqu'un  se  la  faisoit  à  soi- 
même  par  forme  de  serment ,  et  qu'il  dît  :  Je  veux 
que  le  sang  de  celui-ci  ou  de  celui-là  retombe  sur 


CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  43 

moi ,  c'est  comme  s'il  eût  dit  :  Je  veux  que  tout  le 
crime  qu'il  peut  y  avoir  en  le  répandant ,  me  soit 
imputé.  S'il  y  a  des  peines  et  des  malédictions  qui  y 
soient  attachées  ,  je  veux  m'en  charger.  Si  ce  sang 
est  innocent,  je  m'en  fais  le  coupable,  et  je  m'engage  à 
être  la  victime  et  l'analhème  de  son  expiation.  Voilà, 
chrétiens ,  l'affreuse  extrémité  où  la  fureur  des  Juifs 
les  porta;  jusqu'à  consentir,  après  l'indigne  préfé- 
rence qu'ils  avoient  donnée  à  Barabbas  ,  que  le  sang 
de  Jésus-Christ ,  non-seulement  retombât  sur  eux  , 
mais  sur  leurs  enfans  :  Sanguis  ejus  super  nos  et 
super  Jilios  nosiros  (i). 

Imprécation  dont  le  sens  est  plein  d'horreur  ;  car 
c'est-à-dire  :  si  cet  homme  que  vous  appelez  juste, 
et  qui  s'appelle  Dieu,  est  aussi  juste  que  vous  le  croyez, 
el  qu'il  soit ,  ainsi  qu'il  le  prétend ,  égal  à  Dieu  et  Dieu 
lui-même;  nous  voulons  bien  ,  en  vous  demandant 
sa  mort ,  devenir  responsables  de  toute  l'injustice 
qu'elle  renferme ,  et  nous  consentons  à  être  traités , 
nous  et  toute  notre  postérité  ,  comme  des  déicides. 
Imprécation  que  je  ne  puis  prononcer  ,  et  que  vous 
ne  pouvez  entendre  ,  sans  en  être  saisis  d'effroi ,  puis- 
qu'elle nous  fait  voir  dans  ce  peuple  le  plus  violent 
transport  de  haine  ,  et  qu'elle  nous  présage  pour  eux 
dans  l'avenir  et  pour  leurs  descendans  les  plus  terri- 
bles malheurs.  Imprécation  où  Pilaie  ,  tout  païen 
qu'il  étoit ,  craignit  d'avoir  part ,  et  dont  il  voulut  se 
mettre  à  couvert,  lorsqu'en  présence  de  cette  multi- 
tude ,^t  au  milieu  des  cris  qu'ils  redoubloient  sans 
cesse  et  qu'ils  lui  adressoient ,  il  se  fit  apporter  de 

(i)  MattL.  27. 


44  SUR   LE   JUGEMENT   DU   PEUPLE 

l'eau ,  qu'il  se  lava  les  mains  et  leur  déclara  hautement , 
qu'il  se  tenoit  quitte  de  l'énorme  attentat  qu'ils  alloienl 
commettre  , qu'il  n'y  contribuoit  en  aucune  sorte,  que 
c'étoil  à  eux  d'en  rendre  compte ,  etque  pour  lui  il  s'en 
croyoit  mnocenl:  In nocens  ego  sum  à  sanguine  justi 
hujus  (i).  Mais  enfin,  imprécation  dont  l'eÛ'el,  dans 
le  cours  des  siècles  ,  n'a  été  que  trop  réel  et  que  trop 
visible.  Nation  réprouvée ,  race  maudite  du  ciel  et 
de  la  terre ,  vous  l'éprouvez  encore  maintenant  ! 
Ce  n'étoit  pas  seulement  un  souhait  que  formoient 
vos  pères  j  c'étoit  une  vérité  qu'ils  annonçoienl.  Ce 
sang  qu'ils  ont  versé ,  en  retombant  sur  eux,  a  rejailli 
sur  vous;  et  prophètes  contre  leur  pensée  et  contre 
leur  intention  ,  ils  n'ont  rien  prédit  qui  ne  soit 
accompli,  et  qui  ne  s'accomplisse  tous  les  jours. 

Cependant  ,  chrétiens,  voyons  la  chose  plus  en 
détail  quoique  toujours  en  abrégé  ;  et  par  l'applica- 
tion que  j'en  vais  faire  ,  apprenons  quels  sont  les 
redoutables  jugemens  de  Dieu  sur  les  pécheurs,  et 
à  quoi  nous  nous  exposons  en  profanant  par  le  péché 
le  sang  de  Jésus-Christ ,  et  en  le  suscitant  contre  nous. 
Car  prenez  garde  ,  s'il  vous  plaît  ;  en  vertu  de  ce  sang 
divin  si  injustement  répandu  par  les  Juifs,  et  si  jus- 
tement retombé  sur  cette  nation  sacrilège.  Dieu  les 
a  affligés  de  trois  grands  maux  ,  ou  plutôt  Dieu  les  a 
affligés  de  tous  les  maux  ,  que  nous  pouvons  réduire 
à  trois  espèces  :  ruine  temporelle  ,  aveuglement 
spirituel ,  réprobation  éternelle.  Je  m'explique  ,  et 
ceci,  sans  doute  ,  mérite  bien  nos  réflexions,  et  doit 
bien  nous  faire  connoître  quelle  vengeance  le  Sei- 

(i)  MaUh.  37. 


CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  4^ 

gneur  sait  tirer  de  ses  ennemis ,  et  comment  il  sait 
punir  les  offenses  qu'il  reçoit. 

Ruine  temporelle.  Jamais  il  n'en  fut  de  plus  entière . 
et  en  pouvons-nous  avoir  une  peinture  plus  vive, 
que  celle  même  qu'en  avoit  tracée  le  Fils  de  Dieu 
avant  sa  dernière  entrée  en  Jérusalem  ?  Car  il  vit  dès- 
lors  tout  ce  qui  de  voit  arriver  à  cette  ville  criminelle  : 
il  en  parut  touché  jusqu'aux  larmes  ;  et  quelle  désola- 
lion  lui  annonça-t-il  ?  Qu'il  viendroit  un  temps  où 
les  étrangers  l'assiégeroient  ;  qu'ils  en  seroient  bientôt 
maîtres,  qu'ils  la pilleroienl,  qu'ils  la  saccageroient , 
qu'ils  la  renverseroienl  de  fond  en  comble  ,  qu'ils  ne 
laisseroient  pas  pierre  sur  pierre;  que  ces  calamités 
s'étendroient  sur  toute  la  nation ,  qu'elle  seroit  sé- 
parée ,  dispersée ,  et  qu'il  ne  lui  resteroil  ni  empire, 
ni  demeure ,  ni  temple.  Or ,  personne  n'ignore  com- 
ment tout  cela  de  point  en  point  s'est  vérifie.  Nous 
en  sommes  témoins;  et  si  nous  voulons  remontera 
la  cause  ,  le  même  Sauveur  a  pris  soin  de  la  marquer: 
parce  que  ce  peuple  malheureux  n'a  pas  connu  la 
visite  du  Seigneur;  parce  que  n'écoutant  ni  reproches 
intérieurs  de  la  conscience,  ni  remontrances  tant  de 
fois  réitérées  de  la  part  de  Pllale,  ni  droit,  ni  équité, 
ils  n'ont  suivi  que  leur  passion  et  que  la  haine  qui  les 
transportoll  ;  parce  que  depuis  tant  de  siècles  qu'ils 
ont  trempé  leurs  mains  parricides  dans  le  sang  d'un 
Dieu  ,  ce  sang  adorable  n'a  point  cessé  ,  ni  jamais  ne 
cessera  dans  tous  les  siècles ,  de  crier  au  ciel  ven- 
geance contre  eux.  De  sorte  que  ce  même  sang  qui 
devoitêlre  la  ressource  de  tout  Israël  et  leur  rédemp- 
tion ,  est  devenu  ,  selon  qu'ils  s'y  étoient  eux-mêmes 


46  SDR   LE   JUGEMENT    DU    PEUPLE 

condamnés,  leur  perle  et  leur  deslruclion  :  Safiguis 
ejus  super  nos  et  super  Jilios  nostros. 

Aveuglement  spirituel.  C'est  ce  voile  dont  a  parlé 
saint  Paul  ;  ce  voile  qu'ils  ont  sur  les  yeux  ,  et  qui  , 
jusques  à  présent  les  a  empêchés  d'apercevoir  la 
lumière  qui  les  cnvironnede  toutes  parts,  et  se  montre 
à  eux  dans  toute  sa  clarté.  Et  n'est-il  pas  étrange 
qu'après  tant  de  témoignages  les  plus  sensibles  et  les 
plus  évidens  de  la  justice  divine  qui  les  poursuit  ,  et 
qui  voudroit  leur  faire  enfin  reconnoître  la  grièveté 
de  leur  crime  ,  ils  ne  se  rendent  point  encore  ;  que 
toujours  également  obstinés  et  endurcis  ,  ils  conser- 
vent le  même  ressentiment  contre  le  vrai  Messie  qu  ilâ 
ont  renoncé  ,  et  s'en  promettent  un  autre  qu'ils  ne 
verront  jamais  ;  que  de  génération  en  génération  , 
cette  inflexible  dureté  de  cœur  et  cette  impénitence 
se  perpétue  comme  un  héritage  ;  que  par  là  ils  irri- 
tent toujours  de  plus  en  plus  la  colère  du  Seigneur  , 
et  qu'ils  achèvent,  ainsi  qu'il  est  dit  dans  l'évangile  , 
de  remplir  la  mesure  de  leurs  pères  ?  A  quoi  devons- 
nous  attribuer  ce  mortel  assoupissement  ,  et  d'oii 
a-t-il  pu  venir  ?  c'est  qu'ils  se  sont  retirés  de  Dieu, 
et  que  Dieu  s'est  retiré  d'eux;  c'est  qu'ils  ont  aban- 
donné Dieu ,  et  que  Dieu  les  a  abandonnés.  Car  c'est 
en  ce  sens  que  le  Seigneur  disoit  à  son  Prophète  : 
Aveuglez-les  ,  et  rendez-les  sourds  ,  afin  qu'ils  voient 
comme  s'ils  ne  voyoient  point,  et  quils  entendent 
comme  s'ils  n'entendoient  point.  Ils  ont  méconnu 
leur  libérateur  ,  et  son  sang  qu'ils  ont  fait  couler  est 
encore  tout  fumant.  Au  Heu  d'être  pour  eux  une 
source  inépuisabk  de  grâces  ,  comme  il  pourroiî 


CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  4? 

l'être  après  tout,  s'ils  en  vouloient  profiler,  c'est  lui 
qui  en  détourne  le  cours  et  qui  les  arrête.  Au  lieu  de 
servir  à  leur  guérison ,  c'est  lui  qui  aigrit  leurs  plaies 
et  qui  les  envenime.  Suite  funeste  de  cet  arrêt  qu'ils 
ont  porté  contre  eux-mêmes ,  et  qui  s'exécute  dans 
toute  son  étendue  et  toute  sa  force  :  Sanguis  ejus 
super  nos  et  super  filios  nostros. 

Réprobation  éternelle.  Je  ne  dis  pas  que  ce  sbit 
dès  la  vie  une  réprobation  déjà  parfaite  et  consom- 
mée; mais  je  veux  dire  que  Dieu  les  ayant  livrés  à 
leur  sens  réprouvé ,  il  arrive  de  là  qu'ils  marchent 
dans  la  voie  de  perdition  ,  et  qu'il  est  d'une  difficulté 
extrême  de  les  en  faire  jamais  revenir.  On  gagneroit 
à  Jésus-Christ  des  millions  de  païens  et  d'idolâtres  , 
plutôt  qu'on  ne  lui  ramèneroit  un  seul  de  ce  peuple 
perverti  et  marqué  du  plus  visible  caractère  de  la 
damnation.  C'est  le  triste  sort  où  ils  sont  réservés. 
Au  jugement  de  Dieu,  à  ce  jugement  où  Jésus-Christ 
présidera  en  personne,  ils  paroîtront  devant  lui  tout 
couverts ,  ou  pour  mieux  dire ,  tout  souillés  de  son 
sang.  La  tache  alors  en  sera  ineifacable  :  tous  les  feux 
de  l'enfer  ne  la  purifieront  pas;  sans  cesse  elle  se  pré- 
sentera à  leurs  yeux,  et  sans  cesse  ils  s'écrieront  pen- 
dant toute  l'éternité,  non  plus  en  insultant  à  ce  Dieu 
Sauveur  ,  mais  en  se  désespérant  :  San  guis  ejus  super 
nos  et  super  filios  nostros» 

Or  ,  mes  frères,  pour  en  venir  à  nous-mêmes, 
pour  tirer  de  là  une  instruction  qui  nous  retienne 
dans  le  devoir,  ou  qui  nous  engage  fortement  et 
promptement  à  y  rentrer ,  il  est  certain  ,  et  c'est  l'ex- 
presse docirine  du  grand  Apôtre,  que  par  le  péché 


48  SUR   LE   JUGEMENT   DU   PEUPLE 

nous  faisons  outrage  au  sangde  Jésus-Christ ,  comme 
si  nous  le  répandions  tout  de  nouveau  et  nous  le  fou- 
lions aux  pieds.  D'où  il  s'ensuit  que  nous  l'attirons 
contre  nous-mêmes  ,  ce  sang  précieux  ;  que  nous  le 
faisons  retomber  sur  nous-mêmes  ,  et  que  par  pro- 
portion nous  nous  exposons  aux  mêmes  châtimens 
que  les  Juifs  et  aux  mêmes  vengeances  du  ciel. 

Je  n'exagère  point ,  et  ce  que  j'avance  ici  n'est 
que  trop  vrai  et  que  trop  solidement  fondé.  Car  , 
quoique  nous  ne  soyons  plus  à  ces  temps  oi^i  Dieu  , 
gouvernant  un  peuple  grossier  et  tout  charnel ,  faisoit 
plus  communément  éclater  contre  lui  sa  justice  par 
des  maux  temporels,  comme  il  le  récompensoil  par 
des  prospérités  humaines,  nous  ne  pouvons  néan- 
moins douter  quil  ne  punisse  encore  de  la  même 
sorte  bien  des  pécheurs  ,  et  qu'il  ne  les  afflige  des 
mêmes  misères.  Tant  de  malheurs  publics  qui  dé- 
solent les  Etats ,  tant  de  fléaux  qui  y  portent  le  ravage , 
guerres ,  pestes ,  famines ,  ne  sont-ce  pas  souvent  les 
effets  de  la  licence  des  peuples  et  de  la  corruption 
de  leurs  mœurs?  Tant  d'accidens  particuliers  et  de 
revers  qui  renversent  des  famiiles ,  qui  en  dissipent 
les  biens  5  qui  en  ternissent  l'éclat ,  qui  en  troublent 
la  paix,  qui  font  échouer  les  desseins  les  mieux  con- 
certés ,  qui  font  évanouir  les  espérances  les  mieux 
établies ,  qui  empêchent  que  rien  n'avance  jque  rien 
ne  réussisse  et  ne  succède  heureusement  :  ne  sont-ce 
pas  souvent  de  justes  punitions  ,  ou  des  injustices 
d'un  père ,  de  ses  fraudes  et  de  ses  mauvais  tours , 
de  ses  excès  et  de  ses  débauches  ;  ou  des  monda- 
nités d'une  mère ,  de  son  faste  et  de  son  orgueil ,  de 

,ses 


CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  49 

ses  inlrigiies  et  de  ses  scandales  ;  ou  de  la  conduite 
déréglée  des  enfans,  les  uns  mal  élevés  et  maîtres 
d'eux-mêmes ,  les  autres  rebelles  à  toutes  les  leçons 
qu'on  leur  fait ,  et  emportés  par  le  feu  d'une  jeu- 
nesse libertine  et  passionnée?  Combien  de  déca- 
dences, de  chutes,  de  disgrâces;  combien  d'humi- 
liations, d'afflictions,  de  chagrins  ;  combii^n  de  con- 
tre-temps fâcheux,  de  traverses,  de  contradictions; 
combien  d'infirmités,  de  maladies ,  de  morts  subites; 
combien  d'infortunes,  et  de  toutes  les  espèces,  que 
nous  imputons,  ou  à  la  malice  des  hommes,  ou  aux 
caprices  du  hasard,  sont  des  coups  de  Dieu  et  de 
secrètes  malédictions  dont  il  nous  frappe  ? 

On  ne  le  voit  pas,  on  n'y  pense  pas ,  parce  qu'on 
s'accoutume  à  regarder  toutes  choses  avec  les  yeux 
de  la  chair ,  sans  ouvrir  Jamais  les  yeux  de  la  foi. 
On  prend  bien  des  mesures ,  on  imagine  bien  des 
moyens  pour  se  rétablir  dans  un  meilleur  état  :  mais 
le  plus  sûr  5  ce  seroit  celui  que  donnoit  le  Prophète 
à  Jérusalem  :  Lavamini .^  miindi  estote  (i)  ;  Purifiez- 
vous  ,  et  lavez -vous  de  tant  d'iniquités  :  Auferte 
malum  cogitationum  vestrarum  ab  oculis  meis  (2)  ; 
Bannissez  de  votre  cœur  le  péché  qui  l'infecte,  et 
qui  blesse  la  vue  de  votre  Dieu  :   Quiescite  agere 
perverse  3  discite  henèfacerc  (3);  Cessez  de  faire  le 
mal,  apprenez  à  faire  le  bien.  Alors  vous  commen- 
cerez à  jouir  d'un  sort  plus  heureux ,  même  selon 
le  monde.  Dieu  bénira  vos  entreprises,  il  adoucira 
vos  peines  ;  vous  verrez  votre  maison  se  relever , 
vos  alFaires  prospérer;  tout  ira  selon  vos  voeux,  et 

(1)  Isaï.  1.  —  (a)  Ihid,  —  (3)  Ihid. 

TOME  IX.  L 


5o  SUR   LE   JUGEMENT   DU   PEUPLE 

VOUS  connoîtrez  de  quel  avantage  il  est,  non-seule- 
ment par  rapport  au  salut ,  mais  par  rapport  à  la 
vie  présente,  d'avoir  pour  vous  le  Seigneur  ,  et  de 
vivre  dans  sa  grâce  :  Si  volueritis  et  audieritis  me  y 
hona  terrœ  comedetls  (i). 

Je  sais  ce  que  vous  me  direz  :  que  cette  règle  n'est 
pas  générale.  J'en  conviens  :  on  voit  des  pécheurs 
dans  l'opulence ,  on  en  voit  dans  la  splendeur ,  on 
en  voit  qui  passent  leurs  jours  dans  le  plaisir ,  et  qui 
goûtent  ou  semblent  goûter  toutes  les  douceurs  de 
la  vie.  Mais  écoutez  la  réponse  de  saint  Augustin  : 
c'est  que  s'ils  sont  exempts  de  toute  peine  temporelle, 
ils  n'en  sont  que  plus  rigoureusement  punis  ;  et  que 
le  plus  grand  de  tons  les  châtimens ,  est  que  Dieu 
maintenant  les  épargne ,  et  ne  prenne  pas  soin  de 
les  châtier  :  pourquoi  ?  parce  qu'il  les  laisse  par  là 
tomber  dans  un  aveuglement  d'esprit  et  un  endur- 
cissement de  cœur,  qui  leur  ôtent  presque  toute 
espérance  de  retour ,  et  qui  les  conduisent  à  l'im- 
pénitence  finale.  Si  Dieu  dès  à  présent  envoyoit  à 
ce  pécheur  quelque  adversité ,  il  se  dégoûteroit  du 
monde  ,  il  rentreroit  en  lui-même,  il  feroit  des  ré- 
flexions sérieuses  sur  la  disposition  de  son  ame  ,  il 
comprendroit  que  c'est  la  main  de  Dieu  qui  s'est 
appesantie  sur  lui,  il  reconnoîtroit  ses  égareraens, 
et  penseroit  à  se  remettre  dans  l'ordre  et  à  reprendre 
la  bonne  voie  qu'il  a  quittée  :  mais  parce  que  le  monde 
a  toujours  pour  lui  les  mêmes  agrémens ,  parce  que 
tout  répond  à  ses  désirs  et  que  tout  flatte  ses  incli- 
nations ,  de  là  vient  qu'il  se  plaît  dans  son  péché , 

(i)  Isaï.  1. 


CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  5t 

^u'il  s'y  attache  sans  cesse  par  de  nouveaux  liens , 
qu'il  s'y  endort  si  profondément ,  que  sans  un  mi- 
racle de  la  grâce  ,  on  ne  peut  plus  attendre  qu'il  se 
réveille  de  ce  sommeil  léthargique. 

Vengeance  de  Dieu  d'autant  plus  funeste,  qu'on 
la  ressent  moins  ,  et  que  Lien  loin  d'en  être  effrayé , 
on  s'en  applaudit ,  et  on  la  prend  pour  un  bonheur 
et  une  féhcité.  Les  plus  sages  même  s'y  laissent  sur- 
prendre ,  et  ont  peine  de  voir  des  gens  sans  piété  , 
sans  règle,  peut-être  sans  religion  et  sans  foi;  dos 
gens  adonnés  aux  vices  les  plus  honteux  ,  et  plongés 
en  toutes  sortes  de  désordres;  des  gens  à  aui  rien 
ne  coule  ,  ou  pour  leur  fortune,  ou  pour  leur  plaisir, 
ni  trahisons,  ni  mensonges,  ni  fourberies,  ni  chi- 
canes ,  ni  violences  ,  ni  concussions  :  de  les  voir ,  dis- 
je  ,  en  effet  s'élever,  s'agrandir  ,  s'enrichir,  venir  à 
bout  de  tous  leurs  projets  ,  quoique  les  pkis  iniques, 
et  avoir  tout  à  souhait.  Dieu,  dit -on  quelquefois, 
est  témoin  de  cela  ;  et  comment  le  souffre-t-il?  Ahî 
mes  frères  ,  comment  il  le  souffre?  vous  me  le  de- 
mandez ,  et  moi  je  prétends  que  c'est  par  un  des  plus 
redoutables  arrêts  de  sa  justice.  Car  je  m  imn'Mno 
l'entendre  prononcer  contre  ces  pécheurs  enivrés  do 
leur  prospérité  prétendue  ,  le  même  anathême  qu'il 
prononça  contre  les  peuples  d'Ephraïm  :  Vœ  coroncs 
superhiœ  ,  ebriis  Ephraïm  (i);  Malheur  à  ces  am- 
bitieux ,  qui  ne  font  que  monter  de  degrés  en  degrés; 
malheur  à  ces  voluptueux  qui  ne  font  que  passer  de 
plaisirs  en  plaisirs  ;  malheur  à  ces  riches  avares  et 
intéressés  ,  qui  ne  font  qu'ajouter  héritages  à  héri- 

(i)  Isaï.  aS. 

4- 


52  SUR   LE   JUGEMENT    DU   PEUPLE 

tages,  et  qu'entasser  trésors  sur  trésors:  pourquoi? 
parce  que  c'est  ce  qui  les  entretient  dans  leur  ivresse, 
c'est-à-dire  ,  dans  leur  attachement  à  la  terre ,  dans 
leur  insensibilié  pour  le  ciel ,  dans  toutes  leurs  cu- 
pidités. Aussi  rien  ne  les  touche ,  je  dis  rien  de  tout 
ce  qui  regarde  leur  éternité;  et  n'est-ce  pas  là  l'état 
de  tant  de  mondains  et  de  mondaines?  On  a  beau 
leur  représenter  le  péril  où  ils  se  trouvent  exposés: 
ils  ont  perdu  là-dessus  toute  vue  ,  tout  sentiment. 
Ils  marchent  toujours  du  même  pas  sans  s'alarmer  > 
et  suivent  toujours  le  même  train  de  vie  ,  jusqu'à 
ce  qu'ils  se  soient  enfin  précipités  dans  l'abîme. 

Et  en  quel  abîme?  voilà  chrétiens,  le  comble  des 
vengeances  divines  contre  le  péché ,  et  voilà  le  der- 
nier coup  de  la  justice  du  Seigneur  qui  le  punit  : 
une  réprobation  éternelle.  Voilà  le  terme  fatal  où  le 
pécheur  se  laisse  entraîner  et  ce  qui  lui  est  dû.  Vé- 
rité incontestable  dans  la  religion  que  nous  profes- 
sons. Il  n'est  point  ici  question  de  douter,  de  rai- 
sonner,  de  disputer.  Nous  sommes  chrétiens;  et  nous 
ne  pouvons  l'être,  que  nous  ne  reconnoissions  celle 
éternité  de  peines  comme  le  juste  salaire  du  péché , 
comme  la  suite  naturelle  du  péché,  comme  la  fin 
malheureuse  où  mène  par  lui-même  le  péché.  G'étoit 
pour  nous  délivrer  de  ce  souverain  malheur  ,  que 
Jésus-Christ  avoit  donné  son  sang,  et  tout  son  sang; 
mais  par  l'abus  criminel  que  le  pécheur  en  a  fait ,  ce 
sang  ,  qui  devoit  le  laver ,  ne  sert  qu'à  le  rendre  aux 
yeux  de  Dieu  plus  difforme  ;  ce  sang,  qui  devoit  le 
réconcilier  ,  ne  sert  qu'à  le  rendre  devant  Dieu  plus 
coupable;  ce  sang,  qui  devoit  être  son  salut,  de- 


CONTRE   JÉSUS-CHRIST.  53 

vient  la  perte  irréparable  de  son  ame  et  sa  dam- 
nation. 

Ah  1  mes  frères  ,  qui  pourroit  exprimer,  je  ne  dis 
pas  la  douleur  ,  mais  le  désespoir  du  réprouvé  sur 
qui  coule  le  sang  de  son  Sauveur ,  non  plus  pour 
éteindre  les  flammes  qui  le  dévorent ,  mais  pour  les 
allumer!  Car  ce  sang  divin  descendra  jusque  dans 
l'enfer;  et  c'est  là  que  doit  se  vérifier  dans  toute  son 
étendue  cette  parole  de  l'Ecriture  ,  que  le  Seigneur , 
le  Dieu  tout- puissant ,  a  fait  distiller  sa  fureur  sur 
ses  ennemis ,  et  sa  plus  grande  fureur  ;  Magnus  enim 
Jïiror  Domini  stillaçit  super  Jios  (i).  De  vous  ex- 
pliquer quels  sont  les  effets  de  celte  colère  du  Sei- 
gneur ,  aigrie  et  irritée  par  cela  même  qui  devoit 
l'adoucir  et  l'apaiser,  c'est  ce  qui  me  conduiroil  trop 
loin ,  et  ce  qu'on  vous  a  fait  mille  fois  entendre  ;  c'est 
ce  qu'éprouvent  tant  de  pécheurs  déjà  condamnés; 
et  plaise  au  ciel  que  nous  nous  mettions  en  état  de 
ne  l'éprouver  jamais. 

Pour  cela  que  nous  resle-t-il ,  mes  cliers  auditeurs? 
contrition,  réformation  dévie,  satisfaciiou.  Contri- 
tion à  la  vue  de  tant  de  péchés  qui  nous  ont  éloignés 
de  notre  Dieu  ,  de  ce  Dieu  digne  de  tout  notre 
amour  ,  et  dont  nous  n'avons  payé  les  bienfaits  que 
d'ingratitudes  et  d'offenses.  Réformalion  :  car  il  ne 
sufîil  pas  de  pleurer  le  passé,  il  faut  penser  àTavenir. 
Il  faut  le  régler,  il  faut  le  sanctifier,  il  faut  rendre 
à  Dieu  toute  la  gloire  que  le  péché  lui  a  ravie,  il 
faut  se  dédommager  de  tous  les  mérites  qu'on  a 
perdus  ,  ou  qu'on  n'a  pas  amassés  :  or ,  on  ne  le  peut 

(1)2.  Paralip.  34. 


^4-  SUR  LE  JUGEMENT  DU  PEUPLE,  ClC. 
que  par  une  vie  loiUe  nouvelle  ,  el  d'autant  plus 
ri'mplic  (le  bonnes  œuvres,  qu'elle  a  été  plus  souille'e 
de  crimes.  Salisfacilon  :  n'allons  point,  mes  frères, 
n'allons  point  chercher  plus  loin  que  dans  ce  saint 
temple  ,  le  prix  nécessaire  pour  nous  acquitter  auprès 
de  la  justice  divine.  C'est  dans  ce  tabernacle  qu'il 
est  renfermé;  c'est  là  que  repose  ce  sang,  qui  seul 
a  pu  expier  tons  les  péchés  du  monde,  et  qui  peut 
h  plus  forte  raison  expier  les  nôtres.  Prosîernons- 
nous  devant  lui,  et  adressons-nous  à  lui.  Sang  ado- 
rable, relique  vivante  de  mon  Dieu,  remède  souve- 
rain et  toul-puissani ,  c'est  en  vous  que  je  me  confie 
et  que  je  mets  toute  mon  espérance.  Quand  je  serois 
mille  fois  encore  plus  chargé  de  délies,  il  n'est  rien 
que  vous  ne  puissiez  payer  pour  moi ,  et  c'est  ce  que 
j'attends  de  vous.  Aussi  coupable  que  je  le  suis,  je 
devrois  pour  lexpialion  de  mes  iniquités,  répandre 
tout  mon  sang  ;  mais  sans  vous  que  serviroit  mon 
sang,  elle  sang  de  tous  les  hommes?  Vous  êtes 
donc  ma  ressource,  et  c'est  à  vous  que  j'ai  recours. 
Ison  pas  que  je  veuille  m'épargner  moi-même  :  je 
suis  pécheur,  et  par  conséquent,  je  veux  désormais 
el  je  dois  me  traiter  en  pécheur.  Mais  ma  pénitence 
tirera  de  vous  toute  sa  vertu  ,  et  n'aura  de  mérite 
qu'autant  qu'elle  vous  sera  unie.  Vous  la  sanctifierez, 
vous  la  consacrerez  ,  vous  me  la  rendrez  salutaire 
pour  l'éternité  bienheureuse ,  où.  nous  conduise ,  etc. 


EXHORTATION 

SUR    LA 

FLAGELLATION   DE   JÉSUS-CHRIST. 


t 

Tune  appreliendit  Pilatas  Jesum  ,  et  flagellavlt. 

'  Alors  Pilate  fit  prendre  Jésus  ,  et  le  fit  flageller.  En  saint 
Jean ,  chap.  19. 

Vj/UEL  nouveau  spectacle ,  chrétiens ,  et  quelle  san- 
glante scène  !  on  conduit  notre  divin  Maître  dans  le 
prétoire  de  Pilate;  on  le  dépouille  de  ses  habits  et 
on  l'attache  à  une  colonne  :  outre  une  nombreuse 
multitude  de  peuple  qui  l'investit  de  toutes  parts , 
une  troupe  de  soldats  s'assemble  autour  de  lui  ;  ils 
sont  armés  de  fouets  ,  et  ils  se  disposent  à  le  dé- 
chirer de  coups!  Pourquoi  ce  supplice,  et  qui  l'a 
ainsi  ordonné  ?  Comment  s'y  comportent  les  mi- 
nistres du  juge  qui  vient  de  rendre  cet  arrêt,  et 
comment  est-il  exécuté  ?  c'est  ce  que  je  me  suis  pro- 
posé de  vous  mettre  aujourd'hui  devant  les  yeux ,  et 
ce  qui  doit  faire  également  le  sujet  de  votre  compas- 
sion et  de  votre  instruction.  Pour  y  procéder  avec 
ordre,  observez,  s'il  vous  plaît,  qu'un  supplice  de- 
vient surtout  rigoureux,  et  par  la  honle  qui  l'accom- 
pagne, et  par  l'excès  de  la  douleur  qu'il  est  capable 
de  causer.  En  quoi  l'esprit  et  le  corps  ont  tout  à  la 
fois  à  soutiVir  ;  car  la  honle  afflige  l'esprit,  et  la  dou- 
leur fait  impression  sur  les  sens  et  lourmeiiie  le  corps» 


56  SUR    LA    FLAGELLATION 

L'une  et  l'aiure  ne  se  trouvent  pas  toujours  jointes 
ensemble.  La  honte  d'un  supplice  peut  être  extrême, 
Sans  qu'il  y  ait  nulle  douleur  à  supporter  ;  ou  la 
douleur  en  peut  élre  très-cuisante  et  très-violente  , 
sans  qu'il  s'y  rencontre  nulle  confusion  à  soutenir. 
Mais  voici  ce  que  je  dis  touchant  celle  cruelle  fla- 
gellation ,  où  le  Sauveur  des  hommes  se  vit  con- 
damné :  c'est  que  ce  fut  tout  ensemble  un  des  sup- 
plices de  sa  passion  ,  et  le  plus  honteux  ^  et  le  plus 
douloureux.  Celle  honte  qu'il  a  voulu  subir  ,  tout 
Dieu  qu'il  éloit,  nous  apprendra  à  corriger  les  dé- 
sordres d'une  honle  criminelle  ,  qui  souvent  nous 
arrête  dans  le  service  de  Dieu ,  et  à  nous  prémunir 
contre  le  péché  ,  de  la  honle  salutaire  que  nous  en 
devons  concevoir.  El  celte  douleur  qu'il  a  vouhi  res- 
sentir dans  tous  les  membres  de  son  corps,  nous  ani- 
mera à  retrancher  en  nous  les  délicatesses  de  la  chair, 
et  à  nous  armer  contre  nous-mêmes  des  saintes  ri-^ 
gueurs  de  la  pénitence  chrétienne.  Voilà  en  deux 
mots  lout  le  fond  de  cet  entretien  et  tout  le  fruit 
que  vous  en  devez  relirer. 

PREMIÈRE    PARTIE. 

C'étoît  une  nécessité  bien  dure  pour  Pilate  ,  que 
celle  où  l'obstination  des  Juifs  seaibloit  le  réduire, 
de  trahir  ses  propres  sentimens  et  d'agir  contre  tous 
les  reproches  de  son  cœur,  en  livrant  à  la  mort  un 
homme  dont  il  ne  pouvoit  ignorer  la  bonne  foi,  la 
candeur,  la  sainteté,  et  en  l'abandonnant  à  toute  la 
violence  de  ses  ennemis.  Il  est  vrai  que  ce  gouver- 
neur, revêlu  de  l'autorité  du  prince,  pouvoit  re- 


DE   JÉSUS-CHRIST.  Sj 

pousser  la  violence  par  la  violence  ;  qne  dans  la  place , 
qu'il  occupoil  et  dans  le  crédit  que  lui  donnoit  son 
rang ,  il  ne  tenoil  qu'à  lui  de  se  déclarer  le  protec- 
teur du  Fils  de  Dieu ,  de  l'enlever  d'entre  les  mains 
de  ses  persécuteurs ,  et  de  le  mettre  à  couvert  de 
leurs  poursuites.  Il  est  même  encore  vrai ,  que  non- 
seulement  il  le  pouvoit ,  mais  qu'il  le  devoit  :  car  il 
éloit  juge  ,  et  selon  toutes  les  lois  de  la  justice  ,  il 
devoit  défendre  le  bon  droit  contre  l'iniquité  et 
l'oppression.  Mais  il  craignoit  le  bruit  ;  et  par  un 
caractère  de  timidité  si  ordinaire  jusque  dans  les  plus 
grandes  dignités,  il  ne  vouloit  point  faire  d'éclat: 
mais  il  craignoit  les  Juifs;  et  par  une  lâche  prudence, 
il  ne  vouloit  pas  s'exposer  à  une  émeute  populaire  : 
mais  il  craignoit  l'empereur,  dont  on  le  menaçoil; 
et  par  un  vil  intérêt ,  il  ne  vouloit  pas  qu'on  pût 
l'accuser  devant  lui  et  le  citer  à  son  tribunal. 

Quelle  est  donc  sa  dernière  ressource ,  et  quel  est 
enfin  l'expédient  qu'il  imagine  pour  fléchir  des  cœurs 
que  rien  jusque-là  n'avoit  pu  toucher  ?  Ah  !  mes 
frères  ,  l'étrange  moyen  !  et  fut-il  jamais  une  conduire 
plus  bizarre  et  plus  opposée  à  toutes  les  règles  de 
l'équité  ?  c'est  de  condamner  Jésus-Christ  au  fouet, 
dans  l'espérance  de  calmer  ainsi  les  esprits  et  de  leur 
inspirer  des  senlimens  plus  humains,  en  leur  don- 
nant une  partie  de  la  satisfaction  qu'ils  demandoient: 
car  telle  est  la  vue  de  Pilate.  Quoi  qu'il  en  soit ,  la 
sentence  est  à  peine  portée  ,  qu'on  en  vient  à  la  plus 
barbare  exécution.  Des  mains  sacrilèges  saisissent  cet 
adorable  Sauveur,  lui  déchirent  ses  vêtemens  et  les 
arrachent ,  le  lient  à  un  infâme  poteau ,  et  se  pré- 


58  SUR   LA  FLAGELLATION 

pareiil  a  lui  faite  éprouver  le  iraiiement  le  plus  in- 
digru  ti  le  plus  sensible  outrage.  Que  vous  dirai-je, 
cbrtîieti.s?  ei  quelle  honeur!  ce  corps  virginal,  ce 
c  rp»  formé  pj;r  lEspiit  même  de  Dieu  dans  le  sein 
Ce  Marie  ,  ce  leuîpîe  vivant  de  la  divinité,  est  ex- 
posé aux  yeux  d'une  populace  insolcnie  et  à  la  risée 
d'une  brutale  soldatesque.  Il  l'avoil  piédit,  ce  Verbe 
éternel;  il  nous  l'avoil  annoncé  par  son  Prophète, 
lorsque  parlant  à  son  Père,  il  lui  disoit:  Quoniam 
■propier  te  sustinui  opprohrium  ,  opcruit  confusio 
faciem  meam  (i)  ;  C'est  pour  vous ,  mon  Père  ,  c  est 
pour  la  gloire  de  votre  nom  que  j'ai  voulu  être  comblé 
d'opprobre,  et  couvert  de  honte  et  de  confusion. 

Arrêtons-nous  là ,  mes  chers  auditeurs ,  et  sans 
BOUS  retracer  des  images  dont  les  âmes  innocentes 
pourroient  être  blessées,  considérons  seulement  et 
en  général  cette  honte  du  Fils  de  Dieu  comme  le 
modèle  ou  le  correctif  de  la  nôtre.  Dieu  nous  a 
donné  la  honte,  ou  du  moins  il  nous  en  a  donné 
*  le  principe  pour  nous  servir  de  préservatif  contre  le 
péché.  La  honte  est  une  passion  que  la  nature  rai- 
sonnable excite  en  nous ,  et  qui  nous  détourne  ,  sans 
que  nous  remarquions  même  ni  comment,  ni  pour- 
quoi ,  de  tous  les  excès  et  de  toutes  les  impuretés  du 
\ice.  C'est  une  bonne  passion  en  elle-même;  mais 
elle  n'est  que  trop  sujette  à  se  dérégler  dans  l'usage 
que  nous  en  faisons  ;  et  il  nous  falloit  un  aussi  grand 
exemple  que  celui  de  Jésus-Christ  pour  en  corriger 
le  désordre.  Or ,  je  prétends  que  jamais  cet  homme- 
Dieu  ne  nous  a  fait  là-dessus  de  leçon  plus  solide  ni 

(i)  Psalm.  6S. 


DE   JÉSUS-CHRIST.  5^ 

plus  touchante  que  dans  le  mystère  que  nous  mé- 
ditons. 

En  effet,  chrétiens,   savez-vous  d'où  lui  vient 
celle  confusion  ,  qui  le  jetie  dans  le  plus  profond 
accablement  ?  Ah  !  mon  Père  ,  ajouloii-il ,  comme 
il  n'y  a  que  vous  qui  connoissiez  toute  la  mesure  de 
mes  humiliations ,  il  n'y  a  que  vous  qui  ,  par  les  lu- 
mières infinies  de  votre  sagesse,  en  puissiez  bien 
pénétrer  le  fond  et  découvrir  le  véritable  sujet  :  Tu 
sels  improperium  meum  et  confusionein  meam{y). 
Les  hommes  en  ont  été  témoins,  ils  en  ont  vu  les 
dehors  ,  et  rien  de  plus;  mais  vous  ,  Seigneur,  sous 
ces  apparences  et  ces  dehors  qui  n'en  représenloient 
que  la  plus  foible  partie ,  vous  avez  démêlé  ce  qu'il 
y  avoit  de  plus  intérieur  et  de  plus  secret,  et  vous 
en  avez  eu  une  science  parfaite  :  Tu  scis  conjusio- 
nem  meam.  Or,  cette  science  des  opprobres  de  Jésus- 
Christ  et  de  la  confusion  qui  lui  a  couvert  le  visage, 
c'est  ,  mes   frères,  ce  qu  il  a  plu  à  Dieu  de  nous 
révéler.  Qu'est-ce  donc  ici  qui  Ihumilie  ,  et  de  quoi 
a-t-il  plus  de  honte?  est-ce  d'avoir  à  subir  un  châ- 
timent qui  ne  convient  qu'aux  esclaves  ?  en  consen- 
tant à  prendre  la  forme  d'un  esclave  ,  il  a  consenti 
à  en  porter  toute  l'ignominie.  Est-ce  d  être  fouetté 
publiquement  comme  un  scélérat?  il  proleste  lui- 
même  qu'il  y  est  tout  disposé  ,  et  il  est  le  premier  à 
s'y  offrir  ,  parce  que  c'est  obéir  à  son  Père ,  parce 
que  c'est  pour  honorer  la  majesté  de   son  Père  et 
pour  satisfaire  à  sa  justice  :  Quoniam  ego  in  Jlagella 
paratus  sum  (2).  Est-ce  même  de  l'élat  où  il  paroît 

(1)  Ps.  6§.  —  ('j)  Pialiii.  57. 


^O  SUR    LA   FLAGELLATION 

devant  tout  un  peuple  qui  l'insulie  et  qui  lance  contre 
lui  les  traits  de  la  j^lus  piquante  et  de  la  plus  maligne 
raillerie  ?  voilà,  je  1  avoue  ,  voilà  de  quoi  faire  rougir 
le  ciel  et  de  quoi  confondre  le  Dieu  de  l'univers; 
mais  j'ose  dire  après  tout ,  et  vous  devez,  mon  cher 
auditeur,  le  reconnoîire ,  que  ce  qui  redouble  sa 
confusion  ,  que  ce  qui  la  lui  fait  sentir  plus  vivement , 
que  ce  qui  la  lui  rend  presque  insoutenable  ,  ce  n'est 
point  tant  l'insolence  des  Juifs  que  la  nôtre.  Expli- 
quons-nous ,  et  confondons-nous  nous-mêmes. 

Oui ,  chrétiens  ,  de  quoi  il  rougit  ce  Saint  des  saints 
et  ce  Dieu  de  pureté ,  c'est  de  vos  discours  licen- 
cieux,  c'est  de  vos  paroles  dissolues,  c'est  de  vos 
conversations  impures,  c'est  de  vos  libertés  scan- 
daleuses, c'est  de  vos  parures  immodestes,  c'est  de 
vos  regards  lascifs,  c'est  de  vos  atlachemens  sen- 
suels ,  de  vos  intrigues ,  de  vos  rendez-vous  ,  de  vos 
débauches,  de  vos  débordemens  ,  de  toules  vos  abo- 
minations. Car  c'est  là  ce  qu'il  se  rappelle  dans  cet 
état  de  confusion  où  le  texte  sacré  nous  le  propose  : 
c'est  de  tout  cela  qu'il  est  chargé  ,  de  tout  cela  qu'il 
est  responsable  à  la  justice  divine  ,  et  de  tout  cela  , 
encore  une  fois  ,  qu'il  rougit  d'autant  plus  ,  que  par 
l'alFreuse  corruption  du  siècle  et  par  l'audace  la  plus 
effrénée  du  libertinage  ,  vous  en  rougissez  moins. 

De  là,  mes  frères ,  j'ai  dit  que  nous  devions  ap- 
prendre à  réformer  en  nous  les  pernicieux  effets  de 
la  honte  et  à  sanctifier  même  cette  passion  pour 
l'employer  à  notre  salut.  Quel  en  est  le  dérèglement 
et  l'abus  le  plus  ordinaire  ?  Je  le  réduis  à  deux  chefs  : 
l'un ,  de  nous  porter  sans  honte  à  ce  qu'il  y  a  pour 


DE   JÉSUS-CHRIST.  6l 

nous  de  plus  honteux;  et  l'autre  ,  de  nous  éloigner 
par  honte  de  ce  qui  devroit  faire  notre  gloire  aussi 
Lien  que  notre  bonheur.  Voici  ma  pensée  ,  qui  n'est 
pas  difficile  à  comprendre.  Nous  n'avons  nulle  honte 
de  commettre  le  mal,  et  nous  en  avons  de  pratiquer 
le  bien.  D'où  il  arrive   que  nous  péchons  le  plus 
ouvertement  ,  et  que  souvent  même  nous  nous  en 
glorifions  :  au  lieu  que  s'il  s'agit  dun   exercice  de 
piété  ,  de  charité,  de  quelque  bonne  œuvre  que  ce 
puisse  être  ,  ou  nous  l'omettons  lâchement ,  parce 
qu'un  respect  tout  humain  nous  retient,  ou  nous  ne 
nous  en  acquittons  qu'en  particulier  et  secrètement , 
parce  que  nous  craignons   la  vue  du  public  et  les 
vains  jugemensdu  monde.  Deux  dispositions  les  plus 
dangereuses  et  les  plus  mortelles.  Car  il  n'est  pas 
possible  que  j'entre  jamais  dans  la  voie  de  Dieu  ,  ou 
que  je  m'y  établisse,   si  je  ne  me  défais  de  cette 
honte  mondaine,  qui  me  relire  de  l'observation  de 
mes  devoirs  et  de  la  pratique  des  vertus  chrétiennes; 
si  je  n'acquiers  cette  honte  salutaire  ,  qui  nous  sert 
de  barrière  contre  le  vice,  et  qui  nous  en  détourne. 
Il  faut  donc  que  je  bannisse  l'une  de  mon  cœur,  et 
que  j'y  entretienne  l'aufe.  La  honte  du  bien  ,  dit 
saint  Bernard ,  est  en  nous  la  source  de  tout  mal ,  et  la 
honte  du  mal  est  le  principe  de  tout  bien.  Par  con- 
séquent je  dois  apporter  tous  mes  soins  à  maintenir 
celle-ci   dans  mon  ame  ,  et  combattre  celle-là   de 
toutes  mes  forces.  Sans  la  honte  du  péché,  ajoute 
saint  Chrysostôme,bien  loin  de  pouvoir  me  conser- 
ver  dans  l'innocence  ,   je  ne  puis  pas  même  après 
ma  chute  me  relever  par  la  pénitence  :  pourquoi  ? 


62  SUR   T-A   FLAGELLATION 

parce  que  la  pénllence  est  fondée  sur  la  honte  du 
péché,  ou  plutôt,  parce  que  la  pénitence  n'est  autre 
chose  qu'une  sainte  honte  et  qu'une  horreur  eiïicace 
du  péché.  D'oii  il  s'ensuit  que  c'est  par  la  honte  du 
péché  que  je  dois  retourner  à  Dieu  ,  que  je  dois  me 
rapprocher  de  Dieu  ,  que  je  dois  commencer  Tou- 
vraee  de  ma  réconciliation  avec  Dieu. 

Mais  du  reste ,  en  vain  le  commencerai-je  par  là , 
si  dans  un  assemblage  monstrueux ,  je  joins  à  la 
honte  du  péché  une  fausse  et  damnable  honte  de  la 
vertu.  Car  alors  ce  que  j'aurai  commencé  ,  je  ne 
I  achèverai  jamais  ,  puisque  cette  honte  de  la  vertu 
ruinera  dans  moi  tout  ce  qu'aura  produit  la  honte  du 
péché.  Ainsi,  mes  frères,  voulons-nous  consommer 
l'œuvre  de  notre  sanctification  ?  outre  la  honte  du 
péché ,  revêtons-nous  des  armes  du  salut  ,  c'est-à- 
dire  ,  d'une  fermeté  ,  d'une  intrépidité ,  d'une  har- 
diesse ,  et  ,  selon  l'expression  de  saint  Augustin  , 
d'une  sage  et  pieuse  effronterie  dans  le  culte  de 
notre  Dieu  et  dans  l'accomplissement  de  tous  les 
devoirs  de  la  religion.  Règles  divines ,  et  admirables 
enseignemens  ,  que  nous  recevons  de  Jésus-Christ 
même.  Tournons  encore  vers  lui  les  yeux ,  et  for- 
mons-nous sur  un  modèle  si  parfait. 

Le  voilà ,  ce  Sauveur  adorable ,  dans  la  plus 
grande  confusion  :  et  ce  qui  fuit  sa  honte  ,  ce  sont  les 
péchés  d' autrui  :  comment  n'en  aurols-je  pas  de  mes 
propres  péchés  ?  Ah  !  mallieureuse  ,  disoit  le  Sei- 
gneur par  la  bouche  de  Jérémie  à  une  ame  pécheresse, 
où  en  es-tu  réduite  ?  Je  ne  vois  plus  de  ressource 
pour  loi.  Ton  iniquité  est  montée  à  sou  dernier  terme^ 


DE   JÉSUS-CHRIST.  63 

et  je  suis  sur  le  point  de  l'abandonner  :  pourquoi  ? 
parce  que  lu  l'es  fait  un  front  de  prosliluée  ,  et  que 
tu  ne  sais  plus  ce  que  c'est  que  de  rougir  :  Frons 
meretricis  focta  est  tihi  ;  noluisti  eruhcscere  (i). 
Tandis  que  tu  n'étois  pas  tout-à-fail  insensible  à  la 
honte  que  dévoient  le  causer  tes  crimes  et  les  disso- 
lutions ,  j'espérois  de  toi  quelque  chose  ;  car  celle 
honte  ëtoil  encore  un  reste  de  grâce ,  et  un  moyen 
de  conversion  :  mais  maintenant  que  tu  l'as  perdue , 
qui  sera  capable  de  le  ramener  de  les  égaremens  , 
et  qui  pourra  te  rappeler  à  ton  devoir  ?  La  crainle 
de  mes  jugemens  est  bien  forte  ,  mais  elle  s'efface 
en  même  temps  que  la  honte  du  péché.  La  vue  de 
l'éternilé  est  bien  terrible  ,  mais  on  n'y  pense  guère 
dès  qu'une  fois  on  a  déposé  toute  honte  du  péché. 
Ma  grâce  est  toute-puissante  ,  mais  elle  ne  l'est  que 
pour  inspirer  la  honte  el  la  douleur  du  péché.  De 
là ,  tant  que  lu  demeureras  sans  honte  et  sans  pudeur 
dans  ion  péché,  il  n'y  arien  à  attendre  de  ta  part, 
et  tes  plaies  deviennent  incurables  :  Frons  meretricis 
facto  est  tihi  ;   noluisti  eruhescere. 

En  effet ,  chrétiens ,  s'il  y  a  en  celte  vie  un  étal 
de  perdition  et  presque  sans  remède ,  c'est  celui  d'un 
pécheur  qui  ne  rougit  plus  de  son  péché  ;  el  la 
raison  qu'en  apporte  saint  Bernard  devroit  faire 
trembler  tout  ce  qui  se  rencontre  ici  de  pécheurs 
disposés  à  tomber  en  ce  fatal  endurcissement.  C'est , 
dit- il  ,  que  la  honte  du  péché  est  la  dernière  de 
toutes  les  grâces  que  Dieu  nous  donne  ;  et  qu'après 
cette  grâce  ,  il  n'y  a  presque  plus  de  ces  grâces  de 

(i)  Jerem.  3. 


64  SUR   LA   FLAGELLATION 

salut ,  de  ces  grâces  spéciales  et  de  choix  ,  qui  font 
impression  sur  une  ame  criminelle  ,  et  qui ,  par  une 
espèce  de  miracle,  la  retirent  de  l'abîme  oh  elle  est 
plongée.  L'expérience  nous  le  fait  assez  connoîire , 
et  la  chose  ne  se  vérifie  que  trop  par  la  nature  même 
des  grâces.  Si  donc,  reprend  saint  Bernard,  je  ne 
ressens  plus  celle  grâce  de  honte  et  cette  confusion 
qui  me  troubloit  autrefois  à  la  présence  du  péché  , 
et  qui  m'en  éloignoit ,  j'ai  lieu  de  craindre  que  je 
ne  sois  bien  près  de  ma  ruine  ,  et  que  Dieu  ne  me 
laiise  dans  un  funeste  abandon nement. 

Mais  le  moyen  de  réveiller  en  moi  celle  grâce  si 
précieuse ,  et  d'y  exciter  celle  confusion  ?  Jésus- 
Christ,  mes  frères  ,  Jésus-Christ:  c'est  celui  qui  la 
ranimera,  qui  la  ressuscitera,  qui  la  fera  renaître, 
quand  elle  seroil  pleinement  éteinte.  Il  nous  suffit  de 
le  contempler  dans  le  mystère  de  sa  flagellation.  Nous 
l'y  verrons  chargé  d'opprobres  pour  nos  péchés  ; 
mais  beaucoup  moins  confus  de  ses  opprobres  que 
de  nos  péchés.  Hé  ,  mon  frère,  s'écrie  saint  Chry- 
soslôme  ,  si  tu  ne  rougis  pas  de  ton  crime  ,  rougis 
au  moins  de  la  honte  qui  en  retombe  sur  ton  Sau- 
veur !  Si  lu  ne  rougis  pas  de  pécher ,  rougis  au  moins 
de  ne  pas  rougir  en  péchant  !  Car  le  plus  grand 
sujet  de  honte  pour  toi  ,  c'est  de  n'en  avoir  point, 
et  peut  être  cette  honte  ne  le  sera  pas  inutile  ,  puis- 
quelle  servira  à  faire  revivre  en  toi  la  honte  du  pé- 
ché même,  et  qu'A  force  d'avoir  honte  de  n'en  point 
avoir  ,  lu  pourras  en  avoir  dans  la  suite  et  la 
reprendre. 

Oui  doute,  chrétiens,  que  cette  pensée  ne  pût 

êlre 


DE   JÉSUS-CIIRIST.  C5 

être  un  frein  pour  le  plus  déterminé  pécheur,  s'il 
faisoit  dans  son  péché  cette  réflexion  :  Ce  péché 
que  je  commets  a  fait  rougir  mon  Dieu  !  Il  en  a 
porté  la  tache  ,  et  cette  tache  avec  laquelle  il  s'est 
présenté  aux  yeux  de  son  Père  ,  lui  fut ,  tout  inno- 
cent qu'il  étoit ,  plus  ignominieuse  que  tous  les  coups 
de  fouet  dont  l'accablèrent  ses  bourreaux.  Combien 
plus  encore  doit-elle  donc  me  défigurer  devant  Dieu? 
Ce  qui  fut  plus  sensible  à  Jésus-Christ  dans  le  pré- 
toire ,  ce  n'étoit  pas  d'être  exposé  à  la  vue  des  Juifs , 
ni  d'être  en  butte  à  tous  leurs  traits ,  mais  de  pa- 
roître  avec  mon  péché  devant  tous  les  esprits  bien- 
heureux et  toute  la  cour  céleste.  Or  ,  n'ai-je  pas 
actuellement  moi-même  tout  le  ciel  pour  témoin  , 
et  n'est-ce  pas  assez  pour  me  confondre  ,  et  pour 
arrêter  par  cette  utile  confusion  le  cours  de  mon 
désordre  ?  Veux-je  me  réserver  à  cette  confusion 
universelle  du  jugement  de  Dieu,  où  ma  honte 
éclatera  aux  yeux  du  monde  entier  ?  Et  ne  vaut-il 
pas  mieux  en  rougir  présentement  avec  fruit  dans 
le  souvenir  d'un  Dieu  sauveur  attaché  à  la  colonne  , 
que  d'en  rougir  inutilement  et  avec  le  plus  cruel 
désespoir,  aux  pieds  d'un  Dieu  vengeur  assis  sur  le 
tribunal  de  sa  justice  ? 

Mais  ce  n'est  pas  tout.  La  môme  honte  que  nous 
n'avons  pas  pour  le  mal,  ou  que  nous  travaillons  u 
éloufter  ,  nous  l'avons  pour  le  bien  ,  et  nous  man- 
quons de  courage  pour  la  surmonter.  Du  moins ,  eu 
rougissant  du  péché  ,  nous  rougissons  également 
de  la  vertu.  De  sorte  que  par  l'alliance  la  plus  réelle, 
quoique  la  plus  bizarre  et  la  plus  injuste  ,  c'est  pour 
TOME  JX.  f> 


66  SUPt   LA   FLAGELLATION 

nous  tout  à  la  fois  une  confusion ,  et  de  mal  faire , 
el  de  bien  faire  :  de  mal  faire,  parce  qu'il  nous  resle 
toujours  un  certain  fonds  de  conscience  ;  de  hien 
faire  ,  parce  que  nous  nous  conduisons  selon  les  idées 
du  monde  ,  et  que  nous  en  craignons  la  censure. 
Etat  le  plus  ordinaire  dans  le  christianisme.  Les  li- 
bertins déclarés  n'ont  honte  que  du  bien  qu'il  fau- 
droit  faire  ,  et  qu'ils  ne  font  pas  ;  les  âmes  vertueuses 
de  profession  et  les  vrais  chrétiens  n'ont  honte  que 
du  vice,  qui  leur  est  odieux  et  dont  ils  lâchent  de 
se  préserver  :  mais  la  plupart  ,  ni  libertins  tout  à 
fait ,  ni  tout  à  fait  chrétiens  ,  marchent  enlre  ces 
deux  extrémités  ,  et  réunissent  dans  eux  l'une  et 
l'autre  honte  ,  la  honte  du  péché  et  la  honte  de  la 
piété. 

En  combien  d'occasions  où  Dieu  exige  que  nous 
fassions  connoître  ce  que  nous  sommes  ,  nous  te- 
nons-nous renfermés  dans  nous-mêmes  ,  et  dégui- 
sons-nous nos  sentimens  ,  parce  que  nous  avons  de 
la  peine  à  prendre  parti  contre  telles  personnes  ,  et 
que  nous  ne  voulons  pas  avoir  à  essuyer  leurs  rai- 
sonnemens  et  leurs  discours  ?  Combien  de  fols  par- 
lons-nous et  agissons-nous  contre  toutes  nos  lumières 
et  tous  les  reproches  de  noire  cœur  ,  parce  que  nous 
n'avons  pas  la  force  de  parler  et  d'agir  autrement 
que  celui-ci  ou  que  celui-là  avec  qui  nous  vivons, 
et  que  nous  n'avons  pas  l'assurance  de  le  contre- 
dire ?  Un  homme  a  de  la  religion  ,  il  a  de  la  crainte 
de  Dieu  ,  et  il  voudroit  vivre  régulièrement  el  chré- 
tiennement ;  il  voudroit  assister  au  sacrifice  de  nos 
autels  avec  respect  ;  il  voudroit  fréquenter  les  sa- 


DE   JÉSUS-CHIllST.  67 

Cremens  avec  plus  d'assicluilé  ;  il  voudroit  accomplir 
avec  fidélité  tous  les  préceptes  de  l'Eglise  ;  il  voudroit 
s'opposer  à  certains  scandales ,  abolir  certaines  cou- 
tumes, réformer  certains  abus;  il  voudroit  s'absen- 
ter de  certains  lieux  ,  rompre  certaines  liaisons ,  et 
s'engager  en  d'autres  sociétés  moins  dangereuses  et 
plus  honnêtes;  la  grâce  le  presse  ,  et  il  en  voudroit 
suivre  les  mouvemens  ;  il  le  voudroit  ,  dis-je  ,  et 
il  se  sent  de  l'attrait  à  tout  cela  :  mais  toutes  ces 
bonnes  volontés  et  tous  ces  bons  désirs ,  que  faut-il 
pour  les  déconcerter  et  les  renverser  ?  une  répugnance 
naturelle  à  se  distinguer  et  à  paroitre  plus  religieux 
et  plus  scrupuleux  ,  qu'on  ne  l'est  communément 
à  son  âge  et  dans  sa  condition. 

Honte  du  service  de  Dieu  ,  où  n'es-tu  pas  répan- 
due ,  et  quels  dommages  ne  causes-tu  pas  jusque  dans 
les  plus  saintes  assemblées  ?  Combien  de  desseins 
fais-tu  avorter?  combien  de  vertus  retiens-tu  cap- 
tives ?  en  combien  d'ames  délruis-lu  l'esprit  de  la 
fol ,  et  combien  de  gloire  dérobes-tu  à  Dieu  ?  Or  11 
faut,  chrétiens  ,  triompher  de  cet  ennemi;  il  faut, 
à  quelque  prix  que  ce  puisse  être  ,  vaincre  cette 
honte  ,  non-seulement  parce  qu'elle  est  indigne  du 
caractère  que  nous  portons,  mais  parce  qu'elle  est 
absolument  incompatible  avec  les  maximes  et  les 
règles  du  salut.  Et  pour  ncnis  fortifier  dans  ce  com- 
bat ,  quel  exemple  est  plus  puissant  que  celui  de 
Jésus-Christ  ?  Car  si  toute  la  honte  ,  disons  mieux , 
si  toute  l'infamie  de  sa  flctgellatlon  n'a  pu  ralentir 
son  zèle  pour  l'honneur  de  son  Père  ,  ne  serois-jtî 
pas  bien   condamnable   de  trahir  la  cause  de  mf:ti. 


68  SUR    LA   FLAGELLATION 

Dieu  par  la  crainte  d'une  parole,  d'un  mépris  que 
j'aurai  à  supporter  de  la  pari  du  monde  ?  Si  je  dois 
rougir  ,  ce  n'est  point  des  railleries  du  monde  ,  ce 
n'est  point  des  jugemens  et  des  rebuts  du  monde; 
mais  c'est  de  ma  lâcheté,  c'est  de  mon  infidélité  , 
c'est  de  mon  ingratitude,  quand  un  aussi  vain 
respect  que  celui  du  monde  me  fait  oublier  tous 
les  droits  et  tous  les  intérêts  du  Dieu  que  j'adore  ; 
d'un  Dieu  à  qui  j'appartiens  par  tant  de  titres,  d'un 
Dieu  à  qui  je  suis  redevable  de  tant  de  biens  ;  d'un 
Dieu  le  souverain  auteur  de  mon  être  et  mon  unique 
fin  ,  mon  unique béailtude  dans  l'éternité.  N'insistons 
pas  davantage  sur  un  point  si  évident  par  lui-même; 
et  passons  à  un  autre ,  où  nous  devons  considérer 
la  flagellation  du  Fils  de  Dieu  ,  non  plus  comme 
un  des  supplices  les  plus  honteux  ,  mais  les  plus 
douloureux  ;  et  apprendre  de  là  à  retrancher  ,  par 
la  mortification  évangélique,  toutes  les  délicatesses 
des  sens  et  de  la  chair  :  c'est  la  seconde  partie. 

DEUXIÈME   PARTIE. 

C  etoit  beaucoup  pour  le  Sauveur  des  hommes 
d'avoir  subi  toute  la  honte  d'un  supplice  aussi  hu- 
miliant que  celui  de  la  flagellation;  mais  il  falloit 
encore  qu'il  en  éprouvât  toute  la  cruauté  ,  et  que 
sa  chair,  victime  d'expiation  pour  tous  les  péchés 
du  monde  ,  fût  immolée  à  la  rage  de  ses  bourreaux  , 
et  mise  par  là  même  en  étal  d'être  offerte  à  Dieu 
comme  une  hostie  précieuse  ,  et  de  fléchir  sa  co- 
lère :  c'est  le  triste  objet  que  nous  avons  présente- 
ment à  considérer.   Quand  les  amis  de  Job  ,  ins- 


DE    JÉSUS-CHRIST.  69 

truits  de  son  infortune  et  de  la  déplorable  misère 
où  il  se  trouvoit  réduit ,  vinrent  à  lui  pour  le  con- 
soler ,  l'Ecriture  dit  que  le  voyant  couché  sur  un 
fumier  ,  tout  défiguré  et  tout  plein  d'ulcères  ,  ils 
furent  saisis  d'un  tel  étonnement ,  qu'ils  déchirèrent 
leurs  habits  5  qu'ils  se  couvrirent  la  lèie  de  cendres, 
et  que,  pour  marquer  la  conslernalion  oùils  étoient, 
ils  se  tinrent  là  plusieurs  jours  dans  un  profond  et 
morne  silenee.  Il  y  auroit  encore  bien  plus  lieu  , 
chrétiens ,  de  tomber  ici  dans  la  même  désolation  , 
de  garder  la  même  conduite  ,  et  de  demeurer 
sans  parole  à  la  vue  du  Fils  unique  de  Dieu  ,  accablé 
sous  une  grêle  de  coups  ,  tout  meurtri  de  blessures, 
et  comme  donné  en  proie  à  une  troupe  féroce  et 
à  toute  leur  inhumanité. 

Que  devoii-on  attendre  de  cette  brutale  solda- 
tesque ?  G'étoient  des  hommes  nourris  dans  le  tumulte 
et  la  fureur  des  armes  ,  et  de  là  plus  incapables  de 
tout  ménagement  et  de  tout  sentiment  de  compas- 
sion. G'étoient  les  ministres  d'un  juge  timide  et 
lâche,  qui  les  abandonnoii  à  eux-mêmes,  et  dont 
ils  pouvoient  impunément  passer  les  ordres,  s'il  en 
eût  porté  quelques-uns  ,  et  qu'il  leur  eût  prescrit 
des  bornes.  G'étoient  des  âmes  vénales  et  merce- 
naires ,  des  âmes  intéressées  et  d  intelligence  avec 
les  Juifs ,  dont  ils  avoient  à  contenter  la  haine ,  pour 
en  recevoir  la  récompense  qui  leur  étoit  promise  et 
qu'ils  espéroient.  G'étoient  les  suppôts  de  ce  peuple 
ennemi  de  Jésus-Ghrist ,  c'est-à-dire  ,  du  peuple  le 
plus  cruel  et  le  plus  barbare  ,  le  plus  envenimé  dans 
ses  ressenlimens  et  le  plus  insaliuble  dans  ses  yen- 


yo  SUR    LA    FLAGELLATION 

peances.  G'éioit  toute  une  cohorte  assemblée  ,  afin 
de  se  relever  les  uns  les  autres  ,  et  que  reprenant 
tour  à  tour  de  nouvelles  forces  ,  ils  pussent  toujours 
frapper  avec  la  même  violence.  Tout  cela,  autant  de 
conjectures  des  excès  où  ils  se  portèrent  contre  cet 
innocent  agneau  qu'ils  tcnoienten  leur  pouvoir,  et 
contre  qui  ils  étoient  maîtres  de  tout  entreprendre. 

Que  ferai-je  ici ,  mes  chers  auditeurs,  et  que  vous 
dirai-je?  m'arréterai-je  à  vous  dépeindre  dans  toute 
son  étendue  et  toute  son  horreur  une  scène  si  san- 
{ïhnie  ?  entrerai-je  dans  un  détail  où  mille  particu- 
larités nous  sont  cachées  ,  et  dont  nous  ne  pouvons 
avoir  qu'une  connoissance  obscure  et  générale  ?  vous 
représenterai-je  l'acharnement  des  bourreaux,  le  feu 
dont  leurs  yeux  sont  allumés ,  les  fouets  grossis  de 
Tiœuds  et  tout  hérissés  de  pointes  dont  leurs  bras 
sont  armés  ?  compterai-je  le  nombre  des  coups  qu'ils 
déchargent  sur  ce  corps  foible  et  déjà  tout  épuisé 
de  forces  par  l'abondance  du  sang  qu'il  a  répandu 
dans  le  jardin?  Que  de  cris,  que  de  nouvelles  insultes 
de  la  part  des  prêtres,  des  pontifes  ,  d'une  populace 
in  unie  ,  témoins  de  tout  ce  qui  se  passe  ,  et  animant 
tout  par  leur  présence  !  Mais  je  vous  laisse ,  mes 
frères,  à  juger  vous-mêmes  de  toutes  ces  circons- 
tances ,  comme  de  mille  autres,  et  à  vous  en  re- 
tracer l'affieuse  idée.  G  est  assez  de  vous  dire  que 
cette  chair  sacrée  du  Sauveur  n'est  plus  bientôt 
«u'une  plaie  ;  que  ce  n'est  plus  partout  que  meur- 
trissures ,  que  contusions ,  et  qu'à  peine  y  peul-on 
découvrir  quelque  apparence  d'une  forme  humaine  ; 
qu'au  milieu  de  ce  tourment,   cet  homme  de  dou- 


DE   JÉSUS-CHRIST.  71 

leurs ,  après  s'être  soutenu  d'abord,  est  enfin  obligé 
de  succomber  ;  que  dans  une  défaillance  entière  ,  il 
tombe  au  pied  de  la  colonne  ;  qu'il  y  demeure  couché 
par  terre  ,  perclus  de  tous  ses  membres  et  privé  de 
l'usage  de  tous  ses  sens  ;  qu'il  ne  lui  reste  ni  mou- 
vement, ni  action,  ni  voix,  ni  paroles;  et  que  bien 
loin  de  pouvoir  s'expliquer  et  se  plaindre,  il  conserve 
à  peine  un  dernier  souffle  et  une  étincelle  de  vie. 

Que  dis-je  ,  chrétiens  ?  c'est  en  cet  étal  qu'il  s'ex- 
plique à  nous  plus  hautement  et  plus  fortement  qu'il 
ne  s'est  jamais  expliqué.  Il  n'a  qu'à  se  montrer  à  nos 
yeux  :  cela  suffit.  Il  ne  lui  faut  point  d'autre  voii 
que  celle  de  son  sang ,  pour  nous  instruire  ;  il  ne  lui 
faut  point  d'autre  organe  que  ses  plaies  ;  ce  sont 
autant  de  bouches  ouvertes  pour  nous  redire  ce 
qu'il  s'est  tant  efforcé  de  nous  persuader  en  nous 
prêchant  son  évangile:  que  quiconque  aime  sou 
ame  en  ce  monde  ,  c'est-à-dire  ,  sa  chair  ,  que  qui- 
conque y  est  attaché  ,  et  veut  l'épargner  et  la  choyer, 
la  perdra  immanquablement  ;  mais  que  pour  la 
sauver  dans  l'éternité,  c'est  une  nécessité  indispen- 
sable de  la  haïr  en  cette  vie  ,  de  réprimer  ses  sensua- 
lités ,  de  lui  refuser  ses  aises  et  ses  commodités  ,  de 
lui  faire  une  guerre  continuelle  en  la  mortifiant,  en 
l'assujettissant,  en  la  domptant  :  Qiii amat  animam 
suam  ,  perdet  eam  ;  et  qui  odit  animant  suam  in 
hoc  mundo  y  in  vitam  œternam  custodit  eam  (i). 
Maxime  essentielle  dans  la  morale  de  Jésus-Christ  ; 
maxime  la  plus  juste  ,  et  fondée  sur  les  principes  les 
plus  solides  ;  parce  que  celle  chair  que  nous  avons  à 

(1)  Joao.  12. 


^2  SUR   LA   FLAGELLATION 

combalire  ,  est  une  cliair  souillée  de  mille  désordres, 
«ne  chair  de  péché  ;  et  qu'étant  criminelle,  elle  doit 
être  punie  temporeliemenl,  si  nous  ne  voulons  pas 
qu'elle  le  soit  éternellement  ;  parce  que  c'est  une 
chair  rebelle ,  et  qu'il  n'est  pas  possible  de  la  tenir 
dans  la  soumission  et  dans  l'ordre  ,  si  l'on  ne  prend 
soin  de  la  réduire  sous  le  joug  ,  à  force  de  la  châtier 
et  de  la  mater  ;  parce  que  c'est  une  chair  corrompue 
et  la  source  de  toute  corruption  ;  puisque  c'est  d  elle 
que  vient  tout  ce  que  saint  Paul  appelle  œuvres  de  la 
chair  :  les  débauches  et  les  impudicilés ,  les  querelles 
et  les  dissensions,  les  colères  et  les  envies  ,  et  que 
nous  ne  pouvons  nous  mettre  à  couvert  de  ses  traits 
contagieux ,  ni  les  repousser  ,  que  par  de  salutaires 
violences  ;  parce  que  c'est  une  chair  conjurée  contre 
Dieu  et  contre  nous-mêmes  :  contre  Dieu  dont  elle 
rejette  la  loi  ,  contre  nous-mêmes  dont  elle  ruine  le 
salut  ;  et  que  nous  devons  par  conséquent  la  regarder 
et  la  traiter  comme  notre  plus  mortelle  ennemie. 
La  chair  du  Fils  de  Dieu  n'avoil  rien  de  tout  cela. 
C'éloit  une  chair  sainte  et  sanciifiante,  une  chair 
sans  tache  et  toute  pure ,  une  chair  pleinement  sou- 
mise à  l'esprit;  c'éloit  la  chair  d'un  Dieu  ,  et  tou- 
tefois nous  voyons  quels  traitemens  elle  a  reçus  :  or, 
c'est  sur  cela  même  que  cet  homme -Dieu  baigné 
dans  son  sang,  se  fait  entendre  à  nous  du  pied  de 
la  colonne  ,  et  qu'il  nous  reproche  ,  tout  muet  qu'il 
est ,  nos  délicatesses  et  l'extrême  attention  que  nous 
avons  à  flatter  nos  corps  ;  comme  s'il  nous  disoit  : 
Jetez  sur  moi  les  yeux ,  et  par  une  double  compa- 
l-aisoa  ,  confondez-vous.  Idolâtres  de  votre  cliair , 


DE   JÉSUS-CHRIST.  j3 

VOUS  ne  voulez  pas  que  rien  lui  manque ,  que  rien 
la  blesse  ,  que  rien  l'incommode  ;  et  moi ,  me  voici 
déchiré  de  fouets  et  tout  ensanglanté.  Mais  encore , 
qu'est-ce  que  cette  chair  dont  vous  prenez  tant  les 
intérêts,  et  qii'éloit-ce  que  la  mienne,   que  j'ai  si 
peu  ménagée?    reproche  le  plus  touchant,   et  dont 
TApôtre  avoit  senti  toute  la  force  lorsqu'il  traçoit 
aux  premiers  fidèles  ces  grandes  règles  de  la  péni- 
tence   et   de    la   mortification   chrétienne  :    que  si 
nous   voulons   être   à   Jésus-Christ  ,  nous   devons 
crucifier  notre  chair  avec  tous  ses  vices  et  toutes  ses 
concupiscences:   Qui  sunt  Christi ,  carnem  suam 
crucifix erunt  cum  vitiis  et  concupiscentiis  (i);  que 
nous  ne  devons  nous  conduire  que  selon  l'esprit , 
sans  écouter  jamais  la  chair  ,  ni  avoir  égard  ou  à  ses 
répugnances  ou  à  ses  désirs  :  Spiritu  amhitlate ,   et 
dcsidefia  carnis  non  perficietis  (2)  ;  qu'au  lieu  de 
la  consulter  et  de  la  suivre  ,  nous  devons  expres- 
sément y  renoncer  ,  et  même  en  quelque  sorte  nous 
en  dépouiller:  Expoliantesvosveierem  hominem  (3); 
que,  quelque  efïort  qu'il  y  ait  à  faire  pour  cela,  quelque 
sacrifice  qu'il  nous  en  puisse  coûter,  il  ne  doit  être 
compté  pour  rien  ,    et  que  nous  ne  devons  jamais 
oublier,   en  considérant   Jésus- Christ ,    que  nous 
n'avons  point  encore  comme  lui  répandu  noire  sang  : 
JSondum  enim  usque  ad  sangumem  restilistis  (4)- 
Quel  langage ,   mes  chers  auditeurs  !  et  qui  de 
vous  l'entend  ?  Ne  sont-ce  pas  là  des  termes  dont  le 
monde  ignore  souvent  jusqu'à  la  signification,  ou 
que  le  monde  au  moins  croit  ne  convenir  qu'à  des 

(1)  Gaîat.  5.  —  (2)  llid,  —  (3)  Coloss.  3.  —  {'\)  Hcbr.  i2. 


74  SUR    LA   FLAGELLATION 

solitaires  el  à  des  religieux  ?  Or  ,  prenez  garde  néan- 
moins à  qui  saint  Paul  donnoit  ces  divines  leçons , 
et  à  qui  il  enseignoii  cette  excellente  morale  :  car 
ce  nétoit  ni  à  des  religieux  ,  ni  à  des  solitaires  qu'il 
parloit  ;  cétoil  à  des  chrétiens  comme  vous  ,  n'ayant 
au-dessus  de  vous  d'autre  avantage  ni  d'autre  dis- 
tinction ,  sinon  qu'ils  étoient  de  vrais  chrétiens  ,  et 
que  vous  ne  l'êtes  pas  ;  c'étoil  à  des  hommes  em- 
ployés comme  vous ,  selon  leur  profession  ,  aux 
affaires  du  monde  ;  à  des  femmes  engagées  comme 
vous  par  leur  état  et  leur  condition  dans  la  société 
et  dans  le  commerce  du  monde.  Voilà  ceux  à  qui  il 
recommandoit  de  mener  une  vie  austère,  non-seu- 
îemenl  selon  le  cœur  ,  mais  selon  les  sens  ;  de  mourir 
à  eux-mêmes  et  à  leur  chair  ;  de  se  contenter  du 
nécessaire  ,  ou  pour  le  logement ,  ou  pour  le  vê- 
tement ,  ou  pour  l'aliment  ,  et  de  retrancher  tout  ce 
qui  est  au-delà  comme  superflu  ,  comme  dangereux  , 
comme  indécent  dans  la  religion  d'un  Dieu  qui,  par 
ses  souffrances;,  est  venu  consacrer  l'abnégation  de 
soi-même  et  de  tout  soi-même.  Ces  expressions  ne 
les  étonnoient  point ,  ces  propositions  ne  leur  sem- 
bloient  point  outrées  -,  ils  les  comprenoient ,  ils  les 
goùloient  5  ils  se  les  appliquoient.  Le  christianisme 
a-t-il  donc  changé  ,  et  n'esl-il  plus  le  même  ?  Ah  ! 
mes  frères  ,  le  christianisme  a  toujours  subsisté  ; 
mais  reconnoissons,  à  notre  confusion,  que  cène 
sont  plus  les  mêmes  chrétiens  :  nous  en  avons  retenu 
le  nom  ,  et  nous  en  avons  laissé  toute  la  substance 
el  tout  le  fond. 

Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  dans  celle  sainte  morti- 


DE   JÉSUS-CHRIST.  ']5 

ficatioa  de  la  chair  que  les  saints  de  tous  les  siècles 
et  de  tous  les  états  ont  fait  consister  une  partie  de 
leur  sainteté.  Parcourez  leurs  histoires  ,  et  trouvez-eii 
un  qui  n'ait  pas  témoigné  pour  sa  chair  une  haine 
parJiculière.  Soit  qu'ils  eussent  toujours  vécu  dans 
l'innocence  ,    ou  qu'après  une  vie  mondaine  ils  se 
fussent  convertis  à  Dieu;   soit  qu'ils  eussent  aban- 
donné le  siècle  pour  se  retirer  dans  le  désert  et  dans 
le  cloître  ,    ou  qu'ils  fussent  restés  au  milieu  du 
monde  pour  satisfaire  à  leurs  engagemens  et  à  leurs 
devoirs  :  en  quelque  situation  qu'ils  aient  éié,  et  par 
quelque  voie  qu'ils  aient  marché,  du  moment  qu'ils 
ont  commencé  a  embrasser  le  service  de  Dieu,  ils 
ont  commencé  à  se  déclarer  contre  leurs  corps,  ei 
en  sont  devenus  les  implacables  ennemis.  Leurs  vo- 
cations étoient  différentes  ,   et  leur  sainlelé  avoit, 
ce  semble  ,  des  caractères  tout  opposés  :  c'étoit,  dans 
les  uns  ,  une  sainteté  de  silence  et  de  retraite ,  et  dans 
les  autres  ,  une  sainteté  de  zèle  et  d'action  ;  dans  les 
uns,   une  sainteté  toute   pour  elle-même,  et  dans 
les  autres,  une  sainteté  presque  toute  pour  le  public  ; 
mais  maigre  cette  diversité  de  vocations  ,   ils  sont 
convenus   en  ce  point  de  haïr  leur  chair  et  de  la 
traiter  durement.   La  foiblesse  du  sexe  ,    la   com- 
plexion  ,  le  travail ,  les  infirmités  même  n'ont  point 
été  des  excuses  pour  eux.  Bien  loin  qu'il  fallût  les 
exciter,    il   falloit  au  contraire   leur  prescrire  des 
bornes  et  les  modérer  ;  tant  ils  étoient ,  je  ne  dirai 
pas  seulement  sévères,  mais  saintement  cruels  envers 
eux-mêmes. 

D'où  leur  venoit  celle  haine  si  vive  et  si  nniver- 


76  Sun    LA    FLAGELLATION 

selle  dont  ils  étoient  tous  animés?  de  l'ardonl  de'sir 
qu'ils  avoient  conçu  de  conformer,  autant  qu'il 
t'ioit  possible  ,  leur  cliair  à  la  cliair  de  Jésus-Glirist; 
de  la  forte  persuasion  oii  ils  ëloient ,  que  jamais  leur  ■ 
chair  ne  parliciperoil  à  la  gloire  de  la  résurrection 
de  Jésus-Christ ,  si  elle  ne  pariicipoii  à  sa  mortifi- 
cation et  aux  douleurs  de  sa  passion  ;  du  souvenir 
qu'ils  portoient  profondément  gravé  dans  le  cœur  , 
que  c'éioil  pour  notre  chair  et  pour  ses  voluptés 
sensuelles  ,  que  la  chair  de  Jésus-Christ  avoit  été  si 
violemment  tourmentée  ;  d'où  ils  concluoient  qu'une 
chair  ennemie  de  Jésus-Christ ,  qu'une  chair  cou- 
pable de  tous  les  maux  qu'avoit  endurés  la  chair  de 
Jésus-Christ,  étoit  indigne  de  toute  compassion,  et 
ne  pouvoit  être  trop  affligée  elle  -  même  ,  ni  trop 
maltraitée.  C'est  ainsi  qu'ils  en  jugeoient  ;  mais  pour 
nous  ,  mes  chers  auditeurs  ,  nous  raisonnons  ,  ou  du 
moins  nous  agissons  bien  autrement  :  la  maxime  la 
plus  commune  et  la  plus  établie  dans  toutes  les 
conditions,  est  d'avoir  soin  de  son  corps,  et  de  ne 
l'endommager  en  rien  ,  de  ne  le  point  fatiguer  ,  de 
ne  le  point  aflbiblir  ,  de  l'entretenir  toujours  dans  le 
même  embonpoint,  d'en  étudier  les  goûts,  les  ap- 
pétits ,  et  de  lui  fournir  abondamment  tout  ce  qui 
raccommode  :  voilà  notre  principale  ,  et  souvent 
même  notre  unique  occupation. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  merveilleux  et  de  plus  étrange, 
c'est  qu'avec  cela  l'on  prétend  être  pénitent,  l'on 
prétend  être  dévot,  l'on  prétend  s'ériger  en  réfor- 
mateur du  relâchement  des  mœurs  et  de  la  doctrine. 
Appliqutz-vous  à  ma  pensée  :   c'est  un  point  de 


DE  JÉSUS-CIIRIST.  77 

morale  à  quoi  vous  n'avez  peul-êlre  jamais  fait  assez 
d'attention.  Que  des  impies  déclarés,  que  des  liber- 
lins  de  profession  ,  que  des  mondains  par  état ,  se 
rendent  esclaves  de  leur  corps,  et  lui  accordent  tout 
ce  qu'il  demande,  je  n'en  suis  point  surpris  :  comme 
ils  n'aspirent  ,  ou  du  moins  qu'ils  ne  pensent  à  nul 
autre  bonheur  qu'à  celui  de  la  vie  présente  ,  il  est 
naturel  qu'ils  en  recherchent  toutes  les  douceurs. 
Dès-là  que  ce  sont  des  mondains ,  ils  sont  possédés 
du  monde  et  de  l'esprit  du  monde  :  or  ,  tout  ce  qui 
est  dans  le  monde  ,  dit  saint  Jean ,  n'est  qu'orgueil 
de  la  vie  ,  que  concupiscence  des  yeux  et  que  concu- 
piscence de  la  chair  ;  il  est  donc  moins  étonnant 
qu'ils  soient  si  attachés  à  leur  chair,  et  qu'ils  la  laissent 
vivre  à  l'aise  et  au  gré  de  tous  ses  désirs. 

Mais  ce  qui  doit  bien  nous  surprendre ,  et  ce  que 
je  déplore  comme  un  des  plus  grands  abus  du  chris- 
tianisme ,  je  l'ai  dit  et  je  le  répète ,  c'est  qu'on  pré- 
tende être  pénilent  sans  pratiquer  aucune  œuvre  de 
pénitence.  Un  homme  est  revenu  de  ses  criminelles 
habitudes,  une  femme  a  quitté  le  monde,  après 
l'avoir  aimé  jusqu'au  scandale  :  il  y  a  sujet  de  bénir 
Dieu  d'un  tel  changement ,  et  je  l'en  bénis.  Ce  ne 
sont  plus  les  mêmes  intrigues ,  ni  les  mêmes  dé- 
sordres ;  mais  du  reste ,  parlez  à  l'un  et  à  l'autre  de 
satisfaire  à  la  justice  de  Dieu;  représentez-leur  avec 
l'Apoire  que  ,  comme  ils  ont  fait  servir  leur  corps 
à  l'iniquilé ,  ils  doivent  le  faire  servir  à  la  justice 
et  à  l'expiation  de  leurs  péchés;  dites-leur,  avec 
saint  Grégoire  ,  qu'autant  qu'ils  se  sont  procuré  de 
plaisirs  défendus  et  illicites ,  autant  ils  doivent  s'in- 


jg  s  DU    LA    FLAGKLLATION 

leidire  de  plaisirs  même  permis  el  innocens  :  c  psI 
ime  langue  étrangère  pour  eux  ,  et  toute  leur  pi'ui- 
lence  ne  va  qu'à  corriger  certains  excès  el  ceriaius 
vices,  sans  en  être  moins  amaleuis  d'eux-mêmes, 
ni  moins  occupés  de  leurs  personnes. 

Ce  qui  doit  bien  nous  surprendre ,  c'est  qu'on 
prétende  être  dévot  sans  être  chrétien  ;  je  veux  dire  , 
sans  marcher  par  la  voie  étroite  du  christianisme  : 
car  le  christianisme  est  une  loi  austère  et  morti- 
fiante; el  cependant  tout  dévot  qu'on  est,  on  ne 
veut  rien  avoir  à  souffrir  :  on  renonce  au  luxe  ,  au 
faste  ,  à  la  pompe  ;  mais  d'ailleurs  on  veut  être  servi 
ponctuellement ,  nourri  délicatement ,  couché  mol- 
lement ,  vêtu  et  logé  commodément.  Rien  que  de 
modeste  en  tout  :  mais  rien  en  tout  que  de  propre , 
que  de  choisi ,  que  d'agréable.  Telle  dans  la  dévotion 
mène  une  vie  millt-  fois  plus  douce ,  et  je  pourrois 
ajouter ,  plus  délicieuse ,  qu'une  autre  dans  son  dérè- 
glement et  son  libertinage. 

Ce  qui  doit  bien  nous  surprendre  ,  c'est  qu'on  pré- 
tende s'ériger  en  censeur  des  mœurs  et  en  réfor- 

o 

mateurdes  relâchemens  du  siècle,  sans  penser  d'abord 
à  réformer  le  relâchement  où  l'on  vit  soi-même  à 
l'égard  de  la  mortification  des  sens  :  n'est-ce  pas  là 
l'illusion  de  nos  jours  ?  Crier  sans  cesse  contre  des 
doctrines  prétendues  relâchées  ;  gémir  à  toute  occa- 
sion et  avec  amertume  de  cœur  sur  le  renversement 
de  la  morale  évangr-lique  ;  s'élever  avec  zèle ,  ou 
plutôt  avec  emportement  et  avec  aigreur ,  contre 
ceux  qu'on  veut  faire  passer  pour  destructeurs  de 
cette  sainte  morale  ;   les  regarder   comme  i'ivraie 


DE   JÉSUS-CHRIST.  79 

semée  dans  le  champ  de  1  Eglise ,  et  former  de  pieux 
desseins  pour  arracher  ce  mauvais  grain  :  Vis  imus, 
et  colligîmus  eu  (i) F  ne  parler  que  de  sévérité,  et 
en  lever  partout  l'élendart ,  dans  les  discours  publics, 
dans  les  entre  liens  particuliers  ,  dans  les  tribunaux 
de  la  pénitence  ,  dans  les  ouvrages  de  piété  :  voilà 
les  beaux  dehors  et  les  spécieuses  apparences  dont 
une  infmité  d'ames  ,  ou  simples  ,  ou  prévenues  ,  se 
laissent  fasciner  les  yeux.  Mais  quand,  moins  cré- 
dule et  moins  facile  à  confondre  les  apparences  avec 
la  vérité ,  on  vient  à  percer  au  travers  de  ces  dehors  ; 
et  que  ,  prenant  la  règle  de  Jésus-Christ ,    on  juge 
des  paroles  par  les  oeuvres  :  A  fructibus  eorum  cog- 
noscetis  cos  (2)  ;  que  trouve-t-  on  ?  des  gens  sévères , 
ou  réputés  tels ,  mais  en  même  temps  bien  pourvus 
de  toutes  choses,  et  ayant  grand  soin  de  l'être;  des 
gens  sévères ,  mais  en  même  temps  répandas  dans 
le  monde,   et  dans  le  plus  beau   monde,   pour  en 
goûter  tous  les  agrémens  ;  des  gens  sévères ,  mais 
n'étant  toutefois  ennemis  ni  des  diverlissemens  pro- 
fanes ,  ni  des  conversations  plaisantes  et  enjouées  , 
ni  des  bons  repas  ;  disons  en  deux  mots,  des  gens 
de  la  dernière  sévérité  dans  leurs  leçons ,  mais  de 
la  dernière  indulgence  dans  leurs  exemples;    anges 
dans  leurs  maximes  ,  mais  hommes  ,  et  très-hommes 
dans  leur  conduite.  Ce  n'est  pas  qu'ils  ne  veuillent 
que  cette  sévérité  qu'ils  prêchent  avec  tant  d'em- 
phase ,  soit  mise  en  pratique,  mais  par  d'autres,  et 
non  par  eux  :  comme  maîtres  et  comme  docteurs , 

(1)  MatlU.  i3.  —  (2)  MaUb.  7. 


8o       SUR   LA   FLAGELLATION   DE   JÉSUS-CHRIST. 

ils  s'en  liennent  à  rinstruciion  ,  et  se  déchargent  sur 
leurs  disciples  de  l'exécution. 

Ah  !  mes  chers  auditeurs ,  ne  nous  trompons  point , 
et  mettons-nous  bien  en   garde  contre  les  artifices 
et  les  prestiges  de  notre  chair  ;  tout  animale  et  toute 
matérielle  qu'elle  est ,  il  n'est  rien  de  plus  subtil  et 
de  plus  adroit  à  défendre  ses  intérêts  ;  ne  perdons 
jamais  de  vue  le  grand  modèle  que  nous  propose  notre 
mystère  ,  et  faisons  à  notre  égard  ce  que  fil  Pilale  à 
l'égard  des  Juifs,  lorsqu'après  la  flagellation  de  Jésus- 
Christ,  il  le  leur  présenta  dans  l'étal  le  plus  pitoyable , 
et  qu'il  dit  :  Voilà  l'homme  :  Ecce  homo  (i)  ;  disons- 
le-nous  à  nous-mêmes   en  le   contemplant  :  Voilà 
l'homme ,  et  voilà  le  Dieu  de  mon  salut  ;  voilà  par 
cil  il  m'a  sauvé  et  par  oi!i  je  me  sauverai.  Les  Juifs, 
en  le  voyant,  n'en  devinrent  que  plus  endurcis;  mais 
je  puis  me  promettre  que  nous  en  serons  touchés  , . 
que  nous  nous  sentirons  animés  d'une  ardeur  et  d'une 
résolution  toute  nouvelle  ,  pour  ruiner  en  nous  l'em- 
pire de  la  chair,  afin  de  ne  plus  vivre  désormais  que 
de  cet  esprit  de  grâce  qui  nous  élèvera  à  Dieu,  et 
qui ,  par  les  saintes  rigueurs  de  la  mortification  évan- 
gélique,  nous  conduira  à  la  béatitude  éternelle ,  que 
je  vous  souhaile  ,  etc. 

(i)  Joan.  19. 


EXHORTATION 


EXHORTATION 

SUR  LE 

COURONNEMENT  DE  JÉSUS-CHRIST. 


Tanc  milites  Praesidis  suscipîentes  Jesum  in  praetorium  , 
congregaverunt  ad  eum  aniversaiu  cohortem  :  et  exuentes 
eum ,  clilamidem  coccineara  circumdederant  ei  :  et  p)ec- 
tentes  coronam  de  spinis  ,  posueruat  super  caput  ejus  ,  et 
aruDdineru  in  dextei^a  ejus. 

Alors  les  soldats  du  gouverneur  ayant  emmené  Jésus  dans 
le  prétoire  ,  rassemblèrent  autour  de  lui  toute  la  cohorte  ;  et 
après  Vai?oîr  dépouillé  ^  ils  le  couvrirent  d'un  manteau  de 
pourpre  :  puis  faisant  une  couronne  d'épines  ,  ils  la  lui  mirent 
sur  la  fête.  Ils  lui  mirent  aussi  un  roseau  à  la  main  droite.  Ea 
saint  Matthieu  ,  chap.  27. 

JN'ÉTOIT-CE  donc  pas  assez  de  tant  d'outrages  déjà 
faits  au  Fils  de  Dieu  ?  et  puisqu'il  étoit  enfin  con- 
damné à  mourir  ,  falloit-il  ajouter  à  l'injustice  et  à 
la  rigueur  de  cet  arrêt,  de  si  amères  insultes  et  de 
si  barbares  cruautés?  Il  semble,  dit  saint  Glirysos- 
tôme ,  que  tout  l'enfer  en  cette  triste  journée  fut 
déchaîné  ,  et  eût  donné  le  signal  pour  soulever  tout 
le  monde  contre  Jésus-Christ.  Car  ce  ne  sont  plus 
même  les  Juifs ,  ce  ne  sont  plus  les  princesdes  prêtres, 
ce  ne  sont  plus  les  scribes  et  les  pharisiens,  qui  pou- 
voienl  avoir  des  raisons  cachées  et  des  sujets  parti- 
culiers de  haine  contre  ce  divin  Sauveur;  ce  ne  sont 
plus  là  ,  dis-je ,  ceux  qui  le  persécutent  ;  mais  ce  sojut 
TOME  IX.  (j 


82  SUR    LE    COURONNEMEKi' 

les  soldats  de  Pilale ,  ce  sont  des  gentils  et  des  étran- 
gers, qui  en  font  leur  jouet,  et  qui  le  préparent  au 
supplice  et  à  l'ignominie  de  la  croix  par  les  plus  sen- 
sibles dérisions  ,  et  par  toutes  les  inhumanités  que 
leur  inspire  une  brutale  férocité.  Les  paroles  démon 
texte  nous  les  marquent  en  détail  ;  et  voilà  le  mystère 
que  nous  méditerons,  s'il  vous  plaît ,  aujourd'hui ,  et 
que  je  puis  appeler  le  mystère  de  la  royauté  du  Fils 
de  Dieu.  Car  ,  à  bien  considérer  toutes  les  circons- 
tances qui  s'y  rencontrent,  j'y  trouve  tout  à  la  fois 
la  royauté  de  ce  Dieu-homme  méprisée  et  reconnue  , 
avilie  et  déclarée  ,  profanée  ,  et  néanmoins  établie 
et  solidement  vérifiée.  Je  dis  méprisée  ,  avilie  ,  pro- 
fanée par  les  indignités  qu'exercent  contre  lui  les 
soldats  :  mais  je  dis  en  même  temps  reconnue ,  établie, 
et  solidement  vérifiée  par  une  conduite  supérieure  et 
une  secrète  disposition  de  la  Providence  ,  qui  se  sert 
pour  cela  de  l'insolence  même  des  soldats  et  de  leur 
impiété.  L'un  et  l'autre  ne  sera  pas  pour  nous  sans 
instruction.  En  voyant  la  royauté  de  Jésus-Christ  si 
outrageusement  méprisée  ,  nous  nous  confondrons 
de  l'avoir  tant  de  fois  méprisé  nous-mêmes  ,  ce  Roi 
du  ciel  et  de  la  terre  ;  et  en  la  voyant  si  justement 
reconnue  et  si  solidement  vérifiée,  nous  apprendrons 
à  quoi  nous  la  devons  nous-mêmes  reconnoîlre  ,  et 
en  quoi  nous  la  devons  honorer.  La  suite  vous  déve- 
loppera ces  doux  pensées,  qui  comprennent  tout  le 
sujet  et  tout  le  partage  de  celte  exhortation. 


1 


DE  jf  sus-cîuusr.  83 

PREMJÈRE    PARTIE. 

Jamais  la  barbarie  fut-elle  plus  ingénieuse  qne 
dans  la  passion  de  Jésus-Christ,  à  salisfaire  sou 
aveugle  fureur  ?  et  quelles  lois  si  sévères  ont  jamais 
produit  aucun  exemple  d'un  supplice  pareil  à  celui 
que  vient  d'imaginer  une  cohorte  entière  de  soldats  , 
etqu'ilsmetienten  œuvre  contre  cet  adorable  maître? 
Ils  avoient  entendu  dire  qu'il  prenoit  la  qualité  d^ 
roi  ;  et  pour  se  jouer  de  celte  royauté  prétendue  , 
selon  leur  sens,  le  dessein  qu'ils  forment  est  de  hâ 
en  déférer  ,  avec  une  espèce  de  cérémonie  et  d'appa- 
reil ,  tous  les  honneurs  ,  et  d'observer  à  son  égard 
tout  ce  que  l'on  a  coutume  de  pratiquer  envers  les 
roi<.  Ou  le  conduit  encoT-e  dans  le  prétoire  de  Pllate, 
on  lui  présente  un  siège  qui  lui  doit  servir  de  trône, 
on  lui  commande  de  s'asseoir,  tousse  rangent  autour 
de  lui  :  Congregat^erunl  ad  eum  unit^ersam  cokor- 
tem  (i)  ;  et  chacun  témoigne  son  empressement  pour 
être  admis  au  nombre  de  ses  sujets. 

Ce  n'est  pas  assez  :  afin  de  lerevêùr  des  marques 
de  sa  dignité  ,  on  le  dépouille  de  ses  habits  collés 
sur  son  corps  ,  déchiré  et  tout  ensanglanté  par  la 
cruelle  flagellation  qu'il  a  endurée.  Ou  lui  jette  sur 
les  épaules  un  manteau  de  pourpre  comme  son  man- 
teau royal;  on  lui  met  un  roseau  à  la  main  ,  qui  lui 
lient  lieu  de  sceptre  ,  et  qui  représente  son  autorité 
et  son  pouvoir.  On  fait  plus  encore  ,  et  pour  diadème 
on  prend  une  couronne  d'épines  qu  on  lui  enfonce 
dans  la  tète.  De  toutes  les  parties  de  ce  corps  sacré 

(i)  Matth.  ay. 

6. 


84  SUR   LE    COURONNEMENT 

il  n'y  avolt  que  la  tête  qui  fiil  restée  saine  ,  et  qu'on 
n'eût  point  attaquée.  Aussi  dans  les  supplices  des  plus 
grands  criminels  ,  épargnoit-on  toujours  la  tête  , 
parce  que  c'est  le  chef  où  domine  la  raison  ,  et  où 
résident  les  plus  nobles  puissances  de  l'ame.  Mais 
par  rapport  à  Jésus-Christ  ,  il  n'y  a  plus  de  règles. 
Il  faut  qu'il  soit  couronné;  mais  que  son  couronne- 
ment lui  coûte  cher!  11  faut  que  ce  soit  un  couronne- 
ment de  souffrances  et  un  martyre.  Les  épines  appli- 
quées avec  force  ,  le  percent  de  toutes  parts;  autant 
de  pointes ,  autant  de  plaies  ;  le  sang  coule  tout  de 
nouveau ,  et ,  selon  la  parole  du  Prophète  qui  s'ac- 
complit à  la  lettre  ,  depuis  la  plante  des  pieds  jus- 
qu'au sommet  de  la  tête  ,  il  n'y  a  plus  rien  en  a&t 
homme  de  douleurs  qui  n'ait  eu  sa  peine  et  son  tour- 
ment :  A  planta  pedis  usquc  ad  verticem  non  est  in 
eo  sanitas  (i). 

Du  moins  si  l'on  en  demeuroit  là  ;  mais  tout  cela 
ne  peut  suffire  à  des  cœurs  si  durs  et  si  impitoyables. 
Il  faut  qu  on  lui  rende  dans  cet  état  les  hommages 
qui  lui  sont  dus  ,  c'est-à-dire  ,  des  hommages  pro- 
portionnés à  la  pourpre  ,  au  sceptre  et  à  la  couronne 
qu  il  porte.  Gomment  donc  l'adorent- ils?  en  s'hu- 
miliant  par  raillerie  devant  lui,  et  lui  disant,  un 
genou  en  terre  et  d'un  ton  moqueur  :  Nous  vous 
saluons,  roi  des  Juifs  :  Ai?e^  Rex  Judœoiurn  (2).  Quels 
tributs  lui  payent-ils?  ils  lui  crachent  au  visage  ,  ils 
le  meurtrissent  de  soufflets,  ilsluiôtentla  canne  qu'il 
tient  dans  la  main  et  lui  en  déchargent  mille  coups 
sur  la  têle.  Tout  ce  que  je  dis ,  c'est  ce  que  les  évan- 

(i)  Isaï.  1.  —  (vî)  Matth.  27. 


DE   JÉSUS-CHRIST.  85 

gelisies  nous  ont  rapporté  ,  et  je  n'ajoule  rien  au  té- 
moignage qu'ils  ont  rendu  :  Et  expuentes  in  eum  , 
acceperunt  arundinem,  etpercutiehant  caput  ejus  (  i  ). 

Voilà,  chrétiens,  à  quoi  fut  exposé  le  Roi  des  rois; 
voilà ,  j'ose  l'espérer  de  votre  piété  ,  voilà  ce  qui  vous 
touche,  ce  qui  vous  pénètre,  peut-être  ce  qui  vous 
attendrit  jusques  aux  larmes ,  ou  ce  qui  vous  anime 
au  moins  de  la  plus  juste  indignation.  Mais  du  reste  , 
n'allumons  point  inutilement  notre  zèle  contre  les 
ennemis  de  Jésus-Christ  :  reservons-Ie  pour  nous- 
mêmes,  et  tournons-le  contre  nous-mêmes.  Car  n'est- 
ce  pas  ainsi  que  nous  avons  cent  fois  traité  ce  Roi 
de  1  univers  ,  et  que  nous  le  traitons  tous  les  jours  ? 
Nous  le  couronnons  ;  mais  nous  le  couronnons  d'épi- 
nes ;,  et  d'épines  mille  fois  plus  piquantes  que  toutes 
celles  dont  il  fut  couronné  par  ses  bourreaux.  Je 
m'explique,  et  concevez  ceci,  je  vous  prie. 

Nous  sommes  chrétiens  ;  et  en  qualité  de  chrétiens , 
nous  faisons  profession  d'appartenir  à  ce  Dieu  sau- 
veur ,  comme  à  notre  Roi.  Nous  savons  ,  et  la  foi 
nous  l'enseigne ,  que  toute  puissance  lui  a  été  donnée 
au-dessus  de  toutes  les  nations  du  monde  ,  et  même 
au-dessus  de  toute  la  cour  céleste  ;  Data  est  mihi 
omnis  polestas  in  cœlo  et  in  terra  (2).  Nous  savons 
qu  il  a  été  établi  de  son  Père  ,  pour  régner  ,  non-seu- 
lement en  Sion  :  Ego  autem  constitutus  sum  Rex  ah 
eo  super  Sion  (3)  ;  mais  pour  étendre  son  empire 
jusqu'aux  extrémités  de  la  terre  :  Postula  à  me  ,  et 
dabo  tibi  génies  hœreditatem  tuam,  etpossessionem 
iuam  terminos  terrœ  (4).  H  est  vrai  qu'il  dit  à  Filalc 

(1)  Matth.  27.  —  (2)  Malth.  28.  —  (3)  Ps.  2.  —  (4)  Ihid. 


S(]  bUR    Lii    COURONNEMENT 

cjue  son  royaume  n'éloil  point  de  ce  monde  :  mais  il 
ne   prétendoit  point  en  cela  lui  fîiire  entendre  que 
ce  monde  ne  fût  pas  soumis  à  sa  domination.  11  ne 
vouloil  lui  dire  autre  chose  ,  sinon  qu'il  n'étoit  venu 
dans  le  monde  que  pour  y  exercer   une  domination 
spirituelle,  et  non  point  une  domination  temporelle  : 
car  voilà  le  sens  de  ces  paroles  .  Regnum  meum  non 
est  de  hoc  mundo  (i  ).  Dominatiun  qu'il  na  fait  con- 
sister que  dans  Tévangile  qu'il  nous  a  annoncé  ,  que 
dans  la  loi  qu  il  !ious  a  prechée  ,  que  dans  les  pré- 
ceptes 5  dans  les  conseils ,  dans  les  exemples  et  les 
règles  de  conduite  qu'ils  nous  a  donnés  :  Ego  autem 
lonstiluius  siim  Rcx  ah  e,o ,  prœdicans  prœceptum 
ejus  (2).  Nous  savons  ,  dis-je ,  tout  cela  ,  mes  frères; 
cl  prévenus  de  ces  connoissaucesel  de  ces  principes 
de  religion ,  nous  embrassons  l'évangile  de  cet  envoyé 
de  Dieu  ,  nous  acceptons  la  loi  de  ce  souverain  légis- 
lateur ,  nous  recevons  sa  morale,  et  nous  révérons, 
ce  semble  ,  ses  préceptes  et  ses  maximes  ;  nous  allons 
àses  autels  lui  <!iîrir  notre  cuhe,et  nous  nous  pros- 
ternons en  sa  présence  pour  l'adorer.   Ainsi ,  pour 
«l'exprimer  de  la  sorte,  le  voilà  proclamé  Roi  par 
notre  bouche,  et  couronné  de  nos  propres  mains:  Et 
cœperunt  salutam  eum  :  A^^e  ,  Rex  (3). 

Mais  cette  couronne  que  nous  lui  présentons  ,  de 
quelles  épines  n'est  -  elle  pas  mêlée  ,  ou  plutôt  de 
quelles  épines  n'est-elle  pas  toute  composée  ?  Car, 
ne  nous  trompons  point  ,  mes  chers  auditeurs  ,  et 
ne  nous  arrêtons  point  à  de  spécieuses  démonstra- 
tions. Quand  en  même  temps  que  nous  couronnons 

(0  Joan.  iS.  —  (2)  Ps.  2.  —  (5)  Marc.  i5. 


DK   JÉSLS-CIIUIS  r.  1^7 

Jesus-Chrisl ,  nous  le  renom  mus  du  reste  dans  loule 
la  conduite  de  notre  vie  ;  quand  après  lui  avoir  rendu 
devant  un  autel  ou  au  pied  d'un  oratoire  ,  je  ne  sais 
quel  culte  d'un  moment  et  de  pure  cérémonie,  nous 
agissons  ensuite  d'une  manière  toute  contraire  à 
l'évangile  qu'il  nous  a  prêché  ;  que  nous  violons 
impunément  et  habituellement  la  loi  qu'il  nous  a 
annoncée  ;  que  nous  suivons  dans  la  pratique  une 
toute  autre  morale  que  celle  qu'il  nous  a  enseignée; 
que  nous  abandonnons  les  règles,  les  maximes,  les 
principes  qu'il  nous  a  tracés  ;  que  nous  traitons  même 
de  foiblesse  ,  et  nous  tournons  en  raillerie  la  fidélité 
de  quelques  âmes  chrétiennes  qui  refusent  de  s'en 
départir  ,  et  font  une  profession  ouverte  de  s'y  con- 
former ;  quand  nous  ne  prenons  pour  guides  dans 
toutes  nos  démarches  que  le  monde ,  que  notre  am- 
bition ,  que  notre  plaisir  ,  que  notre  intérêt ,  que 
nos  ressentimens  ,  que  nos  passions  et  tous  nos  désirs 
déréglés  ;  encore  une  fois  ,  quand  nous  nous  décla- 
rons ses  sujets  ,  et  que  néanmoins  nous  en  usons  de 
la  sorte  et  nous  nous  comportons  en  mondains  et 
en  païens,  n'est-ce  pas  le  couronner  d'épines?  et 
ne  peut-on  pas  alors  dire  de  nous  ce  que  le  texte 
sacré  nous  rapporte  des  soldats  :  Et  plectentes  co- 
ronam  de  spinis  ,  posuerunt  super  caput  ejus  (i)? 

Car  jamais  les  épines  qui  lui  percèrent  la  tête  ,  lui  ^ 
furent-elles  plus  douloureuses  et  plus  sensibles,  que 
tant  de  désordres  ,    que  tant  d'injustices  ,  que  tant 
de  vengeances  ,  que  tant  de  médisances  ,  que  tant 
d'impiétés ,  que  tant  d'excès  et  de  débauches  ,   où 

(i)MaUh.27. 


(58  SUR   LE   COURONNEMENT 

ions  les  jours  l'on  se  porte  jusque  dans  le  chrislia- 
nisme ,  qui  est  proprement  son  royaume  ?  Est-  ce 
donc  là  le  tribut  que  nous  lui  payons?  Les  rois  ,  dit 
saint  Bernard,  se  font  des  couronnes  de  ce  qui  leur 
est  offert  par  les  peuples  qui  leur  sont  soumis  ;  et 
comme  l'or  est  le  tribut  qu'ils  exigent  de  leurs 
sujets ,  de  là  vient  aussi  qu'ils  ont  des  couronnes 
d'or  :  mais  que  reçoit  de  nous  notre  Dieu  ,  et  que 
lui  produisons  -  nous  autre  chose  que  des  épines  , 
c'est-à-dire  ,  que  des  négligences  et  des  lâchetés  , 
que  des  imperfections  et  des  infidélités  ,  que  des 
habitudes  vicieuses  ,  que  des  attaches  criminelles  ? 
Tellement  que  notre  ame  est  comme  ce  champ  ,  ou 
comme  celte  vigne  dont  a  parlé  le  Sage  ,  lorsqu'il 
disoit  :  J'ai  passé  par  le  champ  du  paresseux  ,  et  j'ai 
considéré  la  vigne  de  l'insensé  :  Per  agrum  Jiominis 
pigri  transivi ,  et  per  vineam  viri  stulti  (i)  ;  Mais 
qu'y  ai-je  aperçu?  tout  éioil  plein  d'orties,  et  toute 
la  surface  étoit  couverte  d  épines  :  Et  ecce  totum 
reple^erant  uriicœ  ,  et  opcruerant  superjiciem  ejus 
spinœ  (2). 

Il  ne  peut  s'en  taire ,  ce  Roi  digne  de  toutes  nos 
adorations  et  de  tout  notre  amour ,  mais  dont  nous 
profanons  si  indignement  la  souveraine  majesté  ,  et 
à  qui  nous  causons  tous  les  jours  de  si  vives  douleurs. 
Il  nous  adresse  sur  cela  ses  plaintes  ,  et  sa  grâce  nous 
les  fait  entendre  au  fond  du  cœur.  Mais  où  tombe 
sa  parole  ?  comme  ce  bon  grain  de  l'évangile  ,  elle 
tombe  au  milieu  des  épines  :  Et  aliud  cecidit  inter  ; 
spinas  (3)  ;  c'est-  à-  dire  ,  qu'elle  tombe  dans  des 

(1)  Proy.  24.  —  (3)  Jhld.  —  (3)  Luc.  8. 


DE   JÉSUS-CHRIST.  89 

cœurs  sensuels  et  loul  charnels ,  dans  des  coeurs 
vains  et  enflés  d'orgueil  ,  dans  des  cœurs  possédés 
du  monde  et  de  ses  biens  périssables  ,  dans  des 
cœurs  corrompus.  Ces  épines  croissent  toujours  , 
elles  s'étendent,  elles  se  midtiplient,  jusqu'à  ce 
qu'elles  viennent  à  étouffer  tous  les  sentiniens  de 
la  grâce  du  Seigneur  ,  et  qu'elles  arrêtent  toute  la 
vertu  de  sa  divine  parole  :  Et  simul  exortœ  spinœ 
sujfocai^erunt  illud  (i). 

Ce  n'est  pas  tout ,  reprend  saint  Bernard ,  et  nous 
déshonorons  encore  autrement  la  royauté  du  Fils  de 
Dieu.  Outre  les  épines  dont  nous  le  couronnons , 
nous  ne  lui  faisons  porter  pour  sceptre  qu'un  ro- 
seau :  comment  cela  ?  par  nos  inconstances  et  nos 
légèretés  perpétuelles  en  tout  ce  qui  concerne  son 
service.  Aujourd  hui  nous  sommes  à  lui ,  et  demain 
nous  n'y  sommes  plus.  Aujourd'hui  nous  nous  ran- 
geons sous  son  obéissance  pour  exécuter  fidèlement 
ses  ordres  ,  et  demain  nous  les  transgressons.  Au- 
jourd'hui nous  lui  jurons  un  attachement  inviolable  , 
et  demain  nous  secouons  le  joug  et  nous  nous  révol- 
tons. Tantôt  pour  Dieu  ,  et  tantôt  pour  le  monde  ; 
tantôt  dans  l'ardeur  d'une  dévotion  tendre  et  atTec- 
tueuse  ,  et  tantôt  dans  le  relâchement  d'une  vie  tiède 
et  inutile.  Or  tout,  cela  qu'est-ce  autre  chose  que 
lui  mettre  un  roseau  dans  la  main  pour  nous  gou- 
verner ?  Je  veux  dire  ,  que  c'est  ne  lui  donner  sur 
nous  qu'un  empire  passager  ,  sans  solidité  et  sans 
consistance. 

Car  son  empire  est  dans  nous-mêmes  et  au  milieu 

(1)  Luc.  8. 


90  SUft    LE    COURONNEMENT 

de  nous-mêmes  :  Regnum  Dci  intra  vos  est  (i);  et 
quelque  absolu  qu'il  soit  ,  11  ne  subsiste  (  ne  vous 
oilensez  pas  de  celle  proposlllon  ,  je  l'expliquerai), 
il  ne  subsiste  qu'aulanl  que  nous  le  voulons,  et  que 
nous  nous  y  soumellons.  Si  nous  le  voulons  tou- 
jours ,  et  si  nous  nous  y  soumellons  loujours  ,  il 
durera  loujours  :  mais  si  nous  ne  le  voulons  ,  el  si 
nous  ne  nous  y  soumellons  que  par  intervalles  ,  ce 
ne  sera  plus  un  empire  stable  el  permanent.  Ce  n'est 
pas  que  Jésus-Christ  ,  vrai  Dieu  comme  il  est  vrai 
homme  ,  n'ait  sur  nous  un  empire  indépendant  de 
nous  ,  un  empire  inaliénable  ,  immuable  ,  éternel , 
un  empire  que  nous  ne  pouvons  troubler  ,  parce 
qu'il  est  au  -  dessus  de  tous  nos  caprices  et  de  tous 
nos  changemens.  Mais  outre  ce  premier  empire  , 
cet  empire  essentiel  et  nécessaire  ,  il  y  en  a  un  que 
nous  pouvons  lui  donner  ou  lui  refuser  ,  parce  qu'il 
i'a  fait  dépendre  de  nous-mêmes  et  de  notre  volonté. 
Ainsi,  que  nous  lui  soyons  volontairement  el  llbrt- 
ment  soumis  comme  à  notre  Roi  ;  que  volontairement 
et  de  gré  nous  nous  attachions  à  lui ,  nous  observions 
ses  commandemens  ,  nous  lui  rendions  tous  les 
devoirs  que  nous  prescrit  la  religion  ,  voilà  l'empire 
que  nous  pouvons  lui  ôter.  Je  ne  dis  pas  que  nous 
pouvons  lui  en  ôter  le  droit ,  mais  l'eiTet ,  puisqu'il 
nous  a  laissé  notre  libre  arbitre  pour  demeurer  dans 
la  sujétion  qui  lui  est  due,  et  pour  satisfaire  à  tout 
ce  qu'elle  nous  impose  ,  ou  pour  nous  en  retirer 
malgré  toutes  nos  obligations  ,  el  pour  vivre  selon 
nos  appétits  et  nos  aveugles  convoitises. 

(i)L»c.  17. 


DE    JÉSUS-CHRIST.  91 

Or  ,  c'est  de  cet  empire  ,   dont  il  est  néanmoins 
si  jalonx  ,  que  nous  faisons  comme  un  roseau  qui 
plie  au  moindre  souffle  ,  et  qui  tourne  de  tous  les 
côtés.  Que  ne  iui  disons-nous  point  à  certains  jours 
et  à  certaines  heures  ,  oii  l'esprit  divin  se  commu- 
nique plus  abondamment  à  nous  ,   et  nous  touche 
intérieurement  ?    De  quels   regrets  sommes  -  nous 
pénétrés  à  la  vue  de  nos  égaremens,  et  que  ne  pro- 
posons -  nous  point  pour  l'avenir  ?  Quelles  résolu- 
tions ,  quels  sermens  de  ne  nous  détacher  jamais  de 
ses  intérêts  ,    et  de  garder  de  ponit  en  point  toute 
sa  loi?  Piien  donc ,  à  ce  qu'il  semble  ,  rien  alors  de 
mieux  établi  que  son  empire.  Mais  le  voici  bientôt 
détruit  :  il  ne  faut  pour  cela  qu'une  occasion  qui  se^ 
présente  ,  qu'un  exemple  qui  attire,  qu'une  difficulté 
qui  naît ,  qu'un  respect  humain  qui  arrête  ,  qu'un 
dégoût  naturel  qui  survient  ,  qu'une  passion  qui  se 
réveille.   On  reprend  ses  premières  voies  ,  on   se 
rengage  dans  ses  mêmes  habitudes  ,  on  oublie  toutes 
ses  promesses  ,    on  quitte  toutes  ses  bonnes  pra- 
tiques ;   on  change  de  maître  ,    et  de   l'empire  de 
Jésus-Christ ,  on  retourne  sous  la  domination  et  la 
tyrannie  de  ses  inclinations  vicieuses.  Peut-être  en 
revient  -  on   encore  ,    mais  pour  y  rentrer  tout  de 

nouveau.  Ce  ne  sont  que  vicissitudes ,  que  variations, 
et  le  plus  fragile  roseau  n'est  pas  sujet  à  plus  de 
mouvemens  opposés ,  ni  à  plus  de  dispositions  toutes 

diirérenles. 

Cependant ,   mes  frères  ,    l'iniquité   se   soutient 

jusqu'au  bout  ;  et  si  les  soldats  couvrent  enfin  par 

déiibioii  le  Suu\  eur  du  monde  d' une  robe  de  pourpre , 


92  SUR   LE    COURONNEMENT 

cela  même  ,  par  rapport  à  nous ,  renferme  un  mys- 
tère bien  étrange.  Je  dis  im  mystère  véritable  ,  et 
que  le  Saint-Esprit  ,  selon  la  remarque  des  Pères  , 
a  eu  expressément  intention  de  nous  déclarer.  Car, 
ce  n'est  pas  sans  raison,  dit  saint  Augustin,  que  le 
prophète  Isaïe ,  s'adressant  à  la  personne  du  Sau- 
veur ,  lui  demande  l'intelligence  de  ce  mystère  ,  et 
qu'il  veut  apprendre  de  lui  ce  que  signifie  celte 
pourpre  :  Quare  ergb  ruhrum  est  indumentum  tuum , 
et  V  estiment  a  tua  sicut  calcantium  in  torculari{y)'^. 
Hé  ,  Seigneur  ,  pourquoi  votre  robe  est-elle  toute 
rouge?  et  pourquoi  vos  vêlemens  sont -ils  comme 
les  habits  de  ceux  qui  foulent  le  vin  dans  le  pres- 
soir ?  Le  voulez- vous  savoir,  chrétiens?  la  chose 
vous  touche  aussi  bien  que  moi.  Ecoulez  ce  que  ce 
Sauveur  lui-même  répond  à  son  prophète  :  Aspersus 
est  sanguis  eorum  super  vestimenta  mea  (2)  ;  Leur 
sang  a  rejailli  sur  moi ,  et  toute  ma  robe  en  a  été 
tachée.  Comme  s'il  disoit  :  Ce  sont  les  déréglemens 
de  mon  peuple  qui  m'ont  fait  rougir  ,  et  c'est  de 
quoi  je  rougis  encore  tous  les  jours.  La  honte  en 
est  retombée  sur  moi  ;  et  ne  pouvant  faire  nulle  im- 
pression sur  ma  divinité  ,  elle  s'est  attachée  à  l'hu- 
manité dont  je  me  suis  revêtu.  Dans  la  splendeur 
de  ma  gloire  ,  mes  habits  étoient  aussi  blancs  que  la 
neige  ;  mais  depuis  que  je  me  suis  réduit  sous  une 
forme  humaine  ,  ils  sont  devenus  rouges  comme 
l'écarlate  ,  parce  que  je  me  suis  vu  chargé  de  toutes 
les  abominations  du  monde. 

Quel  reproche,  mes  frères,  et  quel  sujet  de  con- 

(1)  Isaï.  63.  —  (2)  Ihid. 


DE   JÉSUS-CHRIST,  98 

fusion  pour  nous-mêmes  !  Car  la  confusion  de  notre 
Roi  doit  relomber  sur  nous-mêmes,  et  doit  encore 
de  plus  servir  un  jour  à  notre  jugement  et  à  notre 
condamnation.  Il  aura  son  temps  pour  venger  l'hon- 
neur de  sa  royauté  flétrie  et  profanée.  Tout  l'univers 
alors  s'humiliera  devant  lui  ;  tous  les  rois  de  la  terre 
déposeront  à  ses  pieds  leurs  couronnes  ;  il  n'y  aura 
plus  là  d'autre  roi  que  ce  Roi  de  gloire  ;  et  de  quelle 
frayeur  serons-nous  saisis ,  quand  nous  le  verrons 
assis  sur  son  trône,  armé  du  glaive  de  sa  justice  et 
couronné  de  tout  l'éclat  de  sa  divine  et  suprême 
grandeur  !  C'est  à  ce  dernier  jour  qu'il  fera  le  ter- 
rible discernement  de  ceux  qui  l'auront  honoré ,  et 
de  ceux  qui  l'auront  méprisé  ;  qu'il  mettra  les  uns 
à  sa  droite  comme  ses  prédestinés  et  ses  élus,  et  les 
autres  à  sa  gauche  comme  des  rebelles  et  des  ré- 
prouvés; qu'il  dira  aux  uns,  en  les  appelant  à  lui  : 
Venez ,  possédez  mon  royaume ,  vous  qui  m'avez 
servi  comme  votre  maître ,  et  qui  m'avez  obéi  comme 
à  votre  Roi  :  Tune  dicet  Rex  his  qui  à  dexiris  erunt: 
Venite  i  possidetc  paratum  çobis  regnum  (1);  et 
qu'il  dira  aux  autres  ,  en  les  rejetant  :  Allez ,  et  reti- 
rez-vous de  moi;  vous  n'avez  point  été  mon  peuple, 
et  vous  n'avez  point  voulu  vivre  dans  ma  dépen- 
dance ;  je  ne  sais  qui  vous  êtes,  et  je  vous  livre  à 
ces  puissances  de  ténèbres  qui  vous  ont  si  long- 
temps dominés  ,  et  qui  vous  attendent  pour  vous 
faire  part  de  leur  sort ,  et  de  leur  malheur  éternel  : 
Tune  die  et  et  his  qui  à  sinistris  erunt  :  Discedite 

(i)  Mattb.  25. 


94  SUR   LE    COURONNEMENT 

à  me  in  igncm  œiernum  ,  ijui paraius  est  diabolo  et 

ange  lis  ejus  (i). 

Ah  !  chrétiens  ,  que  ferons-nous  lorsqu'il  nous 
frappera  de  ce  redoutable  anatheme?  En  vain  nous 
commencerons  à  craindre  et  à  révérer  son  souvemin 
pouvoir  ;  en  vain  nous  lui  crierons  mille  fois  :  Sei- 
gneur ,  Seigneur:  Tune respondehunt  ei ,  Domine  (2); 
en  vain  prosternés  devant  son  tribunal ,  nous  lui  di- 
rons :  Roi  immortel  ,  Roi  de  tous  les  siècles  ,  que 
toute  louange,  que  toute  gloire  vous  soit  reudue  : 
Rf^gi  seculorum  immortali  honor  et  gloria  (3)  ;  ce 
ne  sera  plus  qu'un  culte  forcé  et  contraint ,  et  il  de- 
mandoit  un  culte  de  piété  et  d'amour;  ce  ne  seront 
plus  que  des  soumissions  d'esclaves  ,  et  il  vouloil 
une  obéissance  d'enfans.  Or  ,  il  n'y  a  que  les  enfans 
qui  trouveront  place  dans  son  royaume ,  et  les  esclaves 
en  seront  éternellement  banuis.  Ce  n'est  pas  qu'il 
ne  retienne  toujours  sur  ces  malheureux  son  empire 
naturel;  car  c'est  à  lui  que  son  Père  a  dit  ;  Régnez 
au  milieu  même  de  vos  ennemis  :  Dominare  in  mo 
dio  inimicorum  tuorum  (4);  mais  comment?  pour 
les  gouverner  avec  un  sceptre  de  fer,  et  pour  leur 
faire  sentir  tout  le  poids  de  vos  justes  vengeances  : 
Reges  eos  in  ^irgaferrea  (5).  Je  vais  trop  loin,  mes 
chers  auditeurs,  et  revenons.  Comme  il  n'y  a  point 
de  mystère  où  la  royauté  de  Jésus-Christ  ait  été  plus 
avilie  et  plus  outragée  que  dans  son  couronnement, 
je  prétends  d  ailleurs,  qu'il  n'y  en  a  point  où  elle  ait 
été  plus  solidement  établie  et  plus  justement  vérifiée; 
c'est  le  sujet  de  la  seconde  partie. 

(1)  Matth.  25— (a)  Ihid.—{Z)  1.  Tim.  1.— (4)  Ps.  109— (5)  Psal.î- 


DE    JESUS-CHKIST.  9;> 

DEUXIÈME    PARTIE. 

C'est  le  caractère  particulier  de  la  royauté  de  Jé- 
sus-Christ ,  d'avoir  été  reconnue  au  milieu  même 
des  opprobres  et  jusque  dans  le  comble  de  l'humi- 
liation. Au  Calvaire  et  sur  la  croix  ,  entre  deux  vo- 
leurs condamnés  au  même  supplice  que  lui  et  mou- 
rant avec  lui,  il  fut  déclaré  Roi;  et  malgré  toutes 
les  oppositions  de  la  synagogue  ,   lécriteau  qu'ori 
mit  au-dessus  de  sa  tête  en  le  crucifiant,  portoit  ces 
mots  :  Jésus  de  Nazareth ,  Roi  des  Juifs  (i).  Il 
est  étonnant ,   chrétiens  ,  que  Pilate  ,    après  avoir 
accordé   si  lâchement  aux   Juifs  tout  ce  qu'ils  lui 
avoient  demandé  touchant  la  personne  du  Sauveur , 
jusqu'à  le  sacrifier  à  leur  haine,  ne  voulut  néanmoins 
jamais  les  entendre,  ni  rien  relâcher,  quand  ils  lui 
proposèrent  d'effacer  ces  quatre  paroles,  ou  d'y  faire 
au  moins  quelque  changement.  Quelque  méconten- 
tement qu'ils  pussent  lui  en  témoigner ,  quelques 
instances  qu'ils  lui  fissent,  tous  leurs  efforts  et  toutes 
leurs  remontrances  furent  inutiles.  Non  ,  leur  ré- 
pond-il avec  une  fermeté  inébranlable ,  il  n'y  a  rien 
là  à  réformer  :  ce  que  j'ai  écrit ,  est  écrit  :   Quod 
scripsi^  scripsi  (2).  Pourquoi  cela  ,  et  d'où  lui  ve- 
noit  sur  ce  point  une  telle  résolution  ?  n'en  soyons 
point  surpris ,  dit  saint  Chrysostôme  :    c'est  qu'il 
agissoit  alors  par  le  mouvement  de  l'esprit  de  Dieu 
qui  le  conduisoit  :  et  comme  Caïphe,  tout  méchant 
et  tout  injuste  qu'il  étoit,  ave  il  prophétisé  par  l'ins- 
piration divine,  sur  la  mort  de  Jésus-Christ;  aussi 

(i)  Joan.  it). —  fa)  Ihiiî. 


96  SUR    LK    COURONNEMENT 

Pilaie ,  quoique  païen,  fui  l'organe  dont  Dieu  se 
servit  pour  relever  solennellement  et  autlienllque- 
menl  la  royauté  de  ce  Messie.  Jésus-Christ  parhtnt 
de  hii-meme,  avoit  dit  hautement  :  Je  suis  Roi;  et 
les  Juifs  soulenoienl  opiniâtrement  qu'il  ne  l'éioit 
pas.  11  falloit  un  juge  qui  terminât  ce  différend,  et 
un  juge  désintéressé.  Pilaie  prononce;  et  après  avoir 
ouï  les  parties,  et  mûrement  examiné  le  fait,  lui 
qui  éioit  étranger  et  romain  ,  il  décide  h  l'avantage 
du  Fils  de  Dieu  ,  et  le  reconnoîl  Pvoi  :  Jésus  Naza- 
renus  Hex  (i). 

Mais  que  fais-je ,  chrétiens?  n'allons  pas  si  loin  : 
les  soldais  en  le  couronnant,  ne  commencent-ils  pas 
dès-lors  à  le  reconnoilre  pour  ce  qu'il  est?  et  tout 
ignominieux  que  paroît  ce  couronnement ,  n'éioit- 
ce  pas  5  selon  les  vues  du  ciel ,  une  disposition  se- 
crète au  jugement  que  devoit  rendre  Pilate  ?  ce 
n'étoit  pas  là  l'intention  de  cette  brutale  et  insolente 
milice;  mais  ,  remarque  saint  Ambroise  ,  contre  leur 
intention  ,  ils  contribuoient ,  sans  le  vouloir  et  sans 
le  savoir ,  à  l'accomplissement  des  desseins  de  Dieu. 
Dieu  vouloit  que  son  Fils  fût  salué  comme  Fxoi ,  fût 
couronné  comme  vainqueur,  fût  adoré  comme  Sei- 
gneur et  comme  Dieu.  Or  voilà  justement  ce  (jui 
s'exécute  ;  et  quoique  ce  ne  fût  pour  ces  soldats 
qu'un  divertissement  et  qu'un  jeu,  c'étoit,  pour  la 
providence  et  la  sagesse  éternelle  qui  l'avoit  réglé  de 
la  sorte ,  un  effet  réel  et  une  vérité  :  Et  si  corde  non 
credunt  ,  Chrîslo  tamen  suus  non  dcfuit  honor  , 
ijui  salutatur  ut  Rex ,  coronatur  ut  nclor ,  Dcus  et 

(i)>^oan.  ig. 

Dominus 


DE   JÉSUS-CHRIST.  97 

Dominus  adoratur\  mystère  profond  et  admirable, 
mes  chers  auditeurs  !  mystère  digne  de  toutes  nos 
réflexions.  Mettons-le  dans  un  nouveau  jour,  et  tâ- 
chons à  en  découvrir  toutes  les  merveilles. 

Car  ce  qu'il  y  a ,  ce  me  semble ,  de  plus  singulier  , 
c'est  que  les  mêmes  choses  par  oii  les  persécuteurs 
de  notre  divin  maître  croyoient  le  déshonorer  ,  ont 
été  les  marques  les  plus  naturelles  de  sa  souverai- 
neté ,  et  ont  servi  à  nous  en  donner  1  idée  la  plus 
convenable.  Prenez  garde,  ils  l'ont  couronné  d  épi- 
nes :  à  qui  cette  couronne  pouvoit-elle  mieux  con- 
venir, qu'à  celui  qui  devoit  être  surtout  le  Roi  des 
araes  souffrantes,  et  qui  ne  vouloit  à  sa  suite  que  des 
sujets  préparés  à  la  douleur,  aux  persécutions,  au 
martyre  ?  une  couronne  de  fleurs  lui  eût-elle  été 
propre ,  et  ces  épines  n'exprimoient-elles  pas  le  vrai 
caractère  de  sa  dignité  royale?  En  effet,  chrétiens, 
c'est  cette  couronne  d'épines  que  toute  la  terre  a 
révérée  ;  c'est  pour  cette  couronne  d'épines  que  les 
princes  et  les  plus  grands  monarques  ont  témoigné 
tant  de  zélé  et  tant  de  piété ,  armant  des  flottes  en- 
tières ,  passant  les  mers ,  s'exposant  à  mille  périls , 
et  regardant  comme  une  précieuse  conquête  de  l'en- 
lever à  des  peuples  infidèles  ;  c'est  cette  couronne 
d'épines  qu'ils  ont  rapportée  dans  leurs  Etats ,  et 
qu'ils  y  ont  conservée  comme  le  plus  riclie  trésor; 
c'est  cette  couronne  d'épines  qui  a  fait  les  délices 
des  saints,  et  toute  leur  gloire. 

Quand  le  Sauveur  des  hommes  se  présenta  à  la 
bienheureuse  Catherine  de  Sienne ,  avec  deux  cou- 
ronnes à  la  main,  l'une  d'épines ,  et  l'autre  de  roses, 

TOME    IX.  7 


98  SUli    LE    COURONNEMENT 

et  qu'il  lui  en  laissa  le  choix,  délibéra- 1- elle  un 
moment?  Avec  quelle  ardeur  et  quelle  tendresse, 
avec  quels  transports  de  joie  prit-elle  les  épines  et 
rejeta-i-elle  les  roses  !  pourquoi?  parce  qu'elle  savoit 
à  quel  Roi  elle  s'étoit  dévouée;  que  ce  n'éloit  point 
un  Roi  de  plaisir ,  mais  un  Roi  de  souffrance  ;  que 
dans  sa  cour  il  ne  permettoii  ni  délicatesses,  ni  dou- 
ceurs humaines,  ni  commodités  de  la  vie.  D'oii  elle 
concluoit  que,  s'éiant  toute  consacrée  à  son  service  , 
elle  ne  devoit  point  souhaiter  d'autre  partage  que 
les  affliclions  et  les  épines  les  plus  aiguës.  Nous  n'en 
demanderons  point. d'autre  nous-mêmes,  dès  que 
nous  serons  remplis  du  même  esprit  que  cette  fidèle 
épouse  de  Jésus-Christ ,  ou ,  pour  mieux  dire  ,  dès 
que  nous  serons  remplis  conmie  elle  du  véritable 
esprit  de  la  religion  que  nous  professons. 

Cependant,  mes  frères,  à  ce  Roi  couronné  d'épi- 
nes, il  falloit  un  sceplre,  et  les  soldats  y  pourvoient. 
Le  sceptre  répond  parfaitement  à  la  couronne  :  car 
c'est  un  roseau  qu'ils  lui  mettent  dans  la  main.  Or, 
selon  la  belle  observation  de  saint  Augustin  ,  pou- 
voient-ils  mieux  représenter  la  nature  de  son  pou- 
voir, qui  n'a  point  éclaté  par  la  force  ni  par  la  vio- 
lence ,  mais  par  la  foiblesse  même  et  par  l'infirmité? 
Les  rois  de  la  terre  ont  besoin  de  troupes ,  de  lé- 
gions ,  de  corps  d'armées  ,  pour  dompter  leurs  enne- 
mis ,  et  pour  maintenir  leurs  sujets  dans  le  devoir  et 
l'obéissance  ;  ils  portent  le  sceplre  ,  et  ce  sceptre  , 
disoil  un  ancien,  est  comme  une  main  empruntée  (i), 
pour  signifier  que ,  si  d  eux-mêmes  ils  n'ont  pas  le 

(i)  J/anus  altéra  regain. 


DE   JÉSUS-CHRIST.  99 

bras  assez  fort,  ils  ont  de  quoi  l'aflermir  et  ie  roidir, 
quand  ils  voudront  l'étendre  sur  la  tête  des  rebelles. 
Mais  au  Roi  que  nous  adorons ,  il  ne  faut ,  de  la  part 
des  hommes,  ni  appui,  ni  secours.  A  le  considérer 
selon  le  monde  ,  on  diroit  qu'il  n'est  rien  de  plus 
foible  ,  et  qu'il  n'a  ni  puissance ,  ni  vertu  ;  c'est  un 
Roi  pauvre ,  un  Roi  humble  et  petit ,  un  Roi  sans 
éclat ,  sans  pompe ,  sans  munitions ,  sans  armes  ;  mais 
comme  il  est  le  bras  de  Dieu ,  rien  de  tout  cela  ne 
lui  est  nécessaire  ;  et  sans  emprunter  sa  force  d'ail- 
leurs, il  la  trouve  dans  lui-même  :  de  sorte  qu'avec 
les  moyens  les  plus  impuissans  ,  il  peut  tout  et  il  vient 
à  bout  de  tout.  Pour  opérer  les  plus  grands  miracles, 
un  roseau  lui  a  suffi;  avec  ce  roseau  ,  qui  fut,  selon 
la  remarque  de  saint  Athannse,  le  symbole  de  la 
croix  ,  il  a  subjugué  plus  de  nations  que  les  plus 
fameux  conquérans  ;  avec  ce  roseau  ,  il  a  confondu 
les  démons  et  mis  toutes  les  puissances  infernales  en 
déroule;  avec  ce  roseau  ,  il  a  établi  son  royaume, 
qui  est  son  Eglise;  il  l'a  élevée  sur  les  ruines  de  Tin- 
iidélité,  et  répandue  jusqu'aux  extrémités  du  monde; 
avec  ce  roseau,  il  a  brisé  l'orgueil  des  potentats  qui 
s'opposoient  à  sa  sainte  loi,  il  a  dissipé  tous  leurs 
projets  ,  renversé  toutes  leurs  entreprises  ,  et  les  a 
réduits  eux-mêmes  sous  son  empire.  O  prodige  le 
plus  merveilleux  !  ô  foiblesse  toute  puissante  ! 

Sur  quoi  saint  Bernard  entroil  dans  un  sentiment 
bien  affectueux  et  bien  touchant  :  Ah  !  Seigneur, 
s'écrioit-il  ,  en  s'adressant  à  Jésus -Christ  même  , 
puisque  les  choses  les  plus  foibles  acquièrent  dans 
votre  main  tant  de  pouvoir  et  tant  de  force  ,  et  qu'un 

7- 


100  SUB    LE    COURONNEMENT 

roseau  y  a  éié  comme  un  sceptre  et  une  verge  de 
fer  pour  régir  les  peuples,  prenez  mon  cœur;  ce 
n'est  qu'un  roseau  fragile  ,  qu'un  roseau  creux  et  vide 
de  tout  bien  ,  vide  de  charité  ,  vide  de  dévotion  et  de 
piété  ,  vide  de  bonnes  œuvres  et  de  mérites  ;  qu'un 
roseau  flexible  et  mobile  ,  que  son  extrême  légèreté 
fait  tourner  à  tout  vent,  et  que  la  moindre  impres- 
sion est  capable  d'ébranler  :  mais  du  moment  qu'il 
sera  entre  vos  mains,  vous  le  remplirez  de  votre 
grâce  et  de  la  force  de  votre  divin  Esprit  ;  vous  en 
ferez  un  cœur  généreux ,  un  cœur  ferme  ,  un  cœur 
ardent  et  fervent ,  un  cœur  prêt  à  surmonter  toutes 
les  difficultés  ,  et  à  vaincre  ,  par  une  persévérance 
infatigable,  tous  les  obstacles.  Ainsi  parloil  ce  Père; 
et  ne  nous  persuadons  pas ,  au  reste ,  que  ce  roseau 
donné  à  Jésus-Christ ,  en  forme  de  sceptre ,  fût  de 
l'invention  des  soldats;  il  fut  du  choix  même  du  Fils 
de  Dieu  ,  qui,  selon  le  témoignage  du  grand  Apôtre , 
a  toujours  pris  ce  qu'il  y  avoit  de  plus  infirme  et  de 
plus  petit  dans  le  monde  pour  abattre  les  forts;  ce 
qu'il  y  avoit  de  plus  vil  et  de  plus  bas ,  pour  humilier 
les  grandeurs;  ce  qu'il  y  avoit  de  plus  méprisable  ou 
ce  qui  le  paroissoit;  en  un  mot,  ce  qui  n'étoit  rien, 
pour  Confondre  tout  le  faste  humain  et  pour  anéantir 
toute  puissance  mortelle  :  Infirma  mundi  elegit 
Dcus  ,  ut  confundat  fortia  ;  et  ignohilia  mundi  et 
contemptihilia  elegit  Deus  ,  et  ea  quœ  non  sunt ,  ut 
ea  quœ  sunt  destrueret  (i). 

Ce  n'est  pas  non  plus  sans  mystère  qu'on  le  cou- 
vre enfm  d'un  manteau  de  pourpre,  et  il  n'est  pas 

(i)i.Cor.  I. 


DE   JÉSUS-CHRIST,  lOl 

difficile  d'en  apercevoir  d'abord  toute  la  convenance  : 
caréîoil-ilunecouleurplus  sorlableàiinRoiqiii  devoit 
former  son  royaume  sur  la  terre  ^  et  qui  devoit  l'am- 
plifier par  l'effusion  de  son  sang?  Ah  !  il  devoit  être 
le  prince  et  le  Roi  des  martyrs;  il  devoit  leur  don- 
ner le  signal  de  ces  guerres  sanglantes  où  leurs  corps 
seroienl  livrés  à  tous  les  tourmens ,  où  ils  seroient 
brisés,  déchirés,  immolés  comme  des  victimes;  et 
quel  autre  signal  eût  été  plus  propre  à  leur  annoncer 
de  tels  combats  et  à  les  animer,  que  la  pourpre  dont 
il  est  revêtu?  La  pourpre  fut  toujours  employée  à 
l'investiture  des  rois  ;  mais  jamais  roi  eût-il  droit  , 
comme  le  Sauveur ,  de  la  porter ,  puisque  jamais  roi 
ne  fut  consacré  comme  lui ,  ni  ne  reçut  l'onciion 
royale  dans  son  sang?  Ce  Roi  de  nos  coeurs,  belles 
paroles  de  saint  Ambroise,  ce  Roi  de  nos  coeurs  se 
montre  à  nous  sous  la  pourpre  et  sous  l'écarlate  , 
pour  nous  désigner  les  victoires  et  les  triomphes  du 
martyre  :  Désignons  mariyrum  palmas  y  et  regiœ 
potesiatis  insignia  ;  il  veut  nous  faire  entendre  de 
quel  sang  son  Eglise  seroit  un  jour  toute  empour- 
prée; il  veut  nous  faire  connoîlre  sur  quoi  son 
royaume  sera  fondé,  à  quel  prix  il  le  doit  acheter, 
et  que  c'est  par  le  sacrifice  de  sa  vie  et  par  toutes  les 
douleurs  de  sa  passion  qu'il  le  doit  conquérir  :  Quod 
caro  ejusfusum  pro  toto  ierrarum  orhe  sanguinem 
esset  susceptura  pro  nohis ,  et  passio  regnum  pari- 
iura  de  nohis, 

La  pourpre  des  Césars  étoit  teinte  de  sang,  dit 
saint  Jérôme,  mais  du  sang  des  hommes,  qu'ils  avoient 
versé  ,  et  souvent  avec  autant  d'injustice  que  de 


I02  SUR    LE    COURONNEMENT 

fureur;  si  elle  éclatoit,  c'éloit  du  feu  brûlant  de  leur 
ambition  ;  et  si  elle  rongissoit ,  c  éloil  bien  moins  de 
sa  propre  couleur  que  de  leurs  vices.  Leur  pourpre 
les  faisoit  donc  redouter,  poursuit  ce  saint  docteur; 
mais  la  pourpre  de  Jésus-Christ  nous  la  fait  égale- 
ment respecter  et  aimer  :  car  qui  ne  l'aimeroil  pas, 
voyant  dans  cette  pourpre  ,  avec  les  marques  de 
sa  royauté  ,  les  plus  sensibles  témoignages  de  sa 
charité  ? 

Il  n'y  a  dans  tout  cet  appareil  qu'une  circonstance, 
qui  ne  semble  pas  pouvoir  s'accorder  avec  la  majesté 
souveraine  :  ce  sont  les  injures  qu'il  reçoit ,  les  blas- 
phèmes que  profèrent  contre  lui  les  soldats  ,  les  re- 
proches ,  les  malédictions,  les  coups  dont  ils  l'acca- 
blent. Quels  hommages  en  effet  pour  un  roi  !  Je  me 
trompe ,  chrétiens ,  et  saint  Cyrille  de  Jérusalem  cor- 
rige sur  ce  point  mon  erreur  :  c'est  dans  la  douzième 
de  ses  catéchèses.  Il  prétend ,  et  avec  raison  ,  que 
ces  hommages,  quelque  indignes  qu'ils  paroissent, 
n'ont  rien  eu  que  de  très-conforme  à  la  mission  du 
Sauveur  et  à  sa  qualité  de  roi.  Si  son  royaume,  dit- 
il,  eût  été  comme  les  autres,  un  royaume  temporel, 
il  faut  avouer  qu'il  n'y  eût  eu  entre  sa  royauté  et  de 
pareils  trailemens,  nulle  proportion  :  mais  souve- 
nons-nous ,  mes  frères ,  ajoute  ce  saint  évêque  ,  et 
n'oublions  jamais ,  que  le  royaume  de  notre  maîîre 
ne  consiste  pas  dans  les  honneurs  mondains,  ou  plu- 
tôt, souvenons-nous  que  ce  royaume  de  Jésus-Christ 
consiste  expressément  dans  le  mépris  de  tous  les 
honneurs  du  monde;  que  c'en  est  là  une  des  lois 
fondamentales,  que  c'en  est  une  des  maximes  les 


DE    JLSUS-CHRIST.  I03 

plus  essentielles.  Or,  un  Fvul  qui  venoil  ériger  en 
maxime  et  en  loi  le  mépris  des  honneurs,  pouvoil- 
il  être  mieux  reconnu  que  par  les  alFronls  el  les  op- 
probres ?  Voilà  donc  encore  une  fois  l.i  royauté  du 
Fils  de  Dieu  déclarée,  publiée,  manifestée  dans  toute 
la  manière  qu'elle  devoil  l'être;  et  malgré  la  mali- 
gnité des  Juifs,  voilà  les  vues  du  ciel  suivies  avec 
loute  l'exactitude  possible,  et  ses  ordres  pleinement 
accomplis. 

De  là  même ,  chrétiens,  devons-nous  conclure  ce 
que  nous  sommes,  à  qui  nous  sommes  ,  pourquoi 
nous  y  sommes ,  et  ce  que  nous  devons  enfin  deve- 
nir, selon  le  caractère  que  nous  portons  et  selon  les 
sacrés  rapports  que  nous  avons,  en  qualité  de  chré- 
tiens, avec  Jésus-Christ.  Appliquez- vous  ,  s'il  vous 
plaît,  à  celle  importante  morale;  c'est  tout  le  fruit 
de  cette  seconde  partie.  Nous  sommes  les  sujets  d'un 
Roi  couronné  d'épines  ;  nous  appartenons  à  un  Roi 
de  souffrances,  à  un  Roi  d'abjection  et  d'humilia- 
tion ;  nous  ne  sommes  à  lui  que  pour  vivre  comme 
lui,  que  pour  être  animés  du  même  esprit  que  lui , 
que  pour  nous  rendre  ses  imitateurs,  comme  nous 
nous  déclarons  ses  disciples  el  ses  sectateurs.  Vérités 
universellement  reconnues  dans  le  christianisme  , 
mais  bien  peu  suivies  dans  la  pratique ,  et  même , 
si  j'ose  le  dire  ,  généralement  abandonnées  el  dé- 
menties. 

Carde  cesprincipes,  que  s'ensuil-il?  Ah!  mes  frères, 
que  n'en  avons-nous  mieux  compris  jusqu'à  présent 
les  conséquences,  ou  du  moins  que  ne  commençons- 
nous  à  les  bien  comprendre,  et  à  y  conformer  dé- 


104  SUR    LE    COURONNEMENT 

sormais  tous  nos  senlimens  et  toute  notre  conduite  ! 
Prenez  garde  :  nous  sommes  les  sujets  d'un  Pioi  cou* 
ronné  d'épines;  nous  ne  devons  donc  plus  tant  re- 
chercher les  douceurs  et  les  délices  de  la  vie.  Car 
servir  un  Roi  qui  n'a  que  des  épines  pour  couronne, 
et  vouloir  se  couronner  de  roses ,  n'est-ce  pas  une 
contradiction?  Tel  est  néanmoins  le  désordre  le  plus 
commun  :  et  quel  autre  langage  est  plus  ordinaire 
dans  le  monde,  je  dis  dans  le  monde,  même  pré- 
tendu chrétien,  que  celui  de  ces  impies,  qui  se  di- 
sent les  uns  aux  autres  chez  le  Sage  :  Venite  etfrua- 
mur  bonis  quœ  sunt  (i)  ;  Divertissons-nous  ,  et 
jouissons  des  biens  que  nous  avons  :  Coronemus  nos 
rosis  (2);  Faisons-nous  des  couronnes  de  fleurs,  et 
des  fleurs  les  plus  agréables  et  les  plus  douces  :  Uhi~ 
que  reJinquamus  signa  lœtitiœ  (3)  ;  Que  la  joie  nous 
accompagne  en  tous  lieux,  et  laissons-en  partout  des 
marques  :  Quoniam  hœc  est  pars  nostra  ,  et  hœc 
est  sors  (4)  ;  Car  voilà  quel  doit  être  notre  partage 
€t  noire  sort,  voilà  quelle  doit  être  notre  vie. 

Il  est  vrai  néanmoins  que  celte  vie  molle  et  déli- 
cieuse n'est  pas  la  vie  de  tous  les  gens  du  monde  ,  et 
qu'il  s'en  faut  bien  même  qu'elle  ne  le  soit.  Mais  si 
ce  n'est  pas  là  leur  vie  en  effet,  ce  l'est  au  moins  en 
désir.  Ou  y  aspire  sans  cesse ,  à  cette  vie  aisée  et 
commode  ;  on  se  la  propose  comme  la  fin  de  ses 
travaux  ;  on  y  fait  consister  le  bonheur  et  la  sa- 
gesse ;  on  envie  la  destinée  de  ceux  qui  en  goûtent 
la  tranquillité,  et  l'on  se  plaint  de  ne  pouvoir  trou- 
ver dans  sa    condition    cette  félicité  temporelle  : 

(e)  Sap.  2.  --  (2)  Ihid.  —  (3)  Ibid.  —(4)  Ibid. 


DE   JÉSUS-CHRIST.  Io5 

comme  si  c'éloit  un  malheur  à  des  sujets  de  n'être 
pas  mieux  traités  que  leur  Roi ,  et  qu'au  lieu  des 
épines  qu'il  a  portées  et  consacrées,  il  ne  dût  leur 
fournir  dans  son  service  que  des  plaisirs. 

Nous  appartenons  à  un  Roi  de  souffrances  :  nous 
ne  pouvons  donc  participer  aux  avantages  et  aux  pré- 
rogatives inestimables  de  sa  royauté  ,  qu'autant  que 
nous  participerons  à  ses  douleurs.  C'est  en  cette  vue 
que  les  saints  ont  témoigné  tant  d'ardeur  pour  les 
souffrances.  Il  n'est  pas  nécessaire  qne  nous  les  cher- 
chions comme  eux ,  ni  que  nous  les  demandions  à 
Dieu.  Sa  providence  prend  assez  soin  d'y  pourvoir; 
et  par  une  miséricorde  aussi  favorable  qu'elle  nous 
semble  sévère  et  rigoureuse  ,  il  ne  nous  laisse  point 
manquer  sur  la  terre  de  disgrâces  et  d'afllictions.  Il 
n'est  question  pour  nous  que  d'en  bien  user  ;  telle- 
ment que  cette  robe  de  pourpre  dont  nous  consenti- 
rons à  être  revêtus,  nous  soit  une  robe  d'honneur 
et  un  vêlement  de  sainteté  à  quoi  il  nous  recon- 
«oisse.  Mais  voici  Terreur  la  plus  déplorable  ,  et  c'est 
celle  où  les  disciples  eux-mêmes  tombèrent.  Ils  se 
persuadoient  que  Jésus-Christ  dans  la  suite  seroit  un 
roi  temporel ,  et  que  sous  son  règne  ils  n'auroient 
rien  à  souffrir  :  Domine,  si  in  tempore  hoc  restitues 
Tegnum  Israël  (i)?  Ainsi  nous  nous  imaginons  faus- 
sement, et  nous  croyons,  parce  que  nous  sommes 
à  Dieu ,  que  nous  devons  être  exempts  de  toutes 
peines  et  à  couvert  de  toutes  adversités.  Nous  nous 
étonnons  de  voir  des  gens  de  bien  affligés  et  sujets 

(i)  Acte.  I. 


I06  SUR    LE    COURONNEMENT 

aux  calamités  humaines  ;  et  comme  ce  qui  nous 
touche  nous  est  encore  beaucoup  pUis  sensible  ,  Il 
ne  faut  que  le  plus  léger  accident  qui  nous  arrive  , 
pour  nous  troubler  et  nous  déconcerter.  D'oi!i  vient 
cela?  c'est  que  nous  ne  considérons  pas  que  ce  sont 
là  justement  les  apanages  du  Roi  que  nous  servons  , 
et  que  c'est  par  là  qu'il  nous  distingue  ,  et  qu'il  nous 
fait  entrer  au  nombre  de  ses  élus. 

Enfin,  nous  dépendons  d'un  Roi  ignoré  du  monde, 
abject  et  obscur  selon  le  monde,  regardé,  si  je  puis 
m  exprimer  de  la  sorte  ,  comme  un  roseau  dans  le 
inonde  :  comment  donc  sommes-nous  si  jaloux  d'y 
paroitre  et  de  nous  y  élever?  Je  vous  laisse,  mes 
frères  ,  faire  vous-mêmes  celte  monstrueuse  opposi- 
tion ,  d'un  Roi  volontairement  réduit  dans  le  dernier 
mépris  et  dans  l'humiliation  la  plus  profonde,  et 
d'un  vil  sujet  qui  ne  pense  qu'à  s'agrandir ,  qu'à 
tenir  au  dessus  des  autres  un  rang  qui  le  fasse  craindre, 
qui  le  fasse  honorer,  qui  lui  attire  des  respects  et  de 
îa  considération  parmi  les  hommes.  Car  n'est-ce  pas 
là  le  terme  où  tendent  tous  les  désirs  ,  toutes  les  ré- 
flexions ,.  tous  les  projets  et  toutes  les  démarches 
d'une  multitude  infinie  de  chrétiens  ,  adorateurs  d'un 
Dieu  abaissé ,  moqué  ,  outragé  ?  C'est  à  vous  ,  mes 
chers  auditeurs,  à  le  dédommager  de  tant  d'outrages 
qu'il  a  reçus  de  ses  ennemis  ,  et  qu'il  a  si  souvent 
reçus  de  nous-mêmes.  Les  Juifs  n'en  ont  point  voulu 
pour  leur  Roi  ;  mais  nous  l'avons  choisi  pour  le  nôtre. 
Allons  lui  offrir  nos  hommages ,  et  des  hommages 
dignes  de  lui  :  Ihoiiimage  d'une  tendre  compcnc- 


DE   JÉSUS-CHRIST.  107 

lion ,  l'horamage  d'une  sainte  mortification ,  l'hom- 
mage d'une  sincère  humilité  de  cœur  et  d'action. 
Voilà  par  oit  il  veut  être  honoré  ,  et  par  oti  nous 
parviendrons  à  régner  un  jour  avec  lui  dans  la  gloire , 
que  je  vous  souhaite ,  etc. 


EXHORTATION 

SUR 

JÉSUS-CHRIST   PORTANT   SA   CROIX. 


Suscepcrunt  autem  Jesum,  et  edaxerant.  Et  bajulans  sibi 
crucem  ,  exivit  in  euin  qui  dicitur  Galvariae  locuni. 

Alor'S  ils  prirent  Jésus  ,  et  ils  remmenèrent  ;  et  Jésus  , 
cliarpé  de  sa  croix  ,  sortit  pour  aller  au  lieu  appelé  Cah'airc. 
Eu  saiut  Jean  ,  chap.  ig. 

Vous  voyez,  chrétiens  ,  quel  doit  être  aujour- 
d'hui le  sujet  de  noire  entretien  :  Jésus-Christ  sor- 
tant du  prétoire  de  Pilate,  et  marchant  vers  le  Cal- 
vaire chargé  de  sa  croix.  \oilà  le  triste  objet  que  j'ai 
à  vous  représenter.  Après  tant  de  scènes  diiïerentes, 
et  toutes  également  lugubres ,  nous  approchons  enfin 
de  la  funeste  catastrophe  d'une  tragédie  si  sanglante. 
11  faut  que  le  sacrifice  soit  consommé  ,  et  que  la 
victime  perde  la  vie.  C'est  pour  cela  qu'on  le  conduit 
au  Calvaire,  ce  Juste,  ce  Saint  des  saints,  cet  homme- 
Dieu  condamné  à  la  mort ,  et  qu'on  lui  donne  môme 
à  porter  la  croix  qui  lui  est  destinée.  Contemplons-le 
dans  cette  marche ,  mes  chers  auditeurs  ,  et  suivons- 
le  nous-mêmes  pas  à  pas.  Que  veux-je  dire  ?  mon 
dessein  est  de  vous  apprendre  comment  nous  de- 
vons nous-mêmes  dans  le  christianisme  porter  la 
croix  ,  et  la  porter  après  Jésus-Christ.  Car  il.  y  a 
pour  nous  des  croix  en  ce  monde  j  il  y  en  a,  vous 


SUR  JÉSUS-CHRIST  PORTANT  SA  CHOIX.  I  Og 
îe  savez  ,  de  toutes  les  sortes  ,  et  nous  avons  cha- 
cun la  nôtre.  Or  ,  il  nous  est  d'une  conséquence  in- 
finie de  la  bien  porter  ,  en  la  portant  sur  les  traces 
de  Jésus-Christ;  et  c'est  de  quoi  je  vais  tout  ensemble 
vous  faire  voir  ,  et  la  nécessité  ,  et  la  facilité.  Né- 
cessité de  porter  la  croix  après  Jésus-Christ ,  ce  sera 
la  première  partie  :  facilité  de  porter  la  croix  après 
Jésus-Christ,  ce  sera  la  seconde.  Que  ces  deux  poinls 
bien  compris  peuvent  produire  d'heureux  effets,  et 
qu'ils  sont  capables  de  nous  rendre  tant  de  souf- 
frances où  nous  sommes  tous  les  jours  exposés ,  et 
plus  salutaires  qu'elles  ne  l'ont  été  jusqu'à  présent , 
et  plus  supportables  !  Appliquez-vous. 

PREMIÈRE   PARTIE. 

L'arrêt  de  mort  étoit  prononcé  contre  le  Fils  de 
Dieu ,  et  toutes  choses  éioient  préparées  pour  lexé- 
cution.  On  lui  signifie  qu'il  est  temps  d'aller  au  sup- 
plice ,  et  on  lui  présente  sa  croix  ,  dont  on  Toblige 
à  se  charger  jusques  au  Calvaire.  Toutes  ses  forces 
sont  épuisées  ,  tout  son  corps  est  meurtri  de  coups 
et  couvert  de  plaies  ;  il  ne  se  soutient  que  par  mi- 
racle ,  et  à  chaque  moment  il  est  sur  le  point  de 
succomber  ;  le  chemin  qui  mène  à  la  montagne  , 
est  rude  et  difficile ,  et  sa  croix  enfin  est  d'une  pesan- 
teur extraordinaire.  Il  n'importe  :  les  Juifs  n'ont  nul 
éijard  à  tout  cela.  C'est  l'Isaac  de  la  loi  nouvelle  : 
il  faut  qu'il  porte  lui-même  le  bois  de  son  sacrifice. 
Car  risaac  de  l'ancienne  loi  n'étoit  qu'une  figure  de 
celui-ci  ,  et  ne  porta  son  propre  bûcher  que  pour 


IIO  SUR   JÉSUS-CHRIST 

annoncer  ce  qui  arriveroit  dans  la  plénitude   des 
temps  au  vrai  Messie. 

Ce  ne  fut  point ,  au  reste ,  ses  seuls  ennemis  qui 
lui  imposèrent  une  obligation  si  rigoureuse  :  Ce  fut 
son  Père  qui  l'avoit  ordonné  de  la  sorte  ,  et  dont 
toutes  les  volontés  étoientpour  lui  autantde  préceptes 
inviolables.  Ainsi  Abraham  prit-il  le  bois  de  1  holo- 
causte ,  selon  le  terme  de  l'Ecriture  ;  et  l'ayant  mis 
sur  les  épaules  de  son  fds  ,  il  lui  commanda  de 
marcher  en  cet  état  vers  la  montagne  où  il  se  dispo- 
soit  à  l'immoler  ;  Tulit  quoque  ligna  holocausti  ,  1 
et  imposuit  super  Isaac  Jilium  suum  (  i  ). 

Le  voilà  donc  ,  mes  frères  ,  ce  véritable  Isaac  , 
en  qui  toutes  les  nations  doivent  être  bénies;  le  voilà 
ce  Fils  unique  de  Dieu  ,  qui  paroîl  portant  le  bois 
de  son  holocauste  sur  ses  épaules  sacrées  ,  et  dans 
son  cœur  le  feu  qui  doit  servir  à  le  consumer,  je 
veux  dire  ,  le  feu  de  sa  charité  divine.  Il  est  accom- 
pagné de  deux  infâmes  voleurs,  lui  qui,  dans  le  séjour 
et  les  splendeurs  de  la  gloire  céleste ,  est  assis  au- 
dessus  de  tous  les  chœurs  des  anges  ,  et  qui  se  fit 
voir  avec  tant  d'éclat  sur  le  Thabor  au  milieu  de 
Moïse  et  d'Elie.  Tout  le  ciel  est  attentif  à  ce  spectacle  ; 
et  jamais  y  en  eut-il  un  plus  digne  en  efFet  de  ses 
regards  ?  L'escorte  qui  l'environne  et  qui  s'avance 
avec  lui ,  ce  sont  les  ministres  de  la  justice  ;  ce  sont 
tous  les  prêtres ,  les  pontifes  ,  les  princes  de  la  syna- 
gogue ;  c'est  toute  la  soldatesque  et  tout  le  peuple , 
dont  l'innombrable  multitude  lui  fait  comme  une 
pompe  funèbre.  On  le  presse ,  on  redouble  les  invec- 

f  i)  Gènes.  22. 


PORTANT    SA   CROIX.  II  l 

tives  et  les  imprécations..  Parmi  ce  tumulte  et  cette 
confusion  ,  il  traîne  quelque  temps  sa  croix  ,  plutôt 
qu'il  ne  la  porte  :  mais  tous  ses  efforts  ne  suffisent  pas 
au  poids  qui  l'accable  ,  et  sans  un  prompt  secours  il 
n'y  a  pas  lieu  d'espérer  qu'il  poursuive  plus  loin  sa 
route  ,  ni  qu'il  puisse  parvenir  au  terme  fatal  où  les 
Juifs  souhaitent  si  ardemment  de  le  voir.  C'est  donc 
par  cette  crainte,  dit  saint  Jérôme  ,  et  non  par  com- 
passion ,  qu'on  pense  à  l'aider.  On  ne  veut  pas  que 
par  une  mort  précipitée  il  échappe  à  une  mort  mille 
fois  plus  douloureuse  et  plus  ignominieuse.  La  haine 
de  ses  persécuteurs  ne  seroil  pas  assouvie  et  pleine- 
ment rassasiée  ,  s'ils  n'éloient  spectateurs  de  toute 
la  honte  et  de  toute  la  cruauté  de  son  crucifiement , 
et  s  ils  ne  repaissoient  leurs  yeux  de  ce  plaisir  barbare. 
Voilà  pourquoi  Ton  arrête  Simon  le  Cyrénéen.  Il 
se  défend  ,  mais  on  l'engage  par  force  :  Il  résiste, 
mais  on  lui  fait  violence  ,  et  on  le  contraint  de  suivre 
Jésus  et  de  le  soulager  :  Et  imposuerunt  illi  crucem 
portare  post  Jesum  (i). 

Quoi  qu'il  en  soit  de  l'intention  des  Juifs  ,  notre 
Maîire ,  mes  frères  ,  avoil  en  cela  même  ses  vues  ; 
et  rien  ne  se  faisoit  qui  ne  dût ,  selon  ses  desseins  , 
contribuer  à  notre  édification.  Cependant ,  à  une 
peine  où  il  reçoit  quelque  soulagement ,  une  tiulre 
succède.  Il  aperçoit  une  troupe  de  femmes  ,  qu'une 
tendre  piété  attire  après  lui ,  pour  compatir  du  moins 
à  ses  maux  ,  s'il  n'est  pas  en  leur  pouvoir  de  l'en 
délivrer.  Leurs  visages  sont  baignés  de  larmes,  elles 
se  frappent  la  poitrine ,  elles  éclatent  en  gémisse- 

(i)  Luc.  23. 


112  SUR    JÉSUS-CHRIST 

mens.  A  cet  aspect ,  que  dut  ressentir  son  cœur  ? 
De  quelle  pitié  ,  dit  saint  Ambroise,  paya-t-i!  lui- 
même  toute  la  pitié  qu'elles  lui  témoignoienl  ?  Il  ne 
veut  pas  qu'elles  pleurent  pour  lui  ;  mais  il  les  avertit 
de  pleurer  pour  elles-mêmes.  Il  ne  veut  pas  qu'elles 
s'arrêtent  à  déplorer  sa  misère  ;  mais  il  leur  fait  en- 
tendre qu'elles  doivent  bien  autrement  déplorer  les 
affreuses  calamités  et  les  misères  extrêmes  dont  leurs 
enfans  sont  menacés.  Il  leur  prédit  le  plus  désolant 
avenir ,  et  un  avenir  prochain  :  qu'alors  on  dira 
d'elles  :  Bienheureuses  les  femmes  qui  sont  demeurées 
stériles  ;  bienheureuses  les  entrailles  qui  n'ont  point 
conçu  ,  et  les  mamelles  qui  n'ont  point  donné  de 
lait  :  qu'alors  elles  s'adresseront  aux  montagnes  et 
aux  collines,  et  que  dans  leur  désespoir  elles  sécrie- 
ront  :  Montagnes  ,  tombez  sur  nous  ;  collines  ,  cou- 
vrez-nous. Car  si  l'on  traite  ainsi  le  bois  vert,  conclut- 
il  ,  que  fera-t-on  du  bois  sec  ?  C'est-à-dire  ,  jugez 
par  ce  que  je  souffre  ,  ce  que  vous  devez  un  jour, 
à  plus  forte  raison ,  souffrir  vous-mêmes  :  Quia  si 
in  viridi  ligno  hœcfaciiint ,  in  arido  quid  Jiet  (i)  ? 
Raisonnement  invincible,  mes  chers  auditeurs,  et 
preuve  la  plus  convaincante  pour  nous-mêmes,  si  nous 
nous  en  faisons  à  nous-mêmes  la  juste  application. 
Tout  nous  prêche  ici  la  nécessité  indispensable  de 
porter  la  croix ,  et  la  nécessité  encore  plus  étroite  de 
la  porter  après  Jésus-Christ  :  car  ces  deux  nécessités 
sont  bien  ditterentes  ,  et  l'une  enchérit  infiniment 
sur  l'autre.  Nécessité  de  porter  la  croix  :  pourquoi  ? 
parce  qu'un  homme-Dieu  ,  notre  modèle  et  notre 

(i)  Luc.  2Ô. 

médiateur, 


PORTANT    SA    CROIX.  11^ 

médiateur  ,  l'a  portée  :  d'où  il  s'ensuit ,  que  nul 
homme  n'a  droit  de  s'en  exempter.  Et  en  eflet,  c'est 
un  juste  ,  et  nous  ne  sommes  que  des  pécheurs  ; 
c'est  un  fils  ,  et  le  fils  du  Très-Haut  ,  et  nous  ne 
sommes  que  des  esclaves  ;  c'est  un  Dieu ,  et  nous  ne 
sommes  que  de  viles  créatures.  De  là ,  les  consé- 
quences sont  aisées  à  tirer  ,  et  se  trouvent  renfer- 
mées dans  celte  courte  et  divine  parole  du  Sauveur , 
qui  seule  contient  tout  ce  que  pourroient  exprimer 
les  plus  longs  discours,  et  qui  devroit  être  le  sujet 
éternel  de  nos  réflexions  :  Si  in  viridi  ligna  Jiœc 
faciiint  ,  in  arido  qiiid  Jiet  ? 

Jésus-Christ,  remarque  saint  Augustin ,  n'a  porté 
la  croix  que  parce  qu'il  l'a  voulu  :  mais  la  volonté 
qu'il  a  eue  de  la  porter  lui  en  a  fait  une  nécessité; 
et  ce  qui  fut  pour  lui  une  nécessité  d'engagement 
libre  ,  est  devenu  pour  nous  une  nécessité  de  devoir, 
une  nécessité  de  loi  ,  une  nécessité  de  condition  et 
d'état.  Entre  lui  et  nous  ,  ajoute  le  même  saint  doc- 
teur, il  y  a  une  dilFérence  bien  essentielle  ;  car  on 
ne  peut  pas  dire  de  nous  que  nous  portons  la  croix 
parce  que  nous  le  voulons.  On  peut  bien  dire  que 
nous  la  voulons  porter,  on  peut  bien  dire  que  nous 
la  portons  et  que  nous  le  voulons  ;  mais  que  nous 
ne  la  portions  que  parce  que  nous  le  voulons ,  c'est 
ce  qui  ne  nous  convient  pas.  11  n'appartenoit  qu'au 
Sauveur  du  monde  de  la  porter  de  la  sorte  ,  et  il 
n'y  a  que  lui  dont  il  soit  vrai ,  non-seulement  qu  ij 
l'a  portée  et  qu'il  l'a  voulu  ,  mais  qu'il  ne  l'a  portée 
que  parce  qu'il  l'a  voulu  :  Non  ohlatus  est  et  K'oluit , 
TOME  IX,  % 


Il4  SUR   JÉSUS-CHRIST 

ce  sont  les  paroles  de  saint  Augustin ,  sed  ohlaius  est 
{juia  vohiît» 

Or ,  c'est  sur  cela  même  que  je  dois  former  ma 
résolution;  car  ,  si  Jésus-Christ  a  bien  voulu  porter  lu 
croix  sans  êlre  (obligé  à  le  vouloir  ,  que  dois-je  faire  , 
moi  qui  ne  puis  refuser  de  la  porter  et  ne  le  pas 
vouloir  ,  sans  me  la  rendre   d'une  part  beaucoup 
plus  pesante  ,  et  de  l'autre  absolument  inutile  ?  Quoi 
que  je  fasse ,  je  la  porterai  ;  et  tous  mes  soius ,  toutes 
mes  précautions  ne  m'en  préserveront  jamais.  Quand 
je  serois  assis  sur  le  trône ,  je  ne  l'éviterois  pas  ;  au 
contraire  ,   je  l'y  trouverois  plus  dure  et  plus  acca- 
blante qu'en  bien  d'autres  conditions.  Dieu  l'a  ainsi 
réglé  et   arrêté.  Si  c'éloit   par  la   disposition    des 
hommes  que  cela  arrivât,   peut-être   pourrois  -  je 
prendre  des  mesures  pour  m'en  garantir;  mais  c'est 
un  arrêt  du  ciel  contre  lequel  il  n'y  a  point  de  con- 
seil ni  de  prudence  :  l!^on  est  prudentia  ,  non  est 
consUium  contra  Bominum  (i).  La  grande  prudence 
est  de  me  conformer  à  ce  souverain  arrêt ,  puisqu'il 
est  irrévocable  ,  et  qu'il  n'y  a  point  de  tribunal  oii 
j'en  puisse  appeler.  Le  grand  secret  est  de  me  rendre 
la  croix  volontaire  ;  et  puisque  je  ne  puis  avoir  la 
gloire  de  la  porter  parce  que  je  le  veux,  le  plus 
sage  conseil  est  d'avoir  au  moins  la  gloire  de  l'ac- 
cepter et  de  la  vouloir  quand  je  la  porte  :  ne  me 
contentant  pas  là-dessus  d'une  certaine  persuasion 
vague  et  générale  ,  qu'il  faut  porter  sa  croix  dans 
le  monde  (  car  il  n'y  a  personne  qui  n'en  soit  con- 

(i)  Prov.  21. 


PORTANT   SA   CROIX.  Il5 

vaincu  )  ;  mais  m'appliquant  en  particulier  ce  prin- 
cipe universel ,  le  réduisant  aux  occasions  et  aux 
points  qui  me  sont  propres  ,  reconnoissanl  la  croix 
dans  les  sujets  oii  Dieu  me  la  présente  ,  et  prenant 
bien  garde  à  ne  la  pas  considérer  seulement  en  spé- 
culation et  en  idée ,  ce  qui  fait  l'erreur  de  la  plu- 
part des  chrétiens  ,  mais  la  déterminant  à  ceci  et  à 
cela  ;  bénissant  Dieu  de  cette  affliction  ,  me  soumet- 
tant à  celle  disgrâce  ,  souQVant  avec  patience  cette 
douleur,  cette  incommodité,  cette  perle  de  biens  , 
ce  rebut  et  ce  mépris  de  ma  personne  ,  parce  que 
tout  cela  est  véritablement  la  croix  et  ma  croix  qu'il 
faut  porter  ,  puisque  la  Providence  me  Ta  préparée, 
et  qu'elle  me  vient  de  la  main  du  Seigneur. 

Je  n'en  dis  pas  assez  mes  frères  ;  et  s'il  est  néces- 
saire de  la  porter  cette  croix  ,  combien  plus  l'est-il 
de  la  porter  après  Jésus-Christ  ?  car  de  la  porter 
simplement,  c'est  la  chose  en  soi  la  plus  indifférente. 
I^es  pécheurs  la  portent  aussi  bien  que  les  saints,  et 
tous  les  jours  on  la  porte  pour  se  damner  comme 
pour  se  sauver.  Mais  de  la  porter  après  le  Fils  de 
Dieu,  c'est-à-dire,  dans  le  même  esprit,  avec  les 
mêmes  vues ,  et  par  le  même  chemin  que  le  Fils  de 
Dieu,  voilà  le  point  capital ,  et  ce  qui  opère  le  salut. 
Or ,  c'est  à  quoi  il  nous  engage  puissamment  dans 
le  mystère  que  nous  médilons.  Les  Pères  demandent 
pourquoi  cet  adorable  Sauveur  allant  au  Calvaire, 
voulut  qu'on  le  soulageât ,  et  qu'on  lui  donnât  quel- 
qu'un pour  porter  la  croix  avec  lui.  Ne  pouvoit-il 
pas  faire  un  miracle  ?  ne  pouvoil-il  pas  mettre  en 
œuvre  cette  toute-puissante  vertu  qui  porte  le  monde, 


Ïï6  SUR   JÉSUS-CHRIST 

et,  dans  une  telle  conjonciure  ,  ce  miracle  n'edl-ii 
pas  servi  à  sa  gloire  ?  Ne  pouv(3it-il  pas  ranimer 
toutes  ses  forces,  quoique  épuisées,  et  ne  le  fil-il 
pas  ensuite  ,  lorsque  avant  que  de  rendre  son  dernier 
soupir,  il  poussa  vers  le  ciel  un  cri  qui,  selon  tous 
les  principes  de  la  nature  ,  n'étoit  point  d'un  homme 
mourant  ?  Ne  pouvoii-il  pas  appeler  des  millions 
d'anges,  et  le  secours  d'un  seul  n'eûl-il  pas  été  pour 
lui  un  soutien  plus  que  suilisant  ?  Ah  !  mes  frères  , 
répond  saint  Ambroise ,  il  pouvoit  tout  cela  ;  mais 
tout  cela  n'éloit  point  de  l'ordre  de  sa  prédestina- 
tion et  de  la  notre,  llnedevoit  point  appeler  d'anges 
à  son  secours,  parce  que  la  croix  n'éloit  point  pour 
les  anges;  il  ne  devoit  point  faire  de  miracle  pour 
la  porter  seul ,  parce  que  la  croix  n'étoit  pas  pour 
lui  seul.  C'éloit  la  croix  des  hommes  et  la  sienne;  il 
falleit  donc  qu'il  la  portai  avec  les  hommes,  ou  que 
les  hommes  la  portassent  avec  lui;  et  c'est  pourquoi 
il  soufiVe  que  Simon  ,  ce  pauvre  étranger ,  lui  soit 
associé.  Bonus  ordo  nostri  profeclûs  ,  ut  prias  cru-- 
cis  suce  jugum  ipse  Inimeris  imponeret ,  àcinde 
nohis  tradidcrit  suhlevandum  :  en  cela  il  s'est  pro- 
posé noire  avancement  et  notre  bien.  Il  a  pris 
d'abord  le  joug  de  la  croix  et  l'a  chargé  sur  ses 
épaules,  et  puis  il  nous  l'a  donné,  comme  pour 
nous  dire  :  Voilà  désormais  votre  partage  ,  n'en 
cherchez  point  d'autre  ;  c'est  celui  des  élus  de  Dieu. 
Cette  croix  n'est  pas  moins  pour  vous  que  pour 
moi ,  et  elle  doit  être  même  plus  pour  vous  que  pour 
moi ,  puisqu'elle  n'a  été  pour  moi  que  parce  qu'elle 
devoit  être  pour  vous. 


PORTANT    SA    CROIX.  I17 

C'est  ainsi,  dis-je,  qu'il  nous  parle  :  et  parce  que 
la  plupart  des  hommesn'entendent  pas  ce  langage, 
el  qu'ils  ont  peine  à  l'écouler;  parce  qu'au  lieu  de 
s'attachera  la  pratique  de  celte  grande  maxime  ,  ils 
se  repaissent  de  vaines  idées  et  de  fausses  appa- 
rences ;  parce  que  tout  le  fruit  qu'ils  recueillent  de 
la  passion  de  Jésus-Christ ,  est  d'en  concevoir  ,  à 
certains  momens ,  quelques  sentimens  tendres  et 
affectueux  ;  parce  qu'en  même  temps  que  nous  la 
pleurons  ,  nous  n'y  voulons  participer  en  aucune 
manière,  versant  des  larmes  de  dévotion  au  souvenir 
el  à  la  vue  de  la  croix,  mais  du  reste,  employant 
tous  nos  efforts  à  l'éloigner  de  nous  autant  qu'il  nous 
est  possible;  enfin,  parce  que  la  considération  des 
souffrances  du  Sauveur  n'a  pu  encore  nous  mettre 
dans  celle  disposition  chrétienne  ,  de  vouloir  souffrir 
avec  lui  :  que  fait-il  ?  il  s'adresse  à  nous  pour  nous 
faire  la  même  leçon  qu'il  fit  à  ces  femmes  de  Jéru- 
salem :  Nolitc  Jlere  super  me  (i).  Délrompez-vous  , 
nous  dit-il ,  et  instruisez-vous.  Pleurer  ma  passiion  , 
c'est  sans  doute  un  saint  entretien  ;  mais  ce  n'es?: 
point  de  cela  seulement  qu'il  s'agit  ;  et  si  vous  vous 
en  tenez  là,  autant  vaudroit  de  n'y  point  penser,  et 
de  ne  la  pleurer  jamais.  Car  il  y  a  si  long-temps  que 
vous  la  pleurez,  sans  que  vos  pleurs  aient  produit 
en  vous  un  changement  solide  et  véritable  !  Super 
vos  ipsos  Jleic  :  Commencez  par  pleurer  sur  vous- 
mêmes,  et  puis  vous  pourrez  pleurer  sur  moi.  Pleurez 
sur  tant  de  désordres  où  vous  vous  laissez  sans  cesse 
entraîner;  Dlcurez  sur  l'éiernel  malheur  dont  vous 

(i)Lac.  20, 


Il8  STîR   JÉSUS-CHRIST 

êtes  menacés,  et  à  quoi  vous  vous  exposez  ;  pleurez 
de  co  qu'après  avoir  cent  fois  médite  le  mystère  de 
ma  croix,  vous  n'en  êtes  pas  moins  sensuels,  pas 
moins  amateurs  de  vous-mêmes ,  pas  moins  ennemis 
de  tout  ce  qui  peut  mortifier  ou  votre  cœur  ,  ou 
votre  chair  ;  pleurez  de  ce  que,  malgré  toutes  vos 
larmes  et  toute  votre  compassion  pour  moi ,  vous 
n'en  êtes  pas  plus  déterminés  à  partager  avec  moi 
mes  peines,  ni  à  tenir  la  même  route  que  moi  ; 
pleurez  de  ce  que  vous  n'avez  point  encore  appris 
de  mon  exemple  à  faire  chréliennemenl  ce  que  néan- 
moins vous  ferez  nécessairement  jusqu'au  dernier 
jour  de  votre  vie,  qui  est  de  marcher  dans  la  voie 
de  la  iribulation  et  de  la  croix  :  Noiite  J/ere  super 
me  ;  sed  super  vos  ipsosjleie.  A  cela  ,  mes  ,  frères  , 
que  devons-nous  répondre  ,  et  en  quels  senlimens 
devons-nous  là-dessus  entrer  ?  Je  les  réduis  à  trois  : 
le  premier ,  d'une  vive  douleur;  le  second,  d'une 
huml)le  reconnoissance  ;  et  le  troisième ,  d'une  ferme 
résolution  :  car  ce  que  je  dois  d'abord  témoigner  à 
Dieu  ,  et  ce  que  je  dois  amèrement  et  véritablement 
ressentir  devant  Dieu ,  c'est  un  regret  sincère  d'avoir 
depuis  tant  d'années  si  mal  porté  ma  croix  ,  je  veux 
dire,  de  l'avoir  portée  par  contrainte  et  non  par 
vertu;  de  l'avoir  portée  en  me  défendant ,  en  me  ré- 
voltant, en  me  plaignant,  en  me  désolant,  en  mur- 
murant; de  l'avoir  portée  pour  le  monde  ,  pour  les 
vains  respects  du  monde ,  pour  les  fausses  espérances 
du  monde,  et  jamais  pour  le  ciel  ni  pour  Dieu;  de 
l'avoir  par  conséquent  portée  sans  mérite  et  même 
à  ma  condamnation ,  au  lieu  de  la  porter  pour  mon 


PORTANT   SA   CROIX.  ll«j 

salut  5    et    de   m'en    faire   un   mojen    de   sancllfi- 
cation. 

Tels  sont  en  effet,  chrétiens,  les  déplorables  éga- 
remens  oii  nous  tombons  à  l'égard  des  souffrances  et 
des  afflictions  de  la  vie.  Nous  portons  la  croix  ;  mais, 
si  j'ose  user  de  cette  expression ,  nous  la  portons 
comme  des  forçats  qu'on  tient  enchaînés,  et  qu'on 
soumet  au  joug  et  au  travail  à  force  de  coups.  Ainsi 
la  porta  ce  Simon  de  Cjrène;  il  fallut  le  menacer, 
l'intimider ,  l'arrêter  :  Hune  angariaverunt  ut  tol- 
leret  crucem  (i).  Nous  portons  la  croix,  mais  en  fai- 
sant tous  les  efforts  possibles  pour  la  secouer  et  nous 
en  décharger.  De  là  tant  de  mesures  qu'on  prend  , 
tant  d'inquiétudes  et  d'agitations  où  l'on  entre  ,  tant 
de  mouvemens  que  l'on  se  donne  ;  et  parce  que  tous 
ces  mouvemens,  toutes  ces  agitalions  et  ces  inquié- 
tudes ,  toutes  ces  mesures  n'ont  communément  d'autre 
succès  que  de  nous  tourmenter  davantage  ,  bien  loin 
d'apporter  quelque  soulagement  au  mal  qui  nous 
presse;  de  là  les  chagrins  ,  les  mélancolies  ,  les  amer- 
tumes de  cœur ,  les  emportemens  ,  quelquefois  les 
plus  violens  désespoirs  et  les  blasphèmes  les  plus 
impics  contre  le  Seigneur  et  sa  providence.  Nous 
porUjns  la  croix  ,  mais  nous  la  portons  pour  nous 
avancer  dans  le  monde  et  selon  le  monde  ;  car  y 
a-t-il  une  croix  plus  rude  que  celle  d'un  homme  in- 
téressé, qui,  pour  satisfaire  son  avare  convoitise,  se 
se  mine  de  soins  et  de  fatigues  ;  que  celle  d'un 
homme  vain  et  orgueilleux,  qui,  pour  un  honneur 
frivole  ,  se  consume  d'études  et  de  veilles  j  que  celle 

(i)  MaUh.  27. 


ï20  SUR   JESUS-CHRIST 

même  d'un  homme  sensuel  et  voluptueux ,  que  sa 
passion  expose  à  mille  dégoûts  ,  et  qu'elle  dévore  de 
soupçons  et  de  jalousie  ?  Nous  portons  la  croix,  et 
ne  la  portant  pas  comme  nous  le  devons  ,  nous  nous 
la  rendons  infructueuse  devant  Dieu  ,  et  inutile  pour 
le  royaume  de  Dieu. 

Encore  si  elle  nous  devenoit  seulement  inutile, 
mais  nous  la  portons  à  notre  ruine  ;  et  cette  même 
croix  par  où  Dieu  vouloit  nous  attirer  à  lui  et  nous 
assurer  la  possession  de  sa  gloire,  sera  éternelle- 
ment contre  nous  un  titre  de  réprobation ,  puisque 
ce  sera  une  grâce  dont  nous  aurons  abusé  et  dont 
Dieu  nous  demandera  compte.  Voilà  de  quoi  je  dois 
m'humilier  en  la  présence  de  Dieu.  Ah  !  Seigneur, 
je  ne  serai  pas  moins  jugé  selon  les  maux  dont  vous 
m'aurez  affligé  sur  la  terre  ,  que  selon  les  biens  dont 
vous  m'aurez  comblé  ;  et  votre  justice  ne  me  punira 
pas  moins  du  mauvais  usage  des  uns  que  des  autres  ; 
car  les  uns  et  les  autres  parloient  également  de  votre 
miséricorde,  et  dévoient  contribuer  à  l'accomplis- 
sement de  ses  favorables  desseins.  Je  vois,  mon  Dieu , 
toutes  les  pertes  que  j'ai  faites ,  et  j'en  gémis.  Heu- 
reux de  n'y  être  pas  insensible  ,  et  d'en  concevoir 
actuellement  le  vrai  repentir  qu'il  vous  plaît  de  m'en 
inspirer  ! 

L'autre  sentiment  est  celui  d'une  humble  reconnois- 
sance  envers  Dieu ,  qui  nous  a  mis  dans  cette  néces- 
sité déporter  la  croix  et  de  souHrir.  Non-seulement 
je  ne  dois  pas  la  regarder,  cette  nécessité  inévitable, 
comme  un  malheur,  mais  je  la  dois  considérer  comme 
un  des  plus  solides  avantages  de  celte  vie.  Non-seii= 


PORTANT  SA  CR&IX.  121 

lemenl  j'y  dois  consentir,  mais  j'en  dois  être  bien 
aise  ,  mais  j'en  dois  louer  Dieu  ,  mais  je  dois 
m'e'crier  avec  saint  Augustin  :  Félix  nécessitas  !  O 
salutaire  et  précieuse  nécessité  !  car  puisque  c'est 
la  croix- qui  me  doit  sauver,  n'est-ce  pas  un  bien 
pour  moi  quelle  me  suive  partout,  et  qu'il  ne  soit 
pas  en  moft  pouvoir  de  l'éloigner  de  moi  et  de  m'en 
préserver  ?  Si  Dieu  me  laissoit  sur  cela  le  choix  ,  je 
n'aurois  pas  le  courage  de  la  chercher,  et  il  y  a  bien 
de  l'apparence  que  je  sucomberois  aux  révoltes  de. 
la  nature  et  aux  répugnances  de  mes  sens  qui  se 
soulèvent  contre ,  et  qui  ne  peuvent  s'en  accom- 
moder. Ainsi  je  passerois  mes  jours  sans  combats, 
sans  victoires  sur  moi-même  ,  sans  mortification  et 
sans  pénitence.  Or ,  une  vie  sans  pénitence  est  une 
vie  de  damnation  ;  mais  grâces  au  Seigneur  dont  la 
sagesse  y  a  pourvu,  il  ne  m'est  pas  libre  de  fuir  la 
croix  et  de  m'en  garantir.  Il  n'y  a  que  la  manière 
de  la  porter  qui  dépend  de  moi ,  et  dès  qu'il  ne 
s'agit  plus  que  de  la  manière  ,  on  a  moins  de  peine 
à  se  résoudre  et  à  prendre  le  plus  sage  et  le  meilleur 
parti.  Je  serois  bien  aveugle  et  bien  ennemi  de  moi- 
même  ,  si ,  me  trouvant  attaché  inséparablement  à  la 
croix ,  je  ne  la  portois  pas  au  moins  de  bonne  grâce, 
et  ne  tâchois  pas  d'en  profiter. 

Quel  est  donc  le  dernier  sentiment  qui  me  reste  à 
prendre?  c'est  une  ferme  résolution  de  bien  porter 
ma  croix,  jusqu'à  ce  que  je  sois  arrivé  au  sommet 
de  la  montagne,  c'est-à-dire,  jusqu'à  ce  que  je  sois 
parvenu  à  la  fin  de  ma  vie  et  au  terme  de  ma  féli- 
cité éternelle  où  je  suis  appelé  de  Dieu,  Car  m'ap- 


123  SUR   JÉSUS-CHRIST 

pliquant  les  paroles  de  l'ange  au  prophète  Elie,  je 
me  dis  à  moi-même  :  Surge  (i);  Prends  counige, 
mon  ame ,  el  ne  le  laisse  point  abattre.  Tu  n'es  pas 
au  bout  de  ta  course.  Il  y  a  encore  bien  du  chemin 
à  faire  pour  y  atteindre;  et  puisque  la  voie  qui  nous 
y  conduit,  est  celle  de  la  croix,  il  y  a  bien  encore 
pour  loi  des  croix  à  porter  :  Grandis*  eni m  tihi 
restât  via  (2).  C'est  ici  qu'il  faut  de  la  fermeté  el  de 
la  persévérance.  On  en  voit  qui  portent  assez  bien 
la  croix  une  partie  du  chemin  ;  qui  la  portent  bien 
pour  un  temps  ,  mais  qui  se  relâchent  ensuite  et  qui 
demeurent.  Ce  n'est  point  à  eux  que  la  couronne 
est  promise  ,  el  ce  n'est  point  ainsi  qu'on  emporte 
le  prix.  Il  n'est  réservé  qu'au  vainqueur  ,  et  on  ne 
l'est  qu'après  avoir  fourni  toute  la  carrière.  Mais  il 
en  doit  coilter  pour  cela  !  vous  le  dites ,  mon  cher 
auditeur;  et  moi  je  vais  vous  montrer,  non  plus  la 
nécessité  ,  mais  la  facilité  de  porter  la  croix  après 
Jésus  -  Christ.  Ceci  demande  une  attention  toute 
nouvelle,  el  ce  sera  la  seconde  partie. 

DEUXIÈME   PARTIE. 

Je  ne  puis  mieux  entrer  dans  celte  seconde  partie 
que  par  une  figure  dont  j  ai  lieu  de  croire  que  vous 
serez  touchés,  el  qui  pourra  faire  une  forte  impres- 
sion sur  vos  cœurs.  Je  m'imagine  le  Sauveur  du 
monde  chargé  de  sa  croix  ,  montant  au  Calvaire  , 
et  suivi,  non  des  Juifs  qui  sont  ses  ennemis  ,  mais 
des  chrétiens  qui  sont  ses  disciples.  Je  me  le  repré- 
sente en  cet  état,  nous  adressant  la  parole  et  nous 

(i)  3.  Rcg.  19.  —  (2; /Z/jJ. 


PORTANT    SA    CROIX.       '  I  ::3 

faisant  celle  même  invilalion  qu'il  a  faite  tant  de  fuis 
à  ses  apôtres,  et  qiii  renferme  en  abrégé  toute  la 
doctrine  évangélique  :  Si  quis  çult  post  me  venirs  , 
tollat  crucem  suam  et  serjuatur  me  (i)  ;  Chréliens  , 
vous  qui  professez  ma  loi ,  et  qui  vous  flattez  de 
m'appartenir  5  déclarez-vous;  ou  plutôt,  éprouvez- 
vous  vous-mêmes  ,  et  voyez  si  vous  voulez  en  effet 
venir  après  moi.  Ah  !  il  le  faut  bien  ,  Seigneur ,  et  à 
qui  irions-nous  ,  puisque  c'est  vous  seul  qui  avez  les 
promesses  et  les  gages  de  la  vie  éternelle  "i  Adquem, 
ihimus  ?  verha  vitœ  œternœ  hahes  (2).  Vous  y  êtes 
donc  résolus,  reprend  ce  divin  maître,  et  vous 
m'en  faites  une  sincère  protestation.  Or,  si  cela  est , 
écoutez  la  condition  que  je  vous  propose  :  c'est  que 
vous  prendrez  sur  vous  mon  joug,  qui  est  ma  croix  , 
et  que  vous  la  porterez  avec  moi  :  Tollite  jugum 
meum  super  ços  (3). 

Voilà  des  paroles,  mes  chers  auditeurs,  qui  de 
tout  temps  ont  paru  bien  dures  aux  âmes  mondaines, 
et  dont  notre  mollesse  et  notre  amour-propre  à  tou- 
jours témoigné  une  extrême  horreur:  pourquoi  cela? 
parce  que  nous  ne  les  avons  jamais  comprises  dans 
toute  la  force  de  leur  sens ,  et  que  nous  n'en  avons 
jamais  eu  une  inlt'lligence  parfaite.  Car  en  même 
temps  que  ces  divines  paroles  nous  imposent  une 
obligation  dont  notre  foibk^sse  est  élomiée,  et  qui 
nous  semlile  trop  rigoureuse  pour  la  pouvoir  sou- 
tenir, elles  nous  présentent  d'ailleurs  tout  ce  qui  peut 
nous  en  adoucir  la  rigueur  et  nous  en  faciliter  la  pra- 

(i)  Matth.  i6.  —  {->.)  Joan.  6.  —  (5)  Matth.  ii. 


124  SUR   JÉSUS-CHRIST 

tique.  Appliquez-vous ,  je  vous  prie ,  et  tâchez  à  vous 
en  convaincre. 

De  quoi  s'agit-il  ?  Ce  n'est  pas  seulement  de  porter 
la  croix  ,  mais  de  porter  la  croix  de  Jésus-Christ,  ce 
n'est  pas  seulement  de  la  porter  seul  et  sans  guide, 
mais  de  la  porter  après  Jésus-Christ  et  avec  Jésus- 
Christ  ;  ce  n'est  pas  seulement  de  la  porter  volontai- 
rement et  de  gré  ,  mais  de  la  porter  en  vue  de  Jésus- 
Christ  et  pour  Jésus-Christ.  Or,  dès  que  c'est  la  croix 
de  Jésus-Christ ,  dès  qu'il  est  question  de  la  porter 
avec  Jésus-Christ  et  après  Jésus-Christ ,  pour  Jésus- 
Christ  et  en  vue  de  Jésus-Christ ,  un  chrétien  ,  frère 
et  membre  de  Jésus-Christ,  y  peut-il  alors  trouver 
des  difficultés  ,  ou  quelques  difficultés  qu'il  y  puisse 
d'abord  rencontrer  ,  ne  sont-elles  pas  bientôt  levées 
par  la  douceur  et  l'abondance  des  consolations  dont 
il  est  rempli  ?  Du  moment  que  le  soldat  voit  avancer 
le  capitaine,  il  marche,  il  court,  il  vole;  point  de 
péril  qui  l'arrête  ,  et  qui  même  ne  disparoisse  à  ses 
yeux  ;  totit  lui  devient  aisé.  S'il  hésitoit ,  s'il  délibé- 
roit,  s'il  restoit  en   arrière,   ne   seroit-ce    pas  une 
honte  et  un  opprobre  dont  la  confusion   lui  feroit 
mille  fois  plus  de  peine  que  tous  les   dangers  qu'il 
eût  eu  à  essuyer  ?  Hé  quoi ,  mes  frères,  ne  sommes- 
nous  pas  encore  plus  étroitement  engagés  à  Jésus- 
Christ  ?  Le  caractère  dont  nous  sommes  revêtus  ,  la 
fidélité  que  nous  lui  avons  jurée,  le  serment  que 
nous  lui  avons  fait,  tout  cela  a-t-il  moins  de  pou- 
voir pour  nous  animer  à  le  suivre  ?  Nous  seroit-il 
moins  honteux  de  reculer  ;  et  témoins  de  ses  dé- 


PORTANT   SA   CROIX.  125 

Tnarclies,  serions-nous  moins  piqués  d'une  généreuse 
et  snin'e  émulation  ?  Car  il  ne  nous  dit  pas  :  Mar- 
chez devant  moi  ;  mais  :  Après  moi  ;  il  ne  nous  dit 
pas  :  Ouvrez-vous  le  chemin  ;  mais  :  Entrez  dans  le 
chemin  que  je  vous  ai  ouvert  ;  il  ne  nous  dit  pas  : 
Faites  les  premiers  efforts  et  donnez  les  premières 
attaques;  mais  :  Venez  me  joindre  dans  le  combat, 
et  partager  avec  moi  le  travail.  A  cette  proposition , 
tout  noire  zèle  ne  doit-il  pas  s'allumer,  et  y  a-t-il 
obstacle  qui  nous  puisse  retenir  ? 

Autrefois ,  dit  saint  Bernard ,  et  dans  l'ancienne 
loi ,  il  n'en  étoit  pas  de  même  à  l'égard  d'un  juste. 
Quand  Dieu  lui  offroit  une  croix  à  porter,  il  pouvoit 
craindre,  il  pouvoit  se  défier  de  lui-même,  il  pouvoit, 
si  j'ose  parler  ainsi,  avant  que  de  la  prendre,  en 
mesurer  l'étendue  et  la  comparer  avec  ses  forces: 
pourquoi?  parce  qu'il  n'avoit  point  devant  lui  de 
chef  visible  qui  le  soutînt  par  son  exemple.  Cepen- 
dant ces  justes  de  l'ancien  Testament ,  sans  être  sou- 
tenus comme  nous  de  l'exemple  de  Jésus  -  Christ , 
<jue  n'ont-ils  pas  souffert ,  et  que  n'ont-ils  pas  voulu 
souffrir  ?  Il  n'y  a  qu'à  lire  le  détail  qu'en  a  fait  saint 
Paul ,  et  qu'à  jeter  les  yeux  sur  l'admirable  peinture 
que  ce  grand  apôtre  nous  en  a  tracée.  Quelles  mi- 
sères ont-ils  eu  à  supporter  ?  la  disette  ,  la  faim  ,  la 
soif,  tous  les  ennuis  de  l'exil  et  toute  la  violence  des 
plus  cruelles  persécutions:  E génies  ,  angustiati , 
cijlicti (^\).  Par  quelles  épreuves  ont-ils  passé?  ils 
ont  été  exposés  aux  outrages,  aux  ignominies,  aux 
coups  ;  ils  ont  été  arrêtés ,  chargés  de  fers ,  enfermés 

(3)  Hebr.  ii. 


126  SUR   JÉSUS-CHRIST 

dans  les  prisons  :  Alii  ludihria  et  vnrhera  expertî , 
insuper  et  vincula  ^  et  carceres  (i).  Quels  totirmens 
onl-ils  endurés?  on  les  liroit  sur  des  clievaleis  ,  on 
les  lapidoit,  on  les  scioil,  on  les  faisoit  périr  par  le 
tranchant  de  1  épée  :  Alii  autcm  distcnti  siint^  lapi- 
da ti  sunt ,  secti  sunt  y  in  occisione  gladii  moriui 
sunt  (2).  Tout  cela  les  ébranlolt-il ,  leur  paroissoil-il 
insoutenable  ?  Ali  !  ils  n'en  étoient  que  plus  cons- 
tans,  que  plus  intrépides  et  plus  forts:  Com'aluerunt 
de  injirmitate ,  fortes  in  hello  focii  sunt  (3).  Or 
voilà  notre  confusion.  Avant  Jésus-Christ  ,  tout  ce 
que  la  croix  peut  avoir  de  plus  douloureux  et  de  plus 
pesant ,  leur  est  devenu  léger  et  doux  par  le  seul 
zèle  de  l'honneur  du  Dieu  d'Israël  qu'ils  adoroienl  : 
€t  nous  ,  depuis  Jésus-Christ ,  nous  excités,  non- 
seulement  par  l'intérêt  et  la  gloire  de  ce  même  Dieu 
que  nous  adorons  comme  eux  ,  mais  parla  présence 
d'un  homme-Dieu  qui  s'est  montré  à  nous  ,  et  qu'ils 
n*ont  pas  vu  comme  nous,  tout  nous  fait  peine  et 
tout  nous  abat  !  0  insensati ,  ante  quorum  oculos 
Jésus Christus prœscriptus  est  (4)  !  c'éioitle  reproche 
que  faisoit  aux  Galales  le  docteur  des  Gentils  ,  et 
qu'on  peut  bien  nous  faire  à  nous-mêmes.  Chrétiens 
aveugles  et  insensés  ,  ou  ,  pour  mieux  dire  ,  chré- 
tiens lâches  et  timides ,  levez  les  yeux  ,  regardez 
devant  vous,  et  considérez  quel  est  celui  qui  vous 
précède:  c'est  votre  maître,  c'est  votre  Sauveur, 
c'est  votre  Dieu.  Avec  cela  y  a-t-il  rien  qui  ne  doive 
s'aplanir  pour  vous?  Si  la  route  qu'il  tient,  vous 
semble  trop  étroite  et  trop   épineuse ,   êtes  -  vous 

(1)  HRbr.  n.  —  (2)  Idem.  —  (3)  Idem.  —  (4)  Galat.  3. 


PORTANT   SA   CROIX.  127 

dignes  de  son  nom ,  el  mériiez-vous  la  glorieuse 
qualité  donl  il  vous  a  honorés?  0  insensati ^  ante 
quorum  oculos  Jésus  Christus  prœscriptus  est  ! 

D'autant  plus  que  c'est  sa  croix  que  nous  devons 
porter,  et  non  point  précisément  la  nôtre.  Oui,  c'est 
la  croix  de  Jésus-Christ;  el  de  là  vient,  remarque 
saint  Chrysoîjtôme  ,  qu'en  nous  invitant  à  le  suivre  , 
il  ne  nous  a  pas  dit:  Prenez  votre  joug;  mais: 
Prenez  mon  joug:  Tollite  jugu.n  mcum  super  vos  (  i); 
parce  qu'il  vouloit  nous  engager  par  un  puissant 
attrait  à  son  service  ,  el  nous  rendre  la  croix  dont 
il  nous  chargeoit ,  aussi  aimable  que  vénérable.  S'il 
nous  eût  dit:  Prenez  voire  joug  et  portez -le  ,  il 
nous  eût  effrayés  et  rebutés  :  car  qu'y  a-t-il  de  plus 
dur  à  un  homme  et  de  moins  supportable  ,  que  son 
propre  joug  ,  que  le  joug  de  sa  foiblesse  naturelle , 
que  le  joug  de  ses  passions ,  de  ses  appétits  sensuels 
et  de  ses  désirs  déréglés  ?  Mais  non  ,  nous  dit-il  , 
ce  n'est  point  votre  joug  que  je  vous  impose  ,  au 
contraire  ,  je  vous  permets  de  le  rejeter,  je  vous  y 
exhorte  ,  je  vous  l'ordonne  ,  puisque  je  vous  ordonne 
de  vous  renoncer  vous-mêmes  et  de  vous  dépouiller 
de  vous-mêmes.  C'est  donc  ,  en  la  place  du  vôtre  ,  le 
mien  que  je  vous  présente  el  que  je  vous  enjoins  de 
prendre.  Je  veux  faire  un  échange  avec  vous.  J'ai 
pris  votre  joug  sur  moi,  en  me  revêlant  de  votre 
chair  mortelle  el  de  votre  humanité  :  prenez  main- 
tenant le  mien  sur  vous,  en  participant  aux  souf- 
frances de  ma  passion  et  en  portant  ma  croix.  C'éloit 
une  humiliation  pour  moi  de  porter  votre  joug ,  et 

(i)Matth.  II. 


128  SUR   JÉSUS-CHRIST 

ce  ne  peut-être  qji'une  gloire  pour  vous  de  porter 
le  mien.  Je  n'ai  trouvé  dans  votre  joug  que  de  l'amer- 
lume  ,  et  j'en  ai  senti  tout  le  poids  ;  mais  vous  goû- 
terez dans  le  mien  les  douceurs  les  plus  solides  ,  et 
souvent  les  plus  sensibles.  J'ai  été  accablé  de  votre 
joug ,  et  j'y  ai  enfin  succombé  ;  mais  le  mien  vous 
fortifiera ,  et  bien  loin  de  vous  fatiguer  ,  il  vous 
soulagera  :  Tollite  jugum  nieum  super  vos  .^  et  inve- 
nietis  reijuiem  animahus  i^esîris. 

C'est  ainsi,  dis-je,  que  nous  parle  notre  adorable 
Sauveur  ;  et  c'est  par  là  même ,  mes  chers  auditeurs, 
qu'au  lieu  d'un  joug  d'esclaves  et  de  malheureux , 
tel  qu'est  celui  que  nous  portons  communément 
dans  le  monde,  il  ne  tient  qu'à  nous  de  porter  le 
joug  d'un  Dieu.  Voilà  ce  que  souhaitoit  si  ardemment 
saint  Bernard  j  et  ce  qu'il  demandoil  à  Jésus-Christ 
avec  tant  d'instance  dans  ses  pieux  Colloques  :  Sei- 
gneur ,  déchargez-moi  de  mon  joug  :  je  ne  le  puis 
plus  soutenir  ;  et  puisqu'il  faut  nécessairement  en 
avoir  un  ,  donnez-moi  le  vôtre.  Car  dès  que  ce  sera 
le  vôtre ,  vous  me  le  ferez  porter  avec  une  sainte 
allégresse  et  comm€  en  triomphe. 

Il  le  fera ,  chrétiens,  et  tout  ce  qu'éprouva  saint 
Bernard  nous  l'éprouverons  nous-mêmes.  Et  en  effet 
(c'est  la  belle  réflexion  de  saint  Chrysostôme  )  ,  si 
ce  pauvre  Cyrénéen ,  que  les  Juifs  forcèrent  de 
porter  la  croix  de  Jésus-Christ ,  eût  su  que  c'étoit 
la  croix  du  Sauveur  des  hommes ,  que  c'étoit  le  trésor 
du  monde  ,  l'instrument  et  le  gage  de  notre  rédemp- 
tion; que  c'étoit  la  croix  de  son  Dieu  ,  et  du  Dieu 
de  l'univers;  s'il  en  eût  connu  le  prix  infini  et  le 

mérite 


PORTANT   SA  CROî:?C.  129 

mérite  sans  mesure;  si  Dieu,  dans  ce  moment,  lai 
eût  ouvert  les  yeux  pour  voir  tous  les  fruits  de  grâce 
et  de  salut  que  cette  croix  alloit  produire ,  de  quels 
seniimens  de  joie  eût-il  été  transporté  ?  avec  quelle 
ardeur  l'eiit-il  embrassée?  eut- il  fallu  le  presser  et 
!e  solliciter  ,  eûi^il  fallu  le  contraindre  ?  eiil-il  été 
besoin  de  lui  promettre  une  récompense,  et  en  eût-il 
voulu  d'autre  que  l'avantage  et  l'honneur  de  toucher 
ce  bois  précieux  et  de  l'appliquer  sur  lui?  Ne  s'y 
seroit-il  pas  présenté  de  lui-même,  n'auroil-il  pas 
redoublé  ses  prières  auprès  des  soldats  ,  auprès  des 
ministres  de  la  justice ,  pour  obtenir  un  bonheur  qu'il 
eût  plus  estimé  que  toutes  les  richesses  de  la  terre  ? 
Cette  seule  pensée  :  ce  n'est  point  la  croix  d'un  cri- 
minel que  je  porte  ,  mais  c'est  la  croix  de  mon  Créa- 
teur et  de  mon  Piédempteur  ;  voilà  ce  qui  l'eût 
enlevé  ,  ce  qui  l'eût  consolé ,  et ,  si  je  Fose  dire  ,  ce 
qui  l'eût  béatifié.  Nous  sommes  à  sa  place  ,  chré- 
tiens ;  ce  qu'il  ne  connoissoit  pas  ,  nous  le  connois-* 
sons.  Nous  savons  ce  que  c'est  que  la  croix  de  Jésus- 
Christ  ,  et  quelle  en  est  l'excellence  el  la  valeur.  La 
foi  nous  l'apprend  ;  et  ce  qu'elle  nous  en  découvre  , 
ne  doit-il  pas  être  pour  nous  l'adoucissement  de 
toutes  ses  rigueurs  ? 

Surtout  lorsque  nous  ne  la  portons  pas  toute  en- 
tière ;  et  voici  ce  qui  nous  rend  encore  plus  inexcu- 
.  sables  quand  nous  faisons  si  peu  d'elïbrts  pour 
vaincre  notre  délicatesse  ,  et  que  nous  en  tirons  tant 
de  prétextes,  pour  exagérer  nos  peines,  et  pour  y 
chercher  tous  les  soulagemens  que  nous  inspire  un 
amour  désordonné  de  nous-mêmes.  Car  que  souf- 

TOME   IX,  (j 


ï3o  SUR    JÉSUS-CHRIST 

frons-nous  qui  puisse  êlre  en  quelque  soiie  compare 
avec  tout  ce  qu'a  soulïerl  Jésus-Cluisl  ?  Je  pourrols 
vous  dire  :  Que  souffrons -nous  en  comparaison  de 
ce  que  nous  méritons  après  tant  de  péchés  ,  dont 
un  seul  ne  pourroit  êlre  dignement  expié  par  tous 
les  supplices  de  l'enfer?  Je  pourrois  vous  dire  :  Que 
souffrons-nous  en  comparaison  de  tant  de  misé- 
rables sur  la  terre  ,  que  nous  voyons  dans  la  pau- 
vreté ,  dans  la  nécessité  ,  dans  l'obscurité  ,  manquant 
de  tout,  et  ayant  néanmoins  besoin  de  tout  dans  les 
infirmités  et  les  maladies  qui  les  affligent ,  et  dans 
les  douleurs  aigiies  qui  les  tourmentent  ?  En  sommes- 
nous  réduits  là  ?  et  au  lieu  des  plaintes  que  nous  for- 
mons ,  n'aurions-nous  pas  de  quoi  remercier  Dieu  , 
qui  nous  a  mis  à  couvert  de  tous  ces  maux  et  de 
bien  d'autres? 

Mais  ceci  n"cst  point  de  mon  sujet ,  et  je  m'en 
tiens  toujours  au  même  exemple.  Je  vous  le  dis  donc 
encore  une  fois  ,  mon  cher  auditeur  ,  el  je  le  répète  : 
Que  souffrons-nous  en  comparaison  de  Jésus-Christ  ? 
voilà  la  grande  mesure  et  la  grande  règle  par  oii 
nous  devons  juger  de  notre  état:  oserions- nous  le 
mettre  en  parallèle  avec  l'état  d'un  Dieu  anéanti  ; 
avec  l'état  d'un  Dieu  abandonné  à  toute  l'envie  et  à 
tous  les  attentats  d'un  peuple  ennemi  et  furieux  ; 
avec  l'état  d'un  Dieu  traîné  à  tous  les  tribunaux  ,  et 
là,  accusé  ,  calomnié  ,  traité  comme  le  plus  abomi- 
nable des  hommes  elle  plus  impie;  avec  l'état  d'un 
Dieu  condamné  à  la  mort ,  et  à  la  mort  la  plus  in- 
fâme? Par  conséquent  la  croix  que  nous  portons 
n'est  qu'une  partie  de  la  croix  de  ce  Dieu  sauveur. 


PORTANT   SA   CROIX.  loi 

€î  n'en  est  même  qu'une  très-petite  partie.  Or  ,  dans 
une  si  foible  portion  de  celte  croix  ,  qu'y  a-l-il  qui 
doive  tant  nous  couler  ? 

Vous  me  direz  que  la  difficuîté  ne  doit  pas  se 
mesurer  par  les  choses  ,  selon  ce  qu  elles  sont  en 
elles-mêmes,  mais  selon  nos  forces,  et  qu'étant  aussi 
fragiles  que  nous  le  sommes,  le  moindre  fardeau  est 
capable  de  nous  abattre.  Il  est  vrai ,  mes  frères,  et 
j'en  conviens,  si  nous  nous  trouvons  abandonnés  à 
nous-mêmes,  si  nous  sommes  seuls  à  porter  la  croix  , 
et  que  nous  soyons  privés  du  secours  d'en  haut. 
Mais  ce  qui  doit  achever  de  nous  convaincre,  c'est 
qu'en  portant  la  croix  de  Jésus-Christ,  nous  la 
portons  avec  lui ,  ou  qu'il  la  porte  avec  nous ,  comme 
il  la  portoit  avec  le  Cyrénéen.  Principe  incontestable 
dans  la  religion  ;  car  il  est  de  la  foi  que  Jésus-Christ 
souffre  dans  nous  ,  que  Jésus  -  Christ  est  ailligé  et 
persécuté  dans  nous.  Tellement  que  quelque  adver- 
sité qui  nous  arrive,  nous  pouvons  avec  la  même 
confiance  que  saint  Paul ,  nous  dire  à  nous-mêmes, 
en  nous  encourageant  et  nous  animant:  Non  cqo y 
sed gratta  Dei  niecum  (i)  ;  Ce  coup  est  bien  rude, 
ce  calice  bien  amer  ,  cet  accident  bien  triste  et  bien 
fâcheux  ;  mais  le  Seigneur  ne  me  manquera  pas  au 
besoin.  Il  sera  auprès  de  moi,  avec  moi,  dans  moi , 
pour  me  seconder  et  me  conforier.  Or ,  avec  le  Sei- 
gneur et  avec  sa  griice  toute-puissante  ,  que  ne 
peut -on  pas,  et  de  quoi  ne  vient -on  pas  à  bout? 
Omnia  possum  in  eo  ijui  me.   confortât  (:2). 

Le  point  essentiel  est  de  se  bien  persuader  celle 

(i)  1.  Cor.  i5.  —  (2)  Philip.  4> 

9- 


l3a  SUR  JÉSUS-CHRIST 

împortanie  vérité  ,  el  de  se  l'imprimer  bien  avant 
dans  l'esprit.  :  Jésus  -  Christ  porte  avec  moi  celte 
croix,  ou  du  moins  il  est  toujours  prêt  à  la  porter, 
si  j'ai  recours  à  lui  et  que  je  veuille  l'accepter  comme 
m'élant  présentée  de  sa  main.  Tant  que  je  serai  sou- 
tenu de  cette  pensée ,  et  que  dans  celte  pensée  je 
me  tiendrai  soumis  aux  ordres  de  Dieu  ,  quand  tous 
les  fléaux  du  ciel  tomberoient  sur  moi ,  quand  toute 
la  terre  se  ligneroit  contre  moi ,  quand  je  me  verrois 
assailli  de  toutes  les  infortunes  et  de  toutes  les  cala- 
mités de  la  vie  ,  au  milieu  de  tous  les  assauts  je  de- 
meurerai inébranlable  :  pourquoi  ?  parce  que  j'aurai 
pour  appui  Jésus-Christ,  et  que  par  une  verlu  supé- 
rieure il  m'élèvera  au-dessus  de  tout.  Dans  une  humble 
ei  sainte  assurance  ,  je  m'écrierai  avec  le  Prophète  : 
Que  les  armées  entières  conjurent  ma  perte  :  Si 
consistant  ad^ersùm  me  castra  (i)  ;  que  de  toutes 
parts  les  puissances  des  ténèbres  viennent  m'atiaquer  : 
Si  exurgat  adversùm  me  prœlium  (2)  ,  mon  cœur 
n'en  sera  point  ému  ,  et  mon  ame  d'autant  plus  ferme 
qu'elle  comptera  moins  sur  elle-même  ,  ne  perdra 
rien  de  sa  tranquillité  et  de  son  repos  :  Non  timehii 
cor  meum  (3). 

D'où  partira  celle  force?  c'est  que  le  Seigneur  me 
favorisera  de  sa  présence  ,  et  qu'il  m'aidera.  Or,  dès 
que  je  pourrai  me  répondre  de  l'assistance  du  Sei- 
gneur ,  tout  s'aplanira  sous  mes  pas ,  et  tout  me  de- 
viendra possible  ;  c'est  trop  peu,  tout  me  deviendra 
iiit  me  aisé  et  facile  :  Omnia  possum  in  eo  qui  me 
conJoTlat.  Mais  ,  chrétiens ,  du  momciil  que  nous  ne 

(i)  Ps.  26.  —  (2)  Idem,  —  (5;  Idem. 


PORTANT   SA  CROIX.  l33 

pensons  poînl  à  celte  présence  de  Jésus-Christ,  et  que 
nous  nous  reposons  sur  nous-mêmes,  nous  sonnnes 
perdus;  car  indépendamment  de  Jésus-Christ,  que 
pouvons-nous  attendre  de  nous-mêmes  ?  et  voilà  par 
où  les  croix  nous  paroissent  intolérables  ;   nous  ne 
les  regardons  que  par  rapport  à  notre  foiblesse,  et 
alors  il  n'est  pas  surprenant  qu'elles  nous  causent 
tant  d'alarmes ,   et  qu'elles  nous  jettent  dans  le  dé- 
couragement et  le  désespoir.  Si  les  saints  les  avoient 
ainsi  envisagées,  ils  en  auroient  été  effrayés  comme 
nous  :  mais  parce  que  dans  toutes  leurs  souffrances 
ils  avoient  toujours  en  vue  Jésus-Christ,  et  qu'ils 
se  tenoient  inséparablement  unis  à  lui;  parce  qu'ils 
se  souvenoient  de  la  promesse   qu'il  nous  a  faite 
d'être  avec  nous  jusqu'à  la  dernière  consommation 
des  siècles  :  Ecce  ego  i>ohisciim  siim  usque  ad  con-^ 
summationcm  secuîi  {y)  :  voilà  pourquoi  ils  s'esli- 
moient  heureux  dans  les  plus  grandes  tribulations. 
Les  apôtres  se  réjouissoient  de  tous  les   opprobres 
et  de  toutes  les  ignominies  où  ils  se  voyoicnt  exposés 
dans  les  rues  et  dans  les  places  publiques:  Ibant 
gaudentes  (2).  Les  martyrs  se  montroient  devant  les 
tyrans ,  et  leur  répondoient  avec  une  constance  dont 
ils  étoient  déconcertés.  On  les  mettoil  entre  les  mains 
des  bourreaux  pour  les  tourmenter  ,  pour  les  brûler  , 
pour  les  crucifier;  et  dans  les  plus  violentes  douleurs, 
ils  se  féliciloient  eux-mêmes,   et  goûtoienl  les  plus 
pures  délices.  G'étoient  là,  dites- vous  ,  des  miracles  i 
oui,  mes  frères;  mais  le  même  Dieu  qui  les  opéroit 
dans  eux  ,  ces  miracles ,   ne  peul-il  pas  ,  par  pro- 

(i)  MaUh.  28.  —  (2)  Act.  5. 


î34        SUR   JI'SUS-CIIRIST   PORTANT   SA   CROIX, 

portion  el  selon  les  divers  états  de  souffrance  où 
nous  nous  trouvons ,  les  opérer  encore  dans  nous , 
ne  le  veut-il  pas?  n'est-ce  pas  le  même  Jé.sus-Christ 
qui  nous  offre  sa  grâce,  à  cette  seule  condition  que 
nous  prendrons  sa  croix  chrétiennement ,  el  que 
nous  nous  joindrons  à  lui  pour  la  porter  ?  Est-ce 
trop  nous  demander  que  de  nous  dire:  Venez  à  moi, 
el  je  vous  soulagerai,  el  je  répandrai  sur  vous  toute 
l'onction  céleste  :  Venite  ad  me ,  et  ego  Teficîam 
vos  (i).  Profitons,  mes  chers  auditeurs  ,  d'un  secours 
si  présent  et  si  efficace.  Bénissons  mille  fois  ce  Dieu 
sauveur,  d'avoir  voulu  de  la  sorte  nous  adoucir  lui- 
même  el  par  son  exemple ,  el  par  l'impression  de 
sa  grâce,  toutes  les  peines  de  cette  vie.  C'étoit  bien 
assez  de  nous  les  rendre  méritoires  et  salutaires  ; 
mais  il  ne  s'est  pas  contenté  de  cela;  il  veut  que  dès 
ce  monde  même  notre  tristesse  ,  ainsi  qu'il  le  disoit 
à  ses  disciples  ,  se  tourne  pour  nous  en  joie  :  Tris- 
il  lia  vestra  vertcîur  in  gaudium  (2),  Il  veut  que 
nous  éprouvions  la  vérité  de  sa  parole  ,  quand  il  nous 
a  proposé  comme  une  béatitude  les  pleurs  ^  les  dis- 
grâces temporelles,  les  revers  de  fortune  ,  les  persé- 
cutions :  Beaii  qui  lugent  (3).  Confions-nous  en  sa 
providence  ,  lors  même  qu'elle  nous  semble  moins 
favorable.  Après  nous  avoir  fait  trouver  dès  main- 
tenant notre  félicité  dans  la  croix  ,  il  veut  enfin  par 
la  croix  nous  conduire  au  repos  éternel,  que  je  vous 
souhaite ,  etc. 

(0  Matth.  n.  —  (2)  Joan.  i5.  —  (3)  Matlh.  5. 


T 


SUR   LE   CRUCIFIEMENT  Eï   LA  MORT 

DE   JÉSUS-CHRIST. 


Postquàm  venerurit  in  locuDi  qui  vocatur  Calvarîae  ,  ibî 
crucillxeruat  eum. 

Quand  iZv  furent  arrivés  au  lieu  appelé  Calvaire  ^  on  ^ 
crucifia  Jésus.  En  saint  Luc,  chap.  ?.'i. 

OuEL  souvenir,  chrétiens  auditeurs,  nous  rappellent 
ces  paroles  de  mon  texte  !  et  si  les  historiens  sacrés 
n'avoient  pris  soin  de  perpétuer  dans  le  monde  la 
mémoire  d'un  tel  événement  ;  si  la  religion  que  nous 
professons  ne  nous  l'enseignoit  d'une  manière  à  ne 
permettre  pas  le  moindre  doute,  qui  jamais  eill  pu 
se  persuader  que  le  Messie,  le  Saint  des  saints  dut 
mourir  sur  le  Calvaire,  c'est-à-dire,  dans  un  lieii 
destiné  au  supplice  des  criminels  ,  et  qu'un  homme- 
Dieu  dût  terminer  sa  vie  mortelle  par  le  tourment 
et  l'opprobre  de  la  croix  ?  Voilà  toutefois  ce  que 
l'évangile  nrins  représente  ;  et  sans  m'arrc^ter  à  de 
stériles  lamentations,  si  j'ose  d'abord  pénétrer  dans 
ee  profond  mystère ,  il  me  semble  que  c'est  là  que^ 
se  fait  cette  merveilleuse  alliance  dont  avoit  parlé 
îe  Prophète  royal ,  quand  il  disoit  que  la  justice  et 
la  miséricorde  s'étoient  réunies  ,  et  que  par  un 
heureux  accord  ,  elles  se  trouvoiont  l'une  et  l'autre 
pleinement    satisfaites  :    Justiiia  cl  pax  osculalœ 


!î36      SUR   LE    CRUCIFIEMENT   ET   LA   MORT 
sunt  (i).  Du  raomeiit  que  l'horjirae  ,  ea  violant  le 
commandement  de  Dieu  ,   s'étoit  rendu  pécheur  , 
il  y  avoil  entre   cette  justice  et   celle   miséricorde 
divine  une  espèce  de   combat.  L'une  étoit  armée 
contre  nous  ,  et  se  disposoit ,  par  notre  perle  éter- 
îielle,  à  venger  les  intérêts  du  Seigneur  ,   et  à  ré- 
parer sa  gloire  ;    mais  l'autre  ,   sans  oublier  ni  la 
gloire  ,  ni  les  intérêts  du  Dieu  tout-puissant ,  sensible 
néanmoins  à  notre  malheur  ,  relenoil  le  glaive  sus- 
pendu sur  nos  têtes  ,  et  arretoit  le  coup  dont  nous 
étions  menacés.  Le  moyen  de  les  concilier?  ô  secret 
inconnu  à  toute  la  prudence  humaine  !   o  abîme  de 
la  sagesse  et  des  conseils  du  Très  -  haut  !  le  voici  , 
mes  frères  ,    ce  grand  moyen  ,  ce  moyen  prévu  de 
toute   éternité  et  accompli   dans  la  plénitude   des 
siècles  :  c'est  que  Jésus-Christ,  Fils  de  Dieu  et  Fils 
de  riiomme  ,  vrai  Dieu  et  vrai  homme  lui-même , 
Terse  son  sang,  donne  sa  vie  ;  qu'il  meure,  et  que 
par  sa  mort  il  soit  tout  ensemble  sacrifié  ,   et  à  \:x 
justice  du  Dieu  des  vengeances  ,  et  à  la  miséricorde 
du  Dieu  de  la  paix.  En  deux  mots  ,  Jésus  -  Christ 
mourant  sur  la  croix  comme  victime  de  la  justice  de 
Dieu  ;  ce  sera  la  première  partie  ;    comme  victime 
de  la  miséricorde  de  Dieu  ,  ce  sera  la  seconde.  Je  ne 
puis  mieux  finir  le  cours  de  ces  exhortations  que 
j'avois  à  vous  faire  pendant  ce  saint  temps.  Puissic/,- 
vous  encore  remporter  de  celle-ci  tout  le  fruit  que 
je  m'en  promets ,  avec  le  secoilrs  de  la  grâce  ,  pouî 
votre  instruction  et  voire  édificaliou  î 

(i)  Ps.  84, 


DE   JESl  5-CIiaiST.  307 

pre:mière  partie. 

Oui ,  chrétiens  ,  c'étoit  depuis  la  naissance  du 
monde ,  où  l'homme  rebelle  et  criminel  osa  se  ré- 
voh'er  contre  l'ordre  de  son  Créateur  et  de  son  Dieu  ; 
c'étoit ,  dis-  je  ,  depuis  ce  prem'ier  péché  ,  que  la 
justice  du  ciel  attendoit  une  victime  capable  de 
Tapaiser  ,  el  demandoit  un  sacrifice  digne  de  la 
majesté  du  Seigneur  violée  et  outragée.  Ce  n'est 
pas  que  dans  le  cours  de  tant  de  siècles  écoulés 
depuis  cette  chute  fatale  à  toute  la  nature  humaine , 
les  hommes  n'eussent  offert  à  Dieu  des  hosties ,  et 
qu'ils  ne  lui  eussent,  présenté  divers  sacrifices  pour 
reconnoître  sa  souveraine  grandeur  el  pour  l'hono- 
rer ;  mais  ces  hosties  n'étoient ,  ou  que  des  fruits  de 
la  terre  ,  ou  que  de  vils  animaux  ;  et  de  tels  sacrifices 
ne  pouvoient  être  proportionnés  à  la  dignité  du 
Maître  dont  il  s'agissoit  de  réparer  l'honneur  et  de 
venger  les  intérêts.  Il  n'y  avoit  donc  qu'une  per- 
sonne divine  ,  il  n'y  avoit  que  le  sang  d'un  Dieu  qui 
pût  effacer  pleinement  et  laver  l'offense  faite  à  un 
Dieu.  Or ,  voilà  ce  qui  s'accomplit  au  Calvaire ,  et 
c'est  là  que  cette  justice  si  rigoureuse  et  si  inflexible 
dans  la  défen-se  de  ses  droits,  trouve  enfin  tonte  la 
satisfaction  qu'elle  avoit  si  long-temps  exigée  sans 
la  recevoir,  et  qui  lui  étoit  due  par  tant  de  titres. 

Car,  quelle  victime  lui  est  immolée  sur  Tautel  de 
la  croix?  un  homme-Dieu,  le  Fils  éternel  de  Dieu  , 
^gal  à  son  Père  ,  et  possédant  comme  lui  toute  Ja 
plénitude  de  la  divinité  :  In  ipso  înhahiiat  omiiis 


j38  sur  le  crucifiement  et  la  mort 
plenitudo  divinitatis  (  i  ).  Dès  le  moment  de  son 
incarnalion  ,  il  avoit  déjà  commencé  ce  grand  sacri- 
fice ,  puisqu'il  n'éioit  descendu  sur  la  terre  qu'en 
qualité  de  victime  ,  et  qu'il  ne  s'étoit  revêtu  d'un 
corps  mortel ,  que  pour  en  faire  hommage  au  Créa- 
teur de  1  univers,  et  pour  le  lui  offrir  en  holocauste. 
Bans  le  temple  de  Jérusalem  ,  il  avolt  continué  et 
comme  perfectionné  ce  môme  sacrifice  ,  lors<{u'il 
voulut  être  porté  solennellement  entre  les  bras  de 
Siméon  ,  et  présenté  par  les  mains  de  Marie.  Mais 
tout  cela  n'éioit  encore  que  le  sacrifice  du  înatin  , 
et  nous  voici  présentement  au  sacrifice  du  soir  ;  à 
ce  sacrifice  oii  la  victime  doit  être  consumée  toute 
entière  ;  à  ce  sacrifice  oii  tendoient  depuis  trente- 
trois  ans  toutes  les  vues  ,  toutes  les  démarches  y 
toutes  les  actions  du  Rédempteur  des  hommes  ;  à 
ce  sacrifice  par  oii  toute  la  gloire  du  Seigneur 
devoit  être  réparée  et  tous  les  droits  de  sa  justice 
rétablis. 

Mais ,  que  dis-je  ,  et  quelle  dette  le  soumettoit  à 
cette  inexorable  justice ,  cet  agneau  de  Dieu  ,  cet 
agneau  sans  tache  ?  de  quelle  offense  pouvoit-il  être 
coupable ,  et  qu'avoit-il  fait  qui  lui  attirât  la  colère 
d'en  haitt  et  qui  l'exposât  à  un  tel  opprobre  et  à 
une  telle  mort  ?  ah  !  chrétiens  auditeurs  ,  c'est  un 
mystère  que  vous  ne  pouvez  ignorer  ,  et  c'est  sur  ce 
fondement  qu'est  établie  et  que  roule  toute  la  reli- 
gion. Vous  savez  que  de  lui-même  et  de  sa  nature, 
ce  Sauveur  du  monde  est  la  sainteté  par  excellence  ; 
que  dans  le  céleste  séjour  et  <3ans  les  splendeurs 

(i)  Colos.  a. 


DE   JÉSUS-CHRIST.  I  3() 

éternelles  ,  il  reçoit  les  adorations  de  tous  les  esprits 
bienheureux  ,  et  en  fait  toute  la  félicité  ;  que  même 
dans  cette  terre  dexil  oii  il  a  paru ,  et  que  dans 
celle  vallée  de  larmes  où  il  a  voulu  converser  avec 
nous  ,  il  ne  connut  jamais  le  mal  que  pour  le  com- 
battre et  pour  le  détruire  ;  enfin  ,  que  c'est  à  lui 
que  fut  rendu  plus  d'une  fois  cet  éclatant  témoi- 
gnage ,  qui  retentit  le  long  du  Jourdain  ,  et  qui  se 
fil  entendre  sur  le  Thabor  ;  Voilà  mon  Fils  bien- 
aimé  ,  l'objet  de  mes  complaisances  :  Hîc  est  Films 
meus  dihctus  in  cjuo  milii  benè  complacui  (i).  \ous 
en  êtes  instruits  ,  et  ce  sont  autant  d'articles  de  votre 
créance.  Mais  ce  que  vous  enseigne  aussi  la  même 
foi  que  vous  professez  ,    c'est  que  pour  l'expiation 
du  péché  ,  ce  Sauveur  si  saint  en  lui-même  ,  a  pris 
toutefois  la  forme  de  pécheur  ;    c'est  que  n'ayant 
jamais  commis  de  péché  ,   et  étant  incapable  d'en 
commettre  ,   il  a  néanmoins  voulu  porter   sur  son 
corps  tous  nos  péchés  :    Qui  pcccata  nostra   ipse 
pertuUt  in  corporc  suo  (2)  ;    que  son  Père  l'en  a 
chargé  ,  et  qu'il  en  a  été  tout  couvert  :  Posuit  in  eo 
iniquitalem  omnium  nostrûm  (3).  Tellement  que 
nous  le  pourrions  comparer  à  cette  nuée  qui  con- 
duisoit  les  Israélites  dans  le  désert ,  et  qui  toute 
lumineuse  d'une  part  ,  étoit  de  l'autre  toute  téné- 
breuse. Or,  c'est  jusiement  sous  cet  aspect  si  difibrme 
et  si  affreux  ,  que  le  ciel  aujourd'hui  le  considère, 
et  c'est  sous   celte  lèpre  du  péché    que  la  justice 
de  Dieu  l'envisage  comme  un  objet  digne  de  toutes 
ses  vengeances.  Voilà  pourquoi  elle  s'arme  contre 

(i,  Matth.  27.  —  (3}  i.  Pctr.  2.  —  (3)  liaic  55. 


I.(o      SUR   LE    CRIJCIFIE.MENT   ET   LA    MORT 

Jiii ,  pourquoi  elle  le  poursuit  le  glaive  à  la  main, 
pourquoi  elle  prononce  l'arrêt  de  sa  mort. 

Gomment  donc  ,  afin  de  vous  tracer  encore  de 
tout  ceci  une  figure  plus  naturelle  et  plus  propre  , 
comment  paroîl-il  au  Calvaire  ?  Représentez-vous  , 
mes  chers  auditeurs,  cette  malheureuse  victime  dont 
parloit  saint  Paul   aux  Hébreux  ,    sur   laquelle  oa 
mettoit  toutes  les  iniquités  du  peuple  pour  les  ex- 
pier ,  et  qu'on  jetoit  hors  du  camp  pour  la  briMer. 
Ainsi  Dieu  l'avoit  ordonné  dans  l'ancienne  loi  ;  et 
qu'éloit-ce  là ,  dit  l'Apotre  ,  qu'une  image  sensible 
de  ce  qui  devoit  s'accomplir  dans  la  personne  de 
Jésus  -  Christ  ?  On  le  conduit  hors  de  la  ville  ,  ort 
le  fait  monter  au  Calvaire  :  c'est  le  dernier  théâtre 
où  il  va  paroître  ,  et  c'est  là  que  l'attend  la  divine 
justice  à  qui  il  s'est  rendu  responsable  ,  et  qu'elle 
vient  ordonner  de  son  supplice  et  l'exécuter  par  les 
mains  des  bourreaux  qu'elle  a  choisis  pour  ses  mi- 
nistres. Car  souffrez  ,  mes  frères  ,  que  je  vous  fasse 
part  d'une  pensée  qui  me  touche ,  et  qui  doit  vous 
remplir  comme  moi  d'une  horreur  toute  religieuse. 
Quand  Dieu  chassa  le  premier  homme  du  paradis 
terrestre  où  il  avoit  péché  ,  l'ange  du  Seigneur  se 
fit  voir  armé  de  l'épée  ,et  ferma  pour  jamais  l'entrée 
de  ce  jardin  de  délices.  Ce  fut  encore  par  le  minis- 
tère de  lange  exterminateur  que  Dieu  frappa  l'armée- 
de  Sennachérlb  ,  et  que  pour  le  salut  de  son  peuple 
il  fil  éclater  contre  ce  prince   orgueilleux  toute  sa 
puissance.  Mais  quand  pour  le  salut  du  monde  en- 
tier ,  il  est  question  de  consommer  le  sacrifice  de  ce 
divin  Médiateur ,  sur  qui  sont  tombés  tous  les  péchéà 


IDE   JÉSUS-CHRIST.  I^I 

des  hommes  et  qui  les  doit  effacer  de  son  sang ,  je 
m'imagine  que  la  suprême  et  souveraine  justice  des- 
cend elle-même  ,  et  que  sans  se  montrer  ,  elle  pré- 
side à  tout  ce  qui  se  passe  dans  celle  sanglante  et 
terrible  exécution. 

Non  ,  chrétiens  ,  ne  croyons  pas  que  ce  soit  seu- 
lement ici  la  fureur  des  Juifs  qui  agisse ,  ni  la  cruauté 
des  soldats  :  c'est  la  justice  de  Dieu.  C'est  elle  > 
prenez  garde  ,  c'est  elle  qui  veut  que  ce  Dieu-homme 
soit  encore  une  fois  dépouillé  de  ses  habits ,  et  qu'il 
ne  lui  reste   pas  même  une  robe  qui  le  couvre  : 
pourquoi  ?  afin  que  par  ce  dépouillement  total  eE 
cette  extrême  pauvreté  ,  il  porte  la  peine  de  toutes 
les  injustices  où  nous  a  engagés  et  où  nous  engnge 
îous  les  jours  une    envie  démesurée    d'avoir,  un 
attachement  excessif  aux  biens  de  la  vie.  C'est  elle 
qui  veut  qu'on  l'é tende  sur  la  croix  ,   et  qu'en  l'y 
étendant  on   lui   disloque  tous  les  membres  ;  que 
pour  l'y  attacher  ,  on  se  serve ,  non  de  liens  ,  mais 
de  clous  ,  qu'on  lui  en  perce  les  pieds  et  les  mains, 
et  qu'on  les  y  enfonce  avec  violence  :   pourquoi? 
afin  que  dans  sa  chair  il  expie  tous  les  déréglemens 
de  la  nôtre  ,  tant  de  sensualités  ,  tant  de  commerces 
criminels  ,   tant  de  sales  plaisirs  ,   tant   d'excès  et 
d'abominations.  C'est  elle  qui  veut  qu'il  obéisse  à 
d'infâmes  bourreaux  ;  que  ,  sans  résister  un  moment 
ni  prononcer  une  parole  ,    livré  à  leur  pouvoir  et 
soumis  à  leurs  ordres,   il  se  laisse  remuer,  traîner, 
tourmenter  solon   qu'il  leur  plaît  :  pourquoi?  afin 
que  par  une  telle  soumission  il  répare  celle  fatale 


l4'2  SUR  LE  CRUCIFIEMENT  ET  LA  MORT 
désobéissance  de  nos  premiers  païens  q\n  nous  a 
ions  perdus,  et  que  ce  soil  encore  le  cliâlimcni  de 
tant  de  transgressions  de  la  loi  du  Seigneur  ,  qui 
nous  sont  particulières  et  personnelles  ;  de  tant  de 
résistances  à  ses  adorables  volontés ,  de  tant  de 
révoltes  intérieures  dans  les  afflictions  qu'il  nous 
envoie  ,  et  de  tant  de  murmures  et  de  plaintes. 
C'est  elle  qui  veut  qu'il  soit  placé  au  milieu  de  deux 
voleurs  et  crucifié  avec  eux  ;  que  dans  cet  état  on 
l'élève  ,  on  le  fasse  voir ,  on  l'expose  aux  yeux  de 
Jérusalem,  et  que  le  ciel  et  la  terre  soient  témoins 
de  sa  honte  :  pourquoi  ?  afin  que  celte  ignominie 
publique  soit  la  juste  punition  de  toutes  les  enflures 
de  notre  cœur  ,  de  toutes  ses  complaisances  et  ses 
vanités ,  de  tous  ses  projets  ambitieux  ,  et  de  tout 
son  orgueil. 

N'est-ce  pas  assez,  justice  de  mon  Dieu,  etn'êtes- 
votis  pas  enfin  satisfaite  ?  Sur  quelle  partie  de  ce  corps 
sacré  frapperez-vous  encore  ,  qui  ne  soit  déjà  toute 
couverte  de  plaies  ?  Voyez  et  considérez  :  voyez  ces 
yeux  tout  éteints  ,  cette  bouche  toute  livide,  ce  vi- 
sat^e  tout  meurtri ,  ce  sein  tout  déchiré  et  tout  ouvert 
par  le  nombre  des  blessures  qu'il  a  reçues  ;  voyez  ces 
pieds  ,  ces  mains  ,  changés  en  des  sources  de  sang. 
Quels  nouveaux  opprobres  a-i-il  à  essuyer  ?  Le  voilà 
comme  abîmé  ,  comme  anéanti  dans  la  confusion  ; 
il  en  est  rassasié  ,  selon  l'expression  de  votre  Pro- 
phète ,  et  si  je  l'ose  dire  ,  il  en  est  comme  enivré.  Il 
n'importe  :  celle  implacable  justice  a  néanmoins  tou- 
jours le  bras  levé  ,  et  ne  le  retirera  point  que  sa 


DE   JÉSUS-CHRIST.  10 

victime   n'ait   ëlé   détruite  :  Scd  adhuc  manus  ejus 
extenta  (  i  ). 

C'est  donc  elle ,  suivez-moi ,  c'est  elle  qui  veut 
qu'on  s'assemble  autour  de  ce  DieusouiTiaut ,  etque 
bien  loin  de  le  plaindre  ,  on  vienne  insulter  à  ses 
souffrances  jqu^on  lui  reproche  qu'il  ne  peut  se  sauver 
li;i-méme  ,  après  avoir  sauve  les  autres  ;  qu'on  le 
traite  de  profanateur  et  de  destructeur  du  temple  ; 
qu'on  blasphème  son  saint  nom  ,  et  qu'on  profère 
contre  lui  mille  anathémes  :  pourquoi?  parce  que 
c'est  à  lui  d'acquitter  par  là  tant  de  discours  injurieux 
tant  de  railleries  malignes  et  piquantes  ,  tant  de  pa- 
roles outrageantes,  de  paroles  licencieuses  et  disso- 
lues 5  de  paroles  impies  et  scandaleuses  ,  que  nous 
met  dans  la  bouche  et  contre  le  prochain  ,  et  contre 
Dieu  même  ,  ou  la  médisance ,  ou  l'animosilé  et  la 
colère  ,  ou  le  libertinage  et  l'irréligion  :  ^ed  adhuc 
manus  ejus  extenta.  C'est  elle  qui  veut  que  dans  la 
soif  qui  le  presse  ,  etque  lui  cause  l'extrémité  de  sa 
foiblesse  et  le  dernier  épuisement  où  il  est  réduit, 
on  ne  lui  présente  à  boire  que  du  vinaigre  et  du  fiel  : 
pourquoi  ?  parce  que  c'est  dans  l'aigreur  et  l'amer- 
tume de  ce  breuvage  que  doivent  être  lavées,  si  je 
puis  m'espiimer  de  la  sorte ,  les  grossières  débauches 
et  les  intempérances  de  tant  de  mondains  ,  leur  avi- 
dité insatiable  ,  leurs  délicatesses  infinies  à  flatter  leur 
goût  et  à  contenter  tous  leurs  appétits  :  Sed  adJtuc 
manus  ejus  extenta.  C'est  elle  qui  veut  que  dans  un 
accablement  si  général  toute  ressource  lui  manque, 
même  de  la  part  de  son  Père  j  qu'il  en  soit  comme 

(i)  Isaïe.  5. 


l4^     SUR   LE   CRUCIFIEMENT   ET   LA   MORT* 

sbandonné  ;  qu'il  n'en  reçoive  nul  secours ,  nul  appuî 
sensible  ;  que  plus  rigoureusement  traité  qu'il  ne  le 
f)U  au  jardin ,  où  le  ciel  au  moins  parut  s'intéresser 
en  sa  faveur,  et  prit  soin  par  le  ministère  d'un  ange 
de  le  conforter  ,  il  soit  désormais  destitué  de  tout 
soutien;  c'est-à-dire ,  que  son  humanité  soit  délaissée 
de  sa  divinité  ,  et  que  livrée  à  elle-même  elle  tombe 
dans  la  plus  profonde  et  la  plus  mortelle  désolation  : 
pourquoi  ?  parce  qu'il  ne  peut  mieux  satisfaire  quo 
)>ar  cet abandonnement,  pour  toutes  les  fausses  joies 
du  monde  dont  nous  sommes  si  enchantés  ,  pour 
toutes  les  vaines  consolations  que  lious  cherchons 
dans  les  créatures  ,  pour  la  confiance  trompeuse  que 
nous  y  avons  ,  pour  lindigne  préférence  que  nous 
leur  donnons  et  le  prodigieux  oubli  de  Dieu  où  nou* 
vivons.  Que  puis-je  encore  ajouter?  Sed adimcma-» 
nus  ejus  extenta  ;  c'est  elle  qui  sans  se  relâcher  jus- 
qu'au dernier  souffle  de  vie  qui  lui  reste  ,  veut  enfm 
qu'il  expire  entre  les  bras  de  la  croix ,  et  qu'avec  ce 
j^rand  cri  qu'il  pousse  vers  le  ciel ,  il  achève  de  rendre 
Famé ,  et  mette  le  sceau  à  l'œuvre  de  notre  rédemp- 
tion :  pourquoi?  parce  que  c'est  par  celte  mort  tem- 
porelle d'un  Dieu  ,  que  nous  devons  être  délivrés 
d'une  mort  éternelle  :  Jésus  auiem  ,  émis  sa  voce 
m  itgn  a  ,  exp  ira  vît  (  i  ) . 

Quelle  terreur ,  chrétiens,  et  quelle  consternation! 
La  seule  frayeur  de  ce  lugubre  spectacle  et  d'un  tel 
acte  de  justice  sur  une  personne  divine  ne  dut-elle 
pas  suflire  pour  ébranler  toute  la  nature  et  la  décon- 
certer ?  aussi  la  terre  en  trembla  ,  le  voile  du  temple 

(i)  Marc.  i5. 

se 


DE    JÉSUS-CHRIST*  I  45 

se  déchira ,  le  soleil  s'éclipsa ,  les  pierres  se  fendirent , 
et  les  tombeaux  en  furent  ouverts.  Or ,  si  cet  effroi 
a  pu  se  communiquer  aux  êtres  même  inanimés,  et 
agir  sur  eux  ,  comment  doit-il  se  faire  sentira  nous  » 
et  quels  effets  doit-il  produire  dans  nos  cœurs  ? 

Car  quoique  le  plus  essentiel  et  le  premier  de  tous 
les  motifs  qui  doivent  nous  attacher  à  Dieu  et  à  la 
pratique  de  nos  obligations,  soit  la  reconnoissance 
et  l'amour  ,  toutefois  une  crainte  chrétienne  de  la 
justice  de  Dieu ,  des  vengeances  de  Dieu  et  de  ses 
redoutables  châtimens  ,  n'a  rien  que  de  louable  ,  rien 
que  de  saint  et  de  salutaire.  Jésus-Christ  lui-même 
dans  son  évangile  en  a  fait  la  matière  de  ses  plus 
fortes  instructions  >  et  y  a  employé  les  expressions  les 
plus  vives  et  les  menaces  les  plus  effrayantes»  Ce 
n'éloit  pas  seulement  au  peuple  qu'il  les  faisoit  en- 
tendre ,  ni  aux  pécheurs  engagés  dans  le  monde  , 
mais  à  ses  disciples  et  à  ses  apôtres ,  parce  que  cette 
crainte  des  jugemens  du  Seigneur  convient  à  tous 
les  étals  du  christianisme  et  à  tous  les  degrés  de  per- 
fection. 

Je  ne  puis  donc  rien  faire  de  plus  important  pour 
votre  salut  ,  que  de  la  réveiller  dans  vos  âmes  ,  et  de 
vous  apprendre  à  tirer  de  la  croix  du  Sauveur  et  de 
sa  mort  que  nous  méditons  et  que  nous  pleurons  , 
une  des  conséquences  les  plus  naturelles  et  les  plus 
solides  ,  quoique  la  moins  ordinaire  et  la  moins 
connue,  savoir,  que  c'est  une  chose  souverainement 
à  craindre  ,  de  tomber  dans  les  mains  du  Dieu  vivant  : 
Horrendum  est  incidere  in  manus  Dei  viventis  (i). 

(i^Hebr.  xo, 

TOME   IX,  19 


l46  SUR  LE  CRUCIFIEMENT  ET  LA  MORT 
Je  dis  consëquence  la  moins  ordinaire  et  la  moins 
connue.  En  eiFct,  nous  sommes  accoiuumés  à  ne 
considérer  le  mystère  d  un  Dieu  crucifié  que  par  ce 
qu'il  a  de  consolant  pour  nous,  et  nous  n'en  tirons 
presque  jamais  d'autre  conclusion  ,  que  de  nous 
confier  en  Dieu  et  dans  l'efficace  de  ses  mérites.  Con- 
fiance ,  mes  chers  auditeurs,  trop  bien  fondée,  pour 
entreprendre  de  l'aiïbiblir ,  et  espérance  que  je  suis 
bien  éloigné  de  condamner  ,  puisque  je  prétends  au 
contraire  vous  l'inspirer  dans  la  suite  de  ce  discours  , 
et  vous  y  affermir.  Mais  ce  que  je  voudrois  d'abord 
vous  faire  comprendre ,  et  ce  qui  demande  toute  l'at- 
tention de  vos  esprits,  c'est  que  ce  mystère  de  grâce 
est  en  même  temps  un  mystère  de  justice  ,  et  de  la 
justice  la  plus  formidable  ;  c'est  que  s'il  a  de  quoi 
nous  encourager  et  nous  rassurer,  il  n'y  en  a  pas  moins 
de  quoi  nous  intimider  et  nous  consterner:  comment 
cela  ?  faites-en  avec  moi  la  réflexion,  et  entrez  dans 
ma  pensée. 

Quand  le  prince  des  apôtres ,  saint  Pierre  ,  écri- 
vant aux  premiers  fidèles ,  vouloil  leur  donner  une 
idée  de  la  justice  de  Dieu  qui  les  retînt  dans  le  devoir, 
ou  qui  les  engageât  promptement  à  s'y  remettre  ,  si  le 
péché  les  en  avoit écartés,  il  leur  proposoii  l'exemple 
des  anges  rebelles  et  leur  condamnation.  Craignez  , 
mes  frères,  disoil-il ,  et  n'oubliez  jamais  à  quel  Dieu 
vous  avez  à  faire  :  on  ne  s'attaque  point  à  lui  impu- 
nément ,  et  l'on  n'échappe  point  au  bras  de  sa  justice 
et  à  ses  coups.  îl  n'a  pas  même  pardonné  à  ces  esprits 
qu'il  avoit  créés  dans  le  ciel  et  enrichis  des  dons  les 
plus  excellens;  mais  dès  qu'ils  se  sont  révoltés,  et 


DE   JÉSUS-CHRIST.  1^7 

c^ès  le  premier  péché  qu'ils  ont  commis,  il  les  a  liés 
avec  les  chaînes  de  l'enfer  ,  il  les  a  chassés  de  son 
royaume  ,  et  précipités  dans  l'abîme  ,  pour  y  être 
éiernelleraenl  tourmentés:  Deus angelis pcccantibus 
non  pcpercit ,  sedrudentibus  injerni  detractos  in  tar- 
iarum  tradidit  ciuciandos  (i).  Orque  devons-nous 
donc  attendre  de  sa  colère,  si  nous  lirritons  contre 
nous?  et  puisque  des  anges  bien  supérieurs  à  nous  et  en 
force,  et  en  puissance,  ne  peuvent  néanmoins  sou- 
tenir la  rigueur  du  jugement  qu'il  a  porté  contre  eux, 
et  qui  les  a  rendus  autant  de  sujets  d'exécration  , 
que  deviendrons-nous,  fragiles  créatures  ,  qui  ne 
sommes  devant  lui  que  de  foibles  roseaux  qu'il  peut 
renverser  et  br  iser  du  moindre  souffle  ?  Angeliforti^ 
iudine  et  virtute  cùm  sint  majores ,  non  portant 
adversùm  se  execrahile  judicium  (2).  Tel  éloil  le 
raisonnement  du  saint  apôtre  :  mais  sans  oublier  en 
aucune  sorte  le  respect  que  je  dois  à  une  si  grande 
autorité ,  je  ne  fais  point  difficulté  de  dire  que  nous 
avons  dans  la  mort  de  notre  divin  Maître  une  preuve 
mille  fois  encore  plus  touchante  et  un  exemple  plus 
convaincant.  Car  ce  ne  sont  plus  seulement  des  anges 
que  Dieu  ,  comme  souverain  juge,  n'a  pas  épargnés  , 
mais  son  propre  Fils  ;  Proprio  Filio  suo  non  per~ 
percil  (3).  D'où  nous  devons  connoître  toute  la  puis- 
sance de  cette  adorable  justice,  toute  sa  sainielé  , 
toute  sa  sévérité,  toute  sa  droiture  et  son  inflexible 
équité.  Piemarquez,  je  vous  prie,  tous  ces  traits  : 
il  n'y  en  a  pas  un  qui  ne  soit  capable  de  nous  faire 
trembler  ,  pour  peu  que  nous  soyons   susceptibles 

(i)  2.  Pel« .  a.  —  ^2)  Vu'uL  —  (3)  Rom.  S, 


1^8     SUR    LE    CRUCIFIEMENT    ET    LA    MORT 

d'une  crainte  raisonnable  ,  et  sensibles  à  l'intérêt  de 
notre  salut. 

Je  dis  toute  la  puissance  de  cette  justice  de  Dieu , 
puisqu'elle  a  étendu  son  pouvoir  jusque  sur  un 
homme-Dieu.  Après  cela,  qui  pourra  nous  arracher 
d'entre  ses  mains  ?  qui  pourra  lui  faire  violence  et 
l'arrêter?  que  lui  opposerons-nous,  et  qui  sera  en 
état  de  prendre  contre  elle  notre  défense  et  de  nous 
sauver  ?  Je  dis  toute  la  sainteté  de  cette  justice  de 
Dieu  ,  puisqu'elle  n'a  pu  voir  le  péché  sans  le  pour- 
suivre ,  même  dans  un  homme-Dieu.  Ce  n'éloient 
dans  cet  homme-Dieu  que  les  péchés  d'aulrui  ;  ce 
n'étoienl  que  des  péchés  dont  il  avoit  contracté  la 
dette  sans  être  coupable  de  l'offense  :  comment  en 
poursuivra-t-elle  les  auteurs,  et  à  quel  jugement  doi- 
vent-ils être  réservés  ?  Je  dis  toute  la  sévérité  de 
cette  justice  de  Dieu ,  puisqu'il  a  fallu ,  pour  lapaiser, 
le  sang  et  la  mort  d'un  homme-Dieu.  Hommes  vils 
et  criminels,  quoi  qu'elle  exerce  sur  vous  de  rigou- 
reux ,  sera-ce  assez  pour  elle;  et  quand  elle  décharge 
sur  le  juste  ses  plus  rudes  fléaux  ,  que  prépare-t-elle 
aux  pécheurs,  et  peuvent-ils  se  promettre  d'être  mé- 
nagés ?  Je  dis  toute  la  droiture  de  cette  justice  de 
Dieu  et  son  inflexible  équité  ,  puisqu'elle  n'a  point 
eu  même  d'égard  à  la  dignité  d'un  homme-Dieu.  Qui 
que  nous  soyons  et  quelque  intercesseur  que  nous 
ayons  auprès  d'elle  ,  en  vain  compterons-nous  de  la 
fléchir  sans  une  satisfaction  convenable ,  et  espére- 
rons -  nous  qu'elle  se  relâche  jamais  sur  cela  de  ses 
prétentions. 

Ah  !  mes  frères,  quelles  vérités  !  et  quand  un 


DE   JÉSUS-GHRIST.  1^9 

pécheur,  j'entends  un  de  ces  pécheurs  obstinés  qui 
Tieillissenl  dans  leurs  désordres ,  et  que  toute  l'ardeur 
de  notre  zèle ,  que  toutes  nos  remontrances  et  toutes 
nos  soliici talions  ne  peuvent  ramener  de  leurs  voies 
corrompues;  quand,  dis-je ,  à  la  vue  du  crucifix  , 
un  pécheur  de  ce  caractère  vient  à  se  retracer  toutes 
ces  idées  ,  de  quel  tremblement  et  de  quelle  épou- 
vante doit-il  être  saisi  ?  car  il  me  semble  que  je  puis 
bien  lui  appliquer  ce  que  saint  Léon  pape ,  a  dit  des 
Juifs,  et  que  la  comparaison  n'est  que  trop  juste.  Il 
nous  invite  à  contempler  Jésus-Christ  sur  la  croix  : 
mais  du  reste ,  mes  frères ,  poursuit  ce  saint  docteur , 
à  Dieu  ne  plaise  que  nous  le  considérions  comme  les 
impies ,  figurés  par  ces  anciens  Juifs  à  qui  Moïse 
disoit  dans  le  désert ,  et  au  sujet  du  serpent  d'airain  : 
Vous  aurez  sans  cesse  votre  vie  suspendue  devant 
Tos  yeux;  vous  la  verrez ,  et  bien  loin  que  cet  objet, 
si  consolant  pour  les  autres ,  anime  votre  confiance 
et  dissipe  vos  craintes ,  vous  serez  toujours  en  la 
voyant ,  dans  le  même  trouble ,  parce  que  vous  ne 
croirez  pas  y  devoir  trouver  votre  salut  :  Et  erit 
vita  tua  quasi  pendens  ante  te  :  timchis  die  et 
nocte i  et  non  credes  vitœ  tuœ  (i).  Voilà,  continue 
le  même  saint  Léon  ,  comment  dans  la  suite  des 
siècles  les  Juifs  incrédules  et  déicides  ont  dû  encore 
envisager  le  Messie  qu'ils  avoient  crucifié.  Ils  n'aper- 
cevoient  en  lui  et  dans  sa  croix ,  que  leur  crime  ;  et 
demeurant  toujours  dans  leur  infidélité  ,  cette  vue 
d'un  Dieu  livré  à  la  mort ,  devoit  les  remplir  ,  non 
point  de  la  crainte  salutaire  qui  part  d'une  vraie  foi , 

(i)  Deut.  28. 


l5o     SUR  LE   C1RUCIFIEMENT   ET   LA   MORT 
elqui  sert  à  nous  juslifierpar  la  foi,  mais  de  la  crainte 
servileet  désespérante  dont  est  agitée  et  cruellement 
tourmeniée  une  mauvaise  conscience  :  Isti  enim  nihil 
in  cruf.ijioco   Domino  prœter  facinus  suum  cogii are 
voluerunt  y  habcntes  timorem  ,  non  ijuo  fides  vera 
justificatur  ,  sed  (juo  conscientia  iniqua  torquetur. 
Triste  image  du  pécheur  !  Qu'est-ce  à  ses  yeux 
que  la  croix  de  son    Sauveur  et  de  son  Dieu  ?  un 
monument  visible,   mais  terrible,  de  la  justice  du 
ciel;    c'est-à-dire,  d'une    justice   dont  il    dépend 
mille  fois  plus  encore  que  ce  Dieu-homme  ,  à  qui 
néanmoins  elle  a  fait  sentir  son  pouvoir  d'une  ma- 
nière si  éclatante  et  par  un  arrêt  si  absolu  ;  d'une  jus- 
tice dont  il  aura  en  personne  à  subir  lui-même  le 
jugement  ,  et  à   recevoir  sa  condamnation  ;  d'une 
justice  qui  n'oubliera  rien  ,   qui  ne  passera   rien  , 
^ui  ne  lui  pardonnera  rien  ;  d'une  justice  qu'il   se 
rend  tous  les  jours  plus  ennemie ,  en   accumulant 
péchés  sur  péchés  ,  et  négligeant  tous  les  moyens 
de  les  effacer  ;  dune  justice  devant  laquelle  tout  ce 
que  Jésus-Christ  a  fait  et  tout  ce  qu'il  a  souffert 
pour  lui  ne  lui  sera  de  nul  profit ,  de  nul  avantage, 
de  nul  usage  ,  et  ne  doit  même  servir  qu'à  sa  répro- 
bation ,   puisqu'il  ne  s'en  sert  pas  pour  sa  sanclifi- 
cation  ;  par  conséquent  ,  d'une  justice  dont  il  n'a 
rien  de  moins  à  craindie  que  la  plus  affreuse  sen- 
tence et  qu'un  tourment  éternel  :  Tprribilis  quœdam 
expectatio  judicii  (i).  Si  toute  la  religion  n'est  pas 
encore  éteinte  dans  son  cœur  ,  peut-il  n'être  pas 
effrayé  de  ces  réflexions  ;  et  pour  n'en  être  point 

(i)  Hebr.  lo. 


DE   JÉSUS-CHRIST.  l5l 

ëmu  ,  ne   faul-il  pas  qu  il  soil  loiubé  dans  le  plus 
mortel  endurcissement  ? 

Tout  cela ,  dites-vous  ,  ne  l'inquiète  guère ,  parce 
qu'il  n'y  pense  point.  Il  est  occupé  de  ses  affaires  , 
entêté  de  sa  fortune  ,  possédé  de  son  plaisir.  Il  bannit 
tout  le  reste  de  son  esprit ,  et  il  sait  bien  éloigner 
des  pensées  si  sérieuses  ,  et  s'en  délivrer.  Oui ,  mes 
frères  ,  il  le  sait  bien  ,  et  il  ne  le  sait  même  que 
trop  ;  mais  voilà  justement  ce  que  je  déplore  ,  et 
ce  que  je  regarde  comme  le  plus  grand  de  tous  les 
malheurs  :  car  voilà  ce  qui  l'entretient  dans  son  im- 
pénitence ,  ce  qui  lui  fait  amasser  coutre  lui  un 
trésor  de  colère  ,  ce  qui  le  lui  fait  grossir  chaque 
jour ,  jusqu'à  ce  qu'il  en  ait  comblé  la  mesure  ,  et 
que  cette  justice  dont  il  ne  tenoii  nul  compte  ,  et 
qui  Tatiendoit  au  jour  marqué  ,  agisse  enfin ,  ouvre 
elle-même  le  trésor  de  ses  vengeances ,  et  le  fasse 
fondre  sur  lui  pour  l'accabler. 

Je  dis  plus,  chrétiens,  et  s'il  n'y  pense  point 
maintenant,  il  y  pensera  à  la  mort.  Etrange  renver- 
sement !  A  cette  dernière  heure  où  tout  l'abandon- 
nera ,  où  tous  les  secours  humains  lui  manqueront, 
du  moins  lui  deviendront  inutiles  ;  où  ces  préten- 
dues divinités  qu'il  adoroit  ,  seront  incapables  de  le 
soutenir,  et  où  ces  faux  biens  dont  il  jouissoit  sur 
la  terre  lui  seront  enlevés  et  lui  échapperont ,  c'étoit 
la  croix  de  Jésus-Christ  ,  ou  plutôt  c'étoit  Jésus- 
Christ  lui-même  attaché  à  la  croix  et  y  mourant  , 
qui  devoit  êlre  sa  ressource,  son  refuge  ,  sa  force, 
et  ce  sera  le  sujet  de  ses  plus  vives  frayeurs  et  le 
comble  de  sa  désolation.  Le  prêtre ,  pour  le  louclier, 


l52  ,SUR    LE    CRUCIFIEMENT   ET   LA   MORT 

pour  l'encourager  ,  pour  le  consoler  ,  et  pour  sa- 
tisfaire au  devoir  de  son  ministère  ,  lui  présentera 
le  crucifix  ;  il  le  fera  souvenir  que  c'est  son  Dieu  , 
l'auteur  de  son  salut  ,  qui  lui  tend  les  bras  ;  il 
l'exhortera  à  se  tourner  vers  lui ,  et  à  se  confier  en 
lui  :  mais  tandis  que  la  parole  du  ministre  lui  frappera 
au  dehors  l'oreille  sans  pénétrer  jusqu'au  cœur ,  que 
lui  dictera  intérieurement  sa  conscience  ?  que  lui 
reprochera-t-elle  ?  sous  quel  aspect  lui  montrera-t- 
elle  ce  Rédempteur  immolé  à  la  même  justice  ,  qui 
le  cite  actuellement  à  son  tribunal ,  et  dont  il  ne  peut 
se  promettre  d'être  plus  épargné  que  ne  l'a  été  un 
Dieu  ?  Quelle  peinture  lui  tracera-t-elle  de  ses  dé- 
sordres passés  ?  et  malgré  toute  la  vertu  et  toute 
refficace  du  sang  divin,  quelle  espérance  lui  donne- 
ra-t-elle  pour  lavenir  ?  Que  fais-je  après  tout ,  mes 
chers  auditeurs  ?  est-ce  que  je  prétends  diminuer 
votre  confiance  dans  la  croix  du  Sauveur  et  dans 
sa  grâce  ?  à  Dieu  ne  plaise  ;  mais  je  voudrois  que  ce 
fût  une  confiance  solide  ,  une  confiance  soutenue  de 
"VOS  œuvres  et  de  votre  correspondance;  car  il  n'y 
en  a  point  d'autre  que  celle-là  qui  vous  puisse  sauver, 
îii  sur  laquelle  il  y  ait  quelque  fond  à  faire.  Aussi 
est-ce  pour  vous  Tinspirer  que  je  vais  présentement 
vous  proposer  Jésus-Christ  crucifié  ,  comme  vic- 
time ,  non  plus  de  la  justice ,  mais  de  la  miséricorde 
de  Dieu.  Ce  sera  la  seconde  partie, 

DEUXIÈME   PARTIE. 

C'est  le  caractère  des  œuvres  de  Dieu  et  de  tous 
les  desseins  qu'il  forme  sur  nous  .   d'être  toujours 


DE   JÉSUS-CHRIST,  I  53 

accompagnés  de  sa  miséricorde ,  et  de  tendre  au  salut 
de  l'homme  et  à  son  éternelle  prédestination  :  Uni- 
versœ  viœ  Domiuî  misericordia  (i).  Tellement ,  re- 
marque le  Prophète ,  qu'il  n'oublie  point  cette  in- 
finie miséricorde  jusque  dans  sa  plus  grande  colère 
et  dans  les  plus  sévères  châtimens  de  sa  justice  :  Cum 
iratus  fueris  ,  misericordiœ  recordaheris  (2).  11  n'y 
a  que  l'enfer  d  où  cette  bonté  divine  se  tienne  éloi- 
gnée ,  et  où  elle  ne  fasse  point  couler  ses  grâces , 
parce  qu'elle  n'y  trouveroit  point  de  sujet  en  état 
de  les  recevoir  et  d'en  profiter.  Mais  partout  ailleurs 
il  lui  est  si  naturel  de  se  communiquer ,  que  dans 
tous  les  ouvrages  du  Seigneur  elle  a  toujours  la 
meilleure  part  ,  et  qu'à  bien  examiner  même  les 
plus  rigoureux  jugemens  de  Dieu  ,  ce  sont  moins 
des  jugemens  de  justice  que  de  miséricorde  :  Super- 
exaltât  misericordia  judicium  (3).  Or,  si  jamais 
elle  a  paru,  celte  miséricorde  souveraine  et  sans 
bornes,  et  si  jamais  elle  a  répandu  ses  richesses  avec 
abondance,  il  est  évident  et  incontestable  que  c'est 
dans  ce  mystère  de  Jésus-Christ  crucifié  et  mort 
pour  la  rédemption  du  monde.  Découvrons-en  ,  mes 
frères  ,  autant  que  la  foiblesse  de  nos  esprits  peut 
le  permettre,  et  admirons-en  l'ineffable  et  adorable 
conduite. 

Il  falloit  une  victime  à  la  justice  de  Dieu  ,  et  une 
féparalion  authentique  du  péché  de  l'homme,  je  l'ai 
dit,  et  c'est  ce  que  nous  avons  déjà  médité.  L'homme, 
de  lui-même  et  de  son  fonds,  n'avoil  rien ,  ni  n'étoit 
capable    de    rien  qui  pût  en    aucune  sorte  égaler 

(0  PiaîiT».  a/j.  —  (2)  Hub&c.  3.  ^  (3;  Jacab.  2, 


l54  SUR  LE  CRUCIFIEMENT  ET  LA  MORT 
l'injure  faite  à  la  majesté  du  T'Tès-haiU,  et  par  consé- 
quent il  ne  pouvoit ,  de  son  fonds  ni  de  lui-même , 
la  réparer  ;  c'est  encore  ce  que  j'ai  lâché  de  vous 
faire  comprendre.  De  là  s'cnsuivoit ,  par  une  consé- 
quence non  moins  nécessaire,  que,  sans  les  mérites 
d'un  homme-Dieu,  l'homme éloil  immanquablement 
perdu  ,  et  qu'il  ne  pouvoit  être  sauvé  que  par  les 
souffrances  et  par  la  croix  de  ce  puissant  Médiateur. 
Voilà  pourquoi  Jésus-Christ  est  venu  ,  voilà  quelle 
a  été  la  fin  de  sa  mission  et  le  fruit  de  sa  mort.  Tout 
cela  est  vrai  ,  chrétiens  ;  mais  tout  cela  ne  nous 
apprend  point  que  Jésus-Christ,  absolument  et  in- 
dispensablement ,  ait  dû  souffrir  ,  qu'il  ait  dû  mourir. 
Parlons  autrement  ,  et  mettons  la  chose  dans  un 
jour  qui  vous  fasse  mieux  entendre  ce  point  de  re- 
ligion. 

11  devoit  venir  ce  Verbe  de  Dieu ,  et  prendre  une 
chair  semblable  à  la  nôtre.  Dans  cette  chair  passible 
et  mortelle,  il  devoit  souffrir ,  il  devoit  mourir  :  mais 
comment  le  devoit-il  ?  concevez-le.  Il  devoit,  dls-je, 
souffrir  ,  et  il  devoit  mourir  :  mais  dans  cette  suppo- 
sition toute  gratuite  de  sa  part,  et  toute  de  son  choix  , 
savoir  ,  qu'il  voulût  sauver  le  monde.  Car  c  est  de 
quoi  il  éloit  pleinement  le  maître ,  et  à  quoi  nulle 
obligation  ne  l'engageoit.  Il  pouvoit  laisser  l'homme 
dans  l'abîme  oii  il  s'éloit  précipité  ;  il  pouvoit  lo 
livrer  à  son  propre  malheur  ,  et  par  là  s'épargner 
toutes  les  douleurs  et  toutes  les  ignominies  de  la 
croix.  Oui ,  mes  frères  ,  il  le  pouvoit,  selon  toutes 
les  lois  de  sa  justice  ;  mais  c'est  ce  que  sa  miséri- 
corde n'a  pu  voir  sans  s'y  opposer.  Toutes  ses  en- 


DE   JÉSUS-CHRIST.  l55 

trailles  «n  ont  été  émues ,  ces  entrailles  de  charité 
et  de  compassion  :  Viscera  misericordiœ  (i).  Il  en 
a  suivi  les  mouvemens,  et  il  n'a  pu  ,  si  je  l'ose  dire  , 
résister  à  des  sentimens  si  tendres  et  si  affeciueux. 
Ainsi,  de  deux  partis  qu'ilavoità  clioisir,.ou  d'aban- 
donner le  salut  de  l'homme  ,  ou  de  s'abandonner 
lui-même  à  toute  l'infamie  d'un  supplice  aussi  cruel 
et  aussi  houleux  que  la  croix  ,  il  a  mieux  aimé  nous 
racheter  à  ce  prix  ,  au  prix  de  son  sang  ,  au  prix 
de  sa  vie,  que  de  consentir  à  notre  perte  éternelle. 
Or  de  là  même  ,  n'ai-je  pas  droit  de  conclure ,  qu'il 
s'est  donc  sacrifié  sur  1  autel  de  la  croix  comme  une 
victime  de  miséricorde  ? 

Solide  théologie  que  l'Apôtre  nous  a  si  bien  espri- 
mée  en  deux  courtes  paroles ,  dont  il  étoit  vive- 
ment louché,  et  qui,  dans  leur  simplicité  et  leur 
brièveté  ,  sont  pleines  d'onclion  et  de  consolation  : 
Dilexit  me  ,  et  tradîdit  semetipsum  pro  me  (2)  ; 
Il  m'a  aimé,  ce  Dieu  essentiellement  et  souveraine- 
ment miséricordieux  ,  disoit  le  maître  des  gentils  ',  et 
parce  qu'il  m'a  aimé  ,  il  s'est  donné  pour  moi.  Prenez, 
garde ,  s'il  vous  plaît,  à  l'ordre  qu'observe  le  grand 
Apôtre ,  et  à  la  liaison  qu'il  met  entre  ces  deux 
choses.  Il  ne  sépare  point  l'une  de  l'autre  comme  si 
l'une  étoit  indépendante  de  l'autre;  mais  il  les  unit 
ensemble  comme  la  cause  et  l'effet.  Il  m'a  aimé,  voilà 
le  principe  ;  et  il  s'est  donné  pour  moi ,  voilà  l'effet 
et  la  suite.  De  sorte  que  c'est  avant  tout  et  par-dessus 
tout ,  son  amour  ,  qui  lui  a  fait  accepter  et  boire  le 

(i)  Luc.  1.  —  (2)  Galat.  2. 


l56      SUR   LE    CRUCIFIEMENT   ET    LA    MORT 

calice  de  sa  passion  :  Dilexit  me ,  et  tradidit  semet' 
ipsum  pro  me. 

Aussi  demandez  au  même  saint  Paul ,  ce  que  fai- 
soit  Jësus-Chrisl  sur  le  Calvaire  ,  où.  ses  bourreaux 
l'avoient  conduit ,  et  où  ils  accomplissoient  contre  lui 
avec  tant  de  barbarie  les  ordres  qu'ils  avoient  reçus. 
Celle  peinture  est  admirable  ,  mes  chers  auditeurs  , 
et  voici  sans  doute  des  expressions  dignes  de  l'esprit 
de  Dieu,  dont  le  saint  Apôtre  étoit  inspiré  :  écoutez- 
le.  On  l'atlachoit  à  la  croix,  ce  Médiateur  des  hommes, 
on  l'y  clouoit  :  mais  lui  cependant,  d'ime  main  in- 
visible et  par  un  excès  de  miséricorde ,  il  y  atta- 
choit  l'acte  qui  avoit  été  écrit  contre  nous  ,  l'arrêt 
qui  nous  condamnoit  comme  pécheurs;  il  l'efFaçoit 
de  son  sang ,  et  il  l'annulloit  :  Delens  quod  advcrsùs 
nos  erat  chirographum  decreti ,  et  ipsum  tulit  de 
medio ,  ajffigens  illud  cruci  (i).  On  lui  donnoil  la 
mort  ;  et  lui ,  en  mourant ,  il  nous  rendoit  la  vie 
par  la  rémission  et  l'abolition  de  tous  nos  péchés  : 
Et  vos  cùm  moTtiii  essetis  in  delictis  ^  convivificavit  y 
donans  vohis  omnia  delicta  (2).  Il  succomboit  à  la 
violence  des  coups  qu'il  avoit  reçus  ,  et  à  la  rigueur 
des  tourmens  qu'il  avoit  endurés;  mais  dans  cette 
défaillance  même,  oii  la  nature  ne  pouvoit  se  soutenir 
et  étoit  obligée  de  céder,  plus  fort  néanmoins  que 
toutes  les  principautés  et  toutes  les  puissances  infer- 
nales ,  il  défendoit  contre  elles  notre  cause ,  il  les 
combattoit  ,  il  leur  arrachoit  les  dépouilles  que  ces 
esprits  de  ténèbres  avoient  enlevées  et  dont  ils  se 

(i)  Colos,  3.  —  (2)  Idem, 


DE  JÉSUS-CHRIST.  iSj 

glorifîoient,  il  les  confondoit  à  la  vue  de  tout  l'uni- 
vers ,  il  les  desarmoit  et  il  en  triompholt;  content 
de  mourir  dans  ce  combat ,  pourvu  que  sa  victoire  , 
qui  lui  coûtoit  si  cher,  fût  auprès  de  son  Père  notre 
rançon  et  notre  salut  ;  Expolians  principatus  et 
poiestatesj  traduxit  conjidenter  -^  palàm  triumphans 
m  os  in  semetipso  (i). 

De  là ,  chrétiens  ,  nous  ne  devons  point  nous 
étonner  des  témoignages  particuliers  ,  ou  plutôt  des 
prodiges  d'amour  et  de  miséricorde  qu'il  fait  paroître 
à  cette  dernière  heure ,  qui  doit  terminer  sa  course 
et  consommer  sa  charité  pour  nous.  Plus  il  avance 
vers  la  fin  de  sa  carrière ,  plus  son  cœur  s'attendrit. 
Il  semble  ne  plus  respirer  que  la  miséricorde.  Il  prie, 
et  c'est  une  prière  de  miséricorde;  il  promet ,  et  c'est 
une  proiTiesse  de  miséricorde  ;  il  donne ,  et  c'est 
un  don  de  miséricorde  ;  il  témoigne  sa  soif,  et  celle 
soif  qu'il  souffre  ,  quelque  pressante  qu'elle  puisse 
être ,  n'est  après  tout  que  l'image  d'une  soif  mille 
fois  encore  plus  ardente  ,  qui  achève  de  le  consu- 
mer, et  qui  est  un  sentiment  de  miséricorde.  Appli- 
quez-vous. 

Il  prie  ,  et  c'est  une  prière  de  miséricorde ,  et 
de  la  plus  grande  miséricorde  ;  car  il  prie  pour 
ses  ennemis  mêmes  et  ses  propres  persécuteurs.  Il 
prie  pour  les  prêtres  elles  docteurs  de  la  synagogue 
qui  ont  conspiré  contre  lui ,  pour  les  soldats  qui  l'ont 
arrêté,  pour  le  peuple  qui  l'a  insulté,  pour  les  faux 
témoins  qui  l'ont  calomnié  ,  pour  Pilate  qui  l'a  con- 
damné, pour  les  bourreaux  qui  l'oulcrucilié.  Encore 

{x)  Coloss.  %, 


l58  SUR  LE  CRUCIFIEMENT  ET  LA  MORT 
S  ilsrrconnoissoienl  leur  crime,  et  s'ils  enmarqnoicnt 
quelque  rcpcnlir  !  mais  les  voilà  tous  an  pied  de  la 
croix,  qui  le  conihlenl  de  nouveoux  outrages,  qui 
secouent  la  tête  en  se  moquant  et  le  raillant,  qui  se 
le  montrent  les  uns  aux  autres  comme  leur  jouet  et 
un  objet  de  mépris  ,  qui ,  par  mille  impiétés  et  par 
les  paroles  les  plus  piquantes,  l'attaquent  dans  sa 
puissance,  dans  sa  sainteté,  dans  sa  royauté,  dans 
sa  divinité.  C'est  au  milieu  de  ce  bruit  confus  et  de 
cette  multitude  animée  ,  que  tout  à  coup  il  rompt 
le  silence  qu'il  avoit  jusque-là  gardé,  et  qu'il  élève 
la  voix.  Il  porte  les  yeux  au  ciel  :  et  que  va-t-il  lui 
demander?  N'est-ce  point  pour  en  faire  descendre 
la  foudre?  ce  seroit  la  juste  vengeance  de  tant  d'in- 
humanités et  d'attentats  :  mais  ne  craignez  point , 
Juifs  sacrilèges  et  parricides  ,  c'est  la  miséricorde 
qui  le  fait  parler.  11  ne  prononcera  pas  une  parole 
que  ne  lui  ait  dictée  l'amour  le  plus  généreux  et  le 
plus  désintéressé.  Mon  Père,  s'écrie-t-il,  pardonnez- 
leur,  car  ils  ne  savent  ce  qu'ils  font.  Il  ne  dit  pas 
mon  Dieu  ,  mais  mon  Père  ,  parce  que  ce  nom  de 
père  est  plus  favorable  pour  se  faire  écouter  et  pour 
fléchir  la  colère  divine  :  Pater.  Il  ne  dit  pas  en  dé- 
tail :  Pardonnez  à  celui-ci  et  à  celui-là  moins  cou- 
pables que  les  autres,  et  qui  ont  eu  moins  de  part 
à  cette  conjuration  formée  contre  moi  :  mais  en  gé- 
néral et  sans  distinction,  il  dit  :  Pardonnez-leur;  ne 
voulant  exclure  personne  de  ce  pardon  ,  les  y  com- 
prenant tous,  même  ceux  qui  l'ont  accusé  et  jugé 
le  plus  injustement;  même  ceux  qui  l  ont  frap})é  ,  ' 
meurtri,  traité  le  plus  violemment;  même  ceux  qui 


DE   JÉSUS-CHRIST.  109 

lui  ont  enfoncé  les  épines  dans  la  lête  ,  les  clous 
dans  les  pieds  et  dans  les  mains.  Sa  miséricorde ,  qui 
remplit  toute  la  terre,  est  universelle.  Pas  un  seul 
pour  qui  ses  bras  et  ses  pieds  ne  soient  ouverts;  pas 
un  dont  il  ne  soit  lavocat ,  et  dont  il  ne  se  déclare 
l'intercesseur  et  le  sauveur  :  Bimitte  illîs.  Il  ne  s'en 
tient  pas  à  une  simple  prière  :  mais  il  tâche,  autant 
qu'il  lui  est  possible  ,  de  les  justifier;  et  tout  crimi- 
nels qu'ils  sont ,  sa  charité  lui  fait  trouver  pour  leur 
défense  et  en  leur  faveur  une  raison  et  un  sujet  d'ex- 
cuse. Pardonnez-leur,  parce  qu'ils  sont  aveuglés  ,  et 
qu'ils  ne  connoissent  pas  toute  l'énormilé  de  1  olFense 
qu'ils  commettent  :  Pater ,  dimitte  illis  ;  non  enim 
sciunt  quid  faciunt  (i). 

Il  promet,  et  c'est  une  promesse  de  miséricorde. 
En  elFet,  chrétiens,  admirons  le  pouvoir  et  la  vertu 
de  sa  prière.  Rien  de  plus  efficace  ,  et  le  premier  mi- 
racle qu  elle  opère  ,  c'est  la  conversion  d'un  insigne 
voleur.  C'étoit  un  scélérat ,  peut-être  encore  pire  que 
Barabbas,  puisqu'on  ne  l'avoit  pas  même  proposé  à 
la  fête  solennelle  pour  obtenir  sa  délivrance.  C  étoit 
un  blasphémateur  et  un  furieux  ,  qui  d'abord  s  étoit 
tourné  lui-même  contre  Jésus-Christ ,  puisque ,  selon 
l'évangile  de  saint  Matthieu  et  celui  de  saint  Marc, 
les  voleurs  qui  furent  crucifiés  avec  lui,  1  outrageoient 
de  paroles  et  le  chargeoient  d'injures  :  Et  qui  cum 
èo  crucifixi  erant ,  conviciahantur  ci  (2).  Mais  au 
bout  de  quelques  momens  et  par  une  secrète  mer- 
veille de  la  grâce,  voilà  ce  blasphémateur,  ce  voleur 
changé  dans  un  humble  pénitent ,  qui  rend  gloire 

(1)  Luc  23.  —  (2)  Marc.  i5. 


l6o      SUR   LE    CRUCIFIEMENT   ET   LA   MORT 

à  Dieu  ,  qui  confesse  hautement  ses  péche's  et  se  re- 
connoît  digne  de  la  mort ,  qui  publie  l'innocence  de 
ce  juste  contre  lequel  il  s'étoit  élevé ,  qui  s'adresse 
à  lui  comme  à  son  Seigneur ,  comme  à  son  Pioi ,  qui 
se  range  au  nombre  de  ses  sujets,  et  lui  demande 
une  place  dans  son  royaume  ;  enfin  ,  qui  reçoit  de 
la  bouche  même  du  Fils  de  Dieu  celle  assurance  si 
douce  et  si  consolante  :  Je  vous  dis,  en  vérité  ,  que 
dès  ce  jour  vous  serez  avec  moi  dans  le  ciel ,  pour 
y  jouir  de  la  souveraine  béatitude  :  Amen  dico  iihi y 
ho  die  mecum  eris  in  paradiso  (i). 

Il  donne,  et  c'est  un  don  de  miséricorde.  Car  dans 
celte  extrémité,  voulez-vous  savoir  quel  est,  si  je 
puis  m'exprîmer  de  la  sorte  ,  son  testament  de  mort  ? 
Sont-ce  des  héritages  temporels?  hélas!  que  posséda 
jamais  sur  la  terre  ce  Dieu  pauvre ,  qui  dans  tout  le 
cours  de  sa  vie  n'eut  pas  même  oii  se  retirer  ni  ç>\x 
reposer  sa  tête?  Qu'est-ce  donc?  Ah  !  mes  frères  ,  du 
haut  de  sa  croix  il  baisse  la  vue  :  et  qu'aperçoit-il 
^  devant  ses  yeux?  Marie,  sa  mère,  et  Jean  ,  son  dis- 
ciple :  voilà  son  trésor,  voilà  sa  plus  précieuse  suc- 
cession. A  ce  double  aspect ,  tout  épuisé  qu'il  est,  il 
sent  encore  toute  la  tendresse  de  son  cœur  s'exciter 
et  se  réveiller.  Dans  l'état  d'accablement  oii  il  se 
trouve,  et  que  chaque  moment  augmente,  il  n'est 
pas  néanmoins  encore  tellement  occupé  de  ses  ex- 
trêmes douleurs ,  qu'il  ne  pense  à  l'une  et  à  l'autre. 
Il  ne  les  veut  pas  quitter  sans  leur  donner  une  der- 
nière preuve  et  leur  laisser  un  gage  authentique  de 
son  amour.  Femme  ,  dit-il  à  Marie  ,  lui  présentant 

(i)  Luc.  23. 

soa 


DE   JÉSUS-CHRIST.  l6l 

son  bien -aimé  disciple,  voici  votre  fils  :  Mulier , 
erce/i/ius  tuus  (i).yioo  fus  f  dil-ilàJean,  lui  présen- 
tant sa  sainte  mère,  voici  votre  mère  :  Ecce  maler 
tua  (2).  Il  sait  qu  ii  ne  peut  mieux  confier  l'une  qu'au 
plus  fidèle  de  ses  disciples  ;  et  il  sait  qu'il  ne  peut 
mieux  disposer  de  l'autre  qu'en  le  remettant  dans 
l<es  mains  de  la  plus  tendre  de  toutes  les  mères.  Que 
dis-je  ,  mes  chers  auditeurs?  dans  ce  don  mutuel, 
dans  ce  riclie  don  ,  tout  est  mystérieux.  Ce  n'est  pré- 
cisément, ni  sa  mère,  ni  son  disciple,  que  ce  Dieu 
des  miséricordes  envisage.  Ses  vues  s'étendent  bien 
plus  loin  ,  et  ses  faveurs  n'ont  point  de  bornes.  Il 
veut  que  Marie ,  dans  la  personne  de  Jean ,  adopte 
généralement  tous  les  hommes  pour  ses  enfans  , 
qu'elle  en  soit  la  mère  ,  la  protectrice  ,  la  média- 
trice; et  il  veut  que  tous  les  hommes  en  l'acceptant 
comme  Jean,  en  l'honorant  et  s'y  coufiani,  aient 
dans  elle  une  source  abondante  de  toutes  les  >^râces 
du  salut ,  un  asile  toujours  ouvert ,  et  des  secours 
toujours  assurés  et  présens  :  Et  ex  illâ  horà  occepit 
eam  discipulus  in  sua  (3). 

Enfin  ,  il  témoigne  sa  soif,  et  cette  soif  qu'il  soufïre, 
n'estque  limage  d'uneaulresoif  bien  plus  pressante, 
qui  est  le  désir  de  notre  salut  et  le  sentiment  de  sa 
miséricorde.  Quand  autrefois  ses  apôtres  ,  voyant 
qu'après  une  pénible  marche  et  depuis  un  long  es- 
pace de  temps ,  il  n'avoit  pris  encore  nulle  nourriture, 
et  qu'il  devoit  ressentir  la  faim  ,  l'invitèrent  à  se  re- 
poser et  à  manger  :  Il  y  a  bien  une  autre  viande, 
kur  répond^t-il  ,  que  celle  viande  matérielle,  dont 

(i)  Joan.  19.  ■.-  (2)  Ihïd.  —  (5)  Ihid, 

ïOMîi  IX.  1 1 


l62      SUR    LE    CRUCIFIEMENT    ET    LA    MORT 

j'ai  besoin  ,  et  doiil  je  me  nourris.  L'aliment  que  je 
désire,  et  que  je  cherche  en  tout,  c'est  d'accomplir 
la  volonté  du  Père  qui  m'a  envoyé  ,  et  de  donner 
à  l'ouvrage  pour  lequel  je  suis  descendu,  toute  la 
perfection  qu'il  demande.  Telle  étoit  alors  sa  faim , 
et  telle  est  présentement  sa  soif.  Cette  soif,  c'est  son 
amour ,  que  toutes  les  eaux  de  sa  passion  n'ont  pu 
éteindre  ;  celle  soif,  c'est  le  zèle  des  âmes,  de  ces 
âmes  que  l'enfer  tenoit  captives,  et  qu'il  est  venu 
racheter;  cette  soif,  c'est  une  sainte  impatience  de 
consommer  le  chef-d'oeuvre  de  sa  miséricorde  en 
consommant  le  sacrifice  de  sa  vie  :  Siiio  (i).  Plus 
Iheure  approche ,  plus  le  feu  croît ,  ce  feu  sacré 
dont  est  dévorée  celle  divine  hostie.  Malgré  tout 
l'opprobre  et  tout  le  tourment  de  la  croix,  il  ne  re- 
grette point  la  vie  qu'il  va  perdre  ,  parce  qu'il  voit 
par  avance  le  fruit  de  sa  mort.  Il  ne  peut  se  refuser 
îe  témoignage  qu'il  se  rend  à  lui  -  même  ,  qu'il  a 
exécuté  de  point  en  point  tout  ce  qui  lui  étoit  pres- 
crit ,  et  qu'il  a  rempli  toute  sa  mission  :  Consum^ 
matiim  est  {;2).  Il  ne  lui  reste  plus  que  de  porter 
son  ame  entre  les  bras  de  son  Père ,  pour  recevoir 
h'i  récompense  de  tant  de  travaux  ;  Pater  ^  in  manus 
tuas  commcndo  spiritum  meiim  (3).  Il  ne  lui  faut 
pour  cela  qu'un  soupir,  et  ce  dernier  soupir  en  ter- 
minant sa  carrière ,  couronne  ses  combats ,  et  dans 
le  sein  de  la  mort  même  commence  son  triomphe  : 
Et  hœc  diccns  expirai'ît  (4). 

Sur  cela,  mes  chers  auditeurs,  qu'ai-je  à  vous 
dire  ,  et  quels  senlimens  doit  vous  inspirer  celte 

(i)  Joan.  19.  —  (.i)  Jh'uî.  —  (ô)  Lac.  23 (  j)  Ihid. 


DE   JÉSUS-CHRIST.  l63 

mort  d'un  Dieu  ?  Viens- je  encore  vous  le  représenter 
comme  un  objet  de  terreur?  Il  est  vrai,  toute  la 
terre  en  fut  comme  ensevelie  dans  les  ténèbres ,  et 
ce  fut  un  deuil  universel.  Mais  après  avoir  payé 
d'abord  à  cet  homme -Dieu,  mort  pour  nous,  le 
juste  tribut  de  notre  reconnoissance  et  de  nos  larmes, 
il  nous  permet,  jusque  dans  ce  triste  mystère,  de 
reprendre  le  même  cantique  c[ue  nous  avons  chanté 
avec  la  milice  céleste  ,  dans  le  mystère  de  sa  bien- 
heureuse nativité ,  et  de  nous  écrier  ;  Gloria  in  al^ 
tissimis  Deo  ,  et  in  terra  pax  hominihus  ;  Gloire  à 
Dieu  au  plus  haut  des  cieux  ,  et  paix  aux  hommes 
sur  la  terre.  Et  en  efiet,  c'est  sur  la  croix  qu'est  ra- 
tifiée cette  nouvelle  alliance  que  Dieu  a  voulu  faire 
avec  les  hommes  ;  c'est  là  que,  du  sang  du  média- 
teur ,  notre  réconciliation  et  notre  paix  est  signée. 
Paix  glorieuse  au  souverain  Seigneur  ,  puisqu'il  y 
reçoit  toute  la  satisfaction  que  pouvoit  exiger  sa  gran- 
deur violée,  et  que  la  réparation  même  est  au-dessus 
de  l'offense.  Paix  générale  et  commune  à  tous  les 
hommes,  puisque  c'est  la  paix  de  tout  le  genre  hu- 
main ,  et  que  sans  distinction  ni  de  juste  ,  ni  de 
pécheur,  ni  de  juif,  ni  de  gentil,  ni  de  fidèle,  ni 
d'idolâtre  ,  il  n'y  a  pas  un  seul  homme  qui  n'y  soit 
compris.  Paix  salutaire,  où  1  homme  rentre  dans 
tous  ses  droits  auprès  de  Dieu  ;  où ,  d'esclave  qu'il 
éloit  de  i'enfer  et  du  péché,  il  devient  tout  de  nou- 
veau enfant  de  Dieu  et  héritier  du  royaume  de  Dieu; 
où  toutes  les  grâces  de  Dieu  recommencent  à  couler 
sur  lui  avec  plus  d'abondance  que  jamais,  puisque  la, 
jçïiiséricorde  du  lU^éraleur  qui  l'a  sauve,  est  inliiiie, 

II. 


l64  SDK  LE  CRUCIFIEMENT  ET  LA  MORT 

et  que  cette  rédemption  divine  n'est  pas  seulement 
une  rédemption  abondante  ,  mais  surabondante  : 
Quia  apud  Dominurn  misericordia^  et  copiosa  apud 
eum  redemptio  (i). 

Qu'est-ce  donc  proprement  que  la  croix  de  Jésus- 
Christ?  le  siège  de  la  j^çrâce  et  le  irùne  de  la  miséri- 
corde. El  quelle  leçon  plus  importante  ai-je  là-dessus 
à  vous  faire,  que  celle  de  l'Apôtre ,  par  oii  je  conclus  : 
Hahentes  ergb  Fontijicem  magnum ,  Jesum  Filium 
Dei y  ieneamiis  confessionem  (2).  Ainsi ,  mes  frères, 
ayant  un  aussi  grand  pontife  que  le  Seigneur  Jésus, 
Fils  de  Dieu,  lequel  s'est  immolé  pour  nous,  et  qui 
dans  ce  sacrifice  a  voulu  être  tout  ensemble,  et  le 
prêtre  et  la  victime,  attachons-nous  à  cet  article  ca- 
pital de  notre  foi;  et  sans  nou^  contenter  de  le  croire, 
niéditons-le  sans  cesse  et  rappelons-en  le  souvenir , 
pour  nous  instruire,  pour  nous  exciter,  et  surtout 
pour  nous  animer  d'une  sainte  confiance  en  la  misé- 
ricorde de  notre  Dieu.  Quelles  que  soient  nos  mi- 
sères, ne  craignons  point  d'être  rejetés  :  pourquoi  ? 
en  voici  la  raison  sensible  et  naturelle  :  JSon  enim 
/tahemus  pontificem  qui  non  possit  compati  injir- 
mitatihus  nostris;  tenta tum  autcm  per  omnia  pro 
similitudine  ,   ahsque  peccato  (3)  ;  c'est  que  nous 
n'avons  pas  un  pontife  qui  soit  incapable  de  com- 
patir à  nos  infirmités,  faute  de  lesconnoltre,  ou  qui 
ne  les   connoisse  qu'en  spéculation ,  et  par  là  soit 
moins  en  état  d'en  être  touché.  N'a-t-il  pas  lui-même 
passé  par  toutes  les  épreuves,  et  hors  le  péché,  qu'y 
a-l-il  en  quoi  il  ne  se  soit  rendu  semblable  à  nous? 

(i)  Ps.  129.  —  (2)  Hebr.  4.  —  (5)  Ihïd. 


DE   JÉSUS-CHRIST.  l6î> 

Encore  a-t-il  voulu  porter  l'image  du  péché ,  et 
mourir  sous  la  figure  du  pécheur.  Adeamus  crgd  cum 
Jidi/ciâ  ad  ihronum  gratiœ^  ut  misericordiam  consc- 
qiiamur ,  et  gratiam  invcniamus  in  auxilio  oppor- 
tuno.  Allons  donc,  chrétiens,  allons  à  la  croix  dans 
tous  nos  besoins ,  et  comptons  que  nous  y  serons  tou- 
jours secourus  à  propos  el  selon  nos  nécessités  pré- 
sentes. 

Solide  dévotion  que  je  voudrois  renouveler  dans 
le  christianisme  ,  ou  du  moins  parmi  vous ,  mes  chers 
auditeurs  :  la  dévotion  au  crucifix.  C'est  là  que  nous 
trouverons  des  grâces  de  toutes  les  sortes ,  puisque 
Dieu  les  y  a  toutes  renfermées.  Ce  n'est  pas  sans 
mystère  qu'un  Dieu  mourant,  ou  qu'un  Dieu  mort, 
y  parolt  les  bras  étendus  et  le  côté  percé  d'une  lance. 
Il  veut,  en  nous  tendant  les  bras,  nous  embrasser 
tous;  et  dans  la  plaie  de  son  sacré  côté,  il  veut  comme 
dans  un  asile  certain  ,  nous  recueillir  tous.  Je  dis  tous, 
et  c'est  ce  que  je  ne  puis  trop  vous  redire  ,  afin  que 
nul  ne  lignore  :  car  malheur  à  moi,  si  par  une  erreur 
insoutenable,  et  contre  tous  les  témoignages  des  di- 
vines Ecritures  ,  j'entreprenois  de  prescrire  des 
bornes  aux  mérites  et  à  la  miséricorde  de  mon  Sau- 
veur. Sommes-nous  dans  l'état  du  péché ,  séparés 
actuellement  de  Dieu  et  depuis  long-temps  par  le 
péché  ?  c'est  au  pied  du  crucifix  que  nous  rece- 
vrons des  grâces  de  pénitence  et  de  conversion ,  qui 
nous  ouvriront  les  yeux  de  l'ame  pour  voir  la  griè- 
veté  de  nos  désordres,  et  qui  nous  amolliionl  le 
cœur  pour  les  détester  et  les  pleurer.  Quelque  éloi- 


il66     SUR   LE    CRUCIFIEMENT   ET   LA   MORT 
gués  que  nous  soyons  du  salut,  nous  ne  pouvons  l'être; 
plus  que  les  Juifs  et  que  les  bourreaux  de  Jésus-Chrîsl  : 
or,  combien  néanmoins  de  ces  Juifs  si  endurcis  et  de 
ces  bourreaux  si  intraitables  et  si  barbares,  conçurent 
auprès  de  la  croix  des  scntimensde  repentir  ,  et  ne  se 
retirèrent  qu'en   se  frappant  la  poitrine  ?  Sommes- 
nous  dans  l'heureux  état   de  la  justice  chrétienne, 
fidèles  à  la  loi  de  Dieu  et  par  là  même  amis  de  Dieu  ? 
c'est  au  pied  du  crucifix  que  nous  recevrons  des  grâces 
de  persévérance  et  de  sanctification ,  qui  nous  alïer- 
miront  dans  la  pratique  de  nos  devoirs,  et  qui  nous 
élèveront  aux  plus  sublimes  vertus.  Les  saints  nour- 
rissoientlà  leur  piété  ,  y  allumoient  leur  ferveur,  y 
amortissoient  le  feu  de  leurs  passions,  y  puisoient 
des  forces  contre  toutes  les  attaques  de  leurs  ennemis 
invisibles  et  contre  toutes  leurs  tentations.  Si  l'afflic- 
tion nous  abat,  et  que  les  peines,  soit  intérieures, 
soit  extérieures,  nous  rendent  la  vie  amère  ,  et  nous 
plongent  dans  la  tristesse  et  dans  l'accablement,  c'est 
au  pied  du   crucifix  que  nous  recevrons  des  grâces 
de  soutien  et  de  consolation  ,  cjui  nous  relèveront , 
qui  nous  mettront  dans  la  tranquillité  et  la  paix,  qui 
nous  adouciront   les  douleurs   les  plus  vives  et  les 
maux  les  plus  cuisans.  Une  ame  est   étonnée  d'un 
changement  quelquefois  si  prompt  et  si  subit.  On 
avoit   apporté  aux   pieds   de  Jésus-Christ  un  cœur 
troublé  ,  un   cœur  agité ,  un  cœur  serré ,  un  cœur 
flétri  et  désolé:  mais  dans  un  moment  tout  se  calme, 
tout  s'éclaircil  ;  ce  cœur,  à  la  présence  de  son  Dieu 
crucifié  5  revient  à  lui-même,  se  reconnok  ,  se  re- 


DE   JÉSUS-CHRIST.  167 

proche  sa  folblesse  ,  reprend  une  vigueur  toute  nou- 
Telle  et  se  rélabllt  dans  un  repos  inaltérable. 

De  vouloir  ici  parcourir  tous  les  autres  avantages 
que  nous  procure  ce  recours  fréquent  et  dévot  au 
crucifix ,  ce  seroit  m'engager  dans  un  trop  long  dé- 
tail. Heureux  qui  fait  de  la  croix,  ou  plutôt  de  Jésus 
attaché  à  la  croix,  son  confident ,  son  conseil  ,  son 
maître,  son  docteur,  son  pasteur,  son  guide,   son 
directeur,  son  médecin  ,  son  tout  :  car  Jésus-Christ 
seul  lui  sera  tout;  tout  dans  la  vie,  et  tout  à  la  mort. 
Pesez  bien  ,  chrétiens  ,  cette  dernière  parole ,  tout  à 
la  mort.  Quand  il  sera  venu ,  ce  jour  qui  doit  finir 
sur  la  terre  toute  la  suite  de  vos  jours;  quand  on  vous 
aura  fait  entendre    cet  arrêt,    dont   tout  homme, 
quelque  saint  qu'il  soit,  est  effrayé  :  Vous  mourrez; 
ou  sans  qu'on  prenne  soin  de  vous  l'annoneer,  quand 
une  défaillance  entière   de  la  nature   vous   le  fera 
malgré  vous  sentir;  quand  aux  approches  de  ce  ter- 
rible moment,  le  passé,  le  présent ,  l'avenir  ,  mille 
objets  s'offriront  à  votre  pensée  pour  vous  affliger , 
pour   vous  inquiéter ,  pour  vous   consterner ,  ah   ! 
mon  cher  frère,  oii  sera  votre  ressource  alors,    où 
sera  votre  réconfort?  dans  le  crucifix.  Oùadresserez- 
vous  vos  regards ,   où  porterez-vous   vos  soupirs  ? 
vers  le  crucifix.  Qu'exposera-l-on  à  votre  vue,  que 
vous  mettra- t-on  dans  les  mains  ,  que   vous  appli— 
quera-t-on  sur  les  lèvres  ?  le  crucifix.  Quel  nom  vous 
fera-l-on  prononcer?  le  nom  de  Jésus,  et  de  Jésus 
crucifié.  Ce  sera  là  le  fonds  de  votre  espérance ,  si 
dès  maintenant  vous  en  faites  le  sujet  le  plus  ordi- 


1  G8       SUR  LK  CRUCIFIEMENT  ET  LA  MORT  ,  etc. 

rnire  de  vos  pieux  exercices,  de  vos  entretiens  les 
plus  intimes,  et  de  vos  plus  afï'ectueuses  considéra- 
tions. Plaise  au  ciel  que  vous  vous  disposiez  de  cette 
sorte  ,  à  passer  des  bras  de  Jésus-Christ  mourant  en 
cr«)ix,  entre  les  bras  de  Jésus-Christ  vivant,  et  triom- 
phant dans  la  gloire,  où  nous  conduise,  etc. 


I 


INSTRUCTIONS 

CHRÉTIENNES 

SUR  DIVERS  SUJETS. 


INSTRUCTION 

POUR 

LE    TEMPS    DE    LAVENT. 


Le  dessein  de  l'Eglise  dans  l'institution  de  TAvent^ 
a  été  d'honorer  le  Verbe  incarné  dans  le  chaste  sein 
de  la  Vierge ,  el  de  nous  disposer  ainsi  à  la  glo- 
rieuse nativité  de  cet  homme-Dieu.  Nous  ne  pou- 
vons donc  mieux  nous  occuper  pendant  tout  ce  saint 
temps ,  que  du  grand  mystère  de  l'incarnation  ;  et 
quoique  le  Fils  de  Dieu  s'y  soit  si  profondément  hu- 
milié et  comme  anéanti ,  nous  le  devons  néanmoins 
considérer  comme  un  mystère  de  gl»)ire  pour  Dieu 
même,  selon  qu'il  nous  est  marqué  dans  ce  sacré 
cantique  que  chantèrent  les  anges  à  la  naissance  de 
Jésus-Christ  :  Gloire  à  Dieu  au  plus  haut  des 
deux.  En  effet,  c'est  en  se  revêtant  d'une  nature 
semblable  à  la  nôtre ,  et  en  se  faisant  homme ,  que 
le  Verbe  divin  est  venu  sur  la  terre ,  i .  découvrir 
sensiblement  aux  hommes  la  gloire  de  Dieu;  2.  com- 
battre parmi  les  hommes ,  et  y  détruire  tous  les  en- 
nemis de  la  gloire  de  Dieu;  3.  allumer  dans  le  cœur 
des  hommes  un  zèle  ardent  pour  la  gloire  de  Dieu. 
Appliquons-nous  à  méditer  el  à  bien  pénétrer  ces 
trois  vérités.  Ce  sera  pour  nous  un  fonds  inépuisable 
de  réflexions  et  de  sentimens  les  plus  propres  à  nous 
édifier. 


172  POUR    LE    TEMPS 

§.  j .  Comment  Jésus-Christ  vient  dccoui-rir  sensi- 
blement aux  Jiommes  la  gloire  de  Dieu. 

I.  Que  le  Verbe  éternel ,  en  s'incarnant ,  soit  venu 
découvrir  aux  hommes  la  gloire  de  Dieu,  c'est  i'ex- 
jiresse  doctrine  de  l'évangéliste  saint  Jean  '.Le  Verbe , 
èX\.-\\  ^  s' est  fait  chair;  il  a  demeuré  et  conversé 
parmi  nous,  et  nous  avons  vu  sa  gloire.  Quelle 
conséquence  !  et  le  saint  évangéliste  ne  devoit-il  pas  , 
ee  semble ,  conclure  tout  autrement ,  el  dire  :  le 
Verbe  s'est  fait  chair ,  et  dans  cette  chair  mortelle 
dont  il  est  revèiu,  il  nous  a  caché  la  gloire  de  sa 
divinité.  S'il  disoit ,  le  Verbe  s'est  fait  chair,  et  nous 
avons  été  témoins  de  ses  infirmités  volontaires,  de 
ses  abaissemens  etde  ses  anéantissemens,  nous  n'au- 
rions pas  de  peine  à  comprendre  la  pensée  de  ce 
disciple  bien-aimé  ,  et  elle  nous  paroîtroit  très-natu- 
relle; mais  que  le  Verbe  se  soit  fait  chair,  qu'en  se 
faisant  chair  comme  nous,  il  se  soit  assujetti  à  toutes 
nos  misères  ,  et  qu'en  cela  néanmoins  il  ail  lait  éclater 
sa  gloire ,  c'est  ce  qui  paroît  se  contredire,  et  de 
quoi  nous  ne  voyons  pas  d'abord  la  liaison.  Rien 
toutefois  n'est  plus  juste  que  ce  raisonnement ,  dit 
saint  Augustin ,  et  il  ne  faut  qu'un  peu  d'attention 
pour  en  voir  toute  la  solidité  et  toute  la  vérité.  Car 
si  la  gloire  de  Dieu  devoit  être  révélée  aux  hommes 
d'une  manière  sensible ,  c'éloit  justement  par  les 
humiliations  du  Verbe;  et  il  n'y  avoit  que  ce  Verbe 
humilié,  qui  pût  nous  faire  connoîire  l'excellence 
d'un  Dieu  glorifié.  Tellement,  conclut  saint  Au- 
gustin ,  que  si  saint  Jean  n'avoit  pas  dit  :  Le  \  ejbe 


DE   l'âVENT.  173 

s'est  fait  cliair,  nous  n'aurions  pu  dire  que  nous 
a%'ons  vu  sa  gloire.  Qu'esl-ce  que  la  gloire  de  Dieu 
dont  il  est  ici  question,  et  en  quoi  consisle-t-elle  ? 
cette  gloire  de  Dieu,  telle  que  nous  la  devons  main-,, 
tenant  entendre,  c'est-à-dire,  celle  gloire  qui  est 
dans  Dieu  ,  et  que  nous  désirons  de  connoître  ,  nVst 
autre  chose  que  les  perfections  de  Dieu.  Par  consé- 
quent, découvrir  aux  hommes  les  perfections  de 
Dieu ,  c'est  leur  découvrir  la  gloire  de  Dieu.  Or , 
n'est-ce  pas  ce  que  nous  découvre  admirablement  el 
sensiblement  le  Fils  de  Dieu  dans  son  admirable  in- 
carnation ? 

II.  Et  d'abord  ,  la  miséricorde  de  Dieu  pouvoit- 
elle  se  produire  avec  plus  d'éclat  que  dans  ce  mys- 
tère ?  pouvoit-elle  nous  donner  une  idée  de  ce 
qu'elle  est,  comparable  à  celle-ci  ?  a-t-elle  jamais 
rien  fait  dans  le  monde  qui  en  ait  approché?  O  pro- 
dige ,  s'écrie  Zenon  de  Véronne  !  un  Dieu  réduit  à 
à  la  petitesse  d'un  enfant  ;  et  cela  pour  qui  ?  par 
amour  pour  son  image  et  pour  des  créatures  formées 
de  sa  main.  Reconnoissons  1  excellence  de  notre  re- 
ligion dans  les  vues  excellentes  qu'elle  nous  donne 
du  maître  que  nous  adorons  ,  et  de  sa  bonlc  sans 
mesure.  Toutes  les  religions  païennes  dans  la  vani(é 
de  leurs  fables ,  ont-elles  jamais  rien  imaginé  de  pa- 
reil ?  Nous  avons  des  dieux ,  disoit  un  des  sages  du 
paganisme;  mais  ces  dieux  passeroient  pour  des 
monstres  s'ils  vivoient  parmi  nous ,  tant  ils  ont  été 
vicieux  et  corrompus.  Nous,  dit  saint  Augustin,  nous 
servons  un  Dieu  en  qui  tout  est  merveilleux;  mais 
<ie  toutes  les  mervellies  qu'il  renferme  dans  son  eue 


t74  VOUR    LE    TEMPS 

divin ,  ce  qu'il  y  n  de  plus  merveilleux  et  de  pîns 
incompréhensilîle,  c'est  son  amour.  Il  ne  faudroitdonc 
que  le  mystère  de  l'incarnation  pour  confondre  toute 
l'idolâtrie  et  toute  la  superstition  païenne.  Car,  selon 
la  belle  remarque  de  saint  Grégoire  de  Nysse  ,  la 
vraie  religion  est  d'avoir  des  sentimens  de  Dieu 
conformes  à  la  nature  et  à  la  grandeur  de  Dieu  :  or, 
ce  grand  mystère  nous  fait  concevoir  une  estime 
de  la  miséricorde  de  Dieu  si  relevée  ,  qu'il  n'est 
pas  possible  à  l'esprit  de  l'iionuiie  de  la  porter  plus 
haut. 

III.  Il  en  est  de  même  de  la  sagesse  de  Dieu.  Que 
la  prudence  aveugle  du  siècle  en  juge  comme  il  lui 
plaira,  on  peut  dire,  et  il  est  vrai,  qu'un  homme- 
Dieu  est  le  chef-d'œuvre  d'une  sagesse  toute  divine, 
parce  que  c'est  ainsi  que  Dieu  a  pris  le  moyen  le  plus 
convenable  de  réparer  sa  propre  gloire  et  d'opérer 
le  salut  des  hommes.  Il  avoit  été  offensé ,  ce  Dieu 
de  majesté  ;  il  lui  falloit  une  satisfaction  digne  de 
lui,  et  nul  autre  qu'un  Dieu  ne  pouvoit  dignement 
satisfaire  à  un  Dieu.  L'homme  s'éloit  perdu  :  Dieu 
vouloit  le  sauver  en  le  délivrant  de  la  mort  éter- 
nelle ;  et  comme  il  n'y  avoit  qu'un  Dieu,  qui  ,  par 
ses  mérites  infinis  ,  pût  le  délivrer  de  cette  mort ,  il 
n'y  avoit  conséquemment  qu'un  Dieu  qui  put  le 
le  sauver.  Il  falloit  que  ce  Sauveur  fût  tout  ensemble 
vrai  Dieu  et  vrai  homme.  S'il  eût  seulement  été 
Dieu  ,  il  n'eût  pu  souffrir  ;  s'il  eût  seulement  été 
homme ,  ses  ihumiliations  ni  ses  souffrances  n'eus- 
sent pas  été  des  réparations  suffisantes.  De  plus,  s'il 
eût  seulement  été  Dieu ,  il  eiit  été  invisible ,  et  n'eût 


DE   L'AVENT.  175 

pu  nous  donner  Texemple;  et  s'il  eût  seulement  été 
homme ,  son  exemple  n'eût  pas  été'  pour  nous  une 
règle  tout  à  fait  sûre  et  à  couvert  de  tout  égarement. 
Mais  étant  Dieu  et  homme  ,  comme  homme  il  a  pu 
s'abaisser,  et  comme  Dieu  il  a  donné  à  ses  abaisse- 
mens  une  valeur  inestimable  et  sans  mesure  ;  comme 
homme  il  s'est  montré  à  nos  yeux  pour  nous  servir 
de  guide ,  et  comme  Dieu  il  nous  a  rassurés  pour 
nous  faire  prendre  avec  confiance  la  voie  où  il  est 
entré  et  où  il  a  voulu  nous  conduire.  Ainsi,  dans 
ces  jours  de  grâce  et  de  salut ,  nous  n'avons  point 
de  sentiment  plus  ordinaire  à  prendre  que  de  nous 
écrier  avec  l'Apôtre  :  0  richesses  !  ô  ahîme  de  la 
sagesse  et  des  jugemens  de  Dieu  (1)/ 

IV.  Mais  quelle  vertu  et  quel  pouvoir  dans  Dieu 
ne  demandoit  pas  l'accomplissement  de  ce  grand 
ouvrage  ?  Quel  eifort  et  quel  miracle  de  la  droite  du 
Très-haut  :  un  Dieu-homme ,  conçu  par  une  mère 
vierge  ;  c'est-à-dire  ,  dans  la  même  personne,  dans 
le  même  Jésus-Christ ,  la  divinité  jointe  avec  notre 
humanité ,  1  immortalité  avec  notre  infirmité  ,  la 
grandeur  avec  notre  bassesse  ,  l'infini  avec  le  fini, 
l'être  avec  le  néant  ;  et  dans  la  même  mère ,  la  ma- 
ternité avec  la  virginité  !  Voilà  proprement  l'œuvre 
de  Dieu.  Tout  ce  qu'il  avoit  fait  jusqu'à  présent 
dans  l'univers ,  n'étoit  pour  lui ,  selon  l'expression 
même  de  l'Ecriture,  que  comme  un  jeu;  mais  c'est 
ici  qiie  sa  toute-puissance  se  déploie  dans  toute  son 
étendue ,  et  c'est  dans  la  foiblesse  d'un  enfant- 
Dieu  qu'il  fait  éclater  toute  sa  force. 


ï^n  rOUR    LE    TEMPS 

V.  Il  n'y  a  que  la  justice  de  Dieu  qui  semble  de- 
meurer inconnue  et  n'avoir  nulle  part  dans  ce  mys- 
tère de  grâce.  Mais  nous  nous  trompons,  si  nous  le 
pensons  de  la  sorte  ;  et  l'on  peut  même  ajouter,  que 
de  toutes  les  perfections  divines  qui  reluisent  dans 
la  personne  du  Sauveur,  la  justice  est  celle  dont  les 
effets  y  sont  plus  sensibles,  et  dont  les  droits  invio- 
lables et  souverains  y  paroissent  avec  plus  d'évidence. 
Jusque-là  que  saint  Clirysosîôme  n'a  pas  fait  difficulté 
d'avancer  cette  étrange  proposition,  mais  qui  n'a  rien 
que  de  solide,  toute  surprenante  qu'elle  est,  savoir, 
que  dans  l'enfer ,  où  Dieu  exerce  ses  plus  rigoureux 
cliâlimens,  il  ne  fait  pas  néanmoins  autant  connoître 
sa  justice  ,  que  dans  le  sein  virginal  de  Marie,  où  le 
Verbe  s'est  incarné.  La  preuve  en  est  incontestable. 
C'est  que  dans  l'enfer  ce  ne  sont  que  des  hommes 
réprouvés  qui  se  trouvent  soumis  à  cette  justice;  au 
lieu  que  dans  le  sein  de  Marie,  c'est  un  homme- 
Dieu  qui  commence  à  en  devenir  la  victime  et  à  lui 
être  immolé.  Or  ,  qu'est-ce  qu'une  justice  à  laquelle 
il  faut  une  telle  hostie  et  un  tel  hommage?  d'où  vient 
que  le  Prophète  royal ,  parfaitement  éclairé  dans  la 
science  et  le  discernement  des  attributs  divins,  après 
avoir  dit  que  Dieu  a  montré  aux  hommes  fauteur 
de  leur  salut ,  ajoute  ensuite ,  quil  a  révélé  sa  justice 
à  toutes  les  nations  (i). 

VI.  De  tout  ceci,  concluons  que  le  Sauveur  du 
monde,  en  prenant  un  corps  humain  et  visible  ,  et 
nous  découvrant  ainsi  les  plus  hautes  perfections  de 
Dieu ,  nous  donne  donc  par  là  même  la  plus  grande 

(i)Ps.  97. 

idée 


DE   l'AVENT.  177 

idée  de  îa  gloire  de  Dieu.  De  sorte  que  sans  atten- 
dre sa  passion  et  la  fin  de  sa  vie  mortelle  ,  il  peut 
dire  à  son  Père  dès  le  moment  de  sa  sainte  incarna- 
tion :  Mon  Père,  j'ai  déjà  commencé  roffice  pour 
lequel  vous  m'avez  envoyé,  qui  est  de  vous  faire 
con/îoître  dans  le  monde.  Je  n'y  entre  que  pour  cela, 
et  je  n'en  sortirai  qu'après  avoir  consommé  cette  ini- 
j  portante  affaire.  Car  i!  est  d'une  nécessité  absolue 
I  que  vous  soyez  connu  des  hommes,  puisque  l'igno- 
I  rance  où  ils  vivent  à  l'égard  de  leur  Créateur  et  du 
premier  de  tous  les  êtres,  est  un  désordre  essentiel 
dans  la  nature,  et  la  source  de  tous  les  autres  désor- 
dres. C'est  pourquoi  je  viens  en  ce  jour,  afin  que 
les  hommes,  en  me  contemplant,  contemplent  dans 
moi  votre  gloire  ,  et  que  la  lumière  que  j'aoporte , 
se  répande  dans  toute  la  terre  et  dissipe  les  ténèbres 
où  elle  est  ensevelie. 

Viï.  Cependant,  après  une  telle  manifestation  de 
la  gloire  de  Dieu ,  n'esl-il  pas  étrange  qu'il  soit  si 
peu  connu  dans  le  monde?  Car  ce  qu'on  appelle  le 
inonde ,  les  sectateurs  du  monde ,  les  esclaves  du 
inonde,  ces  hommes  et  ces  femmes  remplis  de  l'es- 
prit du  monde,  connoissent-ils  Dieu?  ne  font-ils  pas 
profession  de  l'ignorer,  ou  du  moins  de  l'oublier? 
ne  vivent-iis  pas  comme  s'il  n'y  en  avoit  point?  leur 
grand  principe  n'esl-il  pas  de  l'eifacer  autant  qu'ils 
peuvent  de  leur  souvenir,  et  de  n'y  penser  presque 
jamais?  C'est  la  plainte  que  faisoit  le  disciple  saint 
Jean  ,  expliquant  la  génération  éternelle  et  tempo- 
relle du  Fils  de  Dieu  :  Dieu  étoit  au  milieu  du  monde, 
comme  le  maître  et  l'arbitre  du  monde,  et  le  monde. 
TOME  JX.  12 


lyB  POUR    LE    TEMPS 

n'en  a^'oit  nulle  connoissancc  (i).  C'est  la  plainte 
que  JésLis-Clirisl  lui-même  faisoil  à  son  Père  :  Père 
saint ,  le  monde  ne  vous  connaît  point  (2).  Quoi  qiir 
j'aie  fail  pour  lui  annoncer  vos  grandeurs  ,  son  aveu- 
glemenl  a  prévalu  ,  el  il  y  demeure  toujours  piongt'. 
Déplorable  aveuglement ,  s'écrie  Salvien  ;  aveugle- 
ment qui  va  jusqu'à  mettre  Dieu  dans  noire  estime 
au-dessous  de  tout!  On  le  perd  sans  regret,  on  se 
tient  éloigné  de  lui  sans  inquiétude  ,  on  lui  préfère 
le  moindre  avantage  ,  le  moindre  plaisir,  et  on  ne  lui 
donne  la  préférence  sur  rien.  Sa  grâce  et  sa  haine 
nous  sont  également  indifférentes  :  tout  cela  pour- 
quoi? toujours  par  la  même  raison  :  c'est  que  le 
monde  ne  l'a  jamais  bien  connu.  Car  si  le  monde  le 
connoissolt ,  ce  Dieu  si  miséricordieux  ,  ce  Dieu  si 
sage ,  ce  Dieu  si  puissant ,  ce  Dieu  si  jusle  et  si  saint , 
on  ne  vivroit  pas  dans  le  dérèglement  où  l'on  vit,  on 
ne  s'abandonneroit  pas  à  luie  telle  corruption  de 
mœurs ,  on  ne  viendroit  pas  l'outrager  au  pied  de 
ses  autels,  on  honoreroit  son  culte,  on  respecteroitses 
temples,  on  praliqueroit  sa  loi ,  on  redouleroit  ses 
vengeances.  Mais  parce  que  le  monde  aiï'ecte  de  le 
méconnoître  ,  il  n'y  a  point  d'excès  oi^i  l'on  ne  se  porte. 
VIÏI.  Quoi  donc!  le  dessein  de  Jésus-Christ  est-il 
absolument  ruiné  ?  Il  est  descendu  parmi  nous  ,  et  il 
a  voulu  vivre  au  milieu  de  nous  pour  publier  dans 
le  monde  la  gloire  de  son  Père:  mais  dans  la  suite 
des  siècles  ,  a-t-il  été  frustré  de  son  attente  ?  non , 
sans  doute;  mais  outre  ce  monde  perverti  qui  ferme 
les  yeux  à  la  lumière  que  le  Sauveur  des  hommes 

(1)  Joan.  1.  —  (.i)  Joau.  17. 


DE   l'aVENT,  179 

est  venu  nous  présenter  ,  il  y  a  un  autre  monde ,  un 
monde  fidèle ,  un  monde  prédestiné ,  le  petit  monde 
des  justes  et  des  élus.  Ce  sont  ceux-là  que  Jésus- 
Christ  s'est  réservés ,  et  qu'il  se  réserve  encore;  c'est 
à  ceux-là  qu'il  est  donné  de  connoître  les  mystères 
de  Dieu ,  et  en  particulier  le  mystère  d'un  Dieu  fait 
homme.  Oui  ,  c'est  à  vous ,  dit  saint  Bernard  ,  à 
vous  qui  êtes  humbles ,  à  vous  qui  êtes  soumis  et 
oLéissans,  à  vous  qui  êtes  modestes  dans  voire  condi- 
tion ,  et  qui  ne  cherchez  point  à  vous  élever  au- 
dessus  de  vous-mêmes  par  un  orgueil  présomptueux; 
à  vous  qui  veillez  sur  toute  votre  conduite  et  sur 
toutes  vos  démarches  pour  les  régler  ;  à  vous  enfin 
qui  vous  appliquez  à  méditer  les  perfections  de  votre 
Dieu  et  à  pratiquer  sa  loi. 

IX.  Plaise  au  ciel  que  nous  soyons  de  ce  monde 
chrétien  !  Ouvrons  les  yeux  de  la  foi ,  et  dans  le  cours 
de  cet  avent,  admirons  les  merveilles  du  Seigneur, 
Rendons-nous  attentifs  à  la  voix  de  cet  enfant ,  qui 
du  sein  de  sa  mère  où  il  est  encore  caché  ,  nous  in- 
vite à  louer  Dieu ,  à  le  bénir  et  à  lui  dire  avec  toute 
l'Eglise:  J'ai  considéré  i'os  œuvres  ^  Seigneur ,  et 
fen  ai  été  saisi  d' étonnement ,  Car  voilà  votre  ou- 
vrage, ô  mon  Dieu!  voilà  l'ouvrage  de  votre  bras 
tout-puissant.  A  en  juger  par  les  dehors ,  je  n'y  vois 
rien  que  de  commun ,  rien  même  que  de  bas  et  de 
rebutant  ;  mais  c'est  en  cela  même  qu'est  le  prodige. 
Où  votre  gloire  devroit  être  ensevelie  et  anéantie  , 
c'est  là  que  vous  la  faites  paroître  dans  toute  sa  splen- 
deur ;  et  plus  vous  semblez  l'obscurcir  dans  de  pro- 
fondes ténèbres,  plus  vous  lui  donnez  de  lustre  et 

12. 


iSô  POUR   LE   TEMPS 

en  rrhaiissez  1  éclat.  Heureux  que  vous  en  fasi^îez 
rejaillir  sur  moi  les  rayons,  et  que  vous  m'ayez 
dessillé  les  yeux  pour  me  la  faire  apercevoir  à  travers 
les  ombres  qui  la  couvrent  !  Que  le  monde  envisage 
vos  abaissemens  avec  mépris,  et  qu'il  s'en  scauda- 
dise  ;  pour  moi ,  malgré  le  scandale  du  monde  et  ses 
fausses  idées,  je  redirai  mille  fois,  et  je  ne  cesserai 
point  de  chanter  avec  toute  la  cour  céleste:  Gloire 
à  Dieu  dans  toute  t étendue  de  la  terre  et  juscjuau 
■plus  haut  des  cieux  î 

§.  2.  Comment  Jésus-'Christ  vient  comhattre  parmi 
les  hommes  ,  et  y  détruire  tous  les  ennemis  de  la 
gloire  de  Dieu, 

I.  Jésus-Christ  fait  plus  encore.  Pour  mieux  élablir 
parmi  les  hommes  la  gloire  de  Dieu  ,  il  vient  détruire 
tous  les  ennemis  qui  la  combatloicnt.  Dieu  avoit  trois 
grands  ennemis  de  sa  gloire  ,  le  démon  ,  le  péché 
et  les  biens  de  la  terre  ,  ou  plutôt  l'amour  déréglé 
des  biens  de  la  terre.  Le  démon  avoit  usurpé  un  em- 
pire si  absolu  sur  les  âmes ,  que  de  l'aveu  même  de 
Jésus-Christ,  il  passoit  pour  le  prince  du  monde,  et 
l'étoit  en  eiFet ,  non  par  une  puissance  légitime ,  mais 
par  une  possession  tyrannique.  Le  péché  ,  dit  saint 
Paul ,  régnoit  depuis  Adam  jusqu'à  Moïse  ,  et  depuis 
Moïse  jusqu'à  Jésus-Christ ,  causant  partout  de  tristes 
ravages  ,  désolant  le  royaume  de  Dieu  ,  et  suscitant 
contre  lui  ses  propres  créatures.  Enfin  ,  l'amour  dé- 
réglé des  biens  de  la  terre  dominoit  presque  dans 
lous  les  cœurs ,  où  les  hommes  i'avoient  placé  comme 
leur  idole  ,  et  auquel  ils  sacriûoient  leur  conscience 


DE  l'avent.  i8i 

et  leur  salut.  Voilà,  dis-je,  les  trois  ennemis  que  le 
Fils  de  Dieu  est  venu  attaquer,  et  sur  lesquels  il  a 
remporté  de  signalés  avantages  pour  la  gloire  de  son 
Père. 

IL  Gela  est  si  vrai ,  que  le  démon  n'attend  pas  même 
le  jour  où  le  Messie  devoit  naître ,  pour  lui  céder 
la  place.  Si  nous  en  croyons  les  auteurs  païens,  qui 
ne  peuvent  être  suspects  lorsqu'ils  rendent  témoi- 
gnage à  notre  religion  ,  peu  de  temps  avant  la  nais- 
sance de  Jésus-Christ ,  on  vit  tomber  les  idoles  des 
faux  dieux  où  l'esprit  de  mensonge  se  faisoit  adorer. 
Tous  les  oracles  se  turent,  hors  ceux  qui  annonçoienfE 
îa  venue  de  ce  Dieu-homme  ;  et  plus  d'une  fois  les 
puissances  infernales  furent  forcées  d'avouer  que  leur 
règne  éioit  fini ,  et  qu'un  maître  au-dessus  de  tous 
les  maîtres  approclioit  pour  gourverner  le  monde  et 
le  soumettre  à  la  loi  du  vrai  Dieu.  En  quoi  s'ac- 
complit par  avance  cette  parole  de  l'évangile  :  Cesè 
maintenant  que  le  monde  va  être  jugé  ^  et  que  Is 
prince  de  ce  monde  sera  banni (i^, 

lïl.  Ce  n'étoient  là  néanmoins  que  des  présages 
de  ce  que  Jésus-Christ  devoit  faire  pour  détruire  le 
péché  :  autre  ennemi  non  moins  difficile  à  vaincre  , 
ni  moins  opposé  à  la  gloire  de  Dieu.  Afin  de  bien 
entendre  ce  point ,  il  faut  supposer  d'abord  une  vé- 
rité que  la  foi  nous  enseigne ,  et  qui  est  indubitable, 
savoir,  que  tout  ce  qui  s'est  passé,  et  dans  l'incar- 
nation ,  et  dans  la  naissance  du  Sauveur  qui  l'a  suivie, 
n'a  rien  eu  de  fortuit  à  son  égard;  mais  que  tout  a 
€l4  de  son  choix,  et  qu'il  n'y  a  pas  une  circonstance 

(i)  Joau.  12» 


l'62  POUR    LE    TEMPS 

qu'il  n'ait  prévue  en  particulier  ,  et  qu'il  n'ait  lui- 
même  délerniine'e.  Les  autres  enfans  ,  dit  saint 
Bernard  ,  ne  choisissent  ni  le  temps  oii  ils  naissent , 
ni  le  lieu  de  leur  patrie,  ni  les  personnes  dont  ils 
reçoivent  le  jour,  parce  qu'ils  n'ont  pas  la  raison 
pour  en  délibérer,  ni  le  pouvoir  pour  en  ordonner  ; 
mais  le  Fils  de  Dieu  avoit  l'un  et  l'autre,  et  comme 
dans  la  suite  des  années  il  devoit  mourir ,  parce 
qu'il  le  voudroil  et  de  la  manière  qu'il  le  voudroit, 
aussi  il  s'est  incarné  ,  et  il  est  né  dans  le  monde, 
parce  qu'il  l'a  voulu  ,  cl  de  la  manière  qu'il  l'a  voulu. 
Si  bien  que  tout  ce  que  les  évangélistes  nous  ont 
appris  ,  soit  de  son  incarnation  ,  soit  de  sa  nativité  : 
la  pauvreté  de  Marie  sa  mère ,  l'obscurité  de  Joseph 
réputé  son  père  ,  la  rigueur  de  la  saison  oii  il  a  pris 
naissance  ,  le  plein  dénuement  et  l'abandonnement 
général  où  il  s'est  trouvé  ,  sont  autant  de  moyens 
dont  il  a  prétendu  se  servir  pour  la  fin  qu  il  s'éloit 
proposée. 

IV.  De  là  il  nous  est  aisé  de  voir  comment  tout 
cela  en  effet  tend  à  la  ruine  du  péché.  Car  le  Sau- 
veur du  monde  vient  travailler  à  détruire  le  péché, 
parce  qu'ainsi  que  nous  l'avons  déjà  remarqué ,  il 
vient  satisfaire  pour  les  péchés  des  hommes  ,  et 
présenter  à  Dieu  le  sacrifice  de  notre  salut.  Que  lui 
manque-t-il  dès  maintenant  pour  être  la  victime 
de  ce  sacrifice  ,  et  une  victime  parfaite  ?  La  victime , 
disent  les  théologiens  ,  doit  être  changée  et  comme 
transformée  :  Or ,  quel  changement  qu'un  Dieu  sous 
la  forme  d'un  homme  (i)  !  La  victime  doit  être  hu- 

(i)  Pltilip.  2. 


DE    L'AVE  NT.  l83 

ïnillée  ;  el  quelle  hiimilialloii  (|u'un  Dieu  reJuii  à 
l'eiat  d'un  enfant ,  el  à  l'éiat  même  d'un  esclave.  La 
victime  doit  être  dépouillée  ;  et  est-il  un  dépouil- 
lement semblable  à  celui  d'un  Dieu ,  qui  ne  doit 
avoir  en  naissant,  pour  retraite,  qu'une  é table  ,  et 
pour  berceau ,  qu'une  crèche?  La  victime  doit  mourir, 
et  il  est  vrai  que  Jésus-Christ  n'a  pas  même  encore 
paru  au  monde  ;  mais  naître  comme  bientôt  il  naîtra 
et  comme  il  s"y  prépare  ,  dans  la  souffrance  el  la 
douleur,  exposé  à  toutes  les  injures  de  l'air,  n'est-ce 
pas  une  espèce  de  mort  ?  voilà  donc  le  sacrifice 
commencé  ,  quoiqu'il  ne  soit  pas  achevé  ;  et  par 
conséquent  saint  Bernard  a  raison  de  dire  ,  que  le 
péché  reçoit  ici  une  rude  et  violente  alteinte.  Si  ce 
Dieu  sauveur  ne  l'efface  pas  déjà  par  son  sang  ,  au 
lieu  de  sang  il  va  verser  des  larmes  ;  et  ces  larmes  , 
dit  saint  Ambroise  ,  sont  des  eaux  salutaires  qui 
laveront  les  crimes  de  ma  vie.  Larmes  d'autant  plus 
précieuses  ,  qu'elles  seront  plus  glorieuses  à  Dieu  , 
et  qu'elles  le  vengeront  de  l'ennemi  le  plus  mortel 
et  le  plus  irréconciliable. 

V.  Il  faut  après  tout  convenir  que  la  destruction 
du  péché  ne  seroit  pas  encore  complète  ,  si  le  même 
Sauveur  n'en  coupoit  la  racine  la  plus  féconde  et  la 
plus  contagieuse,  qui  est  la  cupidité,  ou  l'amour 
déréglé  des  biens  de  la  terre.  Or  ,  il  vient  allaquer 
ce  puissant  ennemi  en  deux  manières,  1  une  à  l'égard 
des  élus,  et  l'autre  à  l'égard  des  réprouvés;  l'une  à 
l'égard  des  justes  et  des  vrais  fidèles,  et  l'autre  à 
l'égard  des  impies  et  des  mondains.  Dans  les  justes 
et  les  âmes  fidèles,  il  triomphera  de  celte  afîcciion. 


'l84  POUR    LE    TEMPS 

désordonnée  aux  richesses  du  monde ,  aux  honneurs 
du  monde,  aux  plaisirs  du  inonde  ,  en  la  leur  arra- 
chani  du  coeur.  Et  dans  les  mondains  et  les  impies, 
il  la  combattra  au  moins  en  la  condamnant,  en  la 
frappant  d'anathéme,  en  la  rendant  moins  excusable 
et  plus  criminelle  devant  Dieu. 

VI.  Sommes-nous  chrétiens,  c'est-à-dire,  sommes- 
nous  de  ces  âmes  dociles ,  de  ces  âmes  heureusement 
disposées  à  recevoir  les  impressions  de  la  ^râce  de 
Jésus-Christ  et  à  profiter  de  ses  exemples  ?  la  vue  de 
ce  Dieu-homme  doit  faire  immanquablement  mourir 
dans  nos  cœurs  toute  convoitise,  et  nous  détacher 
de  tout  ce  qui  s'appelle  biens  temporels.  Car  le  moyen 
alors  de  le  voir  pauvre,  el  de  vouloir  vivre  dans 
l'opulence  ;  de  le  voir  abaissé ,  et  de  vouloir  vivre 
dans  l'élévation  ;  de  le  voir  souffrant  et  morlidé ,  et 
de  vouloir  jouir  de  toutes  les  commodités  et  vivre 
dans  les  délices  ?  Voilà  ce  qui  a  formé  dans  le  chris- 
tianisme tant  de  pauvres  volontaires  el  tant  de  péni- 
tens.  Voilà  ce  qui  a  rempli ,  dans  les  premiers  siècles 
de  l'Eglise  ,  les  déserts  de  solitaires.  Voilà  ce  qui 
remplit  encore  de  nos  jours  les  monastères  de  reli- 
gieux ,  et  ce  qui  leur  fait  quitter  tout  avec  joie , 
mépriser  tout,  renoncer  pour  jamais  à  tout.  Mais 
sommes-nous  de  ce  monde  réprouvé  ,  de  ce  monde 
avare  et  intéressé  ,  de  ce  monde  ambitieux  et  vain  , 
de  ce  monde  sensuel  et  voluptueux ,  de  ce  monde 
insensible  à  tous  les  enseignemens  que  vient  nous 
donner  cet  enfant -Dieu?  quels  arrêts  de  condam- 
nation ne  va-l-il  pas  porter  contre  nous  ?  quels  foudres 
ne  fera-t-il  pas  gronder  sur  nos  leies  ?  de  quels  mal- 


DE   l'aVENT.  iS5 

îieiirs  ne  nous  menacera-l-il  pas ,  et  quel  témoignage 
ne  rendra-l-il  pas  devant  son  Père  pour  notre  con- 
viction et  pour  noire  perte  éternelle  ? 

VII.  Il  n'y  a  point  de  cœur  si  endurci  qui  ne  doive 
être  ému  de  tout  cela  ,  et  c'est  ce  qui  a  touché  un 
grand  nombre  de  mondains.  Mais  quoi  qu'il  en  soit 
des  autres,  faisons-y  toute  la  réflexion  que  demande 
l'importance  de  la  chose.  N'attirons  pas  sur  nous  un 
jugement  aussi  formidable  que  celui  des  humiliations 
et  des  souffrances  d'ua  Dieu  incarné.  Que  le  fruit 
de  cet  avent  soit  de  nous  mettre  en  état  de  le  faire 
naître  en  nous  d'une  naissance  toute  spirituelle  et 
toute  sainte.  Or ,  nous  nous  mettrons  dans  cette  heu- 
reuse disposition  en  nous  conformant  à  lui  d'esprit  , 
de  cœur  et  de  conduite.  Voilà  quel  doit  être  le  prin- 
cipal sujet  de  nos  entretiens  intérieurs ,  de  nos  médi- 
tations ,  de  nos  oraisons ,  de  nos  résolutions.  Ajoutons 
au  triomphe  de  Jésus-Christ ,  vainqueur  de  tous  les 
ennemis  de  la  gloire  de  Dieu ,  la  victoire  qu'il  rem- 
portera sur  nous-mêmes  ,  et  que  nous  lui  céderons. 
Par  là,  nous  pourrons  entrer  au  rang  des  justes  et 
des  prédestinés  ;  par  là  nous  mériterons  de  célébrer 
avec  eux  les  grandeurs  de  Dieu  ,  et  de  le  glorifier 
éternellement  dans  le  ciel  ,  après  l'avoir  glorifié  sur 
la  terre. 

^.  3.  Comment  Jèsus-Christ  vient  allumer  dans  le 
cœur  des  hommes  un  zèle  ardent  pour  la  gloire 
de  Dieu, 

I.  Enfin  Jésus-Christ  vient  allumer  dans  le  coeur 
des  hommes  un  saint  zèle  pour  la  gloire  de  Dieu  : 


l8f)  FOUR    LE    TEA[PS 

comment  cela  ?  premièrement ,  par  la  haute  cslime 
qu'il  nous  donne  de  cette  gloire  de  Dieu;  et  secon- 
dement ,  par  1  intérêt  propre  et  essentiel  qu'il  nous 
fuit  trouver  dans  cette  gloire  de  Dieu. 

II.  Car,  quand  nous  nous  appliquons  à  consi- 
dérer le  mj'^stère  de  l'incarnation  divine ,  et  que 
voyant  Jésus-Christ  dans  l'état  où  la  foi  nous  le  pro- 
pose ,  nous  venons  à  faire  ces  réflexions  :  que  c'est 
pour  réparer  la  gloire  de  Dieu,  qu'un  Dieu  est  des- 
cendu du  trône  de  sa  majesté  ,  et  qu'il  n'a  pas  cru 
que  ce  fiit  une  condition  trop  onéreuse,  de  s'avilir 
de  la  sorte  et  de  s'anéantir  ;  qu'il  n'a  point  connu 
de  moyen  plus  propre  que  celui-là  ,  ni  d'autre  prix 
qui  pût  égaler  le  bien  qu'il  avoit  à  rétablir  ;  que 
malgré  tout  ce  qu'il  lui  en  devoit  coûter  ,  il  a  mieux 
aimé  s'assujettir  aux  dernières  extrémités  de  la  mi- 
sère humaine  ,  que  de  ne  pas  rendre  à  Son  Père  toute 
la  gloire  qui  lui  avoit  été  ravie  ,  et  de  lui  en  laisser 
perdre  le  moindre  degré  :  pour  peu  que  nous  rai- 
sonnions et  que  nous  comprenions  ces  principes, 
voici  les  conséquences  qui  se  présentent  d'elles- 
mêmes  et  que  nous  sommes  obligés  de  tirer.  Que  la 
gloire  de  Dieu  est  donc  un  bien  au-dessus  de  tous 
les  biens,  puisqu'il  n'y  a  point ,  hors  Dieu  ,  d'autre 
bien  à  quoi  le  Fils  de  Dieu  n'ait  renoncé  pour  le 
rétablissement  de  cette  gloire.  Qu'il  n'y  a  donc  rien 
que  nous  ne  devions  sacrifier  à  la  gloire  de  Dieu  , 
puisque  le  Fils  de  Dieu  s'y  est  sacrifié  lui-même.  Que 
de  procurer  de  la  gloire  à  Dieu  ,  c'est  donc  ce  qu'il 
y  a  de  plus  grand  et  de  plus  digne  d'un  homme  rai- 
sonnable ,  à  plus  forte  raison  d'un  homme  chrétien , 


DE   l'avENT.  187 

puisque  c'a  été  une  œuvre  digne  même  d'un  homme- 
Dieu.  Au  contraire  ,  que  de  blesser  la  gloire  de  Dieu, 
c'est  donc  le  souverain  mal ,  parce  que  c'est  l'offense 
de  Dieu ,  et  une  telle  offense ,  qu'elle  n'a  pu  être 
expiée  que  par  les  mérites  d'un  Dieu ,  c'est-à-dire , 
en  particulier ,  que  par  toutes  les  douleurs  et  tous 
les  mépris  qu'il  a  eu  à  souffrir  ,  et  à  quoi  il  s'est 
exposé.  Par  conséquent ,  que  rien  ne  nous  doit  donc 
être  plus  précieux  ,  plus  sacré ,  plus  cher  que  la 
gloire  de  Dieu,  et  que  nous  ne  pouvons  mieux  em- 
ployer notre  zèle  qu'à  la  répandre,  autant  qu'il  dé- 
pend de  nous  ,  et  à  l'amplifier. 

III.  Une  autre  considération  nous  y  doit  encore 
exciter  très-fortement  :  c'est  notre  intérêt ,  et  de 
tous  nos  intérêts  le  plus  important ,  qui  s'y  trouve 
lié  ,  et  qui  est  notre  salut.  Car  la  gloire  de  Dieu  et 
notre  salut  sont  ici  comme  inséparables.  Et  en  eQet, 
cette  gloire  de  Dieu  dans  l'incarnation  du  Verbe 
divin  ,  consiste  à  sauver  les  hommes  et  à  opérer 
l'ouvrage  de  notre  rédemption  :  tellement  que  dans 
ce  mystère  ,  Dieu  glorifié  et  l'homme  sauvé  ,  c'est 
proprement  une  même  chose.  Combien  donc  devons- 
nous  prendre  part  à  une  gloire  où  nous  sommes  si 
intéressés?  A  parler  en  général,  plus  nous  contri- 
buons volontairement  et  par  zèle  à  la  gloire  de  Dieu, 
plus  nous  nous  avançons  auprès  de  Dieu ,  et  plus 
nous  méritons  ses  récompenses. 

IV.  Mais  par  oi*i  pouvons-  nous  glorifier  Dieu  ? 
par  les  moyens  que  le  Sauveur  des  hommes  est  venu 
le  glorifier.  Jésus- Christ  fait  connoîlre  la  gloire  de 
Dieu  ,  en  faisant  connoîlre  ses  infinies  perfections  : 


ir>8  POUR   LE   TEMPS 

adorons  ces  perfeciions  divines ,  reconnoissons-les 
dans  la  sainte  hiimanilé  du  Fils  de  Dieu  ,  et  rendons- 
lui  chaque  jour  de  cet  avent  ,  et  même,  s'il  se  peut , 
à  toutes  les  heures,  de  fre'fjuens  et  de  pieux  hom- 
mages. Jésus-Christ  vient  rétablir  la  gloire  de  Dieu 
en  renversant  Tempire  du  démon  :  chassons  nous- 
mêmes  de  notre  cœur  ce  damnable  ennemi ,  dont 
nous  n'avons  que  trop  écouté  en  tant  de  rencontres 
les  suggestions  ;  et  pour  nous  dégager  entièrement 
de  sa  tyrannie ,  chassons  avec  lui  bien  d'autres  dém(;ns 
domestiques  qui  lui  ont  ouvert  l'entrée,  et  qui  ont 
secondé  ses  pernicieux  desseins  :  ce  sont  nos  passions 
et  nos  inclinations  vicieuses.  Jésus-Christ  vient  ré- 
parer la  gloire  deDieu  parla  destruction  et  l'expiation 
du  péché  :  pleurons  nos  péchés,  effaçons-les  par 
nos  larmes  et  par  notre  pénitence  ;  prenons  toutes 
les  précautions  nécessaires  pour  nous  garantir  des 
rechutes  où  le  monde  pourroit  nous  entraîner  ,  et 
conservons  pour  jamais  à  Dieu  nos  an»es  pures  et 
sans  tache.  Jésus -Christ  vient  assurer  la  gloire  de 
Dieu  contre  les  nouvelles  insultes  du  péché,  par  le 
renoncement  aux  biens  de  la  terre  ,  dont  l'amour 
déréglé  corrompoit  le  monde  :  renonçons  à  ces  faux 
biens,  au  moins  de  cœur,  si  nous  ne  nous  sentons 
pas  appelés  à  y  renoncer  en  effet.  Quand  Dieu  permet 
que  nous  tombions  dans  le  besoin,  dans  l'humiliation, 
dans  la  souffrance  ,  souvenons-nous  que  ce  sont-là 
les  moyens  les  plus  efficaces  dont  a  usé  le  Fils  de 
Dieu  ,  et  qu'il  nous  a  enseignés  pour  lionorer 
son  Père  ,  et  pour  le  dédommager  en  quelque  ma- 
nière de  tous  les  outrages  qu'il  a  reçus  de  nous  ? 


DE   l'aveNT.  189 

consolons-nous  dans  ceiie  pensée;  acceptons  ce  que 
Dieu  nous  envoie  ,  et  fuisons-nous-en  un  mérite 
auprès  «je  lui.  S'il  ne  nous  tiaite  pas  en  apparence 
avec  taiil  de  rigueur ,  ei  qu'il  nous  laisse  dans  une 
condition  aisée ,  conimode  ,  honorable  ,  gardons- 
nous  de  toute  attache  aux  commodités  que  notre 
condition  nous  fournit ,  aux  honneurs  qu'elle  nous 
procure ,  aux  richesses  dont  elle  nous  accorde  la  pos- 
session cl  l'usage.  Dans  l'opulence  ,  ayons  l'esprit 
de  pauvreté  ,  dans  la  grandeur  ,  l'esprit  d'humilité  , 
et  parmi  tout  ce  qui  peut  contribuer  a  la  douceur 
de  la  vie ,  l'esprit  de  mortification.  Ne  nous  en  tenons 
pas  précisément  à  l'esprit,  mais  selon  que  notre  état 
le  comporte ,  passons  à  la  pratique.  La  pratique  sans 
l'esprit  ne  seroit  qu'un  vain  extérieur;  mais  aussi 
l'espàt  sans  la  pratique  ne  seroit  qu'une  illusion. 

V.  Voilà  ,  Sauveur  adorable ,  les  excellentes  règles 
que  vous  venez  nous  tracer  ,  et  que  nous  devons 
suivre  ;  mais  pour  les  pratiquer  et  pour  les  suivre ,  il 
il  nous  faut  une  grâce  et  une  grâce  puissante.  Or, 
en  est-il  une  plus  puissante,  que  celle  même  que 
vous  apportez  avec  vous  ?  Car  en  nous  apportant 
une  nouvelle  loi,  vous  nous  apportez  une  grâce  toute 
nouvelle  ,  qui  est  la  grâce  du  Rédempteur.  Avec  le 
secours  de  cette  grâce,  de  quoi  ne  vieijdrons-noiis 
point  à  bout  pour  la  gloire  de  votre  Père  et  pour  la 
vôtre  ?  nous  ne  cesserons  point  de  vous  la  demander 
avec  coniiance  ,  et  vous  ne  cesserez  point  de  la  ré- 
pandre sur  nous  avec  abondance.  Elle  nous  éclairera , 
elle  nous  conduira ,  elle  nous  souiiendra.  Mais  que 
sera-ce  quand  à  celte  grâce  intérieure  vous  ajouterez 


lyo  rODR    LE   TEMPS    DE   L'aVENT. 

la  force  de  votre  exemple  ;  et  que  sortant  du  bien- 
heureux sein  où  vous  êtes  enfermé  comme  dans  un 
sanctuaire ,  vous  vous  montrerez  au  monde ,  et  nous 
servirez  de  modèle?  Hàiez-vous  de  paroîire  :  nous 
vous  attendons  ,  et  nous  vous  désirons.  Que  la  terre 
s  ouvre ,  et  quelle  germe  le  Sauveur  {y),  Qu  il  vienne 
nous  remplir  de  son  esprit ,  nous  animer  de  ses  sen- 
timens ,  nous  marquer  ses  voies  ,  et  nous  conduire 
enfin  à  cette  béatitude  céleste ,  oli  ,  après  avoir  glo- 
rifié Dieu  sur  la  terre  ,  nous  devons  être  nous-mêmes 
éternellement  comblés  de  gloire, 

(i)  Isaïe.  45- 


INSTRUCTION 

POUR 

LE   TEMPS   DU   CARÊME  (i). 


I.  Représentez-vous  bien  que  le  carême  est  un 
temps  consacré  à  la  pénitence  ,  et  qu'on  peut  par 
conséquent  lui  appliquer  ce  que  saint  Peiul  disoit  aux 
Corinthiens:  Voici  maintenant  le  temps  fa'.'orahle  ^ 
voici  les  jours  du  salut  (2)  ;  parce  qu'il  n'y  a  point 
de  temps  dans  l'année  plus  favorable  pour  nous  que 
celui  où  nous  travaillons  à  apaiser  la  colère  de  Dieu , 
ni  de  jours  plus  précieux  pour  le  salut  ,  que  ceux 
qui  sont  employés  à  expier  nos  péchés.  C'est  donc 
à  vous  d'entrer  dans  ce  sentiment  de  l'Apôtre. 
Quoique  toute  votre  vie  doive  être  une  pénitence 
continuelle  ,  eu  égard  aux  fautes  dont  vous  vous 
reconnoissez  coupable  devant  Dieu  ,  c'est  particu- 
lièrement dans  le  carême  que  vous  devez  vous  atta- 
cher à  la  pratique  et  aux  exercices  d'une  vertu  si 
importante  et  si  nécessaire  ;  en  sorte  que  vous  puis- 
siez dire:  Voici  maintenant  le  temps  favorable  pour 
moi  y  et  qu'en  eifet  ce  soit  pour  vous  un  temps  de 
pénitence.  Car ,  quel  reproche  auriez-vous  à  soutenir 
de  la  part  de  Dieu  ,  si  pendant  que  toute  l'Eglise 
est  en  pénitence  ,  vous  n'y  étiez  pas  ;  et  si  par  le 
malheur  et  le  désordre  ,  ou  d'une  vie  lâche  et  dis- 

(i)  Ce(te  iusLructioufut  tîiite  pour  ime  dame  Ji;  ijiialiU' — ('j)a.  Cor.  6. 


192  POUR   LE   TEMPS 

sipée  ,  ou  d'une  vie  molle  et  sensuelle  ,  vous  passiez 
ce  temps  du  carême  sans  participer  en  aucune  ma- 
nière à  la  pénitence  publique  des  chrétiens?  puis- 
qu'alors  ,  bien  loin  qu'il  fdt  pour  vous  ce  temps  de 
grâce  et  de  salut  dont  parle  saint  Paul ,  il  ne  ser- 
viroit  qu'à  votre  condamnation  ,  et  qu'il  s'ensuivroit 
de  là  que  votre  impénitence,  criminelle  en  tout  autre 
temps  ,  le  seroit  doublement  en  celui-ci. 

II.  Il  n'y  a  nulle  raison  qui  puisse  vous  dispenser 
de  la  pénitence  ,  parce  que  la  loi  de  la  pénitence  est 
une  loi  générale  ,  dont  personne  n'est  excepté  ;  une 
loi  qui  dans  tous  les  états  de  la  vie  se  peut  accom- 
plir, et  contre  laquelle  la  prudence  de  la  chair  ne 
peut  jamais  rien  alléguer  que  de  vain  et  de  frivole* 
Plus  il  vous  paroîl  difficile  dans  la  place  où  vous 
êtes  ,  d'observer  exactement  cette  loi ,  plus  vous 
devez  faire  d'efforts  pour  vous  y  assujettir  ,  parce 
que  c'est  justement  pour  cela  que  vous  avez  encore 
plus  besoin  de  pénitence.  Vos  infirmités  mêmes  ,  au 
lieu  de  vous  rendre  impossible  l'observation  de  cette 
loi ,  sont  au  contraire ,  dans  les  desseins  de  Dieu  , 
de  puissans  secours  pour  vous  aider  à  y  satisfaire  , 
soit  en  vous  tenant  lieu  de  pénitence  ,  lorsqu'elles 
vont  jusqu'à  l'accablement  des  forces  ,  comme  il 
arrive  dans  les  maladies  ;  soit  en  vous  servant  de 
sujets  pour  remporter  sur  vous  de  saintes  victoires , 
quand  ce  ne  sont  que  des  incommodités  ordinaires, 
que  vous  devez  alors  surmonter  par  la  ferveur  de 
1  esprit ,  afin  que  vous  fassiez  de  votre  corps  ,  selon 
l'expression  du  maîire  des  gentils  ,  une  hosiie  vi- 
vante et  agréable  aux.  yeux  de  Dieu.  La  pratique 

toute 


DU    CARÊME.  193 

toute  opposée  oii  vous  avez  vécu  ,  doit  non-seule- 
ment vous  confondre  ,  mais  vous  animer  contre 
vous  -  même ,  et  vous  exciter  fortement  à  réparer 
tout  ce  que  l'amour-propre  vous  a  fait  commettre 
au  préjudice  de  cette  divine  loi  de  la  pénitence;  car 
voilà  les  sentimens  avec  lesquels  vous  devez  com- 
mencer le  carême  ,  résolue  ,  d'une  façon  ou  d  autre, 
de  subir  cette  loi ,  que  vous  ne  devez  point  regarder 
comme  un  joug  pesant,  ni  comme  une  loi  onéreuse, 
mais  plutôt  comme  une  loi  de  grâce  d'où  dépend 
tout  votre  bonheur. 

IIÏ.  Toute  la  pénitence  du  carême  ,  comme  l'a 
très-bien  remarqué  saint  Léon  pape  ,  ne  se  réduit 
pas  à  jeûner  ni  à  s'asbtenir  des  viandes  défendues  ; 
c'en  est  bien  une  partie ,  mais  ce  n'est  pas  la  prin- 
cipale ni  la  plus  essentielle.  Quoique  le  précepte  de 
l'abstinence  et  du  jeune  cesse  en  certaines  conjonc- 
tures ,  celui  de  la  pénitence  subsiste  toujours  ;  et 
comme  il  y  a  dans  le  monde  des  chrétiens  relâchés  , 
qui ,  par  une  espèce  d'hypocrisie  ,  jeûnent  sans  faire 
pénitence  ,  ou  parce  qu'ils  jeûnent  sans  renoncer  à 
leur  péché,  ou  p;uce  qu'ils  trouvent  le  moyen,  par 
mille  adoucissemens  ,  de  jeûner  sans  se  mortifier 
(  ce  qu'on  peut  appeler  l'hypocrisie  du  jeûne  ,  si 
souvent  condamnée  dans  l'Ecriture  )  :  aussi,  par  une 
conduite  toute  contraire  ,  les  âmes  fidèles  à  Dieu  , 
quand  le  jeûne  leur  devient  impossible  ,  savent  bien 
faire  pénitence  sans  jeûner  ,  parce  que  sans  jeûner 
elles  savent  se  vaincre  elles-mêmes  ,  s'interdire  les 
délices  de  la  vie  ,  marcher  dans  les  voies  étroites  du 
salut  ,  et  pratiquer  en  tout  le  reste  la  sévérit»i  dû 
Tor.iK  iX.  i3 


Iq4^  POUa    LE    TEMPS 

t't'van^ile.  Suivez  celle  règle  ,  el  leiiez-voiis  daulant 
plus  obligée  à  la  pénitence  ,  que  vous  vous  semez 
moins  capable  de  garder  à  la  lettre  et  dans  la  rigueur 
le  commandement  du  jeûne.  Car ,  il  est  certain  que 
la  dispense  de  l'un  ne  vous  peut  élre  qu'un  surcroît 
d'engagement  pour  l'autre.  Si  vous  raisonnez  en 
chrétienne,  c'est  ainsi  que  vous  en  devez  user  ,  afin 
que  Dieu  ne  perde  rien  de  ses  droits  ,  et  que  la  dé- 
licatesse de  votre  santé  ne  vous  empêche  point  de 
remplir  la  mesure  de  votre  pénitence. 

IV.  En  conséquence  de  ces  principes,  la  première 
chose  que  Dieu  demande  de  vous ,  et  que  vous  devez 
vous-même  demander  à  Dieu  pour  tout  ce  saint  temps, 
c'est  l'esprit  d'une  salutaire  componction ,  cet  esprit 
de  pénitence  dont  David  éloit  pénétré  ,  et  dont  il 
faut  qu'à  son  exemple  vous  vous  mettiez  en  état  de 
ressentir  l'impression  et  l'efficace.  C'est-à-dire ,  que 
votre  plus  solide  occupation  pendant  le  carême  ,  doit 
être  de  repasser  tous  les  jours  devant  Dieu,  dans 
l'amertume  de  votre  ame  ,  les  désordres  de  votre 
vie  ,  d'en  reconnoilre  avec  douleur  la  grièveté  et  la 
multitude  ,  devons  en  humilier  ,  de  vous  en  affliger, 
de  ne  les  perdre  jamais  de  vue  ;  tellement  que  vous 
puissiez  dire  comme  ce  saint  roi  :  Seigneur  ^  mon 
pécJié  m  est  toujours  présent  (i).  Car  ,  selon  l'Ecri- 
ture ,  voilà  en  quoi  consiste  l'esprit  de  la  péni- 
tence. Or  ,  une  excellenie  pratique  pt-ur  cela  même, 
c'est  que  pendant  le  carême  vous  fassiez  toutes  vos 
actions  dans  cet  esprit  ,  et  par  le  mouvement  de 
cet  esprit;  allant,  par  exemple ,  à  la  messe  comme 

(1}  Psal.  Su. 


DU   CARÊME.  195 

an  sacrifice  que  vous  allez  offrir  vous-même  pour  la 
réparation  de  vos  péchés  ;  priant  comme  le  publi- 
cain  ,  et  ne  vous  présentant  jamais  devant  Dieu 
qu'en  qualité  de  pénitente  accablée  du  poids  de  vos 
péchés  ;  vous  assujettissant  de  bon  cœur  aux  devoirs 
pénibles  de  votre  état  ,  comme  à  des  moyens  d'ef- 
facer vos  péchés  ;  vous  proposant  pour  motif  dans 
chaque  bonne  œuvre  de  racheter  vos  péchés  ;  vous 
levant  et  vous  couchant  avec  cel'c  pensée  :  Je  suis 
une  infidèle  ,  et  Dieu  ne  me  soutire  sur  la  terre 
qu'afm  que  je  fasse  pénitence  de  mes  péchés.  Celte 
vue  continuelle  de  vos  péchés  veus  enlretiendni 
dans  l'esprit  de  la  pénitence  ,  et  rien  ne  vous  aidera 
plus  à  l'acquérir  et  à  le  conserver ,  que  de  vous  ac- 
coutumer à  agir  de  la  sorte. 

V.  Cet  esprit  de  pénitence  ,  si  vous  êtes  assez  heu- 
reuse pour  en  être  touchée  ,  doit  produire  en  vous 
un  effet  qui  le  suit  naturellement  ,  et  qui  en  est  la 
plus  infaillible  marque  ;  savoir  ,  la  pénitence  de 
l'esprit,  c'esi-à-dire  ,  une  ferme  et  constante  dispo- 
sition où  vous  devez  être  ,  de  mortifier  votre  esprit , 
votre  humeur,  vos  passions  ,  vos  inclinations  ,  vos 
mauvaises  habitudes  ,  mais  par  -  dessus  tout  V(Jtre 
orgueil ,  qui  est  peut-être  dans  vous  le  plus  grand 
obstacle  à  la  pénitence  chrétienne  ;  car  le  fond  de 
la  pénitence  chrétienne  ,  c'est  l'humilité,  et  tandis 
qu'un  orgueil  secret  vous  dominera  ,  ne  comptez 
point  sur  votre  pénitence.  Il  faut  donc  ,  pour  ré- 
pondre aux  desseins  de  Dieu ,  qu'en  même  temps 
"I  que  vous  célébrez  le  carême  avec  l'Eglise  ,  animée 
de  l'esprit  de  la  pénitence ,  vous  vous  appliquiez  à 

10. 


1 


19G  POUR    LE    TEMPS 

êire  pins  humble,  pins  douce  ,  plus  patiente  ,  pins 
conipatissanle  aux  foiblesses  cVauirui  ,  plus  \ide  de 
leslime  de  vous-même  ;  que  vous  parliez  moins 
librement  des  défauts  de  votre  prochain ,  que  vous 
soyez  moins  prompte  à  le  condamner  ;  que  si  , 
malgré  vous  ,  vous  en  avez  du  mépris  ,  vous  n'y 
ajoutiez  pas  la  maligne  joie  de  le  témoigner:  car,  si 
vous  ne  prenez  sur  tout  cela  nul  soin  de  vous  con- 
traindre ,  quelque  pénitence  que  vous  puissiez  faire, 
vous  ne  commencez  pas  par  celle  qui  doit  justifier 
devant  Dieu  toutes  les  autres,  et  sans  laquelle  toutes 
les  autres  pénitences  sont  inutiles.  En  vain  ,  disait 
im  prophète  ,  déchirons-nous  nos  vêtemens  ,  si  nous 
ne  déchirons  nos  cœurs  :  c'est  le  changement  du 
cœur  et  de  l'esprit  qui  fait  la  vraie  pénitence  ;  au- 
trement ce  que  nous  croyons  être  pénitence  ,  n'en 
est  que  l'ombre  et  le  fantôme.  Du  reste  ,  il  n'y  a 
personne  à  qui  convienne  plus  qu'à  vous  cette  péni- 
tence de  l'esprit ,  puisque  vous  confessez  vous-même 
que  c'est  principalement  par  l'esprit  que  vous  avez 
péché. 

VI.  La  pénitence  purement  intérieure  ne  suffit 
pas ,  et  tous  les  oracles  de  la  foi  nous  apprennent 
qu'il  y  faut  joindre  l'extérieure  ,  parce  que  la  cor- 
ruption du  péché  s'étant  également  répandue  sur 
l'homme  extérieur  et  sur  l'homme  intérieur  ,  Dieu  , 
dit  saint  Augustin  ,  exige  de  nous  ,  selon  l'un  et 
l'autre  ,  le  témoignage  de  notre  contrition.  Confor- 
mément à  celte  maxime,  vous  devez  être  durant  le 
carême  plus  fidèle  que  jamais  aux  petites  mortifi- 
cations que  Dieu  vous  a  inspiré  de  vous  prescrire  à 


DU    CARÊME.  i97 

vous-même  ,  afin  qu  au  moins  en  quelque  chose  vous 
ayez  la  consolation,  suivant  la  parole  de  saint  Paul, 
de  porter  sur  cotre  corps  la  mortification  du  Sei-* 
gneur  Jésus  ,  et  quelle  paroisse  dans  votre  chair 
mortelle  (i).  Par  la  même  raison  ,  le  temps  du 
carême  doit  encore  allumer  votre  ferveur  ,  pour 
rendre  aux  malades  que  Dieu  confie  à  vos  soins , 
les  visites  de  charité  ,  et  même  les  services  humi- 
lians  qu'ils  attendent  de  vous  :  car  ces  services  et 
ces  visites  sont  pour  vous  des  œuvres  de  pénitence  ; 
et  vous  devez  vous  souvenir  que  comme  la  foi  est 
morte  sans  les  œuvres  ,  ainsi  l'esprit  de  pénitence 
s'éteint  peu  à  peu  quand  il  n'est  pas  entretenu  par 
les  œuvres  de  la  pénitence.  Vous  ne  devez  pas  non 
plus  négliger ,  autant  qu'il  dépend  de  vous  ,  d'être 
plus  modeste  dans  vos  liahlls  pendant  le  carême  , 
qu'en  tout  autre  temps  de  l'année  ,  puisque  le  Saint- 
Esprit,  en  mille  endroits  de  1  Ecriture  ,  fait  consister 
dans  cette  modestie  un  des  devoirs  de  la  pénitence 
des  pécheurs.  D'oh.  vient  que  les  pénitens  de  la 
primitive  Eglise  se  revêtoient  du  cilice  et  se  cou- 
vroient  de  cendres.  Vous  ne  professez  pas  une  autre 
religion  qu'eux  ,  et  tout  votre  zèle  ,  à  proportion  , 
et  dans  l'étendue  de  votre  condition  ,  doit  être  de 
vous  conformer  à  eux. 

VII.  L'aumône  ,  selon  la  doctrine  des  Pères  , 
ayant  toujours  été  considérée  comme  inséparable 
du  jeûne  ,  parce  que  les  pauvres  ,  disoient  -  ils  , 
dévoient  profiter  de  la  pénitence  des  riches  ,  il  est 
évident    que    cette  obligation   des   riches  devient 

(1)2.  Cor.  4' 


iqy  POUU   LE   TEMPS 

encore  Lien  plus  grande  à  leur  égard ,  quand  par  des 
raisons  légilimes  ils  sont  dispensés  de  jeûner.  L'au- 
mône n'est  plus  alors  un  simple  accompagnement , 
mais  un  supplément  du  jeûne  ,  dont  elle  doit  tenir 
la  j)lace.  11  faut  donc  qu'elle  soit  plus  abcndanle  , 
comme  ,  étant  due  à  double  litre  ,  et  du  jeûne  et  de 
l'aumône  même.  C'est  par  là  que  vous  devez  me- 
surer et  régler  vos  aumônes  pendant  ce  saint  temps, 
ne  vous  contentant  pas  des  aumônes  que  la  loi  com- 
mune de  la  charité  vous  engage  à  faire  en  toute  sorte 
de  temps  ,  mais  en  faisant  d'extraordinaires  que  la 
loi  de  la  pénitence  y  doit  ajouter,  parce  qu'il  est 
constant  qu'une  pécheresse  doit  bien  plus  à  Dieu  sur 
ce  point ,  qu'une  chrétienne  qui  anroit  conservé  la 
grâce  de  son  innocence.  Vos  aumônes,  pour  être  le 
supplément  de  votre  jeûne  ,  et  pour  faire  partie  de 
votre  pénitence ,  doivent  être  des  aumônes  qui  vous 
coûtent  ;  je  veux  dire,  que  vous  les  devez  faire  de  ce 
que  vous  vous  serez  refusé  à  vous  -  même ,  et  qu'une 
de  vos  dévotions  du  carême  doit  être  de  sacrifier  à 
Dieu  certaines  choses  dont  vous  voudrez,  bien  vous 
priver  pour  avoir  de  quoi  soutenir  votre  prochain , 
préférant  le  soulagement  de  ses  misères  à  votre  sen- 
sualité ,  à  votre  curiosité  ,  à  votre  vanité.  C'est  par 
de  semblables  victimes ,  dit  le  saint  Apôtre  ,  qu'on 
se  rend  Dieu  favorable. 

\  III.  Ce  n'est  pas  assez  :  mais  pour  sanctifier  le 
carême  ,  il  faut  de  plus  retrancher  les  plaisirs  et  les 
vaines  joies  du  monde  ;  rien  n'étant  plus  opposé  à 
l'esprit  de  la  religion,  beaucoup  plus  à  l'esprit  de  la 
péîiiience,  que  ce  qui  s'appelle  plaisir,  surtout  dans 


DU    CARÊME.  190 

un  temps  déJlé  à  la  pénitence  solennelle  de  l'Eglise. 
Ainsi  une  arae  chrétienne  doit  alors ,  non-seulement 
abandonner  tous  les  divertissemens  profanes  qui  ne 
sont  permis  en  nul  autre  temps ,  comme  les  spec- 
tacles ,  les  comédies ,  les  danses  ;  mais  même  les  jeux 
innocens ,  les  conversations  mondaines  ,  les  assem- 
blées, les  promenades,  tout  ce  qui  peut  faire  perdre 
l'esprit  de  recueillement  et  de  componction.  Il  n'y  a 
pas  jusqu'aux  personnes  les  plus  séparées  du  monde 
par  leur  état  de  vie  ,  qui  ne  doivent  entrer  dans  cette 
pratique ,  ayant  un  soin  particulier ,  pendant  le  temps 
du  carême,  de  s'abstenir  de  certaines  récréations,  et 
d'en  faire  à  Dieu  le  sacrifice.  Ce  qui  doit  néanmoins 
s'entendre  des  choses  qui  ne  sont  ni  nécessaires,  ni 
utiles  ,  et  dont  on  se  peut  passer  sans  préjudice  d'un 
plus  grand  bien.  Ce  qu'on  accorde  même  pour  lors 
ou  à  la  santé,  ou  à  un  honnête  relâche  de  l'esprit, 
doit  être  accompagné  d'une  secrète  douleur  de  se 
voir  réduit  à  la  nécessité  de  prendre  ces  petits  sou- 
lagemens  ,  et  à  l'impuissance  de  faire  une  pénitence 
parfaite  ,  telle  qu'on  voudroit  la  pouvoir  faire  pour 
s'acquitter  pleinement  auprès  de  Dieu. 

IX.  Jésus-Christ ,  durant  son  jeûne  de  quarante 
jours ,  se  relira  au  désert ,  et  quitta  même  ses  dis- 
ciples :  d'oii  vous  devez  conclure  que  le  carême  des 
chrétiens  doit  être  pour  eux  un  temps  de  retraite  et 
de  séparation  du  monde  ,  puisque  le  Fils  de  Dieu 
n'en  usa  de  la  sorte  que  pour  notre  instruction,  et 
non  pas  pour  sa  propre  sanctification,  et  que  le  jeûne 
qu'il  observa  ne  fut  que  pour  servir  de  modèle  au 
nôtre.  Car  c'est  ce  que  tous  les  Pères  de  l'Eglise  nous 


20O  ]'ot;r  le  temts 

ont  enseigné.  Formez-vous  sur  ce  grand  exemple. 
Faite5-vous  une  règle  de  vous  séparer  du  monde,  non 
par  l'amour  de  voire  repos  ,  mais  par  le  désir  et  le 
zèle  de  voire  perfection.  A  l'exemple  de  votre  Sau- 
veur ,  et  conduite  comme  lui  par  Tespril  de  Dieu  , 
allez  passer  certains  jours  dans  votre  sditude,  pour 
y  vaquer  à  Dieu  el  à  vous-^même.  Ne  vous  contentez 
pas  de  cela  :mais,  sans  changer  de  Vieu  ,  ni  en  faire 
dépendre  votre  dévotion ,  établissez-vous  au  milieu 
de  vous-même  une  solitude  intérieure,  où,  dans  le 
silence  et  hors  du  tumulte,  vous  communiquiez  avec 
Dieu  ,  donnant  tous  les  jours  du  carême  plus  de 
temps  à  l'otaison  et  à  la  prière.  Est-il  personne  au 
monde  ,  sans  exception  ,  à  qui  cet  exercice  de  re- 
traite ,  joint  à  l'oraison  et  à  une  sainte  communi- 
cation avec  Dieu,  soit  si  nécessaire  quà  vous  ?  Dis- 
posez-vous donc  à  en  retirer  tous  les  avantages  que 
Dieu  par  sa  miséricorde  y  a  attachés  pour  votre  salut. 
Car  c'est  à  vous-même  et  de  vous-même ,  que  Dieu 
dit  par  le  prophète  Osée  :  Je  la  conduirai  dans  la 
solitude  ,  et  là  je  lui  parlerai  au  cœur  (i). 

X.  La  parole  de  Dieu  a  été  dès  les  premiers  siè- 
cles du  christianisme  ,  la  nourriture  spirituelle  dont 
l'Ej^lise,  pendant  le  jeiine  du  carême  ,  a  pourvu  ses 
en  fan  s  ,  et  l'usage  en  est  encore  aujourd'hui  très- 
commun.  Vous  devez  là- dessus  ,  non -seulement 
accomplir  votre  devoir,  mais  l'acconuplir  exemplai- 
rement :  vous  affectionnant  à  la  divine  parole  qui 
vous  est  prêchée,  vous  y  rendant  assidue,  lestimant, 
la  goûtant,  la  méditant,  craignant  d'en  abuser  ou  de 

(i)  Osée.  1. 


DU    CARÊME.  201 

la  négliger  ,  portant  les  autres  à  l'entendre  comme 
vous,  et  Ini  donnant  du  crédit ,  quand  ce  ne  seroit 
que  pour  empêcher  l'avilissement  où  elle  tombe.  Par 
15,  vous  aurez  part  à  la  béatitude  de  ceux  qui  1  ho- 
norent :  car  c'est  Jésus -Christ  lui-même  qui  les  a 
déclarés  bienheureux.  Au  défaut  de  la  prédication  , 
lorsque  vous  serez  hors  d'état  d'y  assister ,  et  même 
quand  vous  y  assisterez  ,  vous  devez  aller  à  la  source 
de  celte  parole  toute  sainte ,  lisant  chaque  jour  du 
carême  Tévangile  qui  lui  est  propre;  mais  le  lisant 
avec  respect .  avec  attention ,  avec  foi ,  parce  que 
c'est  la  parole  pure  et  immédiate  du  Saint-Esprit, 
et  qu'en  ce  sens  cette  parole  est  encore  plus  véné- 
rable que  celle  qui  vous  est  annoncée  par  le  minis- 
tère des  hommes. 

XI.  Ajoutez  qu'une  des  fins  du  carême  et  de  son 
institution  ,  est  de  préparer  les  fidèles  à  la  commu- 
nion pascale,  et  que  c  est  à  quoi  vous  devez  singu- 
lièrement penser,  travaillant  plus  que  jamais  à  pu- 
rifier votre  conscience,  faisant  vos  confessions  avec 
plus  d'exactitude,  rentrant  plus  souvent  en  vous- 
même  pour  vous  éprouver,  afin  que  dans  la  solennité 
de  Pâques  Jésus-Christ  vous  trouve  plus  digne  d'ap- 
procher de  lui  et  de  ses  divins  mystères.  11  seroil  bon 
que  vous  fissiez  pour  cela  d'année  en  année  une 
espèce  de  revue  durant  le  carême,  pour  remédiera 
vos  relâchemens  et  à  vos  tiédeurs.  Par  celte  confes- 
sion générale  depuis  la  dernière  ,  vous  vous  renou- 
velleriez et  vous  disposeriez  à  la  fête  qui  approche  , 
et  qui  doit  être  le  renouvellement  universel  de  toutes 
les  âmes  chrétiennes.  Du  reste  ,  la  plus  excellente 


202  POUR    LE    TEMPS 

préparation  pour  bien  communier ,  est ,  selon  saint 
Chrysoslôme,  la  communion  même.  Vous  ne  pouvez 
mieux  vous  disposer  à  celle  de  Pâques,  que  par  les 
communions  fréquentes  et  forvcnlos  du  carême.  Car 
voilà  pourquoi  dans  la  plupart  des  Eglises  d'occident, 
comme  nous  l'apprenons  des  anciens  conciles,  la  cou- 
tume étoit  pendant  le  carême  de  communier  tous  les 
jours.  Coutume  que  saint  Charles  souhaita  si  ardem- 
ment de  rétablir  dans  l'Eglise  de  Milan ,  n'ayant 
point  trouvé  de  moyen  plus  efficace  pour  préparer 
les  peuples  au  devoir  pascal ,  que  d'ordonner  dans 
les  temps  du  carême  la  fréquentation  des  sacremens. 
Pourquoi  donc  ne  vous  conseillerois-je  pas  la  même 
pratique  ,  puisque  j'en  ai  les  mêmes  raisons  ,  et  que 
je  suppose  de  votre  part  les  mêmes  dispositions  ? 

XII,  Enfm  le  carême,  de  la  manière  qu'il  est  ins- 
titué dans  le  christianisme  ,  se  rapportant  tout  en- 
tier au  grand  mystère  de  la  passion  de  Jésus-Christ, 
qui  en  est  le  terme ,  c'est  surtout  dans  cette  sainte 
quarantaine  que  vous  devez  être  occupée  du  sou- 
venir des  souffrances  du  Sauveur.  Souvenir  que 
Jésus -Christ  attend  de  vous,  et  auquel  vous  ne 
pouvez  manquer  sans  vous  rendre  coupable  de  la 
plus  énorme  ingratitude.  Souvenir  qui  vous  doit 
être  infiniment  avantageux  ,  et  que  vous  ne  pouvez 
perdre  sans  renoncer  aux  plus  solides  intérêts  de 
votre  salut.  C'est ,  dis-je ,  dans  le  temps  du  carême 
que  vous  devez  vous  1  imprimer  profondément,  ce 
souvenir ,  afin  qu'il  ne  s'elFace  jamais  de  votre  ame  , 
et  qu'à  tous  les  momens  de  votre  vie  vous  puissiez 
vous  écrier  :  Ah  !  Seigneur ,  j'oublierois  plulôl  ma 


DU  carèmp:.  âo3 

main  droite  que  je  n'oublierois  ce  que  vous  avez 
souffert  pour  moi.  Il  est  dune  important  que  vous  ne 
passiez  aucun  jour  du  carême,  sans  lire  dans  les  évan- 
gélistes  quelque  chose  de  la  passion  du  Fils  de  Dieu 
et  de  sa  mort.  Quels  miracles  de  vertu  ,  pour  peu 
que  vous  y  soyez  attentive  ,  n'y  découvrirez-vous 
pas  ?  Le  souvenir  des  souffrances  d'un  Dieu  vous 
rendra  tous  les  exercices  de  la  pénitence ,  non-seu- 
lement supportables ,  mais  aimables  ;  et  l'une  des 
plus  douces  pense'es  pour  vous  et  des  pratiques  les 
plus  consolantes  dans  la  suite  du  carême,  sera  d'unir 
votre  pénitence  à  la  pénitence  de  Jésus  -  Christ. 
Telle  étoit  la  dévotion  de  saint  Paul ,  quand  il  disoit: 
Je  suis  attaché  à  la  croix  ai' ce  Jésus-Christ  (i); 
ne  séparant  point  la  croix  de  Jésus-Christ  d'avec  la 
sienne  ,  et  n'en  faisant  qu'une  des  deux.  Mais  pour 
parvenir  à  cette  dévotion  du  grand  Apôtre ,  il  faut 
que  le  mystère  de  la  passion  soit  le  sujet  le  plus  or- 
dinaire de  vos  considérations  et  de  vos  réflexions. 

XIII.  Voilà  les  avis  que  j'ai  à  vous  donner  pour 
un  temps  qui  vous  doit  être  si  précieux.  Vous  ne 
pouvez  trop  reconnoître  la  bonté  de  Dieu  qui  vous 
l'accorde  ,  et  qui  veut  bien  accepter  le  bon  emploi 
que  vous  en  ferez  pour  la  rémission  de  vos  fautes. 
Car  il  y  a  dans  cette  conduite  de  Dieu  envers  vous 
une  double  miséricorde,  dont  vous  ne  sauriez  assez 
le  bénir,  ni  lui  témoigner  assez  de  reconnoissance. 
Hé  !  Seigneur,  devez-vous  lui  dire  ,  qu'ai-je  fait ,  et 
par  oiî  ai-je  mérité  que  vous  m'ayez  ainsi  attendue , 
et  que  vous  m'ayez  fourni  un  moyen  si  facile  de 

(i)  Gatat.-2. 


2o4      POUR  LE  TEMPS  DU  CAKÈME. 

Tuiyer  à  votre  juslice  tant  de  dettes  dont  je  me  trouve 
chargée?  Vous  navez  pas  voulu  me  perdre  comme 
des  millions  d'autres;  et,  bien  loin  de  me  irailcr 
comme  eux  dans  toute  la  rigueur  de  vos  jugemens  , 
■vous  vous  relâchez  en  quelque  sorte  pour  moi  de  tous 
vos  droits.  A  combien  de  pécheurs  et  de  pécheresses 
moins  coupables  que  moi ,  avez-vous  refusé  ce  temps 
de  pénitence ,  et  quelle  proportion  y  a-t-il  entre 
celle  pénitence  que  votre  Eglise  m  impose ,  et  toutes 
les  infidélités  de  ma  vie  ?  Mais  plus  vous  m'épargnez , 
mon  Dieu,  moins  je  m'épargnerai  moi-même;  et 
plus  vous  usez  d'indulgence  envers  une  misérable 
créature ,  pour  lui  faciliter  la  juste  réparation  qu'elle 
vous  doit,  plus  j'userai  de  sévérité  pour  vous  rendre, 
non  pas  toute  la  gloire  que  je  vous  ai  ravie  et  qui 
vous  est  due  ,  mais  toute  celle  au  moins  que  je  suis 
en  état  de  vous  procurer.  Que  n'ai-je  été  toujours 
animée  de  ce  sentiment  !  Je  n'aurois  point  tant  écouté 
mille  prétextes  ,  que  l'esprit  du  monde  ,  que  la  na- 
ture corrompue  ,  que  ma  foiblesse  et  mon  amour- 
propre  me  suggéroient.  Mais,  si  je  n'ai  pas  profilé  du 
passé,  vous  voyez,  Seigneur,  la  résolution  oii  je 
suis  de  ne  laisser  rien  échapper  du  présent  ni  de 
l'avenir,  autant  qu'il  vous  plaira  de  me  donner  en- 
core de  jours.  Daignez ,  mon  Dieu  ,  me  confirmer 
dans  celle  heureuse  disposition ,  et  comme  voire 
grâce  me  l'inspire  ,  qu'elle  m'aide  à  la  soutenir. 
Aiuai  soit-il. 


INSTRUCTION 

POUR 

LA  SECONDE  FÊTE  DE  PAQUES, 

SUR  LES  DEUX  DISCIPLES  QUI  ALLÈRENT  A  EMMAUS, 


JL'évangile  nous  parle  de  deux  disciples  qui  s'en 
allèrent  à  un  bourg  nommé  Emmaùs,  et  nous  les 
représente  en  trois  dispositions  dangereuses.  Ils  ne 
croyoienl  plus  que  folblement  en  Jésus-Christ  j  ils 
n'espéroient  presque  plus  en  lui,  et  par  une  suite  né- 
cessaire ,  ils  ne  lui  éloient  plus  guère  attachés.  Mais 
ce  Dieu  sauveur  se  joignant  à  eux  sur  le  chemin 
d'Emmaiis ,  et  s'entretenant  avec  eux ,  raffermit  leur 
foi,  ranime  leur  espérance  ,  et  rallume  enfin  toute 
l'ardeur  de  leur  charité.  Nous  pouvons  tirer  de  là 
de  très-solides  leçons  pour  nous-mêmes,  et  nous  en 
faire  une  juste  application. 

^.  i.^'^  Comment  Jésus-Christ  raffermit  la  foi  des 
deux  disciples» 

La  foi  de  ces  disciples  n'étoit  plus  qu'une  foi  chan- 
celante et  foible  ,  depuis  qu'ils  avoient  vu  leur  maître 
condamné  à  la  mort  et  livré  au  supplice  honteux  de 
la  croix.  Ils  avoient  de  la  peine  à  se  persuader  qu'un 
homme  traité  de  la  sorte,  et  mort  si  ignominieuse- 
ment ,  pût  être  ce  Messie  qu'ils  attendoient ,  ce 
Messie  qui  devoit  sauver  Israël ,  ce  Messie  dont  ils 


20(>  POUR   LA   SECONDE    FÊTE 

s'éloient  formé  de  si  hautes  idées.  Voilà  ce  que  nous 
pouvons  appeler  le  désordre  ou  le  scandale  de  leur 
foi.  Car  c'est ,  au  contraire,  pour  cela  qu'ils  dévoient 
croire  en  Jésus-Christ  :  c'est,  dis-je ,  parce  qu'ils 
l'avoient  vu  mourir  dans  l'opprobre  et  crucifié.  Ainsi , 
de  ce  qui  devoit  être  pour  eux  un  motif  de  créance 
et  de  foi ,  ils  se  faisoient  un  obstacle  à  la  foi  même. 
Ils  coramençoient  à  douter  et  à  ne  pliis  croire  ,  parla 
même  raison  qui  eût  dû  les  déterminer  à  croire  ;  et 
le  mystère  de  la  croix  leur  devenoit ,  comme  aux  Juifs 
incrédules ,  un  sujet  de  trouble  ;  au  lieu  que  s'ils 
eussent  bien  raisonné ,  c'éloit  le  mystère  de  la  croix 
qui  devoil les  rassurer  et  les  confirmer. 

Que  fait  donc  le  Fils  de  Dieu  ?  Il  leur  reproche- 
leur  aveuglement ,  et  les  convainc  par  trois  argu- 
mens  invincibles  ,  capables  de  confondre  leur  incré- 
dulité et  la  notre. 

I.  II  leur  montre  que  tous  les  prophètes  qui  avoient 
parlé  du  Messie,  après  l'avoir  si  hautement  exalté, 
et  l'avoir  annoncé  comme  le  libérateur  d'Israël , 
avoient  en  même  temps  déclaré  qu'il  souffriroit  tout 
ce  qu'en  efiet  il  avoit  souffert.  Il  leur  fait  le  dénom- 
brement de  toutes  ces  prophéties  où  se  trouvoient 
marquées  si  distinctement  et  en  détail  les  différentes 
circonstances  de  son  supplice,  le  jour  de  sa  mort, 
le  prix  donné  à  celui  qui  l'avoil  vendu,  l'emploi 
qu'on  avoit  fait  de  cet  argent ,  le  partage  de  ses 
habits ,  le  fiel  et  le  vinaigre  qu'on  lui  avoit  présenté 
à  boire  ,  et  le  reste.  D'où  il  les  oblige  à  conclure  que 
leur  incrédulité  est  non-seulement  mal  fondée,  mais 
absolument  insensée  et  déraisonnablej  puisqu'il  s'en- 


DE   PAQUES.  207 

suivoil  de  là  que,  s'il  n'avoit  pas  élé  trahi  et  livré, 
s'il  n'avoit  pas  été  comblé  et  rassasié  d'opprobres, 
s'il  n'avoit  pas  été  condamné  et  attaché  à  la  croix , 
il  ne  seroit  pas  celui  qu'a  voient  prédit  les  prophètes , 
ou  que  ces  prophètes  se  seroient  trompés  à  son  égard, 
leurs  prophéties  n'ayant  pas  été  accomplies  dans  sa 
personne.  Contradiction  dont  leur  foi  eût  dû  être 
ébranlée  et  scandalisée.  Mais,  parce  que  ce  Dieu  sau- 
veur avoit  enduré  la  mort  et  le  tourment  de  la  croix, 
tout  s'accordoit  parfaitement  et  se  concilioit.  Les 
oracles  étoient  vérifiés;  il  ne  mauquoit  rien  à  1  ac- 
complissement des  Ecritures;  on  voyoit  dans  lui  ce 
Messie,  d'une  part  victorieux  et  triomphant,  et  de 
l'autre  sacrifié  et  immolé;  d'une  part  le  plus  beau  des 
enfans  des  hommes ,  et  de  l'autre  meurtri  et  défiguré; 
d'une  part  le  Dieu  de  gloire,  et  de  l'autre  l'homme 
de  douleurs  :  preuve  convaincante  et  sans  ré- 
plique. 

II.  Il  les  fait  souvenir  que  lui-même  qui  avoit  mis 
fin  à  la  loi  et  aux  prophètes,  il  leur  avoit  parlé  plus 
d'une  fois  de  son  crucifiement  et  de  sa  mort;  qu'il 
les  en  avoit  avertis  par  avance ,  et  qu'il  les  y  avoit 
ainsi  préparés,  afin  que  dans  le  temps  ils  n'en  fus- 
sent point  surpris,  et  qu'ils  rappelassent  la  mémoire 
de  tout  ce  qu'il  leur  avoit  dit.  P^ien  donc  ne  devoit 
plus  les  fortifier  que  de  voir  toutes  ses  prédictions  si 
ponctuellement  exécutées  :  comme ,  au  contraire  , 
rien  n'eût  dû  les  jeter  dans  une  plus  grande  incerti- 
tude ,  ni  ne  les  eût  fait  douter  avec  plus  de  fonde- 
ment, que  s'il  étoit  mort  d'une  autre  maaière  ,  et 
qu'il  n'eût  pas  été  exposé  aune  pareille  persécution. 


2o8  POUil   r.A    SECONDE    PtlR 

ni  ù  tant  d'indignités.  El  en  eiVei ,  après  leur  avoir 
dit  expressément  :  Nous  allons  à  Jérusalem^  et 
tout  ce  que  les  prophètes  ont  écrit  du  Fils  de  l'Homme 
s'accomplira  ;  on  le  lii'rera  aux  gentils  ^  on  le  cou- 
çrira  d'ignominie ,  on  lui  crachera  au  visage ,  il 
sera  Jlagellè ,  et  ensuite  on  le  mettra  en  croix  : 
après  ,  dis-je  ,  leur  avoir  tenu  ce  langage,  si  l'évé- 
nement n'y  eût  pas  répondu ,  qu  eussent-ils  pu  penser 
de  lui  ?  et  bien  loin  ie  le  reconnoitre  pour  le  Messie, 
n'enssenl-ils  pas  eu  sujet  de  juger  qu'il  n'éloit  pas 
même  prophète  ?  Mais  par  une  règle  toute  opposée, 
avant  été  eux-mêmes  témoins  de  ce  qui  s'étoit  passé  ; 
ayant  su  la  prédiction  ,  l'ayant  entendue  de  sa  bouche 
et  la  comparant  avec  le  succès  oîi  rien  n'étoit  omis 
de  tout  ce  qu'elle  conlenoit ,  n'y  avoit-il  pas  en  cela 
de  quoi  Ls  soutenir,  de  quoi  les  consoler,  et  ne 
devoient-ils  pas  dire  :  Voila  justement  ce  que  notre 
Maître  nous  avoit  marqué;  toutes  ses  paroles  éloient 
véritables ,  et  c'est  sans  doute  l'envoyé  de  Dieu.  Tel- 
lement que  c'étoil  dans  eux  une  extrême  folie  et 
l'aveuglement  le  plus  grossier,  de  prendre  de  là  même 
un  scandale  directement  contraire  non  seulement  à 
la  foi ,  mais  au  bon  sens  et  à  la  raison. 

m.  Indépendammeiît  des  anciennes  prophéties  et 
de  ses  propres  prédictions,  il  leur  fait  entendre  et 
leur  explique ,  comment  il  ètoit  nécessaire  que  le 
Christ  soujfrît ,  et  que  par  ses  souffrances  il  entrât 
dans  sa  gloire  (i).  Nécessaire  qu'il  souffrît,  parce 
qu'il  devoit  réformer  le  monde  ,  parce  quil  devoit 
nous  donner  l'exemple ,  parce  qu'il  devoit  être  ,  en 

(i)  Luc.  a.], 

nous 


DE    PAQUES.  209 

nous  servant  de  modèle  ,  notre  règle  ,  notre  soutien, 
notre  consolation.  Nécessaire  que  par  ses  souffrances 
il  entrât  dans  sa  gloire  ,  parce  qu'une  des  marques 
de  sa  divinité  devoit  être  de  parvenir  par  l'humilia- 
tion delà  croix ,  à  la  possession  de  toute  la  gloire  dont 
un  Dieu  est  capable.  Ce  moyen  si  singulier  et  si  dispro- 
portionné ne  convenoit  qu'à  Dieu,  et  surpassoit  toutes 
les  vueseï  toutesles  forces  de  Ihomme.  Démonslraiion 
encore  plus  sensible  pour  nous  et  plus  touchante 
que  pour  les  disciples  d  Emmaûs  ,  puisque  nous 
voyons  dans  l'effet ,  ce  qu'ils  ne  faisoient  que  prévoir 
dans  l'avenir.  Jésus-Christ  est  monté  au  plus  haut 
des  cieiix ,  et ,  par  la  voie  de  la  tribulalion  et  de  la 
confusion  ,  il  est  arrivé  au  comble  de  la  félicité  et 
de  la  gloire.  Si  tout  cela  ne  sert  pas  à  rendre  notre 
foi  plus  ferme ,  ne  peut-on  pas  nous  dire  à  nous- 
mômes:  0  hommes  ai'cugles  et  incrédules  (1)  / 

Quoi  qu'il  en  soit,  voilà  le  caractère  de  l'incré- 
dulité ,  qui  a  été  le  vice  de  tous  les  siècles  ,  et  qui 
n'est  encore  que  trop  commune  dans  ces  derniers 
Ages.  Combien  sur  le  fait  de  la  religion,  y  a-t-il, 
jusqu'au  milieu  du  christianisme  ,  de  gens  incer- 
tains et  indéterminés  ?  combien  y  en  a-t-il  de 
lents  et  de  tardifs  à  croire  ?  combien  d'ignorans  et 
de  grossiers  dans  les  choses  de  Dieu  ?  combien 
même  d'absolument  impies  et  libertins  ?  Or  ,  à, 
bien  examiner  les  principes  les  plus  ordinaires  qui  les 
font  penser ,  j  uger ,  douter ,  décider ,  parler ,  on  trou- 
vera souvent  que  ,  ce  qui  altère  leur  foi,  c'est  cela, 
même  qui  devroit  l'augmenter  j  que  ce  qui  troublç 

(1)  Luc.  24. 

TOM£  IX,  l4, 


210  POUR   LA   SECONDE   FÊTE 

leur  foi ,  c'esl  cela  même  qui  devroil  la  calmer  ;  qnc 
ce  qui  les  détache  de  la  foi,  c'est  cela  même  qui 
devroit  les  y  aUaclier.  Une  simple  explication  des 
choses  ,  s'ils  vouloient  l'écouter  avec  docilité,  et  dé- 
poser pour  quelques  momens  leurs  vains  préjugés  , 
leur  ouvrlroit  les  yeux  ,  et  leur  feroil  apercevoir  l'er- 
reur qui  les  séduit.  - 

Demandons  à  Dieu  le  don  de  la  foi  ;  car  c'esl  un 
don  de  Dieu  ,  et  l'un  des  plus  grands  dons.  Conser- 
vons-le avec  tout  le  soin  possible ,  et  ne  nous  le  lais- 
sons pas  enlever  par  des   opinions  tout  humaines , 
qui  n'ont  d'autre  fondement  ni  d'autre  attrait  que 
leur  nouveauté  ,  pour  engager  les  esprits  frivoles  et 
remplis   d'eux-mêmes.    Tenons-nous-en  aux   pro- 
phètes et  à  l'ancienne  doctrine  de    l'Eglise.    Afin 
d'exciter  souvent  notre  foi  et  de  la  réveiller ,  for- 
mons-en de  fréquens  actes  ;  et  s'il  nous  vient  des 
difficultés  ,  faisons-nous  instruire  ;  mais  pour  l'être , 
écoutons  avec  attention ,  avec  soumission ,  sans  obs- 
tination. Au  contraire,  ne  prêtons  jamais  l'oreille  à 
tout  ce  qui  pourroil  blesser  la  foi.  Ces  sortes  de  dis- 
cours sont  toujours  pernicieux  et  très-nuisibles  à 
ceux-mêmes  qui  n'y  veulent  pas  déférer.  Il  est  rar© 
que  les  âmes  les  plus  fidèles  n'en  remportent  pas 
certainesimpressions  qu'elles  ont  de  la  peine  à  effacer , 
et  dont  il  est  aussi  difficile  de  se  défaire ,  qu'il  est  ais^ 
de  les  prendre. 

Entre  tous  les  articles  de  notre  foi ,  lâchons  sur- 
tout il  nous  bien  pénétrer  de  cette  vérité  essentielle  : 
qu'il  a  fallu  que  Jésus-Christ  endurât  toutes  lesigno- 
monies  et  toutes  les  douleurs  de  sa  passion  ,  avant 


DE   PAQUES.  2ÏI 

que  de  recevoir  la  gloire  de  sa  résurrection.  Celle 
pensée  nous  préservera  d'un  double  scandale.  Car 
le  monde  naturellement  se  révolte  contre  une  reli- 
gion qui  nous  propose  pour  objet  de  notre  culte  ,  un 
Dieu  crucifié  :  mais  plus  nous  comprendrons  ce  mys- 
tère des  souffrances  et  des  humiliations  de  notre 
Dieu ,  plus  nous  le  trouverons  adorable.  Il  y  a  encore 
un  autre  scandale  qui  n'est  que  trop  commun  :  c'est 
d'être  surpris  de  voir  sur  la  terre  la  plupart  des  gens 
de  bien  dans  l'afiliclion  ,  et  en  particulier  de  nous  y 
voir  nous-mêmes  ;  mais  du  moment  que  nous  au- 
rons une  foi  vive  de  l'obligation  où  étoit  Jésus- 
Christ  même  de  subir  la  mort  et  la  mort  de  la  croix , 
pour  entrer  dans  une  vie  éternellement  glorieuse, 
nous  nous  estimerons  heureux  d'avoir  part  à  son. 
calice;  nous  reconnoîlrons  en  cela  une  providejice 
et  une  miséricorde  toute  spéciale  sur  nous  ;  nous 
nous  confondrons  des  plaintes  et  des  murmures  où 
nous  nous  sommes  portés  ;  et  nous  appliquant  les 
paroles  du  Fils  de  Dieu ,  nous  nous  écrierons  ;  O 
infidèles  et  insensés  !  nefalloit-ilpas  que  le  Christ 
lui-même  soujfrît ,  et  qu'il  entrât  ainsi  dans  sa  gloire, 

§.  2.  Comment  Jésus-Christ  ranime  l'espérance  des 
deux  disciples, 

La  foi  des  deux  disciples  étant  devenue  si  foible  et 
si  chancelante,  c'éloii  une  conséquence  nécessaire 
que  leur  espérance  s'affoiblît  à  proportion,  ils  avoient 
espéré  en  Jésus-Christ  ;  mais  on  peut  dire  qu'ils  n'es- 
péroient  plus  j  ou  qu'ils  n'espéroient  qu'imparfaite- 
ment.  Ils  avoient  espéré ,  comme  ils  le  témoignent 

i4. 


212  POUR   LA   SECONDE   FÉTR 

eux-mêmes  :  Nous  espérions  ;  mais  ils  n'espéroient 
pkis  ,  ou  ils  n'espéroienl  qu'imparfailemenl;  car,  si 
leur  espérance  eût  toujours  été  la  même,  ils  n'eussent 
pas  dit  seulement  :  Nous  espérions  ;  mais  ils  auroient 
ajouté  :  Nous  espérons  encore  ,  et  nous  sommes  sûrs 
que  notre  attente  ne  sera  point  trompée.  Ce  n'est 
plus  là  leur  disposition  :  pourquoi  ?  parce  qu'il  y 
avoil  deux  erreurs  dans  leur  espérance ,  l'une  par 
rapport  au  fond  ,  et  l'autre  par  rapport  au  temps. 

I.  Erreur  par  rapport  au  fond.  Ils  espéroient  que 
Jésus-Christ  rétabliroit  le  royaume  temporel  d'Is- 
raël ;  qu'il  délivreroit  les  Juifs  de  la  servitude  où  ils 
étoieni  réduits  ;  qu'il  remellroit  toute  la  nation  dans 
la  gloire  et  dans  l'éclat  oii  ils  avoient  été;  qu'il  les 
comlDleroit  de  prospérités ,  et  les  rendroit  puissans 
dans  le  monde:  voilà  ce  qu'ils  avoient  conçu,  et  ce 
qu'ils  s'éîoienl  promis  de  lui.  Or  en  cela  leur  espé- 
rance éloit  une  espérance  mondaine  et  toute  terrestre. 
Espérance  qui  n'avoit  point  Dieu  pour  objet ,  qui  ne 
s^élevoit  point  au-dessus  de  l'homme,  qui  n'alloit 
point  au  solide  bonheur  ;  mais  qui  s'allachoit  à  des 
biens  périssables  ,  au  lieu  de  chercher  avant  toutes 
choses  le  royaume  de  Dieu  et  sa  justice.  Espérance 
qui  tenoil  encore  du  judaïsme  ,  et  n'avoit  rien  de  la 
loi  de  grâce.  De  sorte  quils  étoicnt  par  là  semblables 
à  ces  Israélites  qui  avoient  soupiré  après  les  oiguons 
d'Egypte  ,  qui  avoient  méprisé  la  manne  du  ciel ,  et 
s'éioient  dégoûtés  des  viandes  délicates  que  Dieu 
leur  préparoit  dans  le  désert.  Espérance  qui  les  ren- 
doit  tout  charnels,  comme  cesanciens  Juifs  ,  augoût 
ilesquelsDieu  s'éloit  accommodé ,  ne  leur  promettant 


DE   PAQUES.  2lS 

que  la  fi^rlllllé  de  leurs  moissons,  que  l'abondance 
du  blé  et  du  vin,  que  la  défaite  de  leurs  ennemis, 
en  un  mot ,  que  des  avantages  humains.  Mais  par- 
dessus tout ,  espérance  fausse  et  erronée  :  car  Jésus- 
Clirisl  leur  avoit  fait  expressément  entendre  que  son 
royaume  ne  seroit  pas  de  ce  monde.  Il  devoit  les 
délivrer ,  mais  de  leurs  péchés  ,  et  non  point  de  la 
servitude  des  hommes.  Il  ne  s'étoit  point  engagé  à 
les  rendre  heureux  dans  la  vie,  puisqu'au  contraira 
il  leur  avoit  dit:  Si  quelquun  veut  venir  après  moi  y 
ijuil  porte  sa  croix  y  et  (juil  me  suive  (i).  Bien 
loin  de  leur  promettre  des  prospérités  sur  la  terre  , 
il  ne  leur  avoit  annoncé  que  des  souflVances.  En  quoi 
donc  consisloit  leur  erreur?  en  ce  qu'ils  confon- 
doient  les  choses,  interprétant  d'un  royaume  tem- 
porel et  visible  ,  ce  qui  n'étoil  vrai  que  d'un  royaume 
spirituel  et  intérieur  ,  et  ne  comprenant  pas  la  na- 
ture des  biens  que  la  venue  de  Jésus-Christ  et  sa 
mission  leur  devoit  procurer. 

N'est-ce  pas  là  ce  qui  nous  arrive  à  nous-mêmes? 
Nous  espérons  en  Dieu  ;  mais  si  nous  nous  consultons 
bien,  et  si  nous  démêlons  bien  les  vrais  sentimens 
de  notre  cœur ,  nous  trouverons  que  i^us  n'espé- 
rons en  Dieu  que  dans  la  vue  des  biens  de  cette  vie, 
que  dans  la  vue  d'une  fortune  passagère ,  que  dans 
la  vue  de  mille  choses  que  nous  attendons  de  lui , 
mais  qui  n'ont  nul  rapport  à  lui.  Nous  espérons  en 
Dieu  :  mais  nous  ne  l'espérons  pas  lui-même,  ou  du 
moins  nous  ne  l'espérons  pas  lui-même  préférable- 
menl  à  tout  ;  et  loin  d'espérer  en  lui  de  la  sorte ,  nous 

(l)  Matth.  i6. 


2i4  POUR    LA   SECONDE    FÊTE 

le  faisons  servir  indignement  à  nos  espérances  moa- 
daines ,  n'espéranl  en  lui  que  pour  satisfaire  nos  dé- 
sirs corrompus ,  et  pour  venir  à  bout  de  nos  plus 
injustes  prétentions. 

De  là  vient  que  quand  nous  voyons  ces  espérances 
frustrées ,  nous  commençons  à  perdre  confiance  en 
Dieu  ,  et  que  nous  disons  comme  les  disciples  d'Em- 
maiis  :  l>sous  espérions.  J'espérois  que  servant  Dieu 
avec  quelque  fidélité  ,  il  auroit  soin  de  moi ,  qu'il 
m'assisteroit ,  qu'il  me  protégeroit ,  qu'il  me  déli- 
vreroit  de  la  persécution  de  mes  ennemis.  J'espérois 
qu'ayant  recours  à  lui,  il  écouteroit  mes  prières,  il 
seconderoit  mes  desseins,  ilbéniroitmes  entreprises: 
mais  rien  de  tout  cela,  et  après  tant  de  vœux,  je 
me  trouve  encore  dans  le  même  étal.  Au  lien  de 
dire  :  J'espérois  que,  m'attachant  à  Dieu,  je  recevrois 
de  lui  de  puissans  secours  pour  opérer  mon  salut  et 
pour  acquérir  les  vertus  ;  j'espérois ,  ou  qu'il  écar- 
teroit  de  moi  les  tentations  qui  m'attaquent ,  ou  qu'il 
m'aideroit  à  les  surmonter  (  espérances  solides  ,  espé- 
rances infaillibles,  puisqu'elles  sont  fondées  sur  la 
parole  de  Jésus-Christ  )  ,  au  lieu ,  dis-je  ,  de  parler 
ainsi ,  on  lient  dans  le  secret  du  cœur  un  langage 
tout  contraire  :  j'espérois  qu'en  prenant  le  parti  de 
la  piété  5  je  passerois  des  jours  tranquilles  et  à  cou- 
vert des  orages  du  siècle  ;  j'espérois  y  avoir  plus  de 
douceurs  et  plus  d'agrémens.  Nous  espérions  : 
marque  donc  que  nous  n'espérons  plus  :  et  pourquoi? 
parce  que  nous  espérions  mal ,  c'est-à-dire  ,  que  nous 
n'avions  qu'une  espérance  trompeuse  et  mal  conçue. 
3Son ,  mes  frères,  dit  saint  Augustin ,  qu'aucun  de 


DE   PAQUES  21  5 

VOUS  ne  se  promette  une  lélicité  temporelle ,  parce 
qu'il  est  chrétien.  Jésus-Christ  ne  nous  a  point  admis 
parmi  ses  disciples  à  cette  condition.  Quand  un 
Soldat  s'enrôle  dans  une  milice ,  on  ne  lui  dit  point 
qu'il  vivra  bien  à  son  aise ,  qu'il  sera  bien  traité ,  bieii 
logé,  bien  couché.  Mais  on  l'avertit  qu'il  faut  agir, 
fatiguer,  s  exposer  ;  et  comme  il  s'y  attend,  il  n'est 
point  étonné  des  marches  pénibles  qu'on  lui  fait  faire , 
ni  des  périls  où  on  lengage.Nous  sommes  les  soldats 
de  Jésus-Christ:  ce  divin  conquérant  des  âmes  nous 
a  enrôlés  dans  sa  sainte  milice  ,  non  pas  pour  amasser 
des  richesses ,  non  pas  pour  parvenir  à  de  hauts  rangs 
ni  pour  être  grands  selon  le  monde,  non  pas  pour 
jouir  de  toutes  nos  commodités;  mais  pour  nous 
sanctifier ,  mais  pour  détruire  dans  nous  le  péché  , 
mais  pour  combattre  nos  vices  et  nos  passions  , 
mais  pour  avoir  part  à  ses  souffrances  et  à  ses  humi- 
liations. Il  est  vrai  qu'il  nous  a  en  même  temps 
promis  un  bonheur  et  une  récompense  ;  mais  ce 
bonheur  et  celte  récompense,  non  plus  que  son 
royaume,  ne  sont  pas  de  ce  monde.  Voilà  ce  qu'il 
nous  a  cent  fois  répété  dans  son  évangile  ,  et  sur 
quoi  nous  avons  dû  compter.  Par  conséquent,  quoi 
que  nous  ayons  à  soutenir  de  fâcheux  selon  la  nature 
et  dans  la  vie  présente  ,  nous  n'en  devons  point  être 
surpris  ni  déconcertés  ,  et  c'est  même  ce  qui  doit 
donnera  notre  espérance  un  nouvel  accroissement 
et  un  nouveau  degré  de  fermeté. 

II.  Une  autre  erreur  des  dt  ux  disciples,  fut  à  l'égard 
du  temps.  Le  Fils  de  Dieu  leur  avoit  prédit  qu'il  res- 
susciteroille  troisième  jour  j  ce  troisième  jour  n'éloit 


2l6  POUR    LA    SECONDE    FÊTE 

pas  encore  passé,  ei  ils  ne  laissent  pas  de  témoigner 
déjà  leur  impatience  :  Nous  voici  ,  disent-ils ,  au 
troisième  jour  que  toutes  ces  choses  sont  arrivées  , 
sans  que  nous  ayons  rien  vu.  Ce  n'est  pas  ,  ajoutent- 
ils  ,  cjue  quelques  femmes  n'aient  été  avant  le  jour 
au  sépulcre  ,  ei  quelles  ne  nous  aient  rapporté  que  le 
corps  n'y  étoit  plus.  Quelques-uns  de  nous  y  sont 
aussi  allés  ,  et  ont  en  elFet  trouvé  les  choses  comme 
les  femmes  lesavoient  dites.  Tout  cela  devoit  relever 
leur  espérance  ,  et  les  conforter  :  mais  leurempres- 
semeui  l'emporte  sur  tout  cela  ,  et  au  lieu  d'attendre 
en  paix  et  avec  persévérance,  ils  s'inquiètent  et  se 
dr'couragent. 

Telle  est  encore  la  disposition  de  la  plupart  des 
chrétiens.  Nous  espérons  en  Dieu  ;  mais  nous  ne 
savons  ce  que  c'est  que  d'attendre  avec  tranquillité  et 
en  repos  ,  l'accomplissement  des  promesses  de  Dieu. 
Kous  voulons  que  Dieu  nous  exauce  tout  d'un  coup. 
ISfous  nous  lassons  de  lui  demander  si  souvent  et  si 
long-lemps ,  et  le  moindre  délai  nous  rebute  :  comme 
si  la  persévérance  n'étoit  pas  une  condition  néces- 
saire de  la  prière  ,  pour  obtenir  les  grâces  du  ciel; 
comme  si  ces  grâces  divines  ne  valoient  pas  bien 
celles  que  nous  attendons  de  la  part  du  monde  ,  et 
que  nous  sommes  si  constans  à  poursuivre  et  à  re- 
chercher ;  comme  si  Dieu  n'étoit  pas  le  maître  de 
ses  dons ,  et  que  ce  ne  fût  pas  à  lui  de  juger  en 
quel  temps  et  en  quelles  conjonctures  il  esta  propos 
de  les  répandre  sur  nous. 

Confions-nous  en  la  bonté  de  notre  Dieu  ,  et  lais- 
sons agir  sa  providence  ,  sans  entreprendre  de  lui 


DE   PAQUES.  217 

prescrire  aucun  terme.  S'il  larde  à  nous  répondre  , 
demeurons  en  patience  ^  et  réprimons  les  mouve- 
mens  précipités  de  noire  cœur.  Voilà  le  grand  prin- 
cipe ,  et  en  quoi  nous  devons  au  moins  imiter  Ja 
conduite  de  Dieu  même  à  notre  égard.  Nous  nous 
plaignons  qu'il  y  a  tant  d'années  que  nous  lui  deman- 
dons telle  grâce ,  et  que  nous  ne  l'avons  pu  encore 
obtenir  ;  mais  lui-même  ,  combien  y  a-t-il  d'années 
qu'il  nous  sollicite  ,  qu'il  nous  appelle,  qu'il  nous 
presse  intérieurement  de  renoncer  à  cette  passion , 
de  lui  sacrifier  celle  inclination,  de  nous  défaire  de 
cette  habitude ,  de  changer  de  vie  ,  et  de  travailler  à 
une  sainte  réformalion  de  nos  mœurs?  Combien  de 
fois  s'esl-il  fait  entendre  là-dessus  au  fond  de  notre 
ame  ,  et  combien  de  fois  nous  a-t-il  fait  entendre  la 
voix  et  les  exhortations  de  ses  minisires  ?  lui  avons- 
nous  accordé  ce  qu'il  vouloit  de  nous?  n'avons-nous 
point  diîTéré?  ne  ditFérons-nous  pas  tous  les  jours  ? 
et  néanmoins  se  rebute-t-il  ?  cesse-t-il  ses  poursuites  ? 
nous  abandonne-t-ilà  nous-mêmes?  Ne  devroil-il  pas 
être  plus  fatigué  de  nos  retardemens  ,  que  nous  des 
siens?  car  enfin  les  siens  ne  tendent,  selon  les  vues 
de  sa  sagesse  ,  qu'à  notre  bien  et  à  noire  salut  ;  mais 
les  nôtres  ,  par  une  obstination  opiniâtre  et  presque 
insurmontable  ,  ne  vont  qu'à  le  déshonorer  ei  à  nous 
perdre.  Réglons-nous  sur  ce  modèle.  Soyons  paliens 
envers  Dieu  comme  il  lest  envers  nous.  Dès  que 
nous  persévérerons  ,  il  n'y  a  rien  que  nous  ne  puis- 
«ioûs  espérer  de  sa  miséricorde. 


2lS  POUR   LA    SECONDE    FÊTE 

^.  3.  Comment  Jésus-Christ  rallume  la  charité  des 
deux  disciples* 

De  rafTolblisseraent  de  la  foi  et  de  Tespérance, 
suit  enfin  le  relâchement  delà  charité.  Ces  deux  dis- 
ciples avoient  aimé  Jésus-Christ;  c'étoil  à  eux  , 
comme  aux  autres  ,  que  cet  homme-Dieu  avoit  dit: 
Mon  Père  vous  aime  ^  parce  que  vous  m'aimez  (i). 
lis  avoient  dans  les  rencontres  montré  du  zèle  pour 
ce  Dieu  sauveur  :  mais  ce  zèle  autrefois  si  ardent 
paroissoit  tout  refroidi.  Ils  étoient  tristes  :  c£lte  tris- 
tesse n'étoit  qu'un  dégoût  qui  leur  avoit  pris  de  son 
Service,  qu'un  chagrin  secret  de  s'être  engagés  à  le 
suivre  ,  qu'une  sécheresse  de  cœur  ,  qu'un  abattement 
d'esprit  ;  et  rien  de  plus  opposé ,  qu'une  pareille  déso- 
lation ,  à  la  ferveur  de  l'amour  de  Dieu  et  de  la  piété 
chrétienne.  Etat  malheureux  ,  quand  on  ne  prend 
pas  soin  de  s'en  relever ,  qu'on  ne  fait  nul  effort  pour 
cela.  L'on  y  succombe  lâchement ,  et  l'on  quitte  tout. 
Etat  dangereux  pour  les  âmes  foibles  et  peu  expéri- 
mentées dans  les  choses  de  Dieu;  c'est  la  tentation  la 
plus  commune  et  la  plus  forte ,  dont  se  sert  le  démon 
pour  attaquer  les  personnes  qui  commencent  à  mar- 
cher dans  la  voie  du  salut  ,  et  pour  les  renverser. 
Etat  pénible  pour  une  ame  fidèle  qui  veut  s'y  sou- 
tenir ;  mais  aussi  état  d'un  très-grand  mérite  pour 
elle ,  lorsque ,  1  envisageant  comme  une  épreuve  ,  et 
s'eslimanl  heureuse  d'avoir  celte  occasion  de  marquer 
à  Dieu  son  attachement  inviolable  ,  elle  porte  avec 

(i)  Joan.  16. 


DE   PAQUES.  219 

courage  toutes  les  aridités ,  tous  les  ennuis ,  et  avance 

toujours  du  même  pas  et  avec  la  même  résolution. 

Comment  le  Fils  de  Dieu  ranime-l-il  ces  disciples 

affligés  et  tout  abattus?  Comment  rallume-t-il  dans 
o 

leur  cœur  le  feu  de  son  amour  ?  en  trois  manières 
et  par  trois  moyens. 

I.  Par  ses  discours.  Il  se  joint  à  eux ,  il  se  mêle  dans 
leur  conversation  ,  il  s'accommode  à  leur  disposition 
présente  ,  il  se  fait  voyageur  comme  eux,  et  marche 
au  milieu  d'eux  ;  il  leur  parle ,  il  les  interroge,  il  leur 
répond.  Cependant  sa  grâce  agit  secrètement  :  il  s'in- 
sinue peu  à  peu  dans  leurs  esprits.  Autant  de  paroles 
qu'il  prononce ,  ce  sont  autant  de  traits  enflammés 
qui   les  touchent ,  qui  les  percent,  qui  les   brûlesit 
d'une  ardeur  toute  nouvelle.  C'est  ce  qu'ils  témoi- 
gnèrent bien  dans  la  suite  ,  quand  ils   vinrent  à  le 
reconnoilre  :   Que  ne  sentions-nous  pas  (i),sedi- 
soient-ils  l'un  à  1  autre  ?  et  dans  quels  transports 
ttions-nous  ,  pendant  cjuil  nous  entretenoit?  Ainsi 
se  vérifia  ce  qu'avoil  dit  à  Dieu  le  Prophète  royal  : 
Votre  parole  ,  Seigneur  ^  est  une  parole  de  feu  ,  et 
^u  feu  le  plus  vif  et  le  plus  pénétrant  (2).  Ainsi  ces 
deux  disciples  éprouvèrent-ils  par  avance  ce  que  tous 
les  saints  depuis  eux  ont  éprouvé  ,  et  ce  que  nous  a  si 
bien  marqué  l'un  des  hommes  les  pins  versés  dans 
la  vie  intérieure  (3),  lorsqu'il  nous  représente  les  dou- 
ceurs que  goule  une  ame  en  s'entreienantavcc  Dieu. 
Il  n'y  a  point  de  peine  si  amère  ,qui  ne  s'adriicisse 
dans  ces  communications  divines  ,  ni  d'eniuii  qui 
n'y  trouve  son  soulagement  et  sa  consolation. 

(1)  Luc  \l\ —  (2)  Ps.  118.  —  (3^  Gei-Éon. 


220  POUR    LA   SECONDE   FÊTE 

II.  Par  la  pratique  des  bonnes  œuvres.  Quand  ils 
sont  arrivés  au  bourg  d'Emmaiis  ,  Jésus^Clirist  fait 
semblant  de  vouloir  passer  outre  et  aller  plus  loin  , 
et  par  là  il  leur  présente  une  occasion  d'exercer  en- 
vers lui  l'hospitalité.  Ils  l'exercent  en  eiïel  :  ils  le 
pressent  de  demeurer  avec  eux  ;  ils  lui  remontrent 
qu'il  est  déjà  tard ,  etque  le  jour  commence  à  tomber. 
Parce  qu'il  ne  se  rend  pas  d'abord,  ils  lui  font  de 
nouvelles  instances  ,  et  ils  vont  même  jusqu'à  lui 
faire  une  espèce  de  violence,  tant  ils  souhaitent  de 
le  retenir.  Il  ne  s'éioit  pas  encore  fait  connoître  à 
eux  ;  ils  ne  le  regardoieut  que  comme  un  voyageur  , 
et  ce  ne  fut  pas  sans  une  providence  particulière  de 
cet  homme-Dieu,  qui  vouloit  épurer  leur  charité, 
et  qu'elle  en  devînt  plus  méritoire.  Car  s'ils  l'eussent 
connu  pour  leur  maître  ,  ce  n'eut  pas  été  proprement 
«ne  charité  de  l'arrêter;  leur  seul  intérêt  les  y  eût 
portés.  S'il  se  fut  invité  de  lui-même  ,  ou  que  sans 
nulle  résistance  il  eût  accepté  leur  première  invita- 
tion ,  leur  charité  eût  encore  moins  paru.  Mais  elle 
éclate  toute  entière  dans  l'empressement  qu'ils  lui 
témoignent,  jusqu'à  l'obliger  ,  en  quelque  sorte  mal- 
gré lui ,  de  rester.  Aussi  ne  fut-elle  pas  sans  récom- 
pense. Lorsqu'il  raarchoit  avec  eux  ,  remarque  saint 
Grégoire  pape  ,  et  qu'il  leur  expliquoit  les  divines 
Ecritures  ,  ils  ne  purent  découvrir  qui  il  étoit  ;  mais 
dans  le  repas  qu'ils  lui  avoient  offert,  et  qu'ils  firent 
ensemble,  il  se  déclara  enfin  ,  et  les  combla  de  joie 
en  se  faisant  reconnoîlre. 

III.  Par  l'usage  de  la  divine  eucharistie.  Car  ce 
fut  iiûns  la  fraction  du  pain  ,  c'est-à-dire  ,  selon 


DE   PAQUES.  221 

le  langage  de  l'Ecriture ,  dans  la  comniuuion  ,  quils 

reconnurent  Jésus- Christ  (i).  Ils  le  reconnurent  , 

dis-]e  ,  dans  celle  sainte  action ,  et  en  le  reconnois- 

sant ,  ils  se  souvinrent  de  l'amour  qui  l'avoit  engagé 

à  instituer  pour  eux  et  pour  tous  les  Hdèles  l'adorable 

sacrement  de  son  corps.  Ce  souvenir  les  toucha ,  et 

réveilla  dans  leurs  cœurs  les  sentimens  d'un  amour 

tendre  et  alFeclueux.  Mais  de  plus ,  ils  sentirent  dans 

leur  ame  les  opérations  salutaires  de  ce  sacrement 

de  vie  et  ses  admirables  effets ,  dont  le  premier  est 

le  renouvellement  de  la  charité  de  Dieu,  la  ferveur 

de  ce  divin  amour ,  l'union  avec  Jésus-Christ.  Car 

il  est  certain  que  c'est  surtout  dans  la  communion 

que  s'accomplit  ce  que  disoit  le  Sauveur  du  monde 

parlanl  de  lui-même  :  Je  suis  venu  sur  la  terre  pour 

y  répandre  le  feu  (2).  Son  intenlion  ,  et  le  principal 

dessein  qu'il  se  propose  en  se  donnant  à  nous  dans 

le  sacré  mystère ,  est  de  nous  embraser  de  son  amour, 

d'entretenir  dans  nous  le  feu  de  son  amour,  de  nous 

attacher  éternellement  à  lui  par  l'amour.  De  là  ce 

zèle  et  cette  sainte  précipitation  des  deux  disciples, 

qui  tout  à  coup  se  lèvent ,  retournent  à  Jérusalem  , 

annoncent  aux  autres  disciples  la  résurrection  de  leur 

maître ,  protestent  hautement  qu'ils  l'ont  vu  eux- 

raemes  ,  et  sont  prêts  ,  au  péril  de  leur  vie ,   d'en 

rendre  partout   témoignage.  Or  ce  sont  ces  trois 

mêmes  moyens  dont  nous  devons  nous  servir,  pour 

renouveler  en  nous  la  ferveur  de  notre  dévotion  et 

de  notre  amour  envers  Dieu.  Pourquoi  y  a-t-il  parmi 

nous  tant  de  chrétiens  lâches,  lièdes  et  indifférens, 

(1)  Luc.  34.  —  (2)  Luc.  la. 


223  POUR   LA   SECONDE   ÎÈTE 

n'ayent  nul  goût  pour  le  service  de  Dieu ,  et  ne  s'af- 
feciionnant  à  aucun  exercice  de  religion?  En  voici 
les  trois  raisons  les  plus  communes. 

I .  De  quoi  s'entrelient-on  communément ,  de  quoi 
parle-l-on?  Nos  conversations  ont-elles  ce  caractère 
que  demandoit  saint  Paul ,  c'est-à-dire  ,  ressentent- 
elles  la  piété  ?  montrent-elles  que  nous  sommes 
chrétiens  ?  A  nous  entendre  raisonner  et  discourir 
pendant  les  heures  entières  ,  pourroit-on  distinguer 
quelle  fui  nous  professons  ?  Sont-elles  ,  encore  une 
fois  ,  ces  conversations  mondaines  ,  telles  que  les 
voidoit  l'Apôue  ,  quand  il  disoit  aux  premiers  chré- 
tiens :  Qu'on  n'entende  point  entre  vous  des  paroles 
Vïbïes  et  capables  de  blesser  les  oreilles  chastes  :  car 
ces  sortes  de  discours  ne  conviennent  point  à  la 
sainteté  de  votre  vocation  ;  mais  que  vos  paroles  soient 
des  paroles  d'actions  de  grâces.  Gomme  si  l'Apôtre 
leur  eut  dit  :  Entretenez-vous  souvent  des  obligations 
que  vous  avez  à  Dieu  ,  des  grâces  que  vous  avez  re- 
çues de  Dieu  ,  des  miséricordes  dont  il  vous  a  pré- 
venus ,  de  la  patience  avec  laquelle  il  vous  a  sup- 
portés ;  car  voilà  de  quoi  doivent  parler  les  saints. 
Est-ce  ainsi  que  l'on  converse  dans  le  monde?  est-ce 
sur  cela  que  roulent  ces  longs  et  fréquens  discours 
oii  l'on  consume  les  journées  et  où  l'on  perd  le 
temps  ?  Encore  si  l'on  n'y  perdoit  que  le  temps;  mais 
on  y  offense  le  prochain  par  des  railleries  piquantes, 
par  des  médisances  pleines  de  malignité  ,  quelque- 
fois par  de  vraies  calomnies  ;  mais  du  moins  on  s'y 
dissipe  ,  et  l'on  s'y  remplit  l'imagination  de  mille 
idées  vaines  et  toutes  profanes,  de  mille  bagatelles 


PE    PAQUES.  22J 

et  de  mille  maximes  d'autant  plus  contraires  à  la  reli- 
gion et  au  culte  de  Dieu,  qu'elles  soiil  plus  conformes 
à  l'esprit  du  siècle. 

Après  cela  faut-il  s'étonner  si  nous  vivons  dans 
une  si  grande  indifférence  et  une  si  grande  froideur 
pour  Dieu  ?  Comment  l'aimerions-nous  de  cet  amour 
sensible   qu'ont  eu  les  saints  ,  quand  on  ne  pense 
jamais  à  lui ,  qu'on  ne  parle  jamais  de  lui ,  qu'on  n'en 
entend  jamais  parler  ,  qu'on  évite  même  ces  sortes 
d'entretiens  comme  ennuyeux  et  importuns  ?  U  y 
auroit  bien  plus  lieu  d'être  surpris  que  la  ferveur  de 
notre  dévotion  pût   avec  cela  subsister  et  ne  pas 
s'éteindre.  Car  voici  l'ordre  :  comme  les  mauvais  dis- 
cours corrompent  les  bonnes  mœurs ,  aussi  les  pieux 
entretiens  réforment  les  moeurs  les  plus  corrompues  , 
et  raniment  les  âmes  les  plus  languissantes.  Si  donc 
nous  nous  trouvons  dans  cet  état  de  langueur  où  Dieu, 
par  une  juste  punition  ,  permet  que  nous  tombions, 
au  lieu  de  nous  épanclier  là-dessus  en  des  plaintes 
inutiles,   allons  au  remède,   cherchons  quelqu'un 
avec  qui  nous  puissions  nous  entretenir  de  Dieu  ; 
formons  de  saintes  liaisons  avec  les  personnes  que 
nous  savons  être  plus  attachées  à  Dieu  ;  et  plus  dis- 
posées à  nous  parler  de  Dieu  ;  rendons-nous  assidus 
à  entendre  la  parole  de  Dieu  ,  et  alors  nous  sentirons 
dans  le  cœur  ce  que  sentirent  les  disciples  d'Emmaù-, 
et  nous  nous  écrierons  comme  eux  :  de  quelle  ardeur 
mon  ame  est-elle  embrasée  !  C'est  par  là  que  l'esprit 
de  Dieu  se  communique  ;  c'est  par  là  que  saint  Au- 
gustin ,  selon  qu'il  le  rapporte  lui-même  dans  ses 
cpnfessions  ,  fut  intérieurement  ému  et  change.  De 


224  POUR    LA    SECONDE    FÊTE 

l'abondance  du  cœur  la  bouche  parle  ,  et  à  mesure 
que  la  bouche  parle  ,  le  cœur  se  remplit  du  sujet 
qui  l'occupe  ,  et  sur  quoi  il  s'explique. 

2..  Outre  qu'on  ne  s'entretient  point  assez  de  Dieu  , 
on  ne  pratique  point  assez  les  bonnes  œuvres  du 
christianisme,  et  propres  de  la  condition  où  l'on  est 
engagé.  Car ,  de  même  que  la  foi  est  morte  sans  les 
œuvres  ,   et  que  les  œuvres,   pour  ainsi  dire,  sont 
l'ame  de  la  foi  ,  de  même  la  charité  séparée  des 
œuvres    s'amortit  ,   et  cest  une  illusion   de  croire 
qu'on  la  puisse  conserver  sans  en  faire  aucun  acte. 
Les  bonnes  œuvres  en  sont  l'aliment  ;  et  comme  le 
feu  s'éteint  dès   qu'il  n'a  plus   de   matière  et  qu'il 
lui  en  faut  sans  cesse  fournir ,  si  l'on  ne  donne  à  la 
charité  sa  nourriture  ,   et  qu'on  la  laisse  oisive  et 
dépourvue  de  saintes  pratiques ,  elle  se  ralentit  et 
perd  bientôt  toute  sa  vertu.  On  entend  dire  à  tant 
de  personnes  ,  qu'ils  voudroienl  avoir  plus  de  dé- 
votion qu'ils  n'en  ont  ;  mais  comment  en  auroient- 
ils ,  ne  faisant  rien  de  tout  ce  qui  est  nécessaire  pour 
l'exciter?  Qu'ils  s'adonnent ,  selon  que  leur  état  le 
permet,  aux  œuvres  de  la  miséricorde  chrétienne  ; 
qu'ils  soulagent  les  pauvres ,  qu'ils  consolent  les  ma- 
lades ,  qu'ils  visitent  les  prisonniers  ,  qu'ils  soient 
bienfaisans  envers  tout  le  monde  ;   et  ils  verront  si 
Dieu  ,  louché  de  leurs  aumônes  et   de  leurs  soins 
olBcieux  à  l'égard  du  prochain  ,  ne  répandra  pas  dans 
leur  esprit  de  nouvelles  lumières  qui  les  éclaireront, 
et  dans  leur  cœur  de  nouvelles  grâces  qui  les  retire- 
ront de  l'assoupissement  où  ils  étoient.  Mais  en  vain 
espérons-nous  de  telles  faveurs  de  la  part  de  Dieu , 

tandis 


DE    PAQUES,  225 

tandis  que  nous  mènerons  une  vie  paresseuse  el  inu- 
tile ,  taudis  que  nous  aurons  un  cœur  dur  et  insen- 
sible aux  misères  d'autrui  ,  tandis  que  nous  man- 
querons aux  devoirs  les  plus  essentiels  de  la  société 
humaine. 

3.  Enfin  ,  on  n'approche  point  assez  du  racrement 
de  Jésus-Christ  et  de  sa  sainte  inble  ,  et  c'est  la  der- 
nière cause  du  refroidissement  de  la  piété  et  de  la 
charité  dans  les  âmes.  Ce  divin  sacrement  est  le  pain 
qui  doit  réparer  nos  forces  et  nous  soutenir  ;  c'est  le 
remède  qui  doit  guérir  nos  maladies  spirituelles  et 
nous  rélab'.lr;  c'est  la  source  de  toutes  les  grâces, 
et  par  conséquent  de  la  dévotion.  Pourquoi  les  pre- 
miers chréiiens  étoient-ils  si  fervens ,  et  d'où  leur 
venoit  celte  intrépidité  ,  cette  joie  même  et  cette 
allégresse  avec  laquelle  ils  couroient  au  martyre  et 
versoient  leur  sang  pour  Dieu  ?  c'est  qu'ils  avoient 
le  bonheur  de  communier  tous  les  jours.  Dans  la 
suite  des  siècles  ,  ce  fréquent  usage  de  la  communion 
a  été  négligé.  Par  cette  négligence  si  pernicieuse  , 
l'iniquité  peu  à  peu  a  prévalu  dans  le  monde ,  et  plus 
l'iniquité  s'est  accrue  ,  plus  la  charité  s'est  relâchée. 
II  n'y  a  rien  en  celte  triste  décadence  que  de  très- 
naiurel.  Si  vous  refusez  au  corps  les  viandes  dont  il 
se  nourrit,  faute  de  soutien  ,  il  n'a  plus  de  vigueur, 
et  tombe  dans  une  mortelle  défaillance;  et  dès  que 
vous  ôiez  à  l'ame  cette  viande  céleste  que  Jésus- 
Christ  lui  a  préparée  ,  elle  doit  devenir,  pour  m'ex- 
primer  de  la  sorte  ,  toute  sèche  et  toute  aride.  Voilà 
de  quoi  nous  n'avons  que  trop  de  témoignages.  On 
se  contente  de  communier  une  fois  dans  l'année  i  du 
TOME  IX.  i5 


2  2G         POL'R    LA    SECONDE    FÊTE    DE    PAQUES. 

iiiolns  on  pense  en  avoir  beaucoup  fait ,  si  l'on  ajoute 
à  cette  communion  pascale  quelques  autres  commu- 
nions très-rares  et  en  très-petit  nombre.  On  est  bien 
aise  d'avoir  des  prétextes  pour  s'éloigner  de  l'aulel 
du  Seigneur,  et  l'on  porte  même  l'illusion  jusqu'à 
s'en  faire  un  mérite  et  une  vertu.  De  là  dans  l'Eglise 
de  Dieu  celle  désolation  presque  universelle  que 
nous  déplorons  ,  et  qui  est  en  effet  si  déplorable. 
Profilons  de  l'exemple  des  deux  disciples  en  qui 
la  présence  du  Fils  de  Dieu  produisit  de  si  heureux 
changemens.  Prions  ce  Dieu  sauveur  qu'il  nous  res- 
suscite avec  lui  ,  en  ressuscitant  notre  foi ,  notre 
espérance  ,  notre  charité  ;  car  c'est  en  cela  que  con- 
siste présentement  notre  résurrection  selon  l'esprit  ; 
et  c'est  cela  même  qui  nous  mettra  en  état  d'obtenir 
un  jour  cette  résurrection  glorieuse  selon  le  corps , 
laquelle  doit  être  la  consommation  de  la  béatitude 
éternelle  des  élus.  Ainsi  soil-il. 


INSTRUCTION 

POUR  L'OCTAVE 

DU   TRÈS-SAINT    SACREMENT. 


I.  Entrons  dans  l'esprit  de  TEglise ,  et  comprenons 
bien  ce  qu'elle  se  propose  dans  la  fête  du  saint  sa- 
crement. Elle  veut  rendre  au  corps  de  Jësus-Christ 
un  culte  particulier ,  et  c'est  aussi  la  fin  que  nous 
devons  nous-mêmes  avoir  en  vue  dans  cette  grande 
solennité.  Appliquons-nous  sérieusement  et  sainte- 
ment aux  moyens  que  nous  fournit  pour  cela  noire 
religion.  Car  rien  ne  nous  doit  être  plus  vénérable 
que  le  corps  de  Jésus-Christ ,  de  quelque  manière 
que  nous  le  considérions  :  soit  par  rapport  à  lui-même, 
puisqu'il  est  uni  au  Verbe  divin  ;  soit  par  rapport  à 
nous  ,  puisqu'il  est  la  victime  de  notre  salut ,  et  quil 
doit  être  Jusqu'à  la  fin  des  siècles  la  nourriture  de 
nos  âmes. 

II.  Nous  avons  une  obligation  de  l'honorer  ,  d'au- 
tant plus  étroite  ,  qu'outre  les  traitemens  indignes 
qu'il  reçut  pour  nous  dans  sa  passion  ,  il  en  reçoit 
encore  tous  les  jours  de  plus  liumilians  dans  l'eu- 
charistie par  l'abus  que  les  hommes  font  de  ce  redou- 
table mystère.  Comprenons  donc  bien  que  le  dessein 
de  l'Eglise,  dans  cette  octave,  est  de  faire  à  Jésus- 
Christ  une  réparation  pub^que  de  tous  ces  outrages  j 
et  concevons  en  même  temps  ,  que  c'est  à  nous  en 

i5. 


228  POUR  l'octave 

particulier  de  nous  acquitter  d'un  devoir  si  important, 
puisqu'ayant  eu  le  malheur  d'être  du  nombre  de  ces 
ailles  infidèles  qui  ont  souvent  abusé  de  l'adorable  eu- 
charistie ,  nous  devons  nous  reconnoîlre  devant  Dieu 
comme  personnellement  coupables  de  ce  que  saint 
Paul  appelle  la  profanation  du  corps  du  Seigneur, 

III.  Les  hérétiques  et  les  mauvais  catholiques, 
quoique  par  ditïérentes  impiétés  ,  déshonorent  ce- 
sacré  corps  dans  le  mystère  môme  où  il  est  continuel- 
lement immolé  poureux,  et  par  conséquent,  o{i  il 
devroil  être  l'objet  de  leur  cuhe.  Mais  s'il  est  de 
notre  zèle  de  réparer  ,  autant  qu'il  nous  est  possible, 
les  outrages  faits  au  corps  de  Jésus-Christ  par  d'auti  es 
que  nous,  il  est  encore  bien  plus  juste  que  nous 
travaillions  à  réparer  ceux  dont  nous  avons  été  spé- 
cialement les  auteurs ,  et  que  nous  devons  éternel- 
lement nous  reprocher.  Car  telle  est  la  disposition 
où  il  faut  que  nous  soyons  :  c'est-à-dire,  que  nous 
devons  être  dans  une  disposition  de  pénitence  et  de 
zèle  pour  rendre  au  corps  de  Jésus-Christ  tout  l'hon- 
neur que  nous  lui  avons  refusé  jusqu'à  présent ,  et 
qui  lui  étoit  dû  par  tant  de  titres.  Pensée  solide  et 
touchante  ;  pensée  qui  répond  parfaitement  aux  vues 
de  l'Eglise,  et  qui  nous  doit  être  toujours  présente,  si 
nous  voulons  célébrer  cette  fête  en  esprit  et  en  vérité. 

IV.  Cependant ,  il  ne  suffît  pas  que  nous  ayons 
ce  zèle  en  général  ;  mais  pour  en  venir  à  la  pratique 
et  aux  réparations  particulières  que  Jésus -Christ 
attend  de  nous  ,  elles  se  réduisent  à  deux  chefs  ; 
l'un  ,  qui  regarde  l'euchatislie  comme  sacrement  ; 
l'autre ,  qui  la  regarde  comme  sacrifice  :  le  piemier. 


DU   TRÈS-SAINT   SACREMENT.  229 

fondé  sur  le  mauvais  usage  que  nous  avons  fait  de 
la  communion  ;  le  second,  sur  la  manière  peu  clr.e'- 
lienne  avec  laquelle  nous  avons  tant  de  fois  assisté 
au  sacrifice  de  la  messe.  Car  c'est  à  ce  sacrifice  et  à 
ce  sacrement  que  se  rapportent  tous  les  péchés  dont 
nous  nous  sommes  rendus  coupables  envers  le  corps 
de  Jésus-Christ  ;  et  par  une  miséricorde  infinie  de 
Dieu  ,  c'est  dans  ce  même  sacrement  et  ce  même 
sacrifice  que  nous  trouvons  de  quoi  lui  en  faire  une 
pleine  satisfaction.  Toute  autre  satisfaction  que  nous 
pourrions  imaginer  ,  ne  seroit  ni  égale  à  l'offense  que 
nous  avons  commise  ,  ni  conforme  aux  inclinations 
de  ce  Dieu  sauveur  ,  dont  la  gloire  est  inséparable 
de  notre  salut.  Et  voilà  l'excellent  secret  que  la  reli- 
gion nous  enseigne.  Voilà  ce  que  nous  devons  dé- 
sormais pratiquer  avec  toute  la  ferveur  dont  nous 
sommes  capables.  Secret  qui  consiste  à  honorer  le 
corps  de  Jésus-Christ ,  par  où  nous  l'avons  si  long- 
temps peut-être  et  si  souvent  profané. 

§.  I .  Comment  nous  devons  réparer  les  outrages  que 
nous  avons  faits  à  la  divine  Eucharistie  consi- 
dérée comme  sacrement, 

I.  Souvenons  -  nous  d'abord,  mais  avec  une  ex- 
trême douleur  ,  de  tant  de  communions  peut  -  être 
sacrilèges  ,  lorsqu'emportés  par  le  torrent  du  monde, 
nous  vivions  dans  le  désordre  de  nos  passions  ;  ap- 
prochant des  sacremens  dans  l'état  d'une  conscience 
déréglée  et  avec  de  secrètes  attaches  au  péché.  Quel 
outrage  ,  ou  ,  comme  parle  saint  Cyprien  ,  quelle 
violence  ne  faisions-nous  pas  au  Fils  de  Dieu,   en 


23o  POUR  l'octavr 

le  recevant  ainsi  pour  notre  condamnation  ,  lui  qui 
vouloll  éire  notre  vie?  Souvenons-nous  au  moins 
de  tant  de  communions  lâches ,  c'est-à-dire ,  de 
tant  de  communions  faites  avec  négligence  et  sans 
préparation.  Communions  tièdes ,  auxquelles  nous 
n'avons  apporté  qu'un  esprit  dissipé  ,  qu'un  cœur 
froid  et  indifférent;  communions  inutiles  ,  qui  n'ont 
produit  nul  changement  en  nous  ^  parce  qu'elles 
n'avoient  été  précédées  de  nulle  épreuve  de  nous- 
mêmes  ;  communions  en  venu  desquelles  nous 
n'avons  été  ni  plus  réguliers,  ni  plus  humbles,  ni 
plus  charitables  envers  le  prochain.  Pouvons- nous 
compter  sur  de  telles  communions  ,  et  avons-nous 
pu  nous  en  faire  un  mérite  auprès  de  Jésus-Christ? 
Enfin  souvenons-nous  de  ces  éloignemens  de  la  com- 
munion où  nous  nous  sommes  entretenus  ,  et  qui 
ont  été  si  injurieux  à  Jésus-Christ ,  quand  ,  par  indé- 
votion ,  par  insensibilité ,  par  un  attachement  opi- 
niâtre aux  créatures,  nous  n'avons  pas  voulu  faire  le 
moindre  effort  pour  surmonter  les  obstacles  qui 
nous  empêchoient  de  communier.  IN'éloit-ce  pas 
mépriser  ouverlemenlîecorpsde  notre  Dieu,  quoique 
d'ailleurs  l'esprit  derreur  ,  pour  justiûer  noire  con- 
duite ,  nous  suggérât  assez  de  prétextes ,  surtout  ce  lui 
dun  faux  respect ,  qui  ne  servoit  qu'à  nous  endurcir 
davantage  dans  nos  déréglemens? 

11.  Il  s'agit  de  faire  à  Jésus-Christ  une  réparation 
authentique  de  tout  cela,  et  nous  ne  le  pouvons 
que  par  la  communion  même.  Car,  suivant  trois 
belles  maximes  de  saint  Chrysostôme ,  la  communion 
sacrilège  ne  peut  être  réparée  que  par  de  saintes 


DU   TRÈS-SAINT   SACREMENT.  23l 

communions  ;  la  communion  lâche ,  que  par  des 
communions  ferventes;  et  les  omissions  volontaires 
(le  la  communion  ,  que  par  la  fréquentation  du  divin 
sacrement ,  accompagnée  de  toutes  les  dispositions 
requises.  Il  faut  donc  que  désormais  notre  plus  grand 
désir  soit  d  en  approcher;  notre  plus  grand  soin, 
de  nous  y  préparer  ;  et  notre  plus  grande  douleur  , 
de  tomber  dans  un  état  qui  nous  oblige  à  nous  en 
éloigner.  Il  faut  que  nous  ayons  un  exercice  de  pré- 
paration, auquel  nous  nous  attachions  inviolablcmenf , 
et  que  l'un  des  motifs  qui  nous  y  engagent,  soit  de 
réparer  toutes  nos  profanations  et  louies  nos  négli- 
gences passées.  Chacun  peut  se  prescrire  à  soi-même 
cet  exercice ,  en  le  soumettant  néanmoins  à  l'examen 
et  au  jugement  d'un  directeur.  Quand  nous  nous 
le  serons  ainsi  tracé  nous-mêmes,  nous  y  trouverons 
plus  de  goiU ,  et  nous  y  deviendrons  plus  fidèles. 
Quoi  quil  en  soit,  on  ne  doit  point  communément 
approcher  de  la  sainte  table  ,  sans  avoir  pris  quelque 
temps  pour  rentrer  dans  l'inléiieur  de  son  ame  ,  sans 
avoir  fait  quelque  réflexion  ou  quelque  lecture  sur 
le  sujet  de  cette  importante  action  ,  sans  s'y  être  dis- 
posé par  quelque  œuvre  de  charité  et  de  pénitence. 
Lintérêt  de  Jésus-Christ  dont  nous  nous  sentirons 
touchés  ,  nous  rendra  tout  facile. 

m.  Mais  de  quelque  méthode  que  nous  usions , 
nous  devons  toujours  communier  avec  humilité  et 
avec  amour  ,  avec  crainte  et  avec  confiance,  avec 
un  profond  respect  et  un  désir  ardent  de  nousnnir 
à  Jésus-Ciirisl.  Car  c'est  là,  c'esidansle  juste  tempé- 
rament de  ces  mouvemens  du  cœur  ,  contraires  eu 


232  pouK  l'octave 

apparence  ,  mais  en  eflët  d'un  merveilleux  accord  y 
que  doit  consister  pour  nous  la  sainteté  de  la  com- 
munion. Ne  séparons  jamais  l'un  de  l'autre.  Que  la 
crainte  de  communier  indignement  soit  toujours 
comme  le  contrepoids  du  dé^ir  que  nous  avons  de 
communier;  et  que  la  confiance  et  l'amour  soient  tou- 
jours soutenus  de  l'humilité  et  du  respect.  Voilà  en 
substance  toute  la  perfection  delà  communion  dire- 
tienne.  Mais  pour  commencer  à  en  faire  l'épreuve  , 
ne  communions  point  dans  celte  octave  que  nous 
n'ayons  fait  auparavant  à  Jésus-Christ  une  amende 
honorable  de  toutes  nos  irrévérences,  de  toutes  nos 
dissipations  ,  de  toutes  nos  tiédeurs  ,  de  tous  nos 
scandales  ,  de  toutes  les  injures  qu'il  a  eu  à  essuyer 
de  nous;  et  que  dans  ce  dessein ,  nous  ne  nous  soyons 
prosternés  devant  sou  autel. 

lY.  Allons  à  lui  comme  l'enfant  prodigue  alla  à 
son  père  ,  contrits  et  pénitens  ,  la  tête  baissée  ,  et 
ï)  osant  même  lever  vers  lui  les  yeux  pour  le  con- 
templer. Disons-lui ,  dans  les  mêmes  sentimens  de 
douleur  et  de  confusion  ,  que  ce  fils  ingrat  et  rebelle, 
mais  enfin  suppliant  et  soumis  :  Ah  !  Seigneur  , 
puis-je  encore  paroître  en  votre  présence  ,  et  par 
quel  prodige  de  votre  infinie  bonté  ,  soufFrez-vous 
à  vos  pieds  une  ame  criminelle,  et  lui  permettez- 
vous  d'approcher  de  votre  sanctuaire  ?  J'ai  péché, 
mon  Dieu,  j  ai  tant  de  fois  péché  contre  le  ciel, 
contre  vous  ,  devant  vous  !  Oui  ,  Seigneur  ,  j'ai 
péché  contre  le  cit  1 ,  puisque  je  ne  pouvois  pécher 
contre  vous  sans  })écher  contre  votre  Père,  contre 
votre  divin  Esprit,  contre  tout  ce  qu'il  y  a  de  bien- 


DIT   TRÈS-SAINT   SACREMENT.  235 

îieureux  daris  le  ciel  qui  s'inléressenl  à  votre  gloire. 
J'ai  péché  conlre  vous,  et  n'est-ce  pas  directement 
à  vous  que  je  me  suis  attaqué  ,  en  déshonorant  votre 
corps ,  en  ne  lui  rendant  pas  les  hommages  que  je 
lui  devois ,  en  le  profanant  ?  Mais  surtout,  Seigneur, 
jai  péché  devant  vous  ,  sous  vos  yeux  ,  à  votre  aule!, 
à  votre  table. 

V.  Ajoutons  :  Dans  le  repentir  qui  me  touche  et 
le  regret  que  me  cause  la  vue  de  tant  d'infidélités  , 
je  ne  demande  point ,  ô  mon  Dieu ,  que  vous  me 
mettiez  encore  au  nombre  de  vos  fidèles  adorateurs. 
Je  ne  suis  pas  digne  que  vous  me  comptiez  parmi 
vos  enfans ,  ni  que  dans  votre  sacré  banquet  vous 
me  communiquiez  les  mêmes  grâces  ,  et  me  fassiez 
part  des  mêmes  faveurs  qu'à  tant  d'ames  pures  et 
ferventes.  Je  ne  le  méritai  jamiiis  ;  jamais  il  n'y  eut 
rien  en  moi  qui  pût  m'élever  à  ces  entretiens  si  doux, 
si  tendres  ,  si  intimes  ,  et  même  si  familiers,   dont 
il  vous  plaît  de  les  gratifier.  Mais,  Seigneur  ,  vous 
avez  plus  d'une  bénédiction.  Il  y  a  dans  votre  royaume 
plusieurs  places  ,  et  au  même  autel  vous  parlez  et 
vous  agissez  ditféremment.  Si  celte  diiïerence  n'est 
pas  sensible  aux  yeux ,  elle  l'est  au  cœur.  Traitez-moi 
donc ,  mon  Dieu  ,  j'y  consens ,  traitez-moi  comme 
un  esclave  ,  et  le  dernier  de  vos  esclaves.  Mais  sou- 
venez-vous aussi  que  tout  méprisable   et    tout  vil 
qu'est  un  esclave,  lemailre  lui  accorde  le  pain  néces- 
saire pour  le  nourrir.  Voilà  ce  que  j'attends  de  vous, 
et  ce  que  je  cherche  auprès  de  vous.  De  quelque 
manière  que  vous  vous  comportiez  du  reste  envers 
moi,  je  m'estimerai  toujours  heureux,  et  je  regar- 


234  rouR  l'octave 

derai  comme  un  avantage  inestimable,  si  vous  dai- 
gnez m'admetlre  à  la  participation  de  votre  corps  et 
de  votre  sang.  Qu'oserois-je  prétendre  au-delà?  et 
si  même  je  ne  savois  combien  vous  êies  libéral  et 
et  bienfaisant,  oserois-je  me  flatter  d  un  tel  retour 
de  votre  part  ,  et  concevoir  en  votre  miséricorde 
une  telle  confiance  ? 

VI.  Disons  encore  :  Que  n'esl-il ,  Seigneur  ,  que 
n'est-il  présentement  en  mon  pouvoir  de  vous  rendre 
tout  l'honneur  que  je  vous  ai  ravi  !  que  ne  puis-je 
autant  relever  votre  culte  que  je  l'ai  profané  et  avili  î 
que  ne  puis-je  le  répandre  par  toute  la  terre ,  et  vous 
faire  connoître,  vous  faire  adorer,  vous  faire  aimer 
dans  tout  l'univers!  Que  dis-je ,  Seigneur?  c'est 
beaucoup  pour  moi  si  j'apprends  bien  moi-même  à 
vous  connoître,  et  si  dans  la  vive  connoissance  de 
vos  grandeurs  et  de  vos  innombrables  perfections , 
je  commence  à  vous  adorer  comme  vous  devez  l'être, 
^t  à  vous  aimer.  Agréez  du  moins ^  mon  Dieu, 
agréez  sur  cela  les  vœux  de  mon  cœur.  Agréez  les 
vœux  de  tant  de  fidèles,  avec  qui  je  vais  me  présenter 
pour  vous  recevoir,  et  à  qui  je  m'unis  d'intention. 
Tout  ce  qu'ils  vous  diront ,  je  vous  le  dis  ,  ou  je 
veux  vous  le  dire  comme  eux.  Seigneur,  que  je 
puisse  aussi  comme  eux  l'éprouver  au  fond  de  mon 
ame  et  le  sentir  ! 

N'en  doutons  point  :  Dieu  écoutera  cette  prière. 

ïl  nous  traitera  de  même  que  le  père  du   prodigue 

traita  son  fils  ,  dès  qu'il  le  vit  humilié  devant  lui  et 

repentant.  Il  nous  embra^^sera ,  il  nous  fera  asseoir 

fei  son  festin  ,  il  se  réjouira  de  noire  retour  avec  ses 


DU   TRES-SAINT   SACREMENT.  203 

anges  et  ses  élus.  Nous  aurons  part  à  cette  joie;  nous 
nous  trouverons  remplis  d'une  tendre  dévotion , 
souvent  même  de  la  plus  douce  consolation.  L'Eglise 
en  sera  édifiée ,  et  voilà  d  abord  comment  nous 
entrerons  dans  ses  vues  et  nous  accomplirons  le  des- 
sein qu'elle  s'est  proposé. 

^.  2.  Comment  nous  devons  réparer  les  outrages 
ifue  nous  avons  faits  à  la  divine  Eucharistie  consi- 
dérée comme  sacrifice, 

I.  Après  avoir  considéré  la  divine  eucharistie 
comme  sacrement ,  nous  la  devons  considérer  comme 
sacrifice.  Sacrifice  véritable ,  puisque  c'est  dans  cet 
adorable  mystère  et  par  cet  adorable  mystère ,  que 
la  vraie  chair  et  le  vrai  sang  de  Jésus- Christ  sont 
présentés  à  Dieu,  en  qualité  de  victime:  et  c'est  en 
ce  même  sens  que  saint  Augustin  appelle  l'eucha- 
ristie la  victime  sainte  et  le  sacrifice  du  Médiateur. 
Sacrifice  d'une  valeur  inestimable  et  d'un  prix  infini , 
puisque  c'est  un  Dieu  qui  y  est  offert,  et  le  même 
Dieu  qui  s'offrit  sur  la  croix.  Sacrifice  de  la  loi  nou- 
velle dont  tous  les  sacrifices  de  l'ancienne  loi  ne 
furent  que  les  ombres  et  que  les  figures.  Sacrifice 
unique  dans  cette  loi  de  grâce  oii  nous  sommes.  Tous 
les  autres  sacrifices  sont  abolis,  et  celui-ci  en  est  la 
consommation.  Car  comme  le  Fils  de  Dieu  disoit 
à  son  Père ,  par  la  bouche  de  David  :  Vous  n'avez 
pas  voulu,  ô  mon  Père,  du  sang  des  animaux.  11 
vous  falloit  une  hostie  plus  pure  et  plus  noble  : 
c'est  moi-même.  Ainsi ,  moi-même  je  suis  venu  ,  et 
Bioi-même  je  me  suis  sacrifié.  Sacrifice  non  sanglant, 


23S  POUR  l'octave 

puisque  le  sang  de  Jésus-Christ  n'y  est  plus  répandu 
comme  dans  sa  passion  *,  mais  sacrifice  néanmoins 
qui  renferme  toutes  les  grâces  et  tous  les  mérites  de 
cette  passion  sanglanfe  ,  puisqu'il  s'y  fait  la  même 
oI>ialion. Sacrifice  universel  et  perpétuel  :  universel, 
pour  tous  les  lieux  du  monde  ;  perpétuel  ,  pour  tous 
les  temps  jusqu'à  la  fin  dessiècles.  Sacrifice  de  louange, 
qui  honore  Dieu  de  la  manière  la  plus  parfaite  dont 
il  puisse  être  honoré  ;  d'impétration ,  qui  attire 
sur  nous  les  bénédictions  de  Dieu  et  ses  dons  les 
plus  précieux  ;  de  propitiation  ,  qui  nous  rend  Dieu 
favorable  ,  et  qui  apaise  sa  colère  ;  d'expiation  ,  qui 
nous  acquitte  auprès  de  Dieu ,  et  communiqne  pour 
cela  sa  vertu  aux  vivans  et  aux  morts.  Voilà  ce  que 
nous  appelons  dans  l'Eglise  catholique  le  sacrifice 
de  la  messe. 

II.  Or  ,  par  rapport  à  ce  sacrifice ,  combien  est-on 
coupable,  soit  en  n'y  assistant  pas  ,  soit  en  y  assistant 
mal  ?  En  n'y  assistant  pas  :  tant  de  chrétiens  et  de 
catholiques  font  profession  d'en  reconnoître  la  vé- 
lité ,  la  sainteté  ,  la  dignité  ,  et  cependant  n'y  assistent 
presque  jamais.  Plnsieurs  n'y  assistent  pas  même  aux 
jours  ordonnés  par  l'Eglise  ,  et  s'en  dispensent  pour 
la  plus  légère  incommodité.  Mais  du  moins  est  -  il 
rien  de  plus  commun  dans  le  monde  que  de  voir 
des  personnes  se  faire  une  habitude  de  n'entendre 
Jamais  la  messe  aux  jours  non  commandés  :  comme 
s'ils  n'avoient  ces  jours-là  nul  devoir  de  religion  à 
remplir;  comme  s'ils  étoient  moins  catholiques,  ou 
qu'ds  dussent  uKuns  honorer  Dieu  ;  comme  si  Jésus- 
Christ  avoit  moins  de  quoi  les  ailirer  par  amour. 


DU    TRÈS-SAINT   SACREMENT.  2Zj 

par  pieté  ,  par  inlérêl ,  à  un  sacrifice  oii  ce  Dieu 
sauveur  s'immole  pour  nous,  où  il  agit  si  eirica- 
ceraenl  pour  nous  auprès  de  son  Père  ,  et  où  il  verse 
si  libéralement  sur  nous  ses  grâces. 

III.  Telle  est  néanmoins  la  conduite  (l'une  infinité 
de  mondains.  La  moindre  afiaire,  et  souvent  sans 
nulle  afiaire,  une  molle  oisiveté  les  arrête.  Telle  es£ 
surtout  la  conduite  d'une  infinité  de  femmes.  Vue 
délicatesse  outrée  ,  un  mauvais  temps,  quelques  pas 
qu'il  leur  en  coùleroit ,  quelques  momens  qu'il  y 
auroit  à  retrancher  de  leur  sommeil  ;  le  soin  de 
s'ajuster  et  de  se  parer  :  en  voilà  plus  qu'il  ne  faut 
pour  les  retenir.  L'Eglise  a  beau  faire  donner  le 
signal  pour  appeler  les  fidèles,  les  temples  sont 
déserts  ,  et  le  plus  auguste  sacrifice  est  abandonné. 
Si  c'éloit  le  signal  d'une  partie  de  plaisir,  d'jine 
partie  de  jeu ,  on  s'y  rendroit  bientôt.  Si  c'élpit  le 
signal  d'une  heure  marquée  pour  paroître  devant  un 
roi  de  la  terre  ,  ou  pour  solliciter  un  juge,  onyseroit 
attentif,  et  l'on  ne  manqueroil  pas  de  diligence. 
Mais  dès  qu'il  n'est  question  que  d'un  exercice  chré* 
tien,  et  en  particulier  de  la  messe,  on  n'y  pense 
pas,  et  tout  sert  d'excuse  pour  s'en  exempter.  En 
vérité  ,  n'est-ce  pas  là  un  mépris  formel  de  la  plus 
grande  action  du  christianisme  ,  et  n'est-ce  pas  ainsi 
qu'en  jugeroit  un  idolâtre,  s'il  en  éloit  témoin? 

IV.  D'autres  sont  plus  assidus  au  sacrifice  de  la 
messe  :  ils  y  assistent  ;  mais  ils  n'en  sont  guère  moins 
criminels ,  parce  qu'ils  y  assistent  mal.  Rappelons 
dans  notre  mémoire  combien  de  fois  nous  y  avons 
assiilé  sans  application ,  sans  réflexion  ,  sans  dévo- 


238  POUR  l'octave 

lion  ,  avec  une  imagination  distraite  ,  tout  occupés 
des  pensées  du  monde ,  et  n'y  donnant  aucune 
maicjue  de  religion.  Combien  de  fois  une  femme 
volage  et  sans  retenue  a-t-elle  fait  de  ce  sacrltice 
le  sujet  de  ses  scandales  :  y  tenant  des  postures 
inde'centes  ,  y  parlant  et  s'y  entretenant  avec  la 
même  liberté  que  dans  une  assemblée  toute  mon- 
daine ,  y  satisfaisant  sa  vanité  et  son  amour-propre 
par  un  pompeux  étalage  de  son  luxe  et  de  ses  pa- 
rures ,  y  servant  peut-être  et  y  voulant  servir  d'objet 
à  la  passion  d'autrui  ?  C'est  l'usage  du  monde ,  je 
dis  du  monde  impie  et  libertin,  dont  on  suit  les 
pernicieuses  maximes  :  mais  en  même  temps ,  c'est 
le  sacrifice  du  vrai  Dieu  ,  le  sacrifice  du  corps  de 
Jésus-Christ  que  l'on  profane.  Quoi  donc  !  le  corps 
de  Jésus-Christ  est  sacrifié  pour  nous  sur  l'autel , 
et  nous  lui  insultons  en  quelque  sorte  par  nos  im- 
piétés !  Nous  devons  honorer  ce  corps  vénérable 
partout  où  il  est  présent ,  mais  encore  plus  dans  les 
sacrés  mystères  où  il  achève  de  consommer  l'œuvre 
de  notre  rédemption. 

y.  A  tous  ces  désordres ,  quel  remède  et  quelle 
réparation?  Comme  les  contraires  se  guérissent  et 
se  réparent  par  leurs  contraires ,  après  avoir  conçu 
un  repentir  sincère  du  passé  ,  et  lavoir  témoigné 
à  Dieu  ,  voici  les  promesses  que  nous  devons  lui 
faire  pour  l'avenir,  et  les  résolutions  où  nous  devons 
nous  confirmer  pendant  cette  octave.  Elles  se  ré- 
duisent à  quatre. 

I.  D'assister  tous  les  jours  au  sacrifice  de  la  messe, 
de  s'imposer  cette  loi ,  de  la  garder  inviolablement, 


DU   TRÈS-SAINT   SACREMENT*  20^ 

et  de  s'y  assujettir  en  satisfaction  de  nos  négligences. 
Mais  ,  dit-on  ,  je  n'ai  pas  le  temps.  Si  vous  le  voulez 
bien  ,  le  temps  ne  vous  manquera  pas  ;  des  personnes 
plus  occupées  que  vous  le  savent  trouver.  Jugez- 
vous  vous-même  de  bonne  foi ,  et  voyez  si  vous  ne 
pourriez  pas  remettre  à  une  autre  heure  certaines 
alFaires,  si  vous  ne  pourriez  pas  prendre  un  peu  sur 
votre  repos,  qui  n'est  que  trop  long  et  que  trop 
paresseux.  Dès  que  vous  entrerez  là-dessus  dans  une 
sérieuse  discussion ,  et  que  vous  vous  donnerez  le 
soin  d'arranger  l'ordre  de  votre  journée ,  vous  verrez 
qu'il  est  très  -  rare  que  vous  n'ayez  pas  absolument 
le  loisir  d'entendre  une  messe.  Mais  ma  santé  ne  me 
le  permet  pas  :  je  conviens  qu'il  y  a  telle  infirmité 
qui  peut  être  une  excuse  légitime  ;  mais  il  est  vrai 
aussi  que  bien  des  infirmités  dont  on  se  prévaut,  ne 
sont  que  de  vains  prétextes ,  parce  que  ce  ne  sont  que 
de  pures  délicatesses.  Avec  cette  prétendue  infirmité, 
combien  faites -vous  d'autres  choses  plus  difficiles? 
mais  c'est  une  gêne  et  une  peine  :  je  le  veux  ,  et  c'est 
justementpar  laque  vousvous  en  ferez  une  pénitence, 
et  que  ce  sera  pour  vous  devant  Dieu  une  espèce  de 
réparation.  Etrange  mollesse  que  celle  de  la  plupart 
des  femmes  du  siècle  !  elles  ont  auprès  d'elles  dans 
un  quartier  plusieurs  églises  où  elles  peuvent  en 
un  moment  se  transporter  ,  et  elles  ne  daignent  pas 
pour  cela  sortir  de  leur  maison. 

2.,  D'assister  au  sacrifice  de  la  messe ,  non-seule- 
ment avec  assiduité ,  mais  avec  révérence ,  avec  at- 
tention, avec  dévotion.  Avec  révérence  ,  pour  ré- 
parer tant  dimiuodeslies  commises  duiant  cet  ado- 


z^o  î»ouR  l'octave 

raWe  sacrifice.  Avec  altenlion,  pour  réparer  tant 
de  dissipations  volontaires  et  de  pensées  inutiles  , 
peut-être  criminelles  ,  où  l'on  s'est  arrêté  pendant 
ce  même  sacrifice.  Avec  dévotion,  pour  réparer  tant 
de  lâcheté,  tant  de  froideur  et  d'inditTérence  qu'on 
a  apporté  à  ce  sacrifice.  Pvévérence  ,  soit  par  rapport 
à  Ihabillement ,  qui  ne  doit  être,  ni  trop  négligé, 
ni  trop  orné  (  car  on  tombe  sur  cela  en  deux  excès 
condamnables  )  ;  soit  par  rapport  à  la  vue ,  qui  doit 
être  communément  ,  ou  baissée  vers  la  terre  ,  ou 
appliquée  sur  un  livre  de  prières  ,  ou  attachée  à 
l'autel  ;  soit  par  rapport  à  la  contenance  ,  qui  doit 
toujours  être  décente,  humble  ,  sortable  à  l'étal  et 
aux  sentimens  d'une  ame  suppliante.  Attention,  qui 
recueille  l'esprit,  qui  en  bannisse  toutes  les  idées  et 
toutes  les  affaires  du  monde,  qui  le  rappelle  de  ses 
égaremens  et  de  ses  évagations  dès  qu'il  commence 
à  s'en  apercevoir,  qui  l'applique  aux  cérémonies  et 
aux  différentes  parties  du  sacrifice  ,  qui  le  porte  con- 
tinuellement à  Dieu ,  ou  pour  honorer  sa  souveraine 
majesté ,  ou  pour  implorer  sa  miséricorde  et  lui  rendre 
des  actions  de  grâces.  Dévotion,  laquelle  excite  sans 
cesse  le  cœur  à  de  tendres  et  de  pieuses  affections , 
aux  actes  de  toutes  les  vertus.  II  y  aura  des  soins 
pour  cela  à  prendre,  il  y  aura  des  obstacles  h  vaincre, 
des  respects  humains  à  surmonter.  li  faudra  mortifier 
la  curiosité  naturelle ,  qui  nous  fait  observer  tout  ce 
qui  se  passe  autour  de  nous.  Il  faudra  captiver  le 
corps ,  en  le  tenant  dans  une  situation  qui  le  contraint 
et  qui  l'incommode.  Il  faudra  réprimer  sa  langue  et 
l'envie  de  parler,  en  se  condamnant  à  un  silence 

inviolable. 


DU   TRÈS-SAINT   SACREMENT.  ù4l 

inviolable.  Il  faudra  ,  pour  s'éloigner  de  l'occasion  et 
de  la  tentation ,  se  retirer  de  certains  lieux ,  de  cer- 
taines places,  de  certaines  personnes.  Il  faudra  éviter 
ceriaines  messes,  qui  sont  comme  les  rendez-vous 
d'un  certain  monde,  et  où  l'on  cherchoit  auparavant 
à  se  faire  voir  et  à  se  distinguer.  Des  gens  viendront 
vous  aborder  et  vous  saluer,  ils  resteront  auprès  de 
vous  ,  ils  voudront  lier  entretien  avec  vous,  et  il 
faudra  ne  leur  point  répondre ,  ou  ne  le  faire  cju'eu 
peu  de  paroles  et  couper  tout  à  coup  le  discours. 
Peut-être  en  seront-ils  surpris,  en  riront-ils,  et  il 
faudra  les  laisser  dans  leur  surprise ,  et  ne  tenir  nul 
compte  de  leurs  railleries.  Mais  tout  cela ,  tous  ces 
soins  que  vous  prendrez,  toutes  ces  victoires  que 
vous  remporterez,  seront  autant  de  satisfactions  que 
Dieu  acceptera,  et  dont  le  mérite  pourra  compenser 
en  quelque  sorte  tant  de  fautes  ,  qui  vous  rendent 
également  redevable,  soit  à  sa  justice,  puisque  ce 
sont  de  vrais  péchés,  soit  à  sa  suprême  grandeur, 
puisqu'elles  regardent  le  mystère  même  oii  vous 
devez  plus  la  reconnoître,  et  oii  il  doit  recevoir  de 
plus  profonds  hommages. 

3.  D'offrir  avec  le  prêtre  le  sacrifice  de  la  messe, 
toutes  les  fois  que  nous  y  assisterons  ;  de  l'offrir  en 
esprit  de  pénitence  ,  pour  tous  les  péchés  du  monde  , 
et  en  particulier  pour  les  nôtres  ;  mais  surtout  de 
l'offrir  en  esprit  de  réparation  ,  pour  toutes  les  messes 
que  nous  n'avons  pas  entendues  par  noire  négligence, 
ou  que  nous  avons  mal  entendues.  Car  tout  fidèle 
peut  et  doit  s'unir  ainsi  au  prêtre  ,  en  a^sistant  à  la 
messe  ,  pour  offrir  avec  lui  le  sacrifice ,  pui-q;,e  nous 
TOME   IX,  l(j 


2^2  POUR   l'octave 

en  sommes  tous  les  ministres ,  quoique  d'une  ma- 
nière ditTérente.  Et  comme  ce  sacrifice  est  le  même 
que  celui  qui  s'accomplit  sur  la  croix,  et  qui  y  fut 
offert  par  le  Sauveur  des  hommes  pour  la  rémission 
des  péchés 5  une  des  principales  vues  que  nous 
devons  avoir  en  l'offrant,  est  d'obtenir  de  Dieu  le 
pardon  de  tous  les  péchés  que  notre  conscience  nous 
reproche,  et  d'acquitter  par  une  offrande  si  sainte  et 
d'un  si  grand  prix,  toutes  les  dettes  dont  nous  nous 
sentons  chaigés.  Mais  entre  les  autres  péchés,  nous 
pouvons  nous  proposer  d'abord  ceux  que  nous  avons 
commis  à  l'égard  du  sacrifice  que  nous  offrons,  et 
par  là  nous  tirerons  de  ce  qui  a  été  le  sujet  et  l'oc- 
casion du  mal ,  le  moyen  le  plus  efficace  et  le  re- 
mède le  plus  puissant  pour  le  guérir. 

4o  De  communier  spirituellement  à  chaque  messe  , 
et  de  participer  ainsi  au  sacrifice ,  témoignant  à  ce 
Dieu  sauveur,  caché  sous  les  apparences  du  pain 
et  du  vin ,  un  désir  sincère  de  le  recevoir  réellement 
et  en  effet ,  tâchant  de  se  mettre  dans  les  mêmes  dis- 
positions que  si  l'on  approchoit  de  la  sainte  table, 
et  de  concevoir  les  mêmes  sentimens.  Saint  Augusîiu 
disoit  :  Croyez  ,  et  votre  foi  sera  une  espèce  de  com- 
munion, qui  honorera  Jésus -Christ,  qui  l'attirera 
dans  vous,  qui  vous  rendra  participant  de  ses  mérites  : 
et  que  sera-ce  quand  à  cette  foi  nous  ajouterons 
l'humilité,  la  reconnoissance ,  l'amour,  tout  ce  qui 
compose  cet  exercice  que  nous  appelons  communion 
spirituelle  ? 

Voilà  de  quoi  nous  devons  nous  occuper  dans  ces 
jours  sj^-éciulemeni  consacrés  à  l'honneur  du  plus 


nu   TRÈS-SAINT   SACREMENT.  2^t 

auguste  de  tous  les  sacremens  et  du  plus  grand  de 
tous  lés  sacrifices.  Voilà  sur  quoi  nous  devons  prendre 
de  justes  mesures ,  et  former  de  bons  propos  pour  tous 
les  jours  de  notre  vie.  C'est  avec  Jésus-Christ  même 
que  nous  en  pouvons  conférer  au  pied  de  son  autel  ; 
c'est  avec  lui  que  nous  pouvons  traiter  de  la  manière 
dont  il  doit  être  satisfait,  et  dont  il  le  veut  être.  Car 
à  quel  autre  m'adresserois-je ,  Seigneur  ,  et  qui  peut 
mieux  m'éclairer  que  vous,  m'instruire  que  vous, 
me  faire  connoître  ce  que  vous  voulez  de  moi ,  et 
me  donner  les  secours  nécessaires  pour  en  soutenir 
la  pratique  ?  Je  viens  donc  à  vous  avec  confiance , 
et  j'ose  me  promettre  que  vous  serez  touché  du 
dessein  qui  m'y  amène  ,  et  de  la  droiture  de  mon 
cœur ,  aussi  bien  que  de  la  vivacité  de  mes  regrets. 
\ous  êtes  témoin  de  mes  résolutions  ,  vous  les 
voyez  ;  car ,  c'est  vous-même  qui  me  les  avez  ins- 
pirées. N'est-ce  pas  encore  assez  ,  et  demandez- 
vous.  Seigneur,  d'autres  réparations?  Parlez;  que 
voulez-vous  que  je  fasse  ?  Je  n'en  ferai  jamais  trop  , 
et  il  n'y  a  rien  à  quoi  je  ne  me  sente  disposé.  Dai- 
gnez seulement  seconder  les  désirs  de  mon  ame  , 
daignez  les  agréer.  Hélas  !  Seigneur  ,  ma  foiblesse 
est  telle ,  que  je  ne  puis  guère  vous  offrir  autre 
chose  que  des  désirs.  Mais  -je  me  trompe  :  je  puis 
tout  vous  offrir  ,  puisque  je  puis  vous  offrir  vous- 
même  à  vous  -  même  ;  puisque  je  puis  vous  offrir 
votre  corps  ,  votre  sang ,  toute  votre  adorable  per- 
sonne. Vous  ne  refuserez  point  ce  sacrifice  ;  et  pnr 
les  mérites  infinis  de  ce  sacrifice,  j'obtiendrai  la 
grâce  de  l'honorer  toujours  et  d'en  proîîter. 

16. 


INSTRUCTION 

POUR  L'OCTAVE 

DE  L'ASSOMPTION  DE  LA  VIERGE. 


Cette  îêle  ,  clans  son  iusliiution  et  dans  le  dessein 

de  l'Eglise ,  comprend  trois  choses  ,  auxquelles  le 

jour  de  l'Assomption  est  particulièrement  consacré: 

savoir ,  la  mort  de  la  sainte  Vierge  ,  sa  gloire  dans 

le  ciel  ,   et  le  culte  qu'on  lui  rend  sur  la  terre.  Sa 

mort ,  qui  doit  être  pour  nous  le  modèle  dune  mort 

précieuse  devant  Dieu  ;  sa  gloire  ,  que  nous  devons 

envisager  pour  nous  former  une  juste  idée  de  ce  qui 

fait  la  véritable  gloire  des  élus  de  Dieu  ;  et  le  culte 

que  lui  rend  l'Eglise  ,   qui  doit  nous  servir  de  règle 

pour  lui  en  rendre  un  raisonnable,  c'est-à-dire, 

pour  l'honorer  saintement  et  utilement  en  qualité  de 

Mère  de  Dieu.  Voilà  les  trois  fruits  que  nous  devons 

retirer  de  celte  octave.  Apprendre  de  l'exemple  de 

Marie  à  mourir  de  la  mort  des  saints.   Apprendre 

de  la  personne  de  Marie  à  bien  discerner  en  quoi 

consiste  et  sur  quoi  est  fondé  le  bonheur  des  saints. 

Apprendre  de  la  pratique  et  de  l'usage  de  l'Eglise 

envers  Marie  ,  à  avoir  une  dévotion  pure  et  solide 

pour  celle  qui  a  été  la  Mère  du  Saint  des  saints  :  ce 

sont  les  effets  salutaires  que  ce  mystère  bien  médité 

doit  prodi'ire  en  nous,  et  par  oii  nous  reconnoîirons 

si  nous  célébrons  cette  fête  en  esprit  et  en  vérité. 


POUR   L*OCTAVE   DE   l' ASSOMPTION ,  elC.       24^ 

§.  I .  Comment  T exemple  de  Marie  nous  apprend  à 
mourir  de  la  mort  des  saints, 

I.  Il  n'y  a  jamais  eu  de  mort  plus  précieuse 
devant  Dieu  que  celle  de  la  Vierge  ,  parce  qu'il 
n'y  a  jamais  eu  de  vie  plus  remplie  de  mérites  que 
la  sienne.  Tirons  la  conséquence  de  ce  principe  ;  et 
puisque  nous  convenons  qu'une  mort  sagement  pré- 
vue et  précédée  d'une  bonne  vie  ,  est  la  voie  la  plus 
droite  et  la  plus  sûre  pour  arriver  au  terme  du 
salut,  concluons  de  là  que  toute  notre  application 
doit  donc  être  à  amasser  ce  trésor  de  mériies  ,  qui 
doit  sanctifier  selon  Dieu  notre  mort  et  la  rendre 
heureuse.  Et  en  effet  tout  nous  quitte  à  la  mort  :  il 
n'y  aura  que  nos  bonnes  œuvres  qui  nous  suivront. 
Ces  bonnes  œuvres  faites  pour  Dieu  (  car  il  n'y  ea 
a  point  d'autres  de  méritoires  )  ,  ce  sont  les  seuls 
biens  qui  nous  resteront,  et  que  nous  emporterons 
avec  nous.  Ainsi ,  il  s'agit  maintenant  de  nous  en- 
richir de  ces  sortes  de  biens,  et  nous  devons  user 
là-dessus  d'une  diligence  d'autant  plus  grande  ,  que 
nous  avons  peut-être  le  malheur  d'èire  du  nombre 
de  ceux  qui  sont  venus  des  derniers  ,  et  qui  n'on^t 
commencé  que  tard  à  travailler.  Faire  un  fonds  de 
mérites  pour  la  mort ,  voilà  à  quoi  doivent  se  rap- 
porter toutes  les  actions  de  notre  vie  ;  voilà  ce  qui 
doit  nous  animer  à  n'en  pas  négliger  une  seule, 
puisqu'il  n'y  en  a  aucune  dont  le  prix  et  la  sainteté 
de  notre  mort  ne  dépendent.  Si  toutes  nos  pensées 
n'aboutissent  là  ,  c'est  à  nous,  bien  plus  justement 
qu'à  Marthe  ,  que  s'adresse  aujourd'hui  ce  reproche 


24-0     rouR  l'octave  de  l'assomption 
du  Sauveur  ;  Vous  vous  empressez  ,   et  vous  vous 
troublez  du  soin  de  plusieurs  choses  :  cependant  il 
jiy  en  a  qu'une  de  nécessaire  (i). 

II.  La  mort  de  la  sainte  Vierge  n'a  pas  été  seu- 
lement précieuse  devant  Dieu  par  les  mérites  qui 
i  ont  précédée ,  mais  par  les  grâces  et  les  faveurs 
divines  qui  l'ont  accompagnée.  L'une  de  ces  grâces 
est  que  la  sainte  Vierge  en  mourant  n'éprouva  point 
les  douleurs  de  la  mort ,  qui  sont  les  inquiétudes  et 
les  regrets  que  iious  ressentons  communément  à  la 
vue  d  une  mort  prochaine.  La  parole  de  l'Ecriture 
s'accomplit  singulièrement  en  elle  ;  Les  âmes  justes 
sont  dans  la  main  de  Dieu ,  et  les  douleurs  de  la 
mort  ne  les  ajfligeront  point  (2).  Or ,  cette  grâce 
fut  donnée  à  Marie  ,  et  parce  qu'elle  étoit  juste  par 
excellence ,  et  parce  qu'elle  étoit  parfaitement  dé- 
tachée de  toutes  les  choses  de  la  terre.  Car  le  péché  , 
dit  saint  Paul ,  est  l'aiguillon  de  la  mort  ;  et  ce  qui 
redouble  encore  la  peine  et  les  douleurs  de  la  mort , 
c'est  l'amour  du  monde.  Voilà  les  deux  causes  qui 
sont  capables  de  nous  rendre  un  jour  la  mort  af- 
freuse :  le  péché  ,  parce  que  c'est  particulièrement  à 
la  mort  qu'il  se  fait  sentir  ;  et  l'amour  du  monde  , 
parce  qu'on  ne  peut  quitter  qu'avec  douleur  ce  qu'on 
possède  avec  attachement.  Retranchons  l'un  et 
l'autre ,  si  nous  voulons  participer  au  privilège  de 
la  Mère  de  Dieu ,  et  mourir  comme  elle  dans  le 
calme  et  dans  l'assurance.  Travaillons  à  détruire 
dans  nous  le  péché  par  la  pénitence.  Dès-là ,  quelque 
terrible  que  soit  la  mort ,  elle  ne  le  sera  plus  pour 

(1)  Lue.  10.  —  (2)  Sap.  3. 


DE   LA   VIERGE.  2^7 

nous  ,  eî  lions  pourrons  avec  une  humble  coiifiance 
nous  écrier  :  0  mort  !  où  est  ton  aiguillon  (  i  ).'^ 
De  même  ,  détachons  notre  cœur  de  toutes  les 
choses  dont  il  faudra  bientôt  nous  séparer  :  par  là 
nous  nous  épargnerons  les  amertumes  de  la  mort  ; 
car  la  mort  n'est  amJre ,  selon  le  Sage  ,  (ju'à  celui 
qui  a  mis  ou  voulu  mettre  son  repos  dans  la  jouis- 
sance des  liens  de  ce  monde  (2). 

IIÏ.  Mais  ce  qui  a  rendu  par-dessus  tout  la  mort 
de  Marie  précieuse  devant  Dieu  ;,  c'est  la  disposition 
d'esprit  et  de  cœur  avec  laquelle  elle  la  reçut.  Dis- 
position d'esprit  :  elle  envisagea  la  mort  dans  les 
vues  les  plus  pures  de  la  foi ,  je  veux  dire  ,  comme 
l'accomplissement  de  ses  vœux  ,  comme  le  moyen 
d'être  promptement  réunie  à  son  Fils  et  à  son  Dieu , 
dont  elle  gémissoit  depuis  si  long-temps  de  se  voir 
séparée.  Disposition  de  cœur  :  regardant  ainsi  la 
mort ,  elle  la  désira  avec  toutes  les  ardeurs  delà  plus 
fervente  charité  ,  et  elle  souhaita  bien  plus  vivement 
que  saint  Paul  ,  d'être  enfin  dégagée  des  liens  dw 
corps  pour  vivre  avec  Jésus  -  Christ  (  3  )  ;  car  ces 
paroles  de  1  Âpotre  ne  convinrent  jamais  mieux  à 
personne  qu'à  Marie.  C'est  de  cette  sorte  que  de- 
vroienl  mourir  tous  les  vrais  chrétiens  ;  mais  à  la 
honte  de  la  vraie  religion  ,  la  plupart  meurent 
comme  des  païens  ,  qui  n'ont  ni  foi ,  ni  espérance 
ou  du  moins  comme  des  hommes  en  qui  l'espérance 
des  biens  éternels  est  infiniment  affoiblle  et  presque 
entièrement  étouffée  par  l'amour  des  biens  visibles 
et  présens.  Désordres  que  nous  déplorons  tous  les 

(1)  1.  Cor.  i5.  —  (2)  Eccli.  4i.—  (3)  Philip,  i. 


2^8  POUR  l'octave  de  l'assomption 
jours  dans  les  autres ,  mais  dont  peut-être  nous  ne 
pensons  pas  à  nous  garaniir  nous-mêmes.  Faisons- 
nous  doue  un  capital  de  nous  disposer  par  de  fré- 
quens  désirs  à  cette  mort  sainte,  après  laquelle  les 
jusies  et  les  amis  de  Dieu  ont  soupiré  ;  et  que  ce  ne 
soit  pas  seulement  de  bouche,  mais  sincèrement  et 
de  cœur  ,  que  nous  disions  chaque  jour  à  Dieu  :  Que 
votre  règne  arrive  pour  nous.  Car  ,  il  n'y  a  que  la 
mort  par  oii  nous  puissions  parvenir  au  royaume  de 
Dieu ,  et  nous  sommes  incapables  de  faire  à  Dieu 
celte  prière,  si  nous  ne  regardons  la  mort  comme  l'a 
regardée  la  Mère  de  Dieu. 

§.  2.   Comment  Marie  nous  apprend  sur  (fuoi  doit 
être  fondé  le  bonheur  des  saints, 

I.  La  sainte  Vierge  ,  immédiatement  après  sa  mort , 
est  entrée  en  possession  de  sa  béatitude  et  de  sa 
gloire:  c'est  le  mystère  que  nous  célébrons,  et  c'est 
proprement  ce  que  nous  appelons  son  assomption. 
Mais  pourquoi  pensons -nous  qu'elle  ait  été  élevée 
au  plus  haut  des  cieux  ,  et  comment  croyons- nous 
qu'elle  soit  montée  à  un  degré  si  éminent  ?  Dieu  , 
en  la  couronnant ,  n'a-t-il  eu  en  vue  que  sa  mater- 
nité divine?  Reconnoissons  plutôt  que  ce  n'est  point 
précisément  sa  maternité  divine  qu'il  a  prétendu 
couronner ,  mais  sa  sainteté  et  ses  bonnes  œuvres. 
Combien  d'ancêtres  de  Jésus-Christ  ont  été  réprou- 
vés de  Dieu ,  parce  qu'avec  cette  qualité  d'ancêtres 
de  Jésus-Christ ,  ils  n'ont  pas  laissé  d'être  des  im- 
pies et  des  infidèles  ? 

II.  Importante  leçon  qui  doit  tout  à  la  fois  nous 


DE   LA   VIERGE.  ^49 

instruire  ,  nous  confondre  ,  nous  consoler.  Nous 
instruire  :  car  il  est  donc  vrai ,  et  si  nous  ne  l'avons 
pas  assez  bien  compris  jusqu'à  présent ,  l'exemple 
de  Marie  doit  achever  de  nous  en  convaincre  :  il 
est  ,  dis  -  je  ,  certain  et  indubitable  que  nous  ne 
serons  glorifiés  dans  le  ciel  qu'autant  que  nous 
aurons  travaillé  sur  la  terre.  Quoiqu'on  ne  parvienne 
communément  à  rien  dans  le  monde  sans  travail , 
et  que  le  monde  même  nous  vende  bien  cher  les 
vains  avantages  que  nous  y  obtenons  ,  cette  règle 
n'est  pas  néanmoins  si  universelle  qu'elle  n'ait  ses 
exceptions  ,  et  nous  avons  souvent  la  douleur  de 
voir  au  -  dessus  de  nos  têtes  et  dans  les  premières 
places  ,  des  gens  qui  n'ont  pas  fait  à  beaucoup  près 
ce  que  nous  faisons  ,  et  sur  qui  nous  devrions  l'em- 
porter ,  si  les  récompenses  étoient  partagées  et  me- 
surées selon  les  services.  Mais  quel  est  ce  serviteur 
fidèle  qui  entrera  dans  la  joie  du  Seigneur  ,  et  que 
le  Seigneur  placera  dans  le  séjour  des  bienheureui 
et  des  élus  ?  (î'est  celui  qui  aura  fait  valoir  le  talent 
qu'on  lui  avoit  confié  ;  c'est  celui  qui  se  sera  con- 
servé dans  une  sainte  innocence  ,  ou  qui  aura  réparé 
ses  désordres  passés  ,  et  satisfait  à  Dieu  par  la  péni- 
tence ;  ce  juste  vigilant ,  appliqué  ,  laborieux  ,  qui , 
sans  se  contenter  d'éviter  le  mal ,  aura  pratiqué  le 
bien,  et  l'aura  pratiqué  chrétiennement,  l'aura  pra- 
tiqué pleinement  ,  l'aura  pratiqué  constamment  : 
c'est  à  celui  -  là  que  les  bénédictions  divines  sont 
réservées ,  et  que  l'héritage  céleste  est  promis.  Tout 
autre  en  est  exclus,  c'est-à-dire,  que  quiconque 
ji'auroit  pas  ce  fonds  de  richesses  spirituelles  et  de 


zSo     rouR  l'octave  de  l'assomption 
bonnes  œuvres  ,  ne  pourroit  espérer  d'y  être  admis; 
et  cela  par  une  loi  si  absolue  et  si  générale  que  la 
Mère  de  Dieu  n'en  a  pas  elle-même  été  dispensée. 

lïï.  Celle  vérité  ,  en  nous  instruisant  ,  doit  en 
même  temps  nous  confondre.  Le  monde  ,  frappé 
d'un  certain  éclat  qui  nous  environne  et  qui  nous 
éblouit  ,  nous  honore  peut-être  ,  et  nous  rend  de 
faux  hommages.  Une  grande  naissance  ,  un  grand 
nom  ,  une  grande  réputation ,  de  grands  biens  et 
une  grande  fortune  ,  autorité,  crédit,  dignités ,  titres 
d'honneur  ,  qualités  éminentes  de  1  esprit ,  habileté  , 
savoir  :  tout  cela  nous  attire  de  la  part  des  hommes 
des  respects  et  des  adorations  qui  flattent  notre  va- 
nité ,  et  qui  nous  enflent  le  cœur.  Il  semble  qu'il 
n'y  ait  rien  au-dessus  de  nous  ,  et  que  nous  soyons 
des  divinités.  Mais  si  nous  sommes  encore  assez 
heureux  pour  ne  nous  être  pas  laissé  aveugler  jusqu'à 
perdre  la  foi ,  et  qu'il  nous  en  reste  quelque  rayon  , 
que  faut-il  pour  rabattre  ces  hautes  idées  ,  et  pour 
nous  faire  rentrer  dans  notre  néant  ?  Une  seule 
pensée  suffit  :  c'est  que  tout  cela  pris  en  soi-même 
ne  nous  donne  pas  devant  Dieu  le  moindre  degré 
de  mérite  ,  ni  ne  peut  par  conséquent  nous  être  de  la 
moindre  valeur  dans  l'estime  de  Dieu.  C'est  que  bien 
loin  que  Dieu  dans  le  choix  qu'il  fera  de  ses  prédes- 
deslinés ,  en  les  séparant  et  les  recueillant  dans  son 
royaume  ,  ait  égard  à  tout  cela  ,  il  ne  les  y  recevra 
au  contraire  ,  et  ne  les  y  élèvera  ,  qu'autant  qu'ils 
auront  méprisé  tout  cela ,  qu'ils  se  seront  détachés 
de  tout  cela ,  qu'ils  auront  renoncé  d'affection  et 
de  volonté  à  tout  cela.  C  est  qu'avec  tout  cela  nous 


DE   LA   VIERGE.  25l 

pouvons  encourir  la  disgrâce  de  Dieu ,  la  malédic- 
tion de  Dieu ,  la  réprobation  éternelle  de  Dieu  ;  et 
qu'en  elFet  des  millions  d'autres  avec  tout  cela ,  et 
même  avec  des  avantages  encore  plus  éclalans  selon 
l'opinion  humaine  ,  ont  été  rejetés  de  Dieu  ,  et  seront 
à  jamais  l'objet  de  sa  haine  et  de  ses  vengeances. 

IV  Mais  celte  même  vérité  doit  aussi  nous  con- 
soler; et  en  est-il  un  sujet  plus  solide  que  ceîte  ré- 
flexion :  il  ne  tient  qu'à  moi  de  gagner  le  ciel,  parce 
qu'ilnelientqu'àmoidemesancliiîerparrobservation 
de  mes  devoirs,  et  que  c'est  là  l'unique  voie  qui  me 
conduit  à  celle  souveraine  béatitude  ?  La  diitérence 
des  conditions,  des  dons  naturels,  des  conjonctures 
et  des  événemens,  peut  bien  faire  les  heureux  du 
siècle  et  les  malheureux  :  mais  elle  ne  fait  rien  auprès 
de  Dieu;  et  devant  lui  tout  est  renfermé  dans  ce  seul 
point,  qui  dépend  de  moi  avec  le  secours  de  la  grâce, 
et  qui  est  de  répondre,  selon  mon  état,  quel  qu'il 
soit ,  aux  desseins  de  Dieu ,  de  lui  obéir  en  toutes 
choses  ,  et  d'accomplir  exactement  ses  saintes  et 
adorables  volontés.  Je  n'ai  donc  qu'à  laisser  le  monde 
juger,  parler,  agir,  distribuer  ses  faveurs  comme  il 
lui  plaira.  Il  aura  beau  me  dire  qu'heureux  sont  les 
riches  et  les  grands  de  la  terre,  je  n'aurai  qu'une 
maxime  à  lui  opposer,  mais  une  maxime  fondamen- 
tale et  inébranlable  ;  c'est  celle  de  Jésus-Christ  :  Plus 
heureux  mille  fois,  etmème  heureux  uniquement  ceux 
qui  sont  soumis  à  Dieu,  et  qui  dans  leur  condition  exé- 
cutent fidèlement  les  ordres  de  Dieu, puisque  ce  n'est 
qu'à  ceux-là  que  Dieu  destine  une  gloire  immortelle. 


252     POUR  l'octave  de  l'assomption 

V  Entre  les  vertus  de  Marie ,  il  y  en  a  trois  prin- 
cipales qui  l'ont  sanctifiée,  et  que  Dieu  a  aussi  sin- 
gulièrement glorifiées  dans  cette  sainte  Mère  :  savoir, 
sa  pureté,  son  humilité,  sa  cliarilé.  Son  inviolable 
pureté  a  sanctifié  son  corps,  sa  profonde  humilité  a 
sanctifié  son  esprit ,  et  son  ardente  charité  a  sanctifié 
son  cœur.  Or,  cette  pureté  \irginale  est  glorifiée 
par  l'incorruptibilité  de  ce  même  corps,  qui  Jamais 
ne  fut  flétri  de  la  moindre  tache.  Au  lieu  que  nous 
sommes  tous  condamnés  par  l'arrêt  de  Dieu  à  re- 
tourner en  poussière,  Marie  ,  par  un  privilège  par- 
ticulier de  sa  mort,  fut  exemple  de  la  corruption  dti 
tombeau ,  de  même  que  par  une  prérogative  extraor- 
dinaire de  sa  conception  ,  elle  av(>it  été  exemple  de 
la  corruption  du  péché.  Cette  humilité  est  glorifiés 
par  le  plus  haut  point  d'élévation  où  puisse  atteindre 
une  créature  auprès  du  trône  de  Dieu  :  diflférence 
admirable  qui  se  rencontre  entre  la  gloire  du  monde 
et  celle  des  élus  du  Seigneur.  L'orgueil  est  pour  l'or- 
dinaire le  fondement  de  la  gloire  du  monde ,  et  h 
gloire  du  monde  ne  manque  guère  d'inspirer  l'or- 
gueil :  mais  la  gloire  des  élus  de  Dieu  n'est  fondée 
que  sur  Thumilité,  n'inspire  que  l'humilité  ,  est 
d'un  merveilleux  accord  avec  l'humilté  ,  en  est 
même  inséparable,  et  ne  peut  subsister  sans  l'humi- 
lité. Enfin,  celle  charité  ardente  est  glorifiée  par  la 
plus  intime  union  avec  Dieu  et  la  plus  parfaite  pos- 
session de  Dieu.  Tant  que  Marie  a  vécu  sur  la  terre, 
elle  a  toujours  aimé  Dieu,  et  elle  en  a  toujours  été 
aimée  :  mais  on  peut  dire  du  reste  que  son  amour  fai- 


DE  LA  VIERGE.  2d3 

soit  en  quelque  sorte  son  martyre.  Elle  étoit ,   sur- 
tout depuis  l'ascension  de  Jésus-Christ,  comme  celte 
Epouse  des  cantiques  ,  qui  saintement  passionnée 
pour  son  Epoux ,  mais  ne  le  voyant  pas  et  ne  le  pos- 
se'dant  pas  selon  toute  1  étendue  de  ses  désirs ,  le 
cherchoit  avec  des  empressemens  extrêmes  ,  et  ne 
cessoit  point  de  gémir  qu'elle  ne  l'eût  trouvé.  Le 
moment  fortuné  qu'elle  atlendoit  est  venu  ,  et  c'est 
celui  de  cette  assomption  glorieuse  qui  la  met  ea 
état  de  goûter  éternellement  la  présence  de  son  bien- 
aimé,  et  de  pouvoir  ,  comme  la  même  Epouse  des 
cantiques,  s  écrier  dans  le  ravissement  de  son  ame  : 
J'ai  trouvé  celui  que  faime;  je  le  tiens  ^  et  jamais 
rien  ne  sera  capable  de  me  t enlever  (i). 

Vï.  Voilà  sur  quoi  il  est  d'une  extrême  consé- 
quence pour  nous  de  nous  examiner  à  fond  pour 
connoître  nos  véritables  dispositions,  et  pour  y  re- 
médier, supposé  qu'elles  ne  soient  pas  telles  qu'elles 
doivent  être.  Souvenons-nous  que  rien  de  souillé  et 
d'impur  n'entrera  dans  le  royaume  de  Dieu,  qui  est  la 
pureté  même;  et  ne  pensons  pas  qu'il  sulïise  de  nous 
préserver  de  certaines  taches  grossières  ,  mais  dé- 
fions-nous des  plus  légers  senlimens  de  notre  coeur, 
et  ne  craignons  point  d'avoir  là-dessus  trop  de  déli- 
catesse. Marie  se  trouble  à  la  seule  vue  d'un  ange , 
et  l'Ecriture  nous  témoigne  que  les  cieux  mêmes  ne 
sont  pas  purs  aux  yeux  de  Dieu  :  que  sera-ce  de  nous? 
Si  Dieu  nous  a  donné  quelque  distinction  dans  le 
monde ,  soyons  persuadés  que  ce  qui  nous  élève  et 

(0  Cant.  3. 


254     POUR  l'octave  de  l'assomption 
nous  distingue  dans  le  monde,  non-seulement  lYarA 
rien  devant  Dieu,  mais  qu'il  est  réprouvé  de  Dim  , 
quoi  que  ce  puisse  être  ,  s'il  n'est  sanctifié  par  l'hu- 
milité. Ce  n'est  point  assez  que  nous  ayons  de  la  mo- 
destie :  les  païens  en  ont  eu ,  et  souvent  cette  mo- 
destie n'est  pas  même  une  vertu.  Il  faut,  pour  no;; 
garantir  de  la  contagion  du  monde,  que  nous  ayor 
rhumililé  chrétienne  dans  le  cœur.  Car  Dieu  n'a  c 
récompenses  que  pour  les  humbles  de  cœur  ;  et  ^ 
l'humilité  de  cœur  n'a  part  dans  notre  modestie  ,  n 
réprouve  notre  modestie  comme  une  vertu  chimé- 
rique ,  qui ,  sous  les  apparences  de  l'humilité ,  cache 
peut-être  tous  les  désordres  de  la  plus  subtile  va- 
nité. Etre  humble  à  proportion  des  avantages  que 
nous  avons  reçus  de  Dieu  j  c'est  la  perfection  nh  Dieu 
nous  appelle.  Cela  demande  une  grande  fidélité  et 
une  grande  attention  sur  nous-mêmes,  il  est  vrai, 
mais  la  chose  le  mérite  bien.  Car  à  quoi  nous  ren- 
drons-nous donc  attentifs,  si  ce  n'est  à  nous  défendre 
du  poison  le  plus  dangereux  et  le  plus  mortel ,  qui 
est  l'orgueil  du  monde?  Marie,  avec  la  dignité  de 
Mère  de  Dieu,  a  bien  su  conserver  un  cœur  et  un 
esprit  humbles  :  pourquoi,  parmi  de  vaines  gran- 
deurs ,  ne  conserverions-nous  pas  l'un  et  l'autre  ? 
Quoi  qu'il  en  soit,  nous  ne  trouverons  jamais  grâce 
auprès  de  Dieu ,  si  nous  ne  sommes  humbles  ,  et 
qu  autant  que  nous  serons  humbles.  Ajoutons  à  cette 
sincère  humilité  unecharité  toute  divine.  Cet  amour 
de  Dieu  est  la  consommation  de  toutes  les  vertus  et 
de   tous   les  mérites;  et   comme  il  doit  faire  dans 


DE    LA   VIERGE.  ^55 

la  vie  future  noire  bonheur,  il  faut  qu'il  fasse  dans 
la  vie  présente  notre  sanctification. 

§.  3.  En  quoi  consiste  la  <>>raie  dc<^otion  envers  Marie, 

I.  Le  vrai  culte  de  la  sainte  Vierge  est  celui  qui 
nous  porte ,  avant  toutes  choses ,  à  la  prendre  pour 
notre  modèle  ,  et  à  régler  toute  la  conduite  de  notre 
vie  sur  ses  exemples.  Car  en  vain  ,  dit  saint  Bernard, 
faisons-nous  profession  de  l'honorer ,  si  nous  ne 
sommes  touchés  en  même  temps  du  désir  de  nous  y 
conformer.  Celte  obligation  regarde  tous  les  chré- 
tiens ,  à  qui  la  vie  de  Marie  doit  être  un  tableau  rac- 
courci de  tous  leurs  devoirs  et  de  toute  leur  perfec- 
tion. Ils  doivent  continuellement  apprendre  de  celle 
Vierge  ce  qu'ils  ont  à  éviter ,  à  retrancher ,  à  ré- 
former ,  et  ce  qu'ils  ont  à  observer  et  à  pratiquer. 
En  un  mot,  le  dessein  de  Dieu  a  été  de  leur  propo- 
ser dans  la  personne  de  Marie  une  image  sensible  et 
vivante,  dont  ils  étudiassent  tous  les  traiis  pour  les 
exprimer  en  eux  et  se  les  appliquer.  Or  nous 
n'avons  qu'à  lire  les  divers  endroits  de  l'évangile  où  il 
est  parlé  de  la  Mère  de  Dieu.  Car  sans  chercher  ail- 
leurs un  plus  grand  détail  de  l'histoire  de  Marie,  nous 
trouverons  dans  ce  que  l'évangile  en  a  rapporté,  les 
*  exemples  les  plus  louchans  des  plus  héroïques  vertus  ; 
et  il  ne  nous  en  faudra  pas  davantage  pour  avoir  le 
précis  et  l'abrégé  de  toute  la  sainteté  de  notre  état. 
Faisons-nous,  s'il  est  nécessaire,  un  recueil  de  ses 
principales  actions;  méditons  souvent  ce  qu'elle  a 
fait,  et  la  manière  dont  elle  l'a  fait;  retraçons-nous- 
en  le   souvenir  dans  les  occasions  :  nous   éqrouve- 


256  rouR  l'octave  de  l'âssomption 
rons  combien  son  exemple  est  efficace  et  engageant» 
Non-seulement  il  nous  servira  d'une  règle  sûre 
pour  nous  bien  conduire;  mais  il  nous  forlifiera  eî 
nous  animera  par  une  certaine  onction  de  grâce  qui 
lui  est  propre. 

II.  Ce  que  nous  pourrons  particulièrement  remar- 
quer dans  l'évangile  au  sujet  de  la  sainte  Vierge  , 
c'est ,  outre  sa  pureté ,  outre  son  humilité  et  son 
amour ,  la  reconnoissance  envers  Dieu  ,  le  zèle  pour 
riionneur  de  Dieu  ,  la  foi  et  la  confiance  en  Dieu  , 
la  préparation  aux  souffrances  qui  sont  les  épreuves 
de  Dieu.  La  reconnoissance  envers  Dieu  :  jusqu'à 
quel  point  n'en  fut-elle  pas  pénétrée  ?  quand  elle 
chanta  dans  la  maison  d'Elisabeth  ce  merveilleux 
cantique  :  Mon  ame  glorifie  le  Seigneur.  Récitons- 
le  tous  les  jours  comme  elle  ,  et  dans  le  même  esprit 
qu'elle.  Il  y  a  des  sentimens  fort  affectueux  et  fort 
tendres ,  et  il  est  difficile  que  nous  n'en  ressentions 
pas  l'impression.  Le  zèle  pour  Dieu  :  avec  quelle 
ferveur  n'offrit-elle  pas  à  Dieu  le  sacrifice  de  son  Fils 
dans  le  temple  de  Jérusalem  ?  est-ce  ainsi  que  nous 
sommes  résolus  de  sacrifier  tout  à  Dieu,  et  même 
ce  que  nous  avons  de  plus  cher  ?  La  foi  et  la  confiance 
en  Dieu  :  c'est  par  là  qu'elle  obtint  de  Jésus-Christ 
tout  ce  qu'elle  lui  demanda.  Pourquoi  désespérons- 
nous  de  mille  choses  à  quoi  Dieu  veut  que  nous 
travaillions  ,  et  qu'il  accordera  peut-être  à  la  per- 
sévérance de  nos  prières  et  de  notre  foi?  La  prépa- 
ration aux  souffrances  :  avec  quel  courage  n'enten- 
dit-elle pas  la  prédiction  de  Siméon  ,  qui  lui  annon- 
çoit  que  son  ame  seroit  transpercée  d'un  glaive  de 

douleur  r 


DE   LA   VIERGE.  sSy 

donïeur?  Sommes-nous  disposés  de  la  sorte  aux  af» 
Aidions  et  aux  adversités?  Quand  Dieu  nous  enverra 
des  croix  ,  représentons-nous  Marie  au  pied  de  la 
croix  de  son  Fils;  car  elle  ne  l'abandonna  pas  comme 
les  disciples.  Voilà  l'usage  que  nous  pouvons  faire  de 
ses  exemples  :  il  en  est  de  même  de  toutes  les  autres 
vertus. 

III.  Line  autre  partie  du  culte  que  nous  devons 
à  la  sainte  Vierge  ,  est  de  nous  adresser  à  elle  dans 
nos  besoins  ,  et  de  la  reconnoître  pour  notre  pro- 
tectrice   et  notre   avocate.  Après  la   médiation  de 
Jésus-Christ,  nous  n'en  pouvons  avoir  de  plus  puis- 
sante que  celle  de  Marie.   Aussi  toute  l'Eglise  a-t- 
elle   sans  cesse   recours  à  cette  Mère  du  Sauveur. 
Prions-la  comme   l'Eglise  la  prie.  Rccommandons- 
iui  nos  intérêts  auprès  de  Dieu,  comme  l'Eglise  lui 
recommande  les  siens.  N'employons  pas  seulement 
son  intercession  pour  nous-mêmes ,  mais  pour  tous 
ceux  dont  le  salut  nous  est  cher.  Si  nous  sommes 
à   la  tête  d'une   maison  ,  '  d'une  famille  ,   mettons 
sous  sa  protection  toute  cette   famille,  toute  cette 
maison.  Ne  nous  déterminons  à  aucun  parti  sans  la 
consulter  ;  ne  nous  engageons  dans  aiicune  affaire 
sans  l'y  appeler.  Excellente  pratique,  dont  les  effets 
ont  été  si  salutaires  à  une  infinité  de  pères  chrétiens 
et  de  mères  chrétiennes.  Ils  ont  vu  par  là  toutes  leurs 
entreprises  réussir  ,  leurs  voeux  accomplis  et  leurs 
familles  comblées  de  toutes  les   bénédictions  tem- 
porelles et  spirituelles.  Aimons  au  reste  toutes  les 
dévolions  instituées  en  l'honneur  de  Marie.  Du  mo- 
;  me,nt  que  l'Eglise    les  a    établies  ,   ou    qu'elle   les 
TOME  IX.  17 


258  POUR  l'octave  de  l'assomptioi^ 
approuve ,  elles  nous  doivent  être  vénérables.  Aiitori  - 
sons-les  par  notre  exemple  ,  et  soutenons-les  par 
notre  piété.  Pratiquons  celles  qui  sont  plus  utiles ,  et 
qui  nous  paroissent  plus  solides.  Honorons  au  moins 
celles  que  nous  ne  pratiquons  pas.  Ne  condamnons 
pas  aisément  celles  qui  ne  sont  pas  de  notre  goiit. 
Quoique  ce  soient  des  dévotions  populaires  ,  respec- 
tons-les ,  puisqu'en  sanctifiant  les  peuples ,  elles  con- 
tribuent à  la  gloire  de  Dieu.  Par  esprit  d'opposition 
à  r hérésie  ,  déclarons-nous  pour  ce  culte  public  et 
solennel ,  qui  est  rendu  à  la  Mère  de  Dieu  dans  toute 
^a  terre.  Joignons-y  le  nôtre  en  particulier.  Gardons- 
nous  de  tomber  dans  la  froideur  et  l'indifférence 
qu'ont  sur  cela  de  lâches  chrétiens  ,  ou  de  prétendus 
esprits  forts,  dont  la  foi  est  tiède  et  languissante. 
Pleins  de  la  foi  de  l'Eglise  ,  glorifions-nous  de  notre 
zèle  pour  Marie  ,  et  comme  Jésus-Christ  lui-même 
n'a  pas  dédaigné  d'être  son  Fils  ,  tenons  à  honneur 
d'être  du  nombre  de  ses  fidèles  serviteurs. 

IV,  Vous  nous  recevrez  ,  Vierge  sainte  ;  vous 
agréerez  la  résolution  que  nous  formons  en  ce  jour, 
de  nous  dévouer  plus  que  jamais  à  vous  et  à  votre 
culte.  L'éclat  de  votre  gloire  ne  vous  éblouira  point 
jusqu'à  nous  oublier,  et  dans  votre  souveraine  béa- 
titude ,  vous  vous  souviendrez  de  nos  misères  :  elles 
sont  grandes  ,  elles  sont  innombrables  ,  et  vous  les 
connoissez  mieux  que  nous  ne  pouvons  vous  les 
représenter.  Or,  voilà,  Mère  de  miséricorde,  ce 
qui  vous  intéressera  en  notre  faveur,  et  ce  qui  exci- 
tera toute  votre  compassion.  Tandis  que  nous  ferons 
monter  vers  vous  nos  vœux  ,  vous  ferez  descendre 


DE   LA   VIEilGE.  209 

sur  nous  les  grâces  du  ciel ,  et  vous  userez  de  tout 
votre  pouvoir  pour  relever  et  pour  fortitier  notre 
foiblesse.  Vous  n'en  pouvez  faire ,  j'o^e  le  dire ,  sainte 
Vierge  ,  vous  n'en  pouvez  faire  un  usage  plus  digne 
de  vous  ,  ni  plus  conforme  aux  desseins  de  Dieu  sur 
vous  5  puisque  c'est  par  vous  qu'il  a  voulu  nous 
donner  le  Rédempteur  qui  s'est  revêtu  de  nos  infir- 
mités pour  les  guérir  et  pour  être  le  salut  du  monde. 
En  agissîmt  pour  nous  ,  vous  seconderez  les  vues 
de  ce  Fils  adorable  que  vous  avez  porté  d.ms  votre 
sein  ,  que  vous  avez  accompagné  au  Calvaire  ,  et 
qu'aujourd'hui  vous  revoyez,  au  milieu  delà  cour 
céleste,  tout  rayonnant  de  gloire  et  couronné  de  toutes 
les  splendeurs  des  saints.  Que  dis-je  ,  ô  Mère  secou- 
rable  !  vous  suivrez  vos  propres  sentimens ,  et  vous 
agirez  selon  les  inclinations  de  votre  cœur.  C'est 
donc  de  vous  ,  ou  plutôt  c'est  par  votre  entremise 
que  nous  attendons  des  grâces  en  quelque  sorte 
semblables  à  celles  que  vous  avez  reçues  ,  et  qui 
vous  ont  conduite  à  ce  bienheureux  terme  oi!i  vous 
aspiriez ,  et  oii  nous  devons  adresser  nous-mêmes 
toutes  nos  prétentions  et  toutes  nos  actions.  Oui, 
\ierge  sainte,  ce  que  nous  attendcms  et  ce  que  nous 
demandons  par  votre  secours,  c'est  la  grâce  d'une 
vie  innocente  et  fervente  ,  la  grâce  d'une  mort  chré- 
tienne et  d'une  heureuse  persévérance  ,  la  grâce 
d'une  pureté  inaltérable  et  de  l'ame  et  du  corps,  la 
grâce  d'une  humilité  sinrère  et  d'un  vrai  mépris  de 
nous-mêmes,  la  grâce  d'un  amour  solide  pour  Dieu, 
d'un  amour  sensible,  d'un  amour  libéral  ,  généreux, 
constant  ;  toutes  les  autres  grâces  qui  vous  ont  sanc- 


26o  POUR  l'octate  de  l*assomption  ,  etc. 
lifiée  ,  celle  t!'mi  vif  ressenliraenl  des  bienfaits  ds 
Dieu,  celle  d'ujie  ardeur  empressée  pour  la  gloire 
de  Dieu,  celle  d'une  foi  pure  ,  simple,  soumise,  et 
d'un  plein  abandonnement  au  bon  plaisir  de  Dieu  , 
celle  d'une  patience  invincible  en  tout  ce  qui  nous 
peut  arriver  de  plus  fâcheux  par  la  volonté  ou  par  la 
permission  de  Dieu.  Ce  sont  là  les  moyens  qui  ont 
servi  à  votre  élévation  ,  en  servant  à  votre  perfec- 
tion ;  et  ce  sont  aussi  les  puissans  moyens'  qui  nous 
serviront  h  suivre  vos  traces  et  à  marcher  dans  la 
même  voie  que  vous ,  pour  parvenir ,  sinon  au  même 
rang ,  du  moins  à  la  même  terre  des  vivans  el  au 
même  royaume.  Ainsi  soit-il. 


INSTRUCTION 

SUR 

LA    MORT  0). 


T.  V  ous  devez  établir  pour  principe ,  que  la  pensée 
qui  vous  est  venue  de  vous  préparer  à  la  morl ,  et 
de  faire  désormais  de  cet  exercice  votre  occupation 
principale  ,  est  non-seulement  une  grâce  ,  mais  la 
plus  précieuse  de  toutes  les  grâces  que  vous  pouviez, 
recevoir  de  Dieu  ;  et  que  Dieu  ,  qui  veille  sur  vous 
par  un  efFet  de  sa  miséricorde ,  vous  a  inspiré  celle 
pensée  pour  vous  engager  plus  que  jamais  à  le  servir 
en  esprit  et  en  vérité ,  et  pour  vous  préserver  par 
là  de  la  corruption  du  monde  ,  et  en  particulier  des 
dangers  de  votre  étal  :  car  il  est  évident  que  le  sou- 
venir et  la  vue  de  la  mort  est  le  moyen  le  plus  effi- 
cace et  le  plus  infaillible  dont  vous  puissiez  user  pour 
conserver  dans  votre  état,  et  au  milieu  du  monde,  l'es- 
prit de  votre  religion.  Il  est  donc  maintenant  question 
que  vous  soyez  fidèle  à  cette  grâce,  et  que,  répon- 
dant aux  desseins  de  Dieu ,  vous  en  liriez  tout  le 
fruit  que  vous  en  devez  tirer,  pour  la  sanclilication 
de  voire  vie  et  pour  l'accomplissement  du  grand 
ouvrage  de  votre  conversion. 

II.  La  première  impression  que  doit  faire  en  vous 
celle  grâce  ou  cette  pensée  de  vous  préparer  à  lu 

(i)  Cette  iostructioa  fut  fuite  pour  une  dame  de  qualité. 


262  SUR    LA    MORT. 

mort ,  est  nn  solide  el  parfait  détachement  de  toutes 
les  choses  du  monde.  Peut-être  dans  les  sentimens 
que  Dieu  vous  donne  ,  vous  y  croyez-vous  déjà  par- 
venue ;  el  si  cela  éloil  ainsi,  j'en  remercicrois  Dieu 
pour  vous  :  mais  quand  vous  aurez  bien  considéré 
ce  que  c'est  qu'un  détachement  parfait  et  solide  , 
peut-être  aussi  avouerez-vous  que  vous  en  êtes  en- 
core bien  él'ignée.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  faut  que 
TOUS  en  commenciez  la  pratique  par  la  méditation 
fréquente  de  ces  admirables  paroles  de  saint  Paul  : 
Voici  donc ,  mes  frères  ,  ce  que  je  vous  dis  ;  le 
temps  est  court  ;  ainsi ,  que  ceux  qui  possèdent  des 
hiens ,  vivent  comme  ne  les  possédant  pas  ;  ceux 
qui  sont  dans  les  honneurs  ,  comme  n'y  étant  pas  ; 
ceux  qui  usent  de  ce  inonde  y  comme  n'en  usant  pas  : 
car  la  figure  de  ce  monde  passe  (i).  Ces  paroles  ont 
quelque  chose  de  divin  ,  qui  se  fait  sentir.  En  efïet , 
être  élevé  ,  honoré  ,  heureux  dans  le  monde  ,  et 
devoir  bientôt  m.ourir  ,  c'est  comme  être  élevé  et  ne 
l'être  pas,  comme  être  honoré  et  ne  l'être  pas  ,  comme 
être  heureux  et  ne  l'être  pas.  Ce  terme  de  mourir  ^ 
efface  ,  détruit  tous  les  autres  ;  et  malgré  nous- 
mêmes,  pour  peu  que  nous  soyons  raisonnables  , 
il  anéantit  dans  notre  idée  et  dans  notre  estime  ,  ces 
prétendus  biens  el  ces  prétendus  honneurs  que  n(;us 
sommes  à  la  veille  de  quitter. 

III.  Soyez  bien  persuadée  que  ce  détachement  du 
monde  ne  peut  être  en  vous  ,  ni  solide  ,  ni  parfait  , 
s'il  ne  renferme  le  détachement  de  vous-même  ;  et 
que  c'est  particulièrement  dans  vous-même  qu'est  ce 

(i)  i.  Cor-  7. 


SUR  LA  :mort.  263 

monde  corrompu ,  dont  la  pensée  de  la  mort  doit 
vous  détacher  ;  que ,  hors  de  là  ,  le  détachement  de 
tout  le  reste  ne  coûte  rien  ;  qu'il  n'y  a  que  le  déta- 
chement de  soi-même  qui  soit  difficile  ,  et  qui  soit 
une  vertu  chrétienne  ,  puisque  tout  autre  détache- 
ment que  celui-là  s'est  trouvé  dans  les  païens  ;  qu'il 
ne  s'agit  donc  pas  de  vous  détacher  des  richesses  ni 
des  plaisirs  du  monde  dont  peut-être  vous  vous  sou- 
ciez peu  ,  mais  de  vous-même  :  c'est-à-dire  ,  par 
exemple  ,  qu'il  s'agit  que  vous  soyez  sincèrement 
préparée  à  tout  ce  qui  pourroil  vous  arriver  de  pins 
mortifiant  et  de  plus  humiliant;  à  voir  paisiblement 
et  sans  trouble,  vos  sentimens  contredits,  vos  desseins 
traversés,  vos  inclinations  choquées;  en  un  mot,  à 
vous  voir  vous-même,  si  Dieu  le  permettoit  ainsi, 
méprisée  ,  rebutée  ,  déchue  de  l'état  de  prospérité 
oii  il  lui  a  plu  de  vous  élever  :  car  voilà  ce  que  j'ap- 
pelle le  bienheureux  détachement  où  vous  devez 
aspirer  ,  et  que  la  vue  de  la  mort  doit  opérer  en 
vous.  Sans  cela ,  quelque  dotachée  que  vous  soj^ez 
du  monde  ,  ou  que  vous  paroissiez  l'être  ,  vous  ne 
devez  jamais  compter  d'être  parfaite  selon  Dieu, 
Cette  réflexion  pourra  vous  être  d'une  grande  utilité 
pour  le  discernement  de  vos  dispositions  intérieures. 
IV.  Prenez  bien  garde  que  ce  délachemenl  du 
monde,  causé  par  la  vue  de  la  mort,  ne  se  tourne 
en  un  ennui ,  et  n'aille  quelquefois  jusqu'au  dégoût 
des  choses  à  quoi  Dieu  veut  que  vous  soyez  appli- 
quée ,  et  qui  sont  pour  vous  des  devoirs  dans  l'ordre 
de  la  Providence  :  car  ,  à  force  d'envisager  la  mort , 
de  la  voir  présente,  on  peut  tomber  dans  ce  dégoût, 


2S4-  SUR   LA    MORT. 

et  dans  une  certaine  inditl'érence  pour  toutes  les 
choses  du  monde  ,  qui  fait  qu'on  se  ralentit  dans 
SCS  devoirs  mêmes;  parce  qu'on  ne  voit  plus  rien 
dans  le  monde,  qui  vaille  la  peine,  pour  ainsi  dire  , 
de  s'y  atïectionner.  Il  faut  donc  alors  monter  plus 
haut  et  regarder  les  choses  du  monde,  non  plus 
dans  la  simple  vue  de  la  mort,  mais  dans  la  vue  de 
ce  qui  la  suit  ;  c'est-à-dire  du  jugement  de  Dieu  ,  où 
iios  actions  doivent  être  pesées  selon  la  mesure  de 
nos  obligations.  La  pensée  de  la  mort  ne  doit  pas  , 
sous  prétexte  de  détachement,  nous  abattre  le  cou- 
rage, et  beaucoup  moins  doit-elle  nous  porter  au  re- 
lâchement ;  elle  doit  retrancher  l'excès ,  l'empres- 
sement, l'impatience  et  1  inquiétude  de  nos  désirs 
trop  impétueux  et  trop  ardens;  mais  elle  ne  doit 
pas  refroidir  les  désirs  louables  et  honnêtes,  que  le 
zèie  de  notre  condition  et  de  notre  religion  nous 
oblige  d'avoir.  Retenez  bien  ces  deux  maximes,  qui, 
jointes. ensemble,  font  un  merveilleux  tempérament 
dans  l'ame  chrétienne.  Il  faut  vivre  détaché  de  tout, 
parce  qu'il  faut  être  prêt  à  mourir  bientôt  ;  mais  en 
même  temps  il  faut  s'appliquer  ,  vaquer ,  pourvoir 
et  satisfaire  à  tout ,  parce  qu'il  faut  rendre  compte  à 
Dieu  de  notre  vie.  Si  vous  sépariez  l'un  de  l'autre, 
le  détachement  même  du  monde  ne  seroit  plus  une 
préparation  à  la  mort,  parce  que  ce  seroit  un  déta- 
chement mal  entendu  et  mal  réglé, 

V.  Vous  appliquant  ces  paroles  de  saint  Paul  :  Le 
temps  est  courte  lircz-en  une  autre  conséquence, 
qui  n'est  pas  moins  essentielle  que  ce  détachement 
du  monde  ;  savoir ,  combien   il  est  donc  nécessaue 


SUR  LA   MORT.  265 

que  vous  vous  liâiiez  de  faire  le  bien  que  Dieu  de- 
mande de  vous  et  qu'il  attend  de  vous  :  car  le  plus 
grand  de  tous  les  malheurs  qui  pourroit  vous  ar- 
river, seroit  que  vous  fussiez  prévenue  de  la  mort , 
en  laissant  l'ouvrage  de  Dieu  imparfait.  Il  faut,  s'il 
est  possible ,  que  vous  puissiez  dire  à  Dieu  par  pro- 
portion ,  ce  que  Jésus-Christ  disoil  à  son  Père  :  S  ai 
tichevé ,  S eigneur^r ombrage  dont  vous  m  aviez  char- 
gée (i).  Dans  la  condition  où  Dieu  vous  a  appelée, 
vous  savez  à  quoi  cela  s'étend ,  non  -  seulement 
par  rapport  à  vous-même,  mais  peut-être  encore 
davantage  par  rapport  aux  autres.  Quelle  consola- 
tion ,  si  vous  pouviez  en  mourant,  vous  rendre  le 
témoignage  que  Jésus-Christ  se  rendit  sur  la  crois  , 
en  disant  :  Tout  est  accompli  (2)  !  Mais  pour  cela  , 
encore  une  fois,  il  faut  vous  hâter  et  profiter  du 
temps  dont  tous  les  momens  sont  précieux  :  ne  re- 
mettant point  au  lendemain  ce  que  vous  pouvez  faire 
aujourd'hui ,  ne  couvrant  point  votre  paresse  du 
voile  d'une  fausse  prudence ,  exécutant  ponctuelle- 
ment ce  que  Dieu  vous  inspire,  et  faisant  le  bien, 
comme  dit  saint  Paul ,  pendant  que  vous  le  pouvez 
et  que  Dieu  vous  donne  le  temps  de  le  faire.  Agir 
de  la  sorte  ,  c'est  se  préparer  solidement  à  la  mort. 
VI.  Considérez  bien  que  notre  Seigneur ,  ins- 
truisant ses  disciples  sur  cette  importante  matière, 
ne  leur  disoit  pas  :  Préparez-vous;  mais  :  Soyez 
prêts  (3);  car  il  arrive  tous  les  jours  aux  enfans  du 
siècle ,  ce  qui  arriva  aux  vierges  folles.  Elles  se  pré- 

(1)  Joan.  17 —  (2^  Joan.  19.  —  (3)  Matth.  24. 


2S6  SUR    LA    MORT. 

paroient ,  et  même  avec  empressement ,  pour  aller 
au-devant  de  l'Epciux  :  cependant  on  leur  ferma  la 
porte.  Combien  al- je  coriuu  dans  le  monde  de  per- 
sonnes qui  onl  élé  surprises  de  la  mort ,  dans  le  temps 
qu'elles  formoieni  des  desseins  ,  qu'elles  prenoient 
des  mesures,  qu'elles  faisoienl  même  déjà  quelques 
démarches  pour  leur  salut  ?  Tout  cela  éloil  un  com- 
mencement de  préparation;  mais  parce  qu'une  pré- 
paration commencée  ne  suflii  pas  ,  et  qu'il  en  faut 
une  complète  ,  par  un  terrible  jugement  de  Dieu  , 
qui  étoit  peul-elre  le  châtiment  de  leurs  infidélités 
passées  ,  malgré  leur  préparation  même ,  Dieu  les 
rejetoit,  parce  qu'elles  n'éloient  pas  entièrement  pré- 
parées. Examinez  donc  les  plis  et  les  replis  de  votre 
cœur  ,  pour  vous  rendre  celle  vérité  salutaire.  Vojez 
s'il  y  a  encore  quelque  chose  en  vous  qui  soit  un 
obstacle  à  celte  préparation  consommée ,  où  vous 
devez  être  pour  trouver  grâce  auprès  de  Dieu ,  quand 
il  faudra  paroître  devant  lui  :  car  ce  seroil  assez  d'un 
seul  point  pour  vous  faire  éprouver  le  malheureux 
sort  de  ces  vierges  folles  de  l'évangile. 

VII.  Mais  le  principal  usage  que  vous  devez  faire 
de  la  pensée  de  la  mort  et  de  l'obligation  de  vous  y 
préparer ,  est  que  cela  même  vous  soit  un  remède 
contre  le  désordre  que  vous  avez  le  plus  à  craindre, 
qui  est  la  tiédeur  et  la  lâcheté  dans  les  exercices  de 
la  religion.  Or  ce  remède  est  non-seulement  sou- 
verain ,  mais  facile  :  car  vous  n'avez  pour  cela  qu'à 
vous  mettre  dans  la  disposition  où  vous  voudriez 
être  ,    si  vous  étiez  sur  le  point  de  mourir  :  par 


SUR   LA  MORT.  267 

exemple  ,  ne  vons  approcher  jamais  du  sacrement  de 
pénitence ,  qu'avec  la  même  contrition  que  vous 
voudriez  avoir  à  la  mort  ;  ne  communier  jamais 
qu'avec  la  même  foi  et  le  même  zèle  que  vous  com- 
munieriez à  la  mort.  Et  cela  n"esl-il  pas  juste  et 
même  dans  le  bon  sens  ?  Cette  vue  de  la  mort  ré- 
pandra dans  vos  actions  un  esprit  de  ferveur  qui 
vous  deviendra  même  sensible;  ces  actions  ainsi  faites 
sanctifieront  votre  vie ,  et  vous  ne  serez  point  exposée 
à  la  malédiction  des  âmes  lâches  qui  font  l'oeuvre  de 
Dieu  négligemment;  une  de  ces  actions  vous  attirera 
plus  de  grâces  que  cent  autres  :  et  voilà  comment 
notre  vie  sera  une  préparation  continuelle  à  une 
heureuse  et  précieuse  mort. 

VIII.  Servez-vous  de  la  pensée  de  la  mort  pour 
vous  déterminer  et  pour  vous  résoudre  sur  toutes 
les  difficultés  que  vous  pourrez  avoir  dans  la  conduite 
de  votre  vie.  Il  n'3'  a  point  de  règle  plus  sûre  que 
celle-là  :  Que  penserai-je  à  la  mort  de  ce  que  j'en- 
treprends aujourd'hui?  celte  vue  de  la  mort  vous 
servira  de  conseil  et  de  lumière  ,  pour  ne  prendre 
jamais  un  mauvais  parti,  et  pour  ne  vous  repentir 
jamais  de  ce  que  vous  aurez  fait;  rien  ne  décidera 
mieux  vos  doutes  ,  ni  n'éclaircira  mieux  les  choses 
où  il  vous  paroîlra  de  l'obscurité;  et  au  défaut  de 
celui  que  vous  avez  choisi  pour  votre  guide  dans 
la  voie  du  salut  éternel  ,  vous  aurez  toujours  dans 
vous-même  un  conseiller  fidèle ,  qui  ne  vous  trom^ 
pera  point  et  qui  ne  vons  flattera  point.  De  cette 
manière ,  vous  vous  préparerez  encore  efllcacement 


2G8  SUR    LA   MORT. 

à  la  morl,puisqu'à  la  mort  votre  conscience  ne  vous 
reprochera  rien  et  ne  vous  objectera  rien  à  quoi  vous 
n'ayez  déjà  pourvu  par  une  anticipation  de  la  mort 
même  :  heureux  état  pour  s'assurer  tout  à  la  fols , 
autant  qu'on  le  peut,  une  vie  sainte  et  une  mon 
If  auquille  ! 


INSTRUCTION 

SUR 

LA  PAIX  AVEC  LE  PROCHAIN  (i). 


Je  ne  puis  trop  vous  exhorter  de  contribuer,  autant 
que  vous  le  pourrez,  à  établir  la  paix  dans  votre  mai- 
son ,  et  à  l'y  conserver.  J'ai  cru  même  devoir  vous 
marquer  sur  cela  quelques  pensées;  et  quoique  je 
r^ie  fait  sans  beaucoup  d'ordre,  vous  verrez  néan- 
moins aisément  qu'elles  se  rapportent  à  trois  points, 
qui  sont  :  l'importance  de  cette  paix  dont  je  vous 
parle,  les  obstacles  les  plus  ordinaires  qui  la  trou- 
blent dans  une  communauté ,  et  les  moyens  enfin  les 
plus  propres  à  l'y  maintenir. 

^.  I .  Importance  de  la  paix  avec  le  prochain, 

î.  Jésus-Christ ,  en  quittant  ses  disciples  et  les  lais- 
sant sur  la  terre,  ne  leur  recommanda  rien  plus  expres- 
sément ni  plus  fortement  que  la  paix.  Dans  un  seul  en- 
tretien qu'il  eut  avec  eux,  il  leur  répéta  jusqu'à  trois 
fois  :  Que  la  paix  soit  avec  vous  (2).  Il  ne  se  contenta 
pas  même  de  la  leur  souhaiter  ,  ni  de  la  leur  recom- 
mander ,  mais  il  la  leur  donna  en  effet  :  Je  vous  donne 
ma  paix  (3).  Pourquoi  l'appela-t-il  sa  paix  ?  pour  la 
leur  faire  estimer  davantage,  et  pour  la  dislinguer  delà 
fausse  paix  du  monde  :  car  la  paix  du  monde  n'est  com- 

(1)  Cette  instruction  regarde  suilout  les  communautés  religieuses. — 
(3)  Joaii.  30.  —  (5)  Joau.  \i\. 


270  SUR   LA   PAIX 

niunëment  qu'une  paix  apparente,  et  n'a  pour  prin- 
cipe que  1  intérêt  propre,  que  le  déguisement  et  l'ar- 
tifice; au  lieu  que  la  paix  de  Jésus-Christ  est  toute 
sainte,  toute  divine,  et  n'est  fondée  que  sur  une 
charité  sincère  et  une  parfaite  union  des  coeurs.  Voilà 
quels  ont  été  lessentimensde  notre  adorable  maître; 
et  puisque  nous  faisons  une  profession  particulière 
de  l'écouter  et  de  le  suivre ,  avec  quel  respect  de- 
vons-nous recevoir  ses  enseigncmens  sur  un  point 
qu'il  a  eu  si  fort  à  cœur  ,  et  avec  quelle  fidélité 
devons-nous  accomplir  ses  ordres! 

II.  Cette  paix  où  nous  devons  vivre  les  uns  avec 
les  autres ,  est  un  des  plus  grands  biens  que  nous 
puissions  désirer.  C'est  le  plus  précieux  trésor  de  la 
vie  ,  et  sans  elle  tous  les  autres  biens  ne  nous  peu- 
vent rendre  heureux  en  ce  monde.  Ainsi  raisonneroit 
un  philosophe  et  un  païen.  Mais  nous  qui  sommes 
chrétiens  ,  et  qui  avons  de  plus  embrassé  l'état  reli- 
gieux ,  nous  devons  surtout  envisager  cette  paix 
comme  un  des  plus  grands  biens  par  rapport  à  notre 
perfection  et  à  notre  salut.  Car  sans  cette  paix,  il  n'est 
pas  possible  que  nous  travaillions  solidement  à  nous 
avancer  dans  les  voies  de  Dieu.  Et  le  moyen  qu'ayant 
sans  cesse  l'esprit  agité  et  le  cœur  ému  contre  le 
prochain  ,  nous  puissions  avoir  toute  la  vigilance 
nécessaire  sur  nous-mêmes  ,  et  toute  l'attention  que 
demandent  nos  exercices  spirituels  pour  nous  en 
bien  acquitter?  A  quoi  pense-t-on  alors?  de  quoi 
s'occupe-t-on  ?  d'une  parole  qu'on  a  entendue  et 
qu'on  ne  peut  digérer;  de  la  réponse  qu'on  y  a 
faite,  ou  qu'on  y  devoil  faire  et  qu'on  y  fera  à  la 


WtC    LE    PROCHAIN.  271 

première  occasion  qui  se  pourra  pre'senler  ;  de  la 
manière  d'agir  de  celle-ci ,  d'un  soupçon  qu'on  a 
conçu  de  celle-là,  de  telle  injustice  qu'on  prétend 
avoir  reçue ,  de  leile  affaire  dont  on  veut  venir  à 
bout  malgré  toutes  les  oppositions  qu'on  y  ren- 
contre, de  mille  choses  de  cette  nature,  qui  jettent 
dans  une  dissipation  perpétiielle  ,  et  qui  ôlcnt 
presque  à  une  ame  toute  vue  de  Dieu.  En  de  pareilles 
dispositions,  quel  recueillement,  quelle  dévotion, 
quel  goût  peut-on  trouver  à  la  prière  et  à  toutes  les 
observances  religieuses?  Et  Dieu,  d'ailleurs,  qui 
est  le  Dieu  de  la  paix  ,  comment  répandroil-il  sou 
esprit  au  milieu  de  ce  trouble,  et  comment  y  feroÏL- 
il  sentir  son  onction  ? 

Ilï.  Il  y  a  plus  ;  car  dès  que  la  paix  ne  règne  plus 
dans  une  communauté,  et  que  les  esprits  y  sont 
divisés ,  combien  de  péchés  s'y  commettent  tous  les 
jours  ?  combien  de  plaintes  et  de  murmures ,  combien 
de  médisances  y  fait-on  ?  combien  d'aigreurs  et 
d'animosilés  nourrit-on  au  fond  de  son  cœur  ?  quels 
desseins  quelquefois  y  forme-t-on  ,  et  même  à  quelles 
vengeances  secrètes  se  porte-t-on  ?  péchés  d'autant 
plus  fréquens  ,  que  les  sujets  en  deviennent  plus  or- 
dinaires par  le  commerce  Journalier  et  continuel 
qu'on  a  ensemble;  péchés  d'autant  plus  dangereux, 
qu'ils  n'ont  point  l'apparence  de  certains  péchés 
grossiers,  dont  la  honte  en  est  comme  le  préservatif 
et  le  remède;  péchés  oii  l'on  se  laisse  aller  avec  d'au- 
tant plus  de  facilité  ,  qu'on  y  est  poussé  par  la  pas- 
sion ,  et  que  d'ailleurs  on  en  voit  moins  la  malice  et 
la  grièveié.  Car  chacun  ,  au  contraire,  se  croit  très- 


272  SUR  LA    PAIX 

justement  et  très-solidement  autorise  en  tout  ce 
qu'il  dit  et  en  tout  ce  qu'il  fait;  et  si  dans  les  dis- 
cordes et  les  dissensions  on  veut  entendre  les  deux 
partis  ,  on  trouvera,  à  les  croire,  qu'ils  ont  de  part 
et  d  autre  les  meilleures  raisons  du  monde,  et  que 
leur  conduite  est  droite  et  irréprochable.  Mais  quoi 
qu'ils  en  puissent  penser,  péchés  néanmoins  réels, 
péchés  souvent  griefs  et  très-griefs  :  tellement  qu'au 
lieu  de  se  sanctifier  dans  la  religion,  on  s'y  rend  par 
là  devant  Dieu  très-criminel,  et  l'on  se  charge  d'une 
multitude  infinie  de  dettes,  dont  il  nous  demandera 
im  compte  exact  et  rigoureux. 

IV.  Il  ne  faut  point  s'étonner  après  cela  que  peu 
à  peu  toute  la  discipline  régulière  vienne  à  se  ren- 
verser. Car  suivant  la  parole  de  Jésus-Christ  :  Tout 
royaume  où  il  y  a  de  la  division ,  sera  désolé ,  et 
Ton  verra  tomber  maison  sur  maison  (i).  Les  per- 
sonnes qui  gouvernent ,  ou  qui  devroient  gouverner 
et  tenir  toutes  choses  dans  l'ordre,  ne  sont  plus  obéies. 
On  les  fait  entrer  elles-mêmes  dans  les  difïerendsqui 
naissent.  Pour  peu  qu'elles  semblent  pencher  d'un 
côté,  l'autre  se  tourne  contre  elles.  D'où  il  arrive 
qu'elles  n'osent  presque  parler  ni  agir  ,  et  que,  pour 
ne  pas  allumer  le  feu  davantage ,  elles  sont  obligées 
de  dissimuler  et  de  tolérer  les  abus  qui  demande- 
roient  toute  leur  fermeté.  Ainsi  le  relâchement  s'in- 
troduit ,  les  fautes  demeurent  impunies  ;  chaque  jour 
ce  sont  de  nouvelles  brèches  qu'on  fait  à  la  règle  ; 
plus  d'unanimité,  plus  de  concert.  Une  maison  est 
alors  comme  un  vaisseau  abandonné  aux  vents,  et 

(i)Luc.  11. 

prêt 


AVEC    LE    PKOCIIAIN.  278 

prêt  à  donner  dans  tous  les  ecueils  où  il  sera  em- 
porté. 

y.  Avec  la  paix  ce  seroit  un  paradis ,  et  voilà  ce 
que  Dieu  en  vouloil  faire  pour  nous ,  lorsqu'il  nous 
y  a  assemblés.  Il  vouloit ,  en  nous  retirant  du  tu- 
multe et  des  embarras  du  monde ,  nous  faire  éprouver 
la  vérité  de  ce  qu'avoit  dit  le  Prophète  ;  Qiiil  est 
doux  et  qiiil  est  agréable  à  des  frères ,  ou  à  de* 
sœurs  en  Jésus-Christ ,  de  se  ^oir  Tenjermés  dans 
un  même  lieu ,  d^y  être  parfaitement  unis  par  le  lien 
d'une  charité  mutuelle  !  (i)  Mais  sans  la  paix  ,  cette 
Jérusalem  ,  ce  séjour  de  la  tranquillité  et  du  repos , 
n'est  plus  qu'un  lieu  de  confusion.  De  là  naissent  les 
chagrins,  les  dégoûts  de  la  vie  religieuse.  On  n'y 
trouve  pas  ce  qu'on  y  avoit  cherché.  On  s'étoit  pro- 
posé d'y  passer  ses  jours  dans  un  saint  calme  et  dans 
la  pratique  de  la  vertu.  On  s'étoit  promis  d'y  être 
content ,  et  l'on  avoit  sujet  de  l'espérer  ;  mais  com- 
ment le  seroit-on  parmi  des  personnes  avec  qui  l'on 
ne  peut  compatir ,  et  au  milieu  d'une  guerre  do- 
mestique, où  l'on  n'a  presque  point  de  relâche  par 
les  divers  incidens  qui  se  succèdent  sans  cesse,  et 
qui  excitent  les  querelles  elles  combats  ?  Ce  qu'il  y  a 
encore  de  bien  déplorable  et  de  bien  pernicieux 
pour  la  religion  ,  c'est  qu'on  intéresse  les  gens  du 
monde  dans  des  dissensions,  qu'il  faudrolt  au  moins 
cacher  aux  yeux  du  public  et  dérober  à  sa  connois- 
sance.  Mais,- soit  par  indiscrétion  ,  soit  pour  se  donner 
une  vaine  consolation  ,  soit  pour  se  procurer  de  l'ap- 
pui et  de  la  protection  ,   on  s'explique  de  sa  peinû. 

(i)Ps.  1,33, 


274  SUR   LA    PAIX 

avec  des  amis ,  on  en  fait  part  à  des  parens ,  on 
émeute  toute  une  famille.  Le  scandale  se  r«'pand 
au  dehors  ,  et  une  communauté  tombe  dans  le  décri. 
Le  monde ,  naturellement  enclin  à  juger  mal ,  se  per- 
suade ,  quoique  très-injustement  et  très-faussement, 
qu'il  en  est  de  même  de  toutes  les  autres  maisons 
religieuses  ;  et  voilà  par  oi^i  l'étal  religieux  à  beau- 
coup perdu  de  son  lustre  et  de  son  crédit  dans  une 
infinité  d'esprits  ,  prévenus  et  trompés  par  certains 
exemples  dont  ils  ont  tiré  des  conséquences  trop 
générales. 

YL   L'Apôtre  conjuroit  les  premiers    chrétiens 
qu'il  n'y  eût  point   entre   eux  de  schismes  ni   de 
partialités.  11  en  prévoyoit  les  suites  funestes  pour 
le  christianisme  ,  et  c'est  pour  cela  qu'il  s'appliquoit 
avec  tant  de  soin  à  en  garantir  l'Eglise  de  Dieu.  Il 
représentoit  aux  fidèles  qu'ils  avoient  reçu  le  même 
baptême  ,  qu'ils  avoient  été  instruits  dans  la  même 
foi ,  qu'ils   servoient  le  même  Dieu  :  à'oii  il  con- 
cluoit  qu'ils  ne  dévoient  donc  avoir  ,  pour  ainsi  dire  , 
qu'un  même  cœur  et  qu'une  même  ame.  Mais  outre 
ces  raisons  communes  et  universelles  ,  il  y  en  a  en- 
core  de   particulières  qui   doivent   nous  lier   plus 
étroitement    dans    la    profession    religieuse.    Nous 
avons  fait  à  Dieu  les  mêmes  vœux  ,    nous   nous 
sommes  soumis  à  la  même  règle ,  nous  gardons  de- 
puis le  matin  jusqu'au  soir  les  mêmes  observances  , 
nous  dépendons  des  mêmes  supérieurs  ,  nous  de- 
meurons dans   la  même  maison  ,    nous  portons  le 
même  habit,   nous  sommes  membres  de  la  même 
société  et  du  même  ordre.  L'unité  en  tout  cela  est 


AVEC   LE   PROCHAIN.  2-5 

parfaite  :  n'y  aura-t-ilque  nos  cœurs  ,  entre  lesquels 
elle  ne  se  trouvera  pas,  lorsqu'elle  y  est  néanmoins 
si  nécessaire  ? 

^.  2.  Les  obstacles  les  plus  ordinaires  qui  troublent 
la  paix  avec  le  prochain. 

Malgré  toutes  les  remontrances  de  saint  Paul  et 
ses  plus  fortes  exhortation*  ,  la  paix ,  du  temps  même 
de  ce  grand  apôtre ,  ne  laissa  pas  d  être  troublée 
parmi  les  chrétiens.  Ainsi  ,  nous  ne  devons  point 
être  surpris  qu'elle  le  soit  encore  aujourd'hui  dans 
les  communautés  religieuses.  Elles  ne  sont  pas  plus 
saintes  que  l'étoit  celte  Eglise  naissante  ,  que  le 
Saint-Esprit  venoit  de  former,  et  qu'il  avoit  com- 
blée de  ses  dons  les  plus  excellens.  Mais  c'est  jus- 
tement ce  qui  nous  doit  engager  à  prendre  plus  sur 
nous-mêmes  ,  et  à  faire  plus  d'efforts  pour  nous  pré- 
server d'un  malheur  oii  il  est  aisé  de  tomber  ,  et 
dont  toute  la  ferveur  de  la  primitive  Eglise  n'a  pas 
défendu  des  âmes  si  pures  d'ailleurs  ,  et  comme 
toutes  célestes.  Voilà  ,  dis-je,  pourquoi  nous  devons 
redoubler  nos  soins,  et  apporter  une  extrême, vigi- 
lance à  prévenir  et  à  écarter  les  moindres  obstacles 
qui  pourroient  altérer  la  paix  et  la  détruire.  Or  , 
entre  ces  obstacles  ,  les  plus  communs  sont  :  i.  la 
diversité  des  tempéramens  et  des  humeurs  ;  2.  la 
diversité  des  intérêts  et  des  préieniious  ;  3.  la  di- 
versité des  opinions  et  des  seniimens  ;  4*  la  diversité 
des  directions  et  des  conduites  ;  5.  enlin  ,  les  liaisons 
et  les  amitiés  particulières.  Il  y  en  a  d'autres ,  mais 

i8. 


2jG  SUR   LA   PAIX 

qui  la  plupart  sont  compris  dans  ceux-ci  et  en  dé- 
pendent. Je  vais  m'expliquer  davantage  sur  chacun 
de  ces  cinq  articles. 

I.  Les  tempéramens  ne  sont  pas  les  mêmes  ,  et 
rien  n'est  plus  différent  que  les  humeurs.  Il  y  a  des 
humeurs  douces  et  paisibles  ,  et  il  y  en  a  de  violentes 
et  d'impétueuses  ;  il  y  a  des  humeurs  agréables  et 
enjouées  ,  et  il  y  en  a  de  chagrines  et  de  bizarres  ;  iï 
y  a  des  humeurs  faciles  et  condescendantes ,  et  il  y 
en  a  d'opiniâtres^et  d'inflexibles.  Dans  une  même 
communauté  ,  les  unes  aiment  à  contredire  ,  et  les 
autres  ne  peuvent  souffrir  la  plus  légère  contradic- 
tion ;  les  unes  prennent  plaisir  à  railler  et  à  médire , 
et  les  autres  sont  délicates  jusques  à  l'excès  ,  et  sen- 
sibles à  la  plus  petite  parole  qui  les  touche.  De  tout 
cela  et  de  bien  d'autres  caractères  tout  opposés,  naît 
ime  contrariété  naturelle  qui  demande  une  attention 
infinie  pour  en  arrêter  les  fâcheux  effets.  Si  l'on  ne 
vivoit  pas  ensemble ,  ou  qu'on  ne  se  vît  que  très- 
rarement,  cette  contrariété  seroit  moins  à  craindre; 
mais  quand  des  personnes  ont  tous  les  jours  à  se 
parler  ,  à  converser  ,  à  traiter  les  unes  avec  les 
autres;  quand  tous  les  jours  elles  se  rencontrent  dans 
les  mêmes  offices  ,  les  mêmes  fonctions ,  et  à  côté 
l'une  de  l'autre  ,  n'est-ce  pas  un  miracle  de  la  grâce, 
si  elles  se  tiennent  toujours  dans  un  parfait  accord, 
et  s'il  ne  leur  échappe  rien  qui  les  puisse  décon- 
certer ?  Et  certes ,  s'il  y  a  quelque  chose  en  quoi 
paroissent  plus  sensiblement  la  sagesse  et  la  force 
de  l'esprit  de  Dieu ,  c'est  de  savoir  assortir  et  con- 


AVEC    LE    PROCHAIN.  277 

cilier  des  cœurs  à  qui  la  nalure  avoil  donné  des 
inclinalions  et  des  qualilés  qui  semblaient  les  plus 
incompatibles. 

II.  La  diversité  des  intérêts  et  des  prétentions  ne 
cause  pas  moins  de  trouble  que  la  diversité  des  hu- 
meurs et  des  tempéramens.  Tous  les  sujets  qui 
composent  une  communauté  ne  devroient  propre- 
ment avoir  qu'un  seul  intérêt  :  c'est  celui  de  la 
communauté.  Si  même  cela  étoit ,  on  y  verroit  une 
pleine  correspondance  et  un  concours  général  à 
s'aider  mutuellement  et  à  se  prêter  la  main  ,  parce 
qu'on  n'auroit  en  vue  que  le  bien  commun.  Mais  ce 
bien  commun  n'est  pas  toujours  ce  qu'on  se  propose-, 
et  il  y  a  un  bien  particulier  et  personnel  qui  nous 
occupe  beaucoup  plus,  et  sur  quoi  l'on  n'a  souvent 
que  trop  de  vivacité.  Car,  quoiqu'on  ait  renoncé  au 
monde ,  on  ne  laisse  pas  dans  la  profession  religieuse 
de  se  faire  mille  intérêts  propres  ,  qui ,  pour  éire 
d'un  autre  genre  ,  n'en  attachent  pas  moins  le  cœur; 
et  si  l'on  n'y  prend  garde  ,  on  nourrit  dans  le  cloître 
les  mêmes  passions  qu'on  auroit  eues  dans  le  siècle, 
et  il  n'y  a  de  différence  que  dans  les  objets.  On  se 
met  en  tête  d'avoir  une  telle  charge  ,  on  veut  ob- 
tenir une  telle  permission  ,  on  prétend  que  telle 
préférence  nous  est  due  ,  et  l'on  s'obstine  à  l'em- 
porter. 11  faut  pour  cela  des  patrons  ,  il  faut  des 
suffrages.  De  là  les  intrigues  pour  réussir;  de  là  les 
jalousies  et  les  dépits  si  l'on  ne  réussit  pas  ;  de  là 
les  vains  triomphes  qui  piquent  les  autres  et  qui  los 
aigrissent ,  si  l'on  a  l'avantage  sur  elles.  C'est  assez 
pour  partager  toute  la  maison.  Les  unes  approuvent, 


278  SUR   LA   PAIX 

les  autres  condamnent  :  les  esprits  s'écliaufFenl ,  eî 
(le  cette  sorte  l'on  n'a  que  trop  vu  de  fois  des  baga- 
telles et  des  affaires  de  néant ,  devenir  des  affaires 
sérieuses  et  bouleverser  des  communautés  entières. 

III.  Un  autre  obstacle  à  la  paix  encore  plus  dan- 
gereux et  plus  pernicieux  ,  c'est  la  diversité  des 
scnlimens  et  des  opinions  en  matière  de  doctrine. 
Il  n'est  rien  de  plus  étrange  ,  ni  rien  de  plus  déplo- 
rable ,  que  de  voir  des  filles  religieuses  ,  et  souvent 
de  jeunes  filles  sans  expérience  et  sans  connois- 
sances  ,  vouloir  entrer  dans  des  questions  ,  que  non- 
seulement  elles  n  entendent  pas  ,  mais  qu'elles  nen- 
tendront  jamais  et  qu'elles  ne  peuvent  entendre  , 
parce  qu'elles  n'ont  pas  là  -  dessus  les  principes 
nécessaires.  Cependant  un  esprit  de  présomption  , 
un  esprit  de  curiosité  ,  un  esprit  de  vanité  et  de 
singularité  les  préoccupe  tellement,  qu'elles  veulent 
connoître  de  tout  ,  parler  de  tout  ,  juger  de  tout. 
S  élève- 1- il  des  disputes  dans  l'Eglise  sur  des  ma- 
tières très-subtiles  et  très-abstraites ,  il  faut  qu'elles 
en  soient  instruites  :  et  à  peine  en  ont-elles  la  tein- 
ture la  plus  foible  et  la  plus  superficielle  ,  qu'elles 
se  croient  aussi  éclairées  que  les  plus  habiles  théo- 
logiens. Du  moins  s'expliquent -elles  d'un  ton  phis 
assuré  et  plus  décisif  que  les  docteurs  mêmes  :  et 
parce  que  tout  ce  qui  est  extraordinaire  et  nouveau  , 
donne  un  certain  air  de  distinction ,  c'est  là  commu- 
nément ce  qui  leur  plaît ,  et  à  quoi  elles  s'attachent , 
se  flattant  en  secret  et  se  glorifiant  de  n'être  pas  de 
ces  génies  bornés  qui  ne  pénètrent  rien,  et  qui  s'en 
tiennent  purement   et   simplement  aux  premières 


AVEC   LE   PROCHAIN,  2y9 

idées  doril  ou  les  a  prévenus.  Eiicoie  si  elles  en 
resloient  là ,  et  qu'elles  se  conteiilassent  de  ne  pas 
penser  comme  les  autres  :  mais  elles  vont  plus  loin  , 
et  voilà  le  plus  grand  désordre.  Elles  se  mettent  en 
tèie  de  faire  penser  les  autres  comme  elles  pensent: 
elles  étalent  leur  science  ;  elles  dogmatisent ,  à  propos 
ou  mal  à  propos.  Qu'arrive- t-il  de  là?  c'est  que  toute 
une  communauté  ne  se  trouvant  pas  assez  docile  pour 
recevoir  leurs  leçons  ,  il  y  en  a  une  partie  qui  se 
tourne  contre  elles,  et  une  partie  qui  se  joint  à  elles. 
Or  ,  du  moment  qu'il  commence  à  y  avoir  de  la 
division  entre  les  esprits  ,  il  est  immanquable  qu'il 
y  en  aura  bientôt  entre  les  cœurs.  Qu'a- t-il  fallu 
davantage  pour  allumer  les  guerres  intestines  dans 
les  empires  mêmes  et  dans  les  royaumes  ? 

IV.  De  cet  obstacle  précédent  ,  il  en  suit  im  de 
même  espèce  et  tout  semblable  :  c'est  la  diversité 
des  directions  et  des  conduites.  Car  ,  chacune  veut 
avoir  un  directeur  qui  soit  dans  les  mêmes  sentiraens 
qu'elle ,  et  qui  l'y  confirme.  Souvent  c'est  ce  direc- 
teur qui  les  lui  a  d'abord  inspirés ,  et  qui  par  là  se 
l'est  attachée.  Gomme  donc  parmi  les  premiers  chré- 
tiens ,  les  uns  étoient  pour  Apollo  ,  les  autres  pour 
Pierre  ,  d'autres  pour  Paul ,  et  que  c'éloit-là  ce  qui 
les  divisoit  :  de  même  entre  les  personnes  reli- 
gieuses ,  les  unes  sont  pour  celui-ci ,  les  autres  pour 
celui  -  là  ;  et  il  n'est  pas  moralement  possible  que 
cette  variété  ne  soit  la  source  de  mille  discordes. 
Hé!  mes  frères  ,  disoit  saint  Paul  aux  Corinthiens, 
n'est  -  ce  pas  un  seul  Dieu  que  nous  servons  et  un 
seul  Jésus-  Christ?  est-ce  au  nom  de  Pierre  que 


sSo  sua    LA    PAIX 

vous  avez  été  baptisés  ?  est-ce  Paul  qui  a  été  cru- 
cifié pour  vous  ?  voilà  l'exemple  qu'on  devroit 
s'appliquer  ,  et  ce  qu'il  faudroit  se  dire  à  soi-même. 
Pourquoi  tant  se  mettre  en  peine  d'un  homme  , 
quoique  ministre  de  l'Eglise  ,  et  quelque  saint  qui) 
paroisse,  si  la  paix  en  est  endommagée?  Et  quel 
malheur  ,  si  ceux  qui  dévoient  nous  sanctifier  par 
leur  ministère  ,  et  être  pour  nous  des  anges  de  paix  , 
servoient  à  nous  désunir  ,  et  par  là  même  à  nous 
dérégler  ! 

V.  Un  dernier  obstacle  ,  ce  sont  les  liaisons  et  les 
amitiés  particulières  ,  que  forment  quelquefois  cer- 
tains esprits  qui  aiment  à  dominer  et  à  se  faire  dans 
une  maison  comme  chefs  de  parti.  Amitiés  dont  tout 
le  fruit  est  de  s'assembler  en  particulier  ,  et  cela 
pourquoi  ?  pour  s'entretenir  de  la  communauté  ; 
pour  se  rapporter  de  part  et  d'autre  tout  ce  qui  se 
passe  ,  tout  ce  qui  se  fait  ,  tout  ce  qui  se  dit  ;  pour 
s'épancher  en  de  vaines  railleries  ,  en  des  plaintes 
amères ,  en  des  discours  remplis  de  fiel  ;  pour  tenir 
conseil  contre  des  supérieurs  ,  ou  contre  d'autres , 
de  qui  l'on  n'est  pas  content  et  dont  on  se  croit  mal- 
traité. Amitiés  que  tous  les  saints  instituteurs  ont 
toujours  étroitement  défendues  ,  parce  qu'elles  dé- 
génèrent très-aisément  en  cabales  ,  et  qu'elles  font 
dans  une  même  communauté  ,  autant  de  commu- 
nautés différentes  ,  qu'il  y  a  de  ces  sortes  d'tmions 
et  de  ligues. 

\  I.  Anathême  sur  ceux  qui  sèment  ainsi  la  zizanie 
dans  le  champ  du  père  de  famille  et  dans  la  maison 
de  Dieu  !  car   ce  sont  des  enfans  d'iniquité.  Saint 


AVEC   LE   PROCHAIN.  261 

Paul  souhaitoil  qu'on  les  retranchai  du  corps  des 
fidèles  ;  mais  sans  porter  la  chose  si  loin  ,  il  est  bien 
à  souhaiter  que  dans  la  juste  crainte  d'un  si  terrible 
anathême  ,  ils  prennent  une  conduite  toute  nou- 
velle,  et  qu'ils  réparent  tous  les  désordres  dont  ils 
ont  été  jusqu'à  présent  les  auteurs.  Bienheureux  au 
contraire  les  pacifiques  ,  ces  enfans  de  Dieii  qui 
gardent  la  paix  avec  tout  le  monde  ,  qui  du  moins 
la  désirent ,  qui  y  travaillent  de  tout  leur  pouvoir  , 
et  n'omettent  pour  cela  aucun  des  moyens  qu'ils 
jugent  les  plus  convenables  et  les  plus  assurés  , 
quelque  gênans  d'ailleurs  et  quelque  mortifians  qu'ils 
puissent  être.  En  voici  quelques-uns. 

§.  3.  Les  moyens  les  plus  propres  à  maintenir  la 
paix  ai'ec  le  prochain, 

I.  S'accoutumer  de  bonne  heure  à  vaincre  son 
humeur.  Ce  n'est  pas  l'alraire  d'un  jour  :  mais  si  dès 
les  premières  années  qu'on  est  entré  dans  la  religion, 
on  s'éloit  fait  certaines  violences  ,  on  se  seroit  peu  à 
peu  rendu  plus  maître  de  soi-même ,  et  l'on  auroit 
appris  à  se  posséder  davantage  et  à  mieux  réprimer 
les  saillies  de  son  naturel.  Or  ,  cette  victoire  sur  soi- 
même  consiste  en  deux  choses,  l'une  intérieure,  et 
l'autre  extérieure.  La  première  est  la  plus  parfaite  , 
c'est  de  corriger  tellement  en  soi  le  fond  de  l'humeur, 
et  d'acquérir  un  tel  empire  sur  son  tempérament , 
qu'on  nen  ressente  plus  même  dans  l'ame  les  atteintc^s 
secrètes ,  et  que  le  cœur  n'en  reçoive  aucune  allé- 
ration.  Gela  demande  une  souveraine  vertu ,  et  ce 
degré  est  si  rare  ,  qu'on  ne  le  peut  guère  proposer 


282  SUR   LA   PAIX 

pour  règle.  Les  saints  néanmoins  y  sont  parvenus  , 
et  nous  pourrions,  aidés  de  la  grâce,  y  parvenir 
comme  eux  ,  si  nous  voulions  l'entreprendre  avec  la 
même  résolution  et  le  même  courage.  Mais  avant  que 
nous  soyons  arrivés  à  ce  point  de  perfection,  l'autre 
chose  à  quoi  nous  devons  nous  étudier  ,  et  qu'il  faut 
au  moins  gagner  sur  nous,  regarde  l'extérieur.  C'est 
de  savoir  si  bien  renfermer  au  dedans  tout  ce  qui 
s'élève  de  troubles  et  de  mouvemens  involontaires 
dans  le  cœur  ,  qu'il  n'en  paroisse  rien  au  dehors ,  et 
qu'on  ne  laisse  pas  échapper  le  moindre  geste  ,  le 
moindre  signe  ,  la  moindre  parole  qui  fasse  connoître 
l'agitation  o\\  l'on  est ,  et  qui  puisse  choquer  per- 
sonne. Ce  n'est  là  ,  ni  dissimulation  ,  ni  hypocrisie, 
quand  on  n'y  a  en  vue  que  le  bien  de  la  paix  ;  et 
l'effort  qu'on  est  alors  obligé  de  faire  ,  n'est  pas 
devant  Dieu  d'un  petit  mérite.  Ainsi,  malgré  l'orage 
dont  l'ame  est  assaillie ,  la  paix  avec  le  prochain  se 
maintient  et  ne  court  aucun  danger  ,  parce  qu'on 
se  comporte  comme  si  l'on  ne  sentoit  rien  et  qu'on 
fût  dans  l'assiette  la  plus  tranquille.  O  que  cela 
coûte  dans  la  pratique  !  mais  que  cela  même  attire 
aussi  de  bénédictions  de  la  part  du  ciel,  et  qu'on 
en  est  bien  récompensé  dès  cette  vie  ,  par  la  conso- 
lation qu'on  a  de  pouvoir  présenter  à  Dieu  un  sacri- 
fice qui  lui  est  si  agréable  ! 

II.  Se  désister  volontairement  de  toutes  ses  pré- 
tentions ,  dès  qu'il  y  va  de  la  paix  ,  et  abandonner 
sans  résistance  tous  ses  droits ,  qui  du  reste  sont  si 
peu  de  chose  dans  l'état  religieux.  Car  de  quoi  pour 
l'ordinaire  s'agit -il   dans  les  contestations  qu'ont 


AVEC    LE    PROCHAIN.  -OO 

onlre  elles  les  épouses  mêmes  de  Jésus-Christ  ?  d'un 
léger  intérêt  qu'on  s'est  fait ,  et  sur  lequel ,  ou  par 
opiniâtreté,  ou  par  une  fausse  gloire,  on  ne  veut  point 
se  relâcher.  En  vérité  ne  doit-on  pas  rougir  de  honte, 
quand  on  vient  à  considérer  d'un  sens  rassis  de  quoi 
l'on  s'inquiète  tant  et  à  quoi  l'on  s'arrête  avec  tant 
d'obstination?  et  comment  peut-on  soutenir  les  re- 
proches de  sa  conscience  ,  lorsque  malgré  soi  on  se  dît 
intérieurement  :  Si  j'avois  assez  de  vertu  pour  reculer 
d'un  pas  ,  et  que  je  voulusse  ne  plus  penser  à  cela , 
qui  dans  le  fond  n'est  rien  ,  la  paix  aussitôt  seroit 
réiablie.  Il  ne  tient  donc  qu'à  moi  de  paciiior  tout, 
d'éteindre  le  feu  de  la  division  ,  qui  n'est  déjà  que 
trop  enflammé  ,  et  de  calmer  les  esprits.  Si  je  ne  le 
fais  pas  ,  lorsque  je  le  puis  si  aisément  et  à  si  peu  de 
frais  ,  ne  serai-je  pas  bien  condamnable,  et  qui  me 
disculpera  auprès  de  Dieu?  Jésus-Christ  a  versé  son 
sang  pour  la  paix  :  à  quoi  ne  dois-je  pas  préférer  un 
bien  que  mon  Sauveur  a  tant  estimé ,  et  qri'il  a 
acheté  si  cher  ? 

IIJ.  Ne  s'attacher  point  trop  à  son  propre  sens. 
Car  on  ne  se  brouille  souvent  dans  les  communautés, 
que  parce  qu'on  s'entête,  que  parce  qu'on  suit  cer- 
tains préjugés  dont  on  ne  veut  point  revenir,  que 
parce  qu'on  ne  consulte  que  soi-même  ,  et  qu'on  ne 
s'en  rapporte  qu'à  soi-même  ,  ne  prenant  aucun 
conseil  et  ne  déférant  à  aucun  avis.  Dans  les  affaires 
les  plus  importantes,  les  gens  du  monde  .choisissent 
im  tiers  sage  et  désintéressé,  et  consentent,  en 
vue  de  la  paix ,  d'en  passer  par  son  jugement.  Dans 
les  communautés  divisées ,  on  n'écoute  qni  que  ce 


284  SUR    LA    PAIX 

soit.  On  se  prévient  contre  ceux  qui  par  zèle  et  par 
charité  voudroient  s'entremettre  ,  et  ménager  quelque 
accommodement.  On  se  persuade  que  ce  sont  des 
gens  gagnés  et  dont  on  doit  se  défier.  On  les  prend  à 
partie  eux-mêmes,  à  moins  qu'ils  n'entrent  aveu- 
glément dans  nos  pensées  ,  et  qu'ils  ne  se  déclarent 
pour  nous.  Que  la  docilité  serait  alors  d'un  grand 
usage ,  et  qu'elle  épargneroil  à  toute  une  maison  de 
démêlés  et  d'embarras  ! 

IV.  Sacrifier  même  ,  s'il  est  nécessaire  ,  sa  propre 
raison.  Il  est  vrai ,  vous  n'avez  pas  tort ,  la  raison 
est  certainement  de  votre  côié;  mais  si  vous  ne 
cédez  ,  vous  n'aurez  Jamais  la  paix  ,  et  la  guerre  sera 
éternelle.  Or  ,  il  vaut  mieux  en  de  pareilles  conjonc- 
tures renoncer  ,  pour  parler  de  la  sorte  ,  à  la  raison  , 
et  retourner  en  arrière,  que  de  se  tenir  ferme  et 
vouloir  aller  plus  avant.  En  mille  rencontres  ,  il  est 
de  la  souveraine  raison  ,  de  condescendre  ,  contre  la 
raison  même,  aux  foiblesses  et  aux  imaginations  de 
quelques  esprits  qui  ne  sont  pas  raisonnables.  Mais  , 
dites-vous  ,  on  agira  mal  à  propos  :  il  n'importe;  le 
mal  qui  en  pourra  arriver ,  sera  moindre  que  le 
bruit  et  les  ruptures  où  la  maison  se  irouveroit 
exposée  par  une  inflexible  fermeté.  Celte  règle ,  au 
reste  ,  n'est  pas  générale;  mais  elle  demande  beau- 
coup de  discernement,  et  ne  peut  être  appliquée 
qu'aux  choses  qui  ne  blessent  point  la  conscience  , 
et  où  il  n'y  a  point  d'offense  de  Dieu. 

V.  Préférer  une  sage  et  religieuse  simplicité  à  une 
envie  dangereuse  et  immodérée  de  savoir.  On  n  a 
que  trop  éprouvé  dans  les  inonaslères  de  filles,  ki 


AVEC    LE   PROCHAIÎ^^  2S^ 

pernicienx  effets  de  celte  malheureuse  de'mangeaison 
d'apprendre  ,  et  de  vouloir  passer  pour  savante. 
Désordre  plus  commun  dans  ces  derniers  temps , 
qu'il  ne  i'étoit  autrefois.  Les  premières  religieuses 
se  contentoient  d'être  bien  instruites  des  points  les 
plus  essentiels  de  l'évangile  et  de  la  foi  ;  de  bien 
étudier  leurs  règles ,  leurs  observances ,  leurs  devoirs, 
et  de  les  bien  remplir.  De  là,  soumises  à  l'Eglise ;, 
elles  s'en  tenoient  à  ses  décisions  ,  sans  raisonner , 
sans  contester  ,  et  sans  prétendre  prononcer  sur  ce 
qu'elles  voyoient  assez  n'être  pas  de  leur  compétence 
€t  de  leur  ressort.  Elles  montroient  en  cela  leur 
humilité  ,  leur  prudence  ,  leur  droiture  d'esprit  et  de 
cœur  ,  et  elles  en  goûtoient  le  fruit  solide,  qui  étoit 
ime  sainte  paix.  D'oii  vient  que  les  supérieures  de 
communauté  les  plus  habiles  dans  le  gouvernement, 
ont  soin  encore ,  autant  qu'il  leur  est  possible  , 
d'écarter  de  leur  maison  ,  livres  ,  écrits,  directions, 
tout  ce  qui  pourroit  y  faire  naître  des  questions  très- 
nuisibles  ,  ou  du  moins  très-inutiles. 

VI.  Mais  de  tous  les  moyens ,  le  plus  efficace  et 
le  plus  puissant  est  la  sainte  et  fréquente  commu- 
nion: car  le  sacrement  de  nos  autels  est  le  sacrement 
de  l'unité  ,  le  mystère  de  la  charité  ,  et  par  consé- 
quent le  nœud  de  la  paix.  Dans  la  communion  , 
nous  sommes  tous  nourris  d'un  même  pain  céleste, 
nous  sommes  assis  à  la  même  table  de  Jésus-Christ, 
nous  lui  sommes  tous  unis  comme  à  notre  chef  :  que 
de  raisons  pour  nous  lier  étroitement  ensemble  ! 
Comment  cet  adorable  sacrement  sera-l-il  pour  nous 
le  sacrement  de  l'unité  ,  si  nous  nous  séparons  les 


286  SUR    LA    PAIX 

uns  des  autres?  comment  sera-l-il  le  sacrement  de 
Ja  charité  ,  si  nous  nous  sûulev(jns  les  uns  contre  ics 
autres  ?  et  comment  ne   ferons-nous  qu'un  même       f 
corps  avec  Jésus-Christ  et  en  Jésus-Christ,  si  nous 
ne  demeurons  attachés  les  uns  aux  autres? 

VII.  Une  des  dispositions  les  plus  essentielles  à 
la  communion  ,  est  donc  que  nous  conservions  la 
pais  entre  nous.  C'est  pourquoi  le  Fils  de  Dieu , 
avant  que  d'instituer  ce  grand  mystère  el  d'y  admettre 
les  apôtres  ,  leur  donna  la  paix.  Sans  cela ,  quoique 
purs  d'ailleurs  ,  il  ne  les  eût  pas  jugés  dignes  de  sou 
sacrement  :  ainsi  toutes  les  autres  préparations  que 
nous  pouvons  el  que  nous  devons  y  apporter , 
supposent  celle-là;  et  c'est  aussi  par  là  que  nous 
nous  mettons  en  état  d'accomplir  le  dessein  du  Sau- 
veur du  monde,  qui  a  été  ,  en  nous  incorporant  avec 
lui  ,  d'établir  parmi  nous  la  plus  parfaite  société  , 
et  de  faire  de  nous  un  même  troupeau  el  une  même 
Eglise. 

Vill.  Au  contraire,  un  des  plus  grands  obstacles 
à  la  communion  est  eue  nous  ne  soyons  pas  en  paix 
avec  nos  frères ,  ni  nos  frères  avec  nous  :  car  alors 
Jésus-Christ  veut  que  nous  quittions  lauteî  et  le 
sacrifice  ,  beaucoup  plus  la  communion  ,  puisqu'il 
faut  bien  plus  pour  approcher  de  la  communion  , 
que  pour  offrir  simplement  le  sacrifice.  Un  pécheur, 
même  en  étal  de  péché  ,  peut  assister  à  la  messe  , 
et  dans  la  vue  d'apaiser  Dieu  ,  lui  offrir  le  sacrifice  : 
mais  il  nepeut  communier,  s'il  ne  s'est  réconcilié, 
et  avec  Dieu  ,  et  avec  le  prochain.  C'esi  donc  à  nous 
de  nous  éprouver  lù-dessus  nous-mêmes ,  avant  que 


AVEC    LE    PROCHAIN.  287 

de  recevoir  le  Saint  des  saiius  ,  et  d'écouter  notre 
cœur  pour  savoir  s'il  n'a  rien  à  nous  reprocher  sur 
un  point  de  cette  conséquence. 

IX.  Daigne  le  Seigneur  dans  la  participation  de 
son  corps  et  de  son  précieux  sang,  n  us  réunir  tous! 
C'est  lui ,  selon  le  mot  de  l'Apôtre  ,  qui  est  noire 
■paix  (i),  et  c'est  dans  la  communion  que  cette 
parole  se  vérifie  à  la  lettre  ,  puisque  c'est  là  qu'il 
veut  être  lui-même  le  médiateur  de  toutes  nos  récon- 
ciliations. Il  a  bien  eu  le  pouvoir  de  réconcilier  le 
ciel  et  la  terre  :  notre  réunion  est  elle  plus  difîicile  ? 
Dans  les  siècles  passés  ,  on  a  vu  plus  d'une  fois  des 
ennemis  irréconciliables ,  à  ce  qu'il  sembloit ,  déposer 
toute  leur  haine  à  la  sainte  table ,  et  en  sortir  dans 
une  sincère  et  pleine  intelligence.  Aujourd'hui  et 
quelquefois  dans  les  maisons  religieuses  ,  on  voit 
des  personnes  divisées  sortir  de  cette  table  de  Jésus- 
Christ  avec  la  même  aigreur  ,  et  en  remporter  les 
mêmes  aniraosités.  Puissions-nous  éviter  ce  malheur, 
€t  nous  préserver  d'une  telle  malédiction  ! 

(i)  Ephç?.  2. 


INSTRUCTION 


SUR 


LA  CHARITE. 


\ji\L  que  vous  avez  parliculièrement  à  considérer 
touchanl  la  charité ,  est  compris  dans  son  préceple 
et  dans  sa  pratique.  En  vous  expliquant  ce  qui  regarde 
le  préceple  de  la  charité,  je  vous  ferai  voir  la  néces- 
sité indispensable  de  cette  vertu ,  et  vous  pourrez 
tirer  de  là  de  puissans  motifs  pour  vous  exciter  à 
l'acquérir.  Et  en  vous  apprenant  quelle  en  doit  être 
la  pratique ,  je  vous  en  marquerai  les  divers  carac- 
tères ,  qui  pourront  vous  servir  de  règles  pour  vous 
juger  vous-même,  et  pour  connoitre  comment  vous 
avez  accompli  jusqu'à  présent  un  des  devoirs  les  plus 
essentiels  de  la  vie  chrétienne. 

g.  I.  Le  précepte  et  V obligation  de  la  charité, 

I.  La  charité  n'est  pas  seulement  un  conseil  évan- 
gélique  ,  mais  un  précepte  ;  et  le  Sauveur  du  monde 
l'a  eu  tellement  à  cœur,  qu'il  a  en  fait  son  préceple 
particulier.  Car  voici  mon  commandement ,  disoit-il 
à  ses  apôtres  :  cest  que  vous  cous  aimiez  les  uns  les 
autres  (i).  Motif  admirable  dont  se  servoit  saint 
Jean  ,  le  bien-aimé  de  Jésus-Christ  et  l'apôtre  de 
la  charité  ,  lorsque  parcourant  les  Eglises  d'Asie, 

(i)  Jean.  i5. 

dont 


SUR   LA   CHARITÉ.  28f) 

dont  il  étoit  le  patriarche  et  le  fondateur,  il  répéloit 
sans  cesse  dans  les  assemble'es  des  iidùles  ces  paroles  : 
Mes  chers  en/ans ,  aimez-vous  les  uns  L's  autres. 
Sur  quoi  ses  disciples  lui  ayant  représenté  qu'il  leur 
préchoit  toujours  la  même  chose  ,  et  lui  demandant 
par  quelle  raison  il  réduisoit  toutes  ses  instructions 
et  toutes  ses  exhortations  à  ce  seul  devoir  ,  il  leur 
fit  cette  réponse  si  remarquable  :  Parce  que  cest 
le  précepte  de  notre  Maître  ,  et  aue  si  cous  le  gar- 
dez ,  il  suffit  pour  vous  rendre  parfaits  selon  Dieu, 
Voilà  ,   à  l'exemple  de  ce  grand  apôtre  ,   ce  qu'on 
ne    devroit  jamais  cesser   de   dire,   non-seulement 
dans  les  assemblées  chrétiennes  ,  mais  dans  les  com- 
munautés religieuses.  Je  dis  même  dans  les  commu- 
nautés les  plus  régulières  ,  les  plus  austères  ,  les  plus 
éloignées  du  monde;    et  si  vous  vous  lassiez  d'en- 
tendre  toujours  cette  leçon  ,   je  vous  répondrois  : 
Plaignez-vous  plutôt   de   ne    l'entendre   pas  assez: 
pourquoi  ?  Parce  que  cest  le  commandement  du 
Seigneur  ,  qui  nous  doit  être  plus  cher  que  tout  le 
reste;  parce  que  c'est  \\n  commandement  pour  lequel 
vous  devez  avoir  une  vénération  ,   une  soumission 
toute  singulière,  puisque  Jésus-Christ  a  voulu  lui- 
même  se  l'adapter  et  en  être  spécialement  le  légis- 
lateur. 

IL, Aussi  l'observation  de  ce  précepte  est-elle  la 
marque  spécifique  et  certaine  des  vrais  chrétiens.  Car 
c'est  à  cela  ,  ajoutoit  le  Fils  de  Dieu  ,  que  vous  vous 
ferez  reconnoitre  mes  disciples  (i).  C<'  ne  «era  \m>\x\i 
précisément  par  les  dons  sublimes  d'oraison  ei  de 

(i)  Joan.  \~i. 

TOME   IX.  19 


£f)0  SUR    LA    CHARITÉ. 

contemplation  :  sans  ces  faveurs  exliaordiaaires  ,  on 
peut  être  chrétien,  et  solidement  chrétien.  Ce  ne 
sera  point  non  plus  par  de  rudes  pénitences  et  de 
rigoureuses  austérités  du  corps  :  elles  sont  bonnes , 
elles  sont  louables  ,  elles  sont  saintes;  mais  ce  n'est 
point  après  tout  ce  qui  nous  discerne  de  ces  sectes 
d'infidèles  ,  où  l'on  voit  pratiquer  des  macérations 
et  des  mortifications  de  la  chair  beaucoup  plus  éton- 
nantes aue  dans  le  christianisme.  Ce  li'est  donc  point 
par  là  que  nous  serons  avoués  de  Jésus-Christ  dans 
le  jugement  dernier,  mais  par  la  charité.  Et  n'est-ce 
pas  par  la  charité  que  les  païens  eux-mêmes,  ennemis 
déclarés  de  la  religion  chrétienne,  distinguoientceux 
quilaprofessoienl?  N'est-ce  pas  encore  par  la  charité 
que  nous  jugeons  si  l'esprit  de  Dieu  règne  dans  une 
famille  ,  dans  une  maison  religieuse  ?  Tout  autre 
sit'ne  est  équivoque  ;  mais  quand  nous  y  voyons  la 
charité  bien  établie  ,  cl  que  nous  n'y  apercevons  rien 
qui  la  puisse  blesser,  nous  disons  avec  assurance, 
que  c'est  une  maison  de  Dieu.  Et  en  cela  nous  ne 
nous  trompons  pas  :  car  il  n'y  a  que  Dieu  et  que 
l'esprit  de  Jésus-Christ  qui  puisse  former  dans  les 
cœurs  une  charité  parfaite  et  l'y  entretenir. 

111.  C'est  dans  le  commandement  de  la  charité  que 
sont  contenus  tous  les  autres  ,  et  c*est  à  celui-là  qu'ils 
se  rapportent  tous:  tellement  que  saint  Paul  l'appelle 
la  plénitude  de  la  loi  (i).  Eu  vain  donc  je  préien- 
drois  garder  tous  les  autres  préceptes ,  si  je  raan-  | 
quois  à  celui  de  la  charité.  Sans  cette  charité  envers 
le  prochain  ,  je  ne  puis  pas  même  avoir  l'amour 

(i)R(i.in,  i3. 


SUR    LA    CHARITÉ.  29 1 

de  Dieu ,  qui  est  néanmoins  le  premier  et  le  plus 
grand  de  tous  les  commanderaens.  Car  aimer  Dieu 
et  aimer  mon  prochain,  sont  deux  commandemens 
inséparables,  ou  plutôt,  ce  nest  qu'un  même  com- 
mandement qui  nous  oblige  à  aimer  le  prochain  dans 
Dieu,  et  Dieu  dans  le  prochain.  Et  en  effet,  c'est 
,  proprement  dans  le  prochain  que  nous  aimons  Dieu 
d'un  amour  solide  et  pratique.  Hors  delà,  toulnoli*e 
amour  pour  Dieu  n'est  qu'en  spéculation  et  qu'en 
.  idée.  Théologie  divine  que  tout  l'évangile,  que  tous 
les  écrits  des  apôtres,  que  tous  les  saints  livres  nous 
enseignent,  et  qui  est  comme  le  précis  de  tous  nps 
devoirs. 

IV.  Si  je  n'ai  pas  pour  mon  prochain  la  charité 
que  Jésus-Christ  me  commande  ,  quand  je  parlerois 
le  langage  des  anges  et  des  plus  éclairés  d'entre  les 
hommes ,  je  ne  serois ,  selon  les  expressions  figurées 
de  S,  Paul,  qu'un  airain  sonnant  et  qu'une  cymbale 
retentissante.  Quoi  que  je  pusse  dire  à  Dieu  pour  lui 
témoigner  les  senlimens  de  mon  cœur,  il  ne  m'en- 
lendroit  pas,  et  il  ne  voudroit  pas  même  m'enten- 
dre.  Quand  je  ferois  des  miracles,  que  je  transpor- 
terois  les  montagnes,  que  je  ressusciterois  les  morts, 
ou  ce  seroient  de  faux  miracles,  ou,  malgré  ces  mi- 
racles, quoique  vrais,  je  ne  laisserois  pas  dêtre  ré- 
prouvé de  Dieu.  Car  Dieu  peut, parle  ministère  même 
d'un  réprouvé  ,  opérer  des  miracles;  mais  ces  mira- 
cles n empêchent  pas  que  celui  par  qui  il  les  opère, 
ne  puisse  absolument  devenir  et  être  actuellement  k 
ses  yeux  un  sujet  de  damnation.  Quand  je  livreroi^ 
mon  corps  au  fer  et  au  feu  ,  c'esl-ù-dire,  quand  je 


292  SUR  LA   CHARITÉ, 

m'ejiposerois  au  marijre  le  plus  rigoureux,  toul  ce 
que  je  pourrois  endurer  de  supplices  el  de  tourmens , 
seroit  perdu  pour  moi ,  et  ne  me  serviroit  de  rien 
auprès  de  Dieu.  Je  serois ,  comme  martyr,  confes- 
seur de  la  foi  ;  mais  indigne  confesseur ,  parce  que  Je 
serois  en  même  temps  apostat  de  la  charité.  Car  dans 
une  telle  supposition  ,  on  peut  être  l'un  et  l'autre  ,  et 
l'on  en  a  vu  des  exemples.  Témoin  celui  dont  parie 
Eusèbe  dans  son  histoire  de  l'Eglise ,  qui ,  allant  I 
souftVir  la  mort  à  laquelle  il  avoit  été  condamné  pour 
la  foi ,  ne  voulut  jamais  pardonner  à  un  autre  chré- 
tien,  son  ennemi,  quoique  prosterné  à  ses  pieds  il 
lui  demandât  grâce ,  et  le  conjurât  de  vouloir  bien 
se  réconcilier  avec  lui.  Mais  sans  remonter  si  haut , 
ne  voit-on  pas  tous  les  jours  dts  âmes  religieuses 
martyres  de  letir  règle ,  pour  ainsi  parler  ,  n'avoir 
avec  cela  nulle  charité  pour  ceux  ou  pour  celles  qui 
ont  eu  le  malheur  de  s'attirer  leur  disgrâce  et  leur  \ 
aversion?  Ne  voit-on  pas  dans  le  monde  tant  de  per- 
sonnes dévotes  martyres  de  la  pénitence  et  de  la 
mortification,  être  néanmoins  les  plus  vives  dans 
leurs  ressentimens  et  leurs  aniraosités  ?  Appliquons- 
nous  ceci,  et  disons-nous  à  nous-mêmes:  Quand  je 
m'immolerois  conmie  une  victime  ,  et  que  je  prati- 
querois  toutes  sorles  d'austérités;  quand  je  passerois 
toute  ma  vie  ou  en  oraison,  ou  en  d'aulres  saints 
exercices,  tous  mes  exercices,  toutes  mes  oraisons, 
toutes  mes  auslérités,  sans  la  charité,  me  devieti- 
droienl  inutiles.  Grande  leçon  pour  nous,  et  capa- 
ble de  faire  trembler  une  infinité  de  gens,  soit  dans 
le  siècle,  soit  dans  le  cloître  ,  qui,  sévères  à  l'excès 


SUR   LA    CIIAIUTÉ.  2(J^ 

iur  les  autres  points  de  la  morale  chrétienne  ,  vivent 
dans  un  relâchement,  ou,  pour  mieux  dire,  dans 
une  licence  extrême  à  l'égard  de  la  charité. 

V.  Si  je  n'aime  pas  mon  prochain  aussi  parfaite- 
ment que  Jésus-Christ  me  l'ordonne,  il  est  de  la  foi 
que  je  n'ai  pas  la  vie  delà  grâce:  Celui  qui  n'aime 
pas  son  frère  est  dans  un  état  de  mort  (i).  Il  est 
de  la  foi  que  je  suis  dans  le  phis  déplorable  aveu-  . 
élément:  Celui  qui  naime  pas  son  frère  marclte 
dans  les  ténèbres  (2).  Il  est  de  la  foi  que  je  me 
rends  coupable  d'une  espèce  de  meurtre;  Celui  qui 
n' aime  pas  son  frère  est  homicide  (3).  Trois  malé- 
dictions marquées  par   saint  Jean,  et  d  autant  plus 

à  craindre  qu'elles  sont  plus  communes.  En  voici  le 
sens  et  1  explication. 

VI.  Si  je  n'aime  pas  mon  frère ,  je  suis  dans  un 
état  de  mort,  c'est-à-dire,  dans  l'éfat  du  péché 
mortel  ;  car  il  n'y  a  que  le  péché  mortel  qui  puisse 
causer  la  mort  à  mon  ame.  Or,  le  péché  mortel  où 
tombent  plus  aisémentles  personne:}  mêmes  qui  f;jnt 
profession  de  piété  et  les  âmes  religieuses,  c'est 
celui  qui  attaque  et  qui  blesse  la  cbarilé;  puisque, 
pour  pécher  grièvement  en  ce  point ,  il  ne  faut  qu'un 
secret  sentiment  de  haine  ou  de  vengeance,  volon- 
tairement conçu  et  entretenu.  Péché  qui  se  forme  si 
promptement  dans  le  cœur,  que  sans  une  grande 
précaution  il  est  très-diiriclle  de  l'arrêîer.  Péché  qui 
se  tourne  très-aisément  en  habitude,  et  où  l'on  de- 
meure quelquefois  les  années  entières.  Il  y  a  cer- 
taines conditions  qui  par  elles  mêmes  nous  mcttcsU 

(1)  1.  Joau.  3.  —  (2)  1.  Joau.  2.  —  (5)  i.  Joun.  3, 


"294  SUR    LA    CHARITÉ. 

assez  ù  couvert  des  autres  péchés,  de  l'ambition, 
deTavarice,  de  l'impureté  :  mais  il  n'y  a  point  de 
condition  où  l'on  ne  soit  exposé  à  celui-ci.  C'est 
souvent  dans  les  plus  saints  états  qu  il  règne  avec 
plus  d'empire  et  plus  d'impunité. 

VII.  Si  je  n  aime  pas  mon  frère  ,  je  marche  dans 
les  ténèbres.  Mais  pourquoi  en  commettant  ce  péché  j 
suis-je  plutôt  dans  les  ténèbres,  qu'en  commettant 
les  autres  ?  En  voici  la  raison  ,  qui  est  évidente  : 
c'est  que  les  péchés  contre  la  charité  sont  ceux  ou 
il  est  plus  ordinaire  et  plus  facile  de  se  faire  une 
fausse  conscience,  une  conscience  peu  exacte,  une 
conscience  selon  ses  vues,  selon  ses  desseins,  selon 
ses  inclinations,  selon  ses  antipathies:  or  rien  n'est 
plus  sujet  à  l'illusion  que  nos  vues  et  nos  idées  par- 
ticulières, que  nos  antipathies  et  nos  inclinations 
naturelles.  C'est  que  l'article  de  la  charité  est  celui 
où  l'on  se  flatte  davantage,  et  où  l'on  trouve  plus 
de  spécieuses  excuses  pour  se  justifier,  quelque  cri- 
minel que  l'on  soit.  C  est  qu'il  arrive  même  tous 
les  jours  qu'on  érige  en  vertu  les  actions ,  les  sen- 
timens,  les  discours  où  la  charité  est  le  plus  visi- 
blement offensée.  On  appelle  zèle  de  la  gloire  de 
Dieu ,  zèle  du  salut  des  âmes ,  zèle  de  la  vérité  et 
de  la  pure  doctrine  ,  ce  qu'il  y  a  dans  la  médi- 
sance de  plus  outrageux  et  de  plus  calomnieux.  Bien 
loin  d'en  avoir  quelque  peine  ,  on  s'en  fait  un  mé- 
rite devant  Dieu ,  et  l'on  s'en  glorifie  devant  les 
hommes. 

VIIÏ.  Si  je  n'aime  pas  mon  frère ,  je  suis  homicide  : 
de  qui?  de  moi-même,  de  la  charité  et  du  prochain. 


SUR   LA   CIIARITé.  29^ 

T)e  moi-même,  puisque  je  lue  mon  ame  par  une 
des  blessures  les  plus  morielîes  qu'elle  puisse  rece- 
voir. De  la  charité  ,  puisque  j'éteins,  autant  qu'il  est 
en  moi ,  ce  principe  de  toute  société  :  de  la  société 
humaine  ,  de  la  société  chrétienne,  et  surtout  de  la 
société  religieuse.  Du  prochain  ,  puisque  je  le  fais 
mourir  en  quelque  sorte  dans  mon  cœur,  où  il  de- 
vroit  vivre ,  et  où  je  devrois  le  porter.  Quiconque 
saura  bien  pénétrer  toutes  ces  vérités,  qu'il  se  trou- 
vera redevable  à  la  justice  de  Dieu  ,  qui  est  l'auteur 
de  la  charité  ,  qui  doit  prendre  un  jour  sa  cause  en 
main  ,  et  venger  si  hautement  ses  intérêts  ! 

IX.  Ce  qui  doit  encore  sur  cela  redoubler  notre 
crainte  ,  c'est  de  voir  combien  cette  charité  qui  nous 
est  si  expressément  commandée  ,  court  néaiunoias 
de  risques  partout  et  dans  tous  les  étals.  Rien  de 
plus  difficile  à  conserver,  rien  de  plus  rare  que  de 
la  maintenir  pure  et  entière.  C'est  un  trésor  que  nous 
portons  dans  des  vases  fragiles:  si  nous  venons  à  la 
perdre  ,  tout  est  perdu  pour  nous.  Y  a-l-il  donc  at- 
tention que  nous  ne  devions  avoir,  y  a-t-il  circons- 
pection dont  nous  ne  devions  user  ,  y  a-t-il  mesures 
que  nous  ne  devions  prendre?  Et  là-dessus  ne  pen- 
sons point  à  nous  prévabir  de  la  sainteté  de  notre 
profession.  La  retraite  religieuse  peut  nous  préserver 
de  tous  les  autres  dangers  du  monde  ;  mais  la  cha- 
lilé  n'y  est  pas  toujours  plus  en  assurance  qu'ailleurs, 
et  combien  y  a-t-elle  fait  de  tristes  naufrages? 

X.  Rien  de  plus  exposé  que  ia  charité  à  de  vio- 
îenlestenlalions.  Comme  c'est  l'ame  dn  christianisme 
et  le  nœud  qui  soutient  toutes  les  sociétés,  il  n'y  a 


29^  SUR    LA    CHARITÉ. 

point  clefibrls  que  Je  dëmon  ne  fasse  pour  l'arracher 
de  nos  cœurs,  et  c'est  contre  elle  qu'il  emploie  tout 
ce  qu'il  a  d'artifice  et  de  pouvoir.  En  quoi  il  n'est 
que  trop  secondé  par  nos  dispositions  intérieures , 
par  notre  amour-propre ,  par  noire  orgueil ,  par 
notre  sensibilité  et  noire  extrême  délicatesse  ,  par 
les  contradiclions  des  autres,  par  tous  les  événe- 
mens  qui  allument  nos  passions  et  qui  sont  con- 
traires à  nos  désirs.  Il  nous  faut  donc  une  charité 
assez  solide  et  assez  ferme  pour  n  être  point  ébranlés 
de  tous  ces  assauts ,  pour  réprimer  les  mouvemens 
les  plus  vifs,  pour  nous  endurcir  contre  les  traits 
les  plus  perçans  ,  pour  triompher  de  tout  ce  qui 
pourroit  lui  donner  quelque  atteinte  et  l'afToiblir. 

^.   2..  La  pratique  et  lés  caractères  de  la  charité, 

I.  Afin  que  notre  charité  soit  aussi  solide  et  aussi 
parfaite  quelle  doit  l'être,  il  faut  qu'elle  ait  tous  les 
caractères  que  saint  Paul  nous  a  si  bien  décrits,  et 
dont  il  nous  a  fait  un  détail  si  exact  et  si  instructif. 
La  charité,  dit  ce  grand  apôtre,  est  patiente  y  elle 
est  pleine  de  honte.  La  charité  nest  point  jalouse  , 
elle  ne  s'enjle  point ,  elle  nest  point  ambitieuse , 
elle  ne  cherche  point  ses  propres  intérêts ,  elle  ne 
s'emporte  point ,  elle  ne  pense  mal  de  personne  , 
elle  71  a  point  de  joie  de  l'injustice  ^  mais  elle  en  a 
de  la  vérité;  elle  endure  tout  ^  elle  croit  tout  ^  elle 
espère  tout  ^  elle  supporte  tout  (i).  Excellentes  qua- 
liiés  de  la  charité,  qui  en  comprennent  toute  la  pra- 
tique ,  et  qui  lui  sont  tellement  nécessaires,  que  si 

(i)  1.  Cor.  î3. 


SUR    LA   CHARITÉ.  297 

une  seule  lui  manque,  non-seuleraenl  ce  n'est  pliis 
une  charilé  complète ,  mais  elle  n'est  pas  même  suffi- 
sante pour  satisfaire  à  l'obligaîlon  absolue  que  Jésus- 
Christ  nous  a  imposée.  Reprenons  donc  par  ordre 
ces  difFérens  caractères  ,  et  considérons-les  chacun 
en  particulier  pour  nous  les  bien  imprimer  dans 
1  esprit  et  dans  le  cœur. 

II.  La  charité  est  patiente.  C'est  par  là  qu'elle  se 
soutient  et  qu'elle  se  purifie.  Car  de  la  manière  que 
nous  sommes  tous  faits  ,  il  n'est  pas  possible  qu'il 
ne  se  rencontre  mille  choses  dans  la  vie  qui  nous 
déplaisent,  qui  nous  piquent,  qui  nous  choquent, 
dont  nous  nous  sentons  rebutés,  et  qui  nous  porte- 
roient  naturellement  aux  révoltes  et  aux  éclats.  Si 
nous  nous  modérons  et  que  nous  prenions  patience, 
dans  un  moment  tout  est  étouffe,  tout  touibe,  et 
l'on  n'en  parle  plus.  Mais  si  nous  suivons  le  pre- 
mier mouvement  qui  s'élève  ,  et  que  la  chaleur  nous 
emporte  ,  combien  les  suites  en  sont-elles  fâcheuses, 
et  que  n'en  coûtc-t-il  pas  à  la  charité?  De  plus, 
c'est  par  la  patience  que  notre  charité  se  purifie  : 
comment  cela  ?  parce  que  dans  les  occasions  où  nous 
avons  besoin  de  patience  cl  où  nousila  pratiquons, 
il  n'y  a  que  la  pure  charilé  qui  nous^  .retienne.  Ce 
n'est  point  la  nature,  ce  n'est  point  l'inclination,  ce 
n'est  point  le  goût ,  mais  la  seule  vue  de  Dieu  dont 
nous  voulons  garder  le  précepte ,  et  le  seul  zèle  de 
la  charilé  que  nous  ne  voulons  pas  détruire. 

IIT.  La  charité  est  pleine  de  bonté.  Elle  est  hon- 
nête ,  prévenante  ,  coniplaisanfe  ,  obligeante.  Ce 
qu'elle  a  de  plus  merveilleux ,  c'est  qu'elle  rend  tels 


298  SUR    LA    CHARITÉ. 

des  gpns  qui  d'eux  -mêmes  sont  des  esprits  rudes, 
aigres  ,  sauvages ,  impralicahles.  D'où  vient  que  , 
selon  le  monde  même ,  il  n'y  a  point  de  personnes 
plus  sociables  ,  plus  civiles  ,  pins  accommodantes, 
autant  qu'il  est  permis  par  la  loi  de  Dieu  ,  que  les 
personnes  vraiment  dévoles  et  vertueuses;  et  si  au 
contraire  l'on  en  voit  de  chagrines,  de  farouches, 
d'inaccessibles,  et,  pour  ainsi  dire,  de  barbares  dans 
toutes  leurs  manières  ,  c'est  à  elles-mêmes,  et  non 
point  à  la  dévotion  qu'il  faut  s'en  prendre.  Car  la 
vraie  dévotion  est  charitable;  et  ce  que  fait  le  monde 
par  un  esprit  profane  ,  la  charité  le  fait  par  un  esprit 
chrétien,  qui  est  d'adoucir  les  mœurs  et  de  les  polir. 
IV.  La  charité  nest  point  jalouse.  En  voici  la 
raison  :  c'est  que  la  charité  consiste  dans  une  bonne 
volonté  et  dans  une  sincère  affection  pour  le  pro- 
chain. Or ,  dès  qu'on  est  touché  de  cette  affection 
sincère  et  qu'où  a  celte  bonne  volonté  ,  on  souhaite 
au  prochain  le  bien  qu'il  n'a  pas ,  et  l'on  n'a  garde  , 
par  conséquent ,  de  lui  envier  celui  qu'il  possède. 
Mais  du  reste  on  peut  dire  ,  et  il  est  certain  que  la  cha. 
lité  n'a  point  d'ennemi  plus  puissant  et  plus  à  crain- 
dre, que  ceU'"nalheureuse  jalousie  qui  nous  infecte 
de  son  poisC'.i  ,  et  dont  il  n'y  a  que  les  esprits 
fermes  et  les  âmes  droites  qui  sachent  bien  se  dé- 
fendre. Jalousie  des  avantages  d'aulrui ,  des  talens 
d'autrui,  des  vertus  d'autrui  et  des  éloges  qu'on  leur 
donne.  C'est  assez  pour  rompre  des  amitiés  qui  sem- 
bloient  devoir  durer  jusqu'à  la  mort.  Deux  hommes 
avolent  entre  eux  la  liaison  la  plus  étroile:  mais  que 
dans  une  môme  profession  où  la  Providence  les  em- 


SUR   LA   CHARITÉ.  ^99 

ploie  ,  l'un  vienne  à  l'emporter  sur  l'autre,  que  lua 
réussisse  et  soit  applaudi ,  tandis  que  l'autte  démeure 
en  arrière  ei  qu'il  n'en  est  fait  nulle  mention  ,  cela 
suffit  pour  les  diviser  et  pour  les  réduire  à  ne  se  plus 
connoîire  :  pourquoi  ?  parce  que  la  jalousie  s'empare 
du  cœur  de  celui-ci ,  et  qu'elle  lui  inspire  des  senti- 
mensavec lesquels  une  véritable  union  ne  peut  sub- 
sister. On  ne  peut  comprendre  combien  de  ravages: 
cette  passion  si  lâche  ei  si  honteuse  a  causés  Jusque 
dans  les  étals  les  plus  saints  el  les  plus  consacrés  à 
Dieu. 

V.  La  charité  n' agît  point  mal  à  propos.  C'est-à- 
dire  qu'elle  nous  rend  vigilans,  circonspects,  at- 
tentifs sur  nous-mêmes  et  sur  les  autres  :  sur  nous- 
mOmes,  pour  prendre  garde  à  tout  ce  que  nous  di- 
sons et  à  tout  ce  que  nous  faisons;  sur  les  autres  , 
pour  connoîlre  ce  qui  les  offense  et  pour  s'en  abste- 
nir. Et  en  effet ,  puisqu'il  faut  si  peu  de  chose  pour 
blesser  la  charité,  et  qu'une  parole  indiscrète,  qu'une 
plaisanterie  mal  placée,  qu'un  ton  de  voix  trop  élevé 
est  capable  d'aigrir  certaines  personnes ,  avec  quelle 
précaution  ne  devons-nous  pas  ménager  leur  foi- 
blesse?  C'est  une  erreur  de  croire  qu'il  n'y  a  que  ce 
qui  attaque  la  réputation  qui  puisse  être  contre  la 
charité.  Ce  n'est  pas  une  moindre  erreur  de  penser 
que  la  charité  ne  soit  violée,  que  lorsqu'on  parle, 
ou  qu'on  agit  avec  réflexion  et  de  dessein  prémédité. 
Ce  sont  souvent  les  indiscrétions,  les  imprudences, 
les  légèretés  qui  excitent  les  plus  grands  troubles. 
Il  est  vrai ,  ce  n'est  point  par  malice  que  vous  dites 
ceci  ou  celaj  les  choses  vous  échappent  avant  que 


30O  SUR    LA    CTÏARITÉ. 

VOUS  les  ayez  bien  considérées,  et  sans  que  vous  y 
enlendit'z  aucun  mal;  mais  après  tout,  avec  voire 
iii^éuuilé  préiendue,  on  pliiiôl  avec  celle  ingénuilé 
trop  précipitée  et  trop  aveugle,  vous  faites  sur  ceux 
qui  vous  éconteni  de  très-vives  impressions,  et  vous 
leur  portez  des  coups  très-douloiireux.  Votre  in- 
considération  vous  excuse-l-elle?  non  sans  doute. 
Que  n'avez-vous  plus  de  retenue  ?  que  ne  réprimez- 
vous  votre  impétuosité?  pourquoi  vous  donnez-vous 
une  telle  liberté  de  déclarer  si  aisément  toutes  vos 
pensées  ,  et  que  ne  mettez-vous  un  frein  à  voire  lan- 
gue pour  la  régler  ? 

VI.  La  charité  ne  s'enfle  point.  Tous  ne  sont  pas 
dans  les  mêmes  rangs,  n'ont  pas  les  mêmes  préro- 
gatives ,  ne  vivent  pas  dans  la  même  distinction  ni 
les  mêmes  honneurs  :  mais  quiconque  se  trouve  au- 
dessus  des  autres,  n'a  pas  droit  pour  cela  de  les 
mépriser,  ni  de  les  traiter  avec  hauteur.  Oulre  que 
ces  airs  hautains  et  dédaigneux  ne  conviennent  qu  à 
Aei>  esprits  vains  et  frivoles  ,  rien  ne  leur  attire  plus 
l'envie  et  ne  leur  susciie  plus  d'affaires.  Qu'on  voie 
dans  lélévalion  un  homme  sans  fasle  ,  sans  orgueil , 
en  usant  bien  avec  tout  le  monde  et  ne  se  laissant 
point  éblouir  de  sa  fortune  ,  on  ne  cherche  point  à 
l'humilier ,  on  ne  forme  point  d  intrigues  contre  lui, 
il  ne  se  fait  point  d'ennemis,  et  chacun,  au  contraire, 
est  disposé  à  se  déclarer  en  sa  faveur.  Mais  si  l'on  y 
remarque  de  la  fierté  et  de  l'ostentation,  et  qu'on  lui 
voie  prendre  un  ascendant  impérieux,  voilà  ce  qui 
encffiiie  à  le  butter  en  toutes  rencontres  ,  à  le  chngri- 
ner ,  à  le  déchirer  dans  les  conversations,  à  renver- 


SUR   LA   CHARITÉ.  3oi 

ser  tontes  ses  entreprises  et  à  l'abattre  lui-même  si 
1  on  peut.  Plus  de  charité  à  son  égard  ,  comme  il 
témoigne  n'en  avoir  à  légard  de  personne. 

VII.  Xâ'  charité  n  est  point  ambitieuse.  Prétendre 
accorder  ensemble  la  charité  et  l'ambition  ,  c'est 
une  chimère.  Un  ambitieux  veut  toujours  monter;  il 
veut  être  plus  considéré  que  les  autres  ,  avoir  en  tout 
la  préférence,  occuper  partout  les  premières  places, 
et  voilà  justement  ce  qui  ruine  la  charité  dans  son 
cœur.  Car  il  ne  manque  point  de  compétiteurs  et  de 
concurrens.  De  quel  œil  les  regarde-l-il ,  et  de  quel 
œil  en  est-il  regardé  ?  Ne  sonl-ce  pas  ces  fatales  con- 
currences qui  entretiennent  entre  les  familles  des 
défiances,  des  haines,  des  inimitiés  éternelles?  Con- 
currences, non-seulement  entre  maisons  et  maisons, 
mais  entre  particuliers  et  particuliers;  non-seulement 
entre  les  grands  ,  mais  entre  les  petits;  non-seule- 
ment entre  les  séculiers,  mais  entre  les  religieux.  Il 
ne  faut  pas  beaucoup  d'expérience,  soit  du  monde, 
soit  de  la  vie  religieuse  ,  pour  savoir  quels  désordres 
sont  venus  de  là  ,  et  pour  prévoir  quels  désordres 
dans  la  suite  il  en  doit  encore  venir. 

VIII.  La  charité  ne  cherche  point  ses  intérêts» 
Voilà  de  toutes  les  épreuves  la  plus  sûre ,  pour  dé- 
mêler la  vraie  charité  de  ct-lle  qui  n'en  a  que  l'appa- 
rence et  que  le  nom.  Car  il  n'en  faut  pas  juger  par 
les  démonstrations  extérieures  ,  même  les  plus  vives 
et  les  plus  empressées.  On  voit  des  personnes  donner 
toutes  les  marques  du  plus  parfait  dévouement  et 
d'une  charité  sans  réserve.  A  s'en  tenir  aux  dehors. 


3o2  SUR    LA   CIÎARITÉ. 

on  ne  peut  rien ,  ce  semble ,  ajouter  à  leur  zèle , 
et  Ton  ne  doute  point  qu'ils  n'agissent  dans  les  vues 
les  plus  pures  d'une  affection  toute  chrétienne.  Mais 
si  l'on  pouvoit  pénétrer  le  fond  de  leur  cœur,  on 
se  détrompcroit  bientôt,  et  l'on  y  apercevroit  un 
intérêt  caché  qui  les  conduit.  Aussi,  que  cet  intérêt 
vienne  à  cesser  ,  et  qu'il  ne  se  trouve  plus  dans  ces 
services  qu'on  rendoit ,  dans  ces  assiduités  qu'on 
avoit,  dans  cette  ardeur  qu'on  témoignoit,  c'est-lù 
que  le  mystère  tout  à  coup  se  dévoile.  Ces  gens  si 
serviables  et  si  officieux  ,  ne  vous  connoissent  plus  , 
à  ce  qu'il  paroît  ,  et  tournent  ailleurs  leurs  soins, 
parce  qu'ils  y  espèrent  un  meilleur  compte.  L'intérêt 
même  est  si  subtil ,  que  quelquefois  on  ne  le  re- 
marque pas  soi-même ,  et  qu'on  y  est  trompé  comme 
les  autres;  mais  l'occasion  est,  pour  ainsi  parler  ,  la 
pierre  de  touche  ;  c'est  elle  qui  découvre  l'ame ,  et 
qui  en  révèle  tout  le  secret. 

IX.  La  charité  ne  s'emporte  point.  Elle  peut  re- 
prendre ,  elle  peut  corriger  ,  elle  peut ,  selon  les 
besoins  ,  s'expliquer  avec  force  et  avec  fermeté;  mais 
tout  cela  se  fait ,  ou  se  doit  faire  sans  violence  et 
sans  emportement.  Illusion  de  dire  :  C'est  pour  le 
bien  que  je  m'intéresse ,  et  c'est  ce  qui  m'anime  : 
votre  intention  est  bonne ,  mais  elle  n'est  pas  assez 
mesurée  ;  et  si  vous  n'y  prenez  garde  ,  de  ce  bon 
principe  suit  un  mauvais  effet ,  qui  est  la  passion» 
Car  on  a  beau  se  flatter ,  il  y  a  presque  toujours  de 
la  passion  dans  ce  feu  et  cette  chaleur  qui  vous  agile, 
et  dont  vous  n'êtes  plus  maître  dès  qu'une  fois  vous 


SUR   LA   CHARITÉ.  3o3 

VOUS  y  abandonnez.  La  charilé ,  lors  même  qu'elle  est 
obligée  de  se  monirer  plus  sévère  et  d'user  de  rigueur, 
ne  perd  jamais  une  certaine  onction  qui  tempère 
toutes  choses  ,  et  qui  en  est  comme  lassaisonnement. 
Si  celte  onction  n'y  est  pas  ,  la  charité  ne  peut  y 
ctre ,  ou  n'y  peut  long-temps  demeurer. 

X.  La  charité  ne  pense  point  de  maL  Elle  n'est 
point  défiante,  point  soupçonneuse.  C'est  des  soup- 
çons et  des  défiances  que  naissent  les  jugemens  té- 
méraires et  les  aversions  ;  et  il  n'y  a  guère  d'esprits 
plus  dangereux  dans  la  société  el  le  commerce  de 
la  vie  ,  que  ces  imaginations  fortes  et  ombrageuses, 
qui  se  tourmenient  beaucoup  elles-mêmes  ,  et  qui 
ne  tourmentent  pas  moins  les  autres.  Un  esprit  de 
celle  trempe  envisage  toujours  les  choses  par  un  mau- 
vais coté  ,  el  les  interprète  toujours ,  ou  à  son  propre 
désavantage  ,    ou  à  celui  du  prochain.  Ce  ne  sont 
communément  que  des  chimères  et  des  fantômes  qu'il 
se  forme  ;  mais  ces  fantômes  et  ces  chimères  ,  c'est 
ce  qui  le  prévient,  ce  qui  l'envenime,  ce  qui  l'irrite  , 
ce  qui  le  nourrit  dans  les  ressenlimens  les  plus  in- 
justes et  les  plus  mal  fondés.  Une  ame  bien  faite, 
€t  surtout  une  ame  chrétienne  et  charitable  ,  est  au 
contraire  disposée  à  prendre  tout  en  bonne  part.  Ce 
n'est  pas  qu'elle  approuve  le  mal,  mais  elle  ne  le 
croit  pas  aisément.  Elle  se  feroit  même,  et  avec  raison, 
une  peine  de  conscience  et  un  scrupule  d'écouter 
d'abord  toutes  les  idées  qui  se  présentent,  et  de  les 
suivre  avant  que  de  s'être  donné  le  temps  de  les 
approfondir.  Cependant  elle  se  tient  en  pais ,  et  elle 


3o4^  SUR    LA    CHARITIu 

aime  mieux  être  trompée  par  une  iiop  grande  faci- 
lité à  l)it  n  jugtr  ,  que  de  l'être  par  une  trop  grande 
rigu  'iir  à  condamner. 

XI.  La  charité  na  point  de  joie  de  l  injustice  , 
mais  elle  en  a  de  la  vérité.  Si  je  me  réjouis  du  mal 
de  mon  prochain  ,  si  je  suis  bien  aise  qu'on  le  blâme , 
qu'on  le  mortifie  ,  qu'on  le  persécute  ,  qu'on  se 
tourne  contre  lui ,  parce  qu'il  s'eil  tourné  contre  moi , 
non-seulement  c'est  une  joie  basse  et  indigue  d'un 
cœur  généreux  ;  mais  c'est  une  vengeance  absolu- 
ment incompatible  avec  cette  loi  d'amour  ,  qui  nous 
impose  une  obligation  rigoureuse  de  pardonner  à  nos 
ennemis  et  de  les  aimer.  De  même,  si  je  n'ai  pas  une 
sainte  joie  de  la  justice  qu'on  rend  à  mes  frères,  et 
que  je  leur  dois  rendre  aussi  bien  que  les  autres;  si 
je  ne  bénis  pas  Dieu  de  leur  avancement,  de  leurs 
progrès,  du  bien  qu'ils  font,  du  crédit  qu'ils  ac- 
quièrent dans  le  public  ,  c'est  une  preuve  certaine 
qu'il  y  a  peu  de  charité  en  moi ,  pour  ne  pas  dire 
qu'il  n'y  en  a  point  du  tout ,  puisqu'il  n'y  a  pas  même 
de  bonne  foi,  de  droiture,  ni  d'équité.  Y  en  a-t-il 
plus  ailleurs?  et  suivant  ces  deux  seules  règles,  où 
trouverons-nous  de  la  charité  parmi  les  hommes  , 
et  n'aurons-nous  pas  lieu  de  nous  plaindre  qu'il  n'y 
en  a  presque  nulle  pari  ? 

XII.  Enfin  l'Apôtre  conclut  par  ces  paroles  :  La 
charité  endure  tout ,  elle  croit  tout ,  elle  espère  tout , 
elle  supporte  tout.  Qu'elle  supporte  et  qu'elle  en- 
dure tout ,  c'est  ce  que  fait  la  patience  ,  dont  nous 
avons  déjà  parlé.  Mais  comment  croit-elle  tout?  Cela 

ne 


SUR    LA   CHARITÉ.       ■  3n5 

ne  se  doit  entendre  que  de  ce  qui  est  à  l'avantage 
du  prochain  :  car  pour  le  mal ,  ainsi  que  nous  l'avons 
dit ,  elle  est  exlrêmement  réservée  et  difficile  à  se 
le  persuader.  Tout  ce  qui  va  donc  à  la  justification 
d'aulrui ,  elle  le  reçoit  avec  une  prévention  favorable , 
et  une  cerîiûne  simplicité  ,  qui  sans  être  tout  à  fait 
aveugle  ,  évite  aussi  de  se  rendre  trop  pointilleuse  et 
trop  pénétrante.  Mais  comme  il  y  a  néanmoins  des 
sujets  et  des  occasions  où  l'évidence  des  choses  ne 
permet  pas  de  les  justifier  par  aucun  endroit,  ce 
que  fait  du  moins  la  charité ,  c'est  d'espérer  tout.  Elle 
espère  ,  par  exemple  ,  que  cet  homme  changera 
de  conduite  ,  qu'il  reviendra  de  ses  égaremens  ,  qu'il 
se  comportera  mieux  en  d'autres  rencontres ,  qu'il 
reconnoltra  son  erreur,  qu'il  se  détrompera  de  ses 
préjugés ,  qu'il  réparera  le  passé  ,  et  qu'il  en  fera 
une  pleine  satisfaction.  Or  cette  espérance  dont  on 
ne  doit  jamais  se  départir,  est  une  raison  de  le 
cultiver,  de  l'épargner,  d'avoir  pour  lui  des  égards: 
et  voilà  ce  qui  faisoit  dire  à  saint  Augustin ,  que 
nous  devons  aimer  les  libertins  mêmes  et  les  impies, 
parce  qu'ils  peuvent  devenir  un  jour  des  élus  de 
Dieu  et  des  saints.  Ayons  la  charité  dans  le  cœur  , 
et  il  ne  sera  point  nécessaire  de  nous  fournir  de  bons 
tours  et  de  bonnes  pensées  en  faveur  du  prochain  ; 
nous  les  trouverons  d'abord  nous-mêmes. 

XIII.  Notre  charité  ne  sera  pas  sans  récompense  : 
et  saint  Paul  lui-même  nous  la  promet  ,  lorsqu'il 
ajoute  que  la  charité  ne  doit  jamais  finir  (i).  Elle 

(i)  I.  Cor.  i3. 

TOME  IX.  20 


3o6  SUR    LA   CHARITÉ. 

nous  conduira  au  ciel  ,  et  nous  l'y  conserveronr, 
éternellement.  Tous  les  autres  dons  cesseront  :  celui 
de  prophétie,  celui  de  science,  celui  des  langues  , 
celui  des  miracles  ;  mais  dans  la  félicité  éternelle  , 
bien  loin  que  la  charité  soit  détruite ,  elle  n'y  sera 
que  plus  abondante  et  que  plus  parfaite.  Commen- 
çons dès  ce  monde  à  nous  mettre  dans  l'heureux 
étal  où  nous  espérons  être  pendant  toute  l'éternité. 


INSTRUCTION 

SUR 

L'HUMILITÉ    DE    LA    FOI  (i). 


V^OMME  je  ne  vous  dissimule  point  mes  sentimens,  et 
que  d'ailleurs  vous  me  faites  l'honneur  de  m'écouler 
et  de  bien  prendre  ce  que  je  vous  dis,  je  ne  vous 
cèlerai  point  que  je  vous  trouve  nn  peu  trop  porté 
à  vous  élever  contre  les  décisions  de  l'Eglise  ,  tou- 
clianl  des  matières  qui  depuis  long-temps  ont  été 
agitées  avec  toute  la  réflexion  nécessaire  ,  et  sur  les- 
quelles le  saint  Siège  a  prononcé.  Vous  en  raisonnez  , 
vous  en  disputez  ,  vous  vous  échauffez  même  quel- 
quefois 5  et  il  vous  paroît  étrange  que  pour  couper 
cours  à  des  contestations  qui  n'auroient  point  de  fin  , 
on  se  contente  de  vous  répondre  en  un  mot,  qu'il 
n'est  plus  temps  d'examiner,  mais  de  se  soumettre. 
Cependant  cette  réponse  n'est  pas  moins  solide  ni 
moins  vraie  ,  quelle  est  courte  et  décisive  ;  et  vous 
la  goûteriez  davantage  si  vous  aviez  ce  que  j'appelle 
l'humilité  de  la  foi.  Avec  cette  humilité  de  la  foi, 
que  de  raisonnemens  tomberoient  tout  à  coup  !  que 
de  difficultés  s'évanouiroient  !  que  de  disputes  cesse- 
roient  !  Car  sans  prétendre  parler  de  vous  en  parti- 
culier ,  on  a  toujours  remarqué  que  dans  ces  sortes 
de  divisions  au  regard  de  la  doctrine ,  il  se  mêloit 

(i)  Cette  iastrucliou  regarde  une  persoune  peu  soumise  aux  décisioiis 
de  l'Eglise. 

20. 


3o8  SUR  l'humilité 

un  orgueil  secret  qui  servoit  infiniment  à  les  entre- 
tenir. Je  m  estimerois  heureux  si  je  contribuois  à 
vous  préserver  de  cet  écueii,  et  j'espère  que  ce  qu'il 
m'est  venu  en  pensée  de  vous  écrire,  n'y  sera  pas 
inutile.  Du  moins  vous  fera  t-il  voir  la  nécessité  d  une 
foi  humble  :  je  veux  dire  ,  que  sans  une  solide  humi- 
lité ,  il  n'est  pas  possible  de  conserver  une  foi  bien 
pure. 

I.  Vous  devez  remarquer  d'abord ,  qu'il  y  a  deux 
choses  à  considérer  dans  la  foi  :  ce  que  nous  croyons , 
et  la  manière  dont  nous  le  croyons.  L'un  est  comme 
la  matière  de  notre  foi  ,  et  l'autre  en  est  comme  la 
forme.  Or  ,  l'un  et  l'autre  a  une  connexion  essen- 
tielle avec  l'humilité  ,  être  subsiste  que  sur  le  fon- 
dement de  l'humilité.  Car  ce  que  lious  croyons  , 
c'esl-à- dire ,  les  humiliations  d'un  Dieu  et  les 
maximes  humiliantes  de  son  évangile  ,  qui  sont  les 
principaux  objets  de  notre  foi  ,  pour  être  crues  , 
demandent  nécessairement  de  notre  part  une  pré- 
paration d"  cœur  et  une  pieuse  aiFeclion  à  l'humi- 
lité ;  ei  la  manière  dont  nous  les  croj'ons,  n'est  rien 
autre  chose  qu'un  exercice  continuel  d  humilité.  D'oii 
je  conclus  quj  c'est  donc  particulièrement  l'humilité 
qui  entretient  ce  divin  commerce  quil  y  a  entre 
Dieu  et  nous  par  le  moyen  de  la  foi ,  lorsque  Dieu 
nous  parle  et  que  nous  croyons  à  sa  parole.  Vous 
pourrez  mieux  entendre  ceci  par  l'éclaircissement 
que  j'y  vais  donner. 

II.  Ce  que  nous  croyons  se  réduit  surtout  à  des 
mystères  et  des  maximes  :  or  ,  ces  mystères  et  ces 
maximes  ne  sont  la  plupart  que  des  mystères  et  des 


DE    LA   FOI.  3of) 

maximes  d'hiimiraé.  Un  Dieu  fait  homme  ,  et  par  là 
un  Dieu  humilié  jusqu'à  ranéanlissement  ;  un  Dieu 
incarné  dans  le  sein  d  une  vierge  ,  comme  dans  le 
sein  de  l'huraililé  ;  un  Dieu  né  dans  un  étable  et 
couché  dans  une  crèche,  comme  dans  le  berceau  de 
riiumililé;  un  Dieu  inconnu  ,  méprisé  sur  la  terre, 
et  y  vivant  comme  dans  le  séjour  de  rhumililé  ;  un 
Dieu  mourant  sur  la  croix  ,  comme  sur  le  théâtre 
de  l'humilité  ;  un  Dieu  présent  sur  nos  autels  ,  mais 
caché  sous  de  viles  espèces  ,  comme  dans  le  sacre- 
ment de  l'humilité  :  voilà  les  grands  mystères  que 
notre  foi  nous  propose.  De  plus  ,  un  Dieu  ne  nous 
prêchant  que  l'humilité  ,  ne  promettant  presque  ses 
récompenses  qu'à  l'humilité  ,  n'agréant  nos  services 
et  n'acceptant  tous  nos  mérites  qu'autant  qu'ils  sont 
fondés  sur  l'humilité  ;  nous  donnant  pour  règles,  de 
nous  abaisser  ,  de  fuir  la  grandeur  et  l'élévation, 
de  prendre  partout  les  dernières  places  ,  de  préférer 
aux  honneurs,  les  mépris ,  les  outrages,  les  calom- 
nies :  voilà  les  plus  communes  maximes  de  notre  foi. 
Or,  comment  sera-t-il  possible  que  notre  esprit  se 
persuade  bien  tout  cela ,  et  qu'il  croie  tout  cela  d'une 
foi  bien  vive  ,  à  moins  qu'il  n'y  ait  dans  notre  cœur 
quelques  principes  d  humilité  ,  et  que  par  Ihumilité 
il  ne  surmonte  sur  tout  cela  ses  répugnances  natu- 
relles ?  D'autant  plus  que  c'est  du  cœur  et  de  la 
volonté  que  la  foi  dépend.  Car  notre  foi  doit  être 
libre  ,  et  nous  ne  croyons  par  une  foi  divine  que  ce 
que  nous  voulons  croire.  Il  faut  donc  lui  acte  du 
cœur  et  de  la  volonté  ,  qui  détermine  l'esprit  à 
croire.  El  si  c'est  un  cœur  vain  ,  un  cœur  orgueil- 


3io  SUR  l'humilité 

leux  et  présompluenx  ,  sera-t-il  en  état  de  faire 
les  efforls  nécessaires  pour  obliger  l'esprit  de  croire 
des  vérités  qui  toutes  condamnent  son  orgueil  et  sa 
présomption?  C'est  pourquoi  le  Fils  de  Dieu  repro- 
chant aux  Juifs  leur  incrédulité  ,  au  lieu  de  leur  dire 
qu  ils  ne  vouloienl  pas  croire  en  lui  ,  leur  disoiî  en 
termes  plus  forts  ,  qu'ils  ne  pouvoient  pas  même 
croire  en  lui ,  et  cela  ,  parce  qu'ils  étoient  remplis 
d'orgueil ,  et  qu'ils  ne  cherchoient  que  l'honneur  du 
monde.  Ce  n'est  pas  ,  remarque  saint  Chrysoslôme, 
qu'ils  manquassent  de  lumières  ,  ni  qu'absolument 
ils  ne  pussent  avoir  la  foi  ;  car,  Jésus-Christ  alors 
ne  leur  eût  pas  fait  ce  reproche  :  mais  c'est  que  l'or- 
gueil qui  les  possédoit,  et  dont  ils  ne  vouloienl  pas 
se  défaire  ,  les  metioit  dans  une  espèce  d'impuis- 
sance de  croire  ,  et  que  cette  impuissance  étant  vo- 
lontaire dans  sa  cause  ,  elle  devenoit  criminelle  dans 
son  effet.  Combien  y  a-t-il  de  prétendus  chrétiens, 
à  qui  je  pourrois  adresser  ces  mêmes  paroles  du 
Sauveur  :  Lu  moyen  cjuc  vous  puissiez  croire  ,  vous 
qui  vous  laissez  aveugler  par  la  passion  de  l  hon- 
neur (i)  ?  Ce  n  est  pas  qu'ils  ne  croient  les  mystères 
de  la  religion  et  les  maximes  de  l'évangile  ,  d'une 
certaine  foi  vague  et  superficielle  ;  du  moins  font-ils 
profession  de  les  croire  ,  puisqu'ils  se  dirent  chré- 
tiens. Mais  en  vérité,  quand  on  les  voit  si  entêtés  des 
vanités  du  siècle,  de  l'estime  du  siècle,  des  pompes  du 
siècle  ,  si  entêtés  d'eux-mêmes  et  de  leur  propre 
mérite, peut-on  penser  qu'ilscroient  réellement,  quils 
croient  solidement  ,    qu'ils  croient  fermement  des 

(i)  Joan.  5. 


DE    LA    FOI.  3n 

mystères  et  des  maximes,   qui  ne  les  portent  qu'à 
s'avilir  dans  l'opinion  des  hommes  et  qu'à  s'anéantir. 
III.  Je  n'insiste  pas   davantage  sur  cet  grlicle, 
mais  je  m'attache  à  l'autre  ,  oii  1  humilité  me  paroîl 
encore  tout  autrement  nécessaire  :   c'est  la  manière 
dont  nous  croyons.  Car ,  qu'est-ce  que  la  foi ,  et  en 
quoi  consiste  la  foi  ?  Elle  consiste  à  croire  sans  voir: 
Heureux  ceux  qui  n  ont  point  vu ,  et  qui  ont  cru  (i). 
Elle  consiste  à  croire  ce  qui  nous  est  révélé  ,  et  non 
pas  de  Dieu  même  immédiatement  ,  mais   par  le 
ministère  des  hommes  et  par  l'organe  de  l'Eglise  : 
Quiconque  refuse  d'écouter  t Eglise  ,  regardez  -  le 
comme  un  païen  et  un  puhlicain   (2).  Voilà  l'idée 
que  les  apôtres  après  Jésus  -  Christ  ,   que  tous  les 
théologiens  nous  donnent  de  celte  vertu  ;  en  voilà 
l'essence  et  la  nature.  Or  ,  ne  sont-ce  pas  là  les  actes 
d'humilité  les  plus  excellens  et  les  plus  parfaits  dont 
soit  capable  une  créature  raisonnable  ,    aidée  de  la 
grâce  de  Dieu  ?  Croire  ce  qu'on  ne  voit  pas  ,   ce 
qu'on  ne  comprend  pas  ,  ce  qui  contredit  tous  nos 
sens  ,  tous  nos  préjugés  ,  toutes  nos  connoissances 
naturelles.  Ce  n'est  pas  assez  :  le  croire  ,  à  la  vérité, 
parce  qu'il  est  révélé  de  Dieu  ;  mais  du  reste  ,  sans 
autre  évidence  de  cette  révélation  ,  sinon   que   des 
hommes  comme  nous  nous  le  déclarent  ainsi  !  Je  dis 
des  hommes  comme  nous  :  non  pas  qu'ils  ne  soient 
d'ailleurs  ,    et  qu'ils   ne  doivent  être  distingués  do 
nous  par  rauioriié  divine  dont  ils  sont  revêtus,  et 
que  nous  sommes  obligés  de  reconnoîire  et  de  res- 
pecter dans  eux;  mais  après  tout,  à  n'eu  juger  que 

(1)  Joan.  20.  —  (2)  Mallh.  18. 


3l2  Sl^'U    L'nUIMlLlTît 

par  les  apparences,  que  par  les  dehors  ,  que  par  les 
yeux  ,  nous  n'y  apercevons  rien  qui  nous  représente 
autre  chose  que  des  hommes  semblables  à  nous.  Ce 
sont  là  ceux  qui  composent  avec  le  reste  des  fidèles 
l'Eglise  de  Jésus -Christ  ;  ce  sont  ceux  qui  la  gou- 
vernent au  nom  de  Jésus  -  Christ ,  et  c'est  à  leurs 
décisions  que  nous  devons  nous  soumettre  purement 
et  simplement  ,  je  veux  dire  ,  sans  autre  preuve  , 
sinon  que  ce  sont  des  décisions  émanées  de  leur 
tribunal.  Une  pareille  soumission,  dis -je,  un  ul 
sacrifice  de  tontes  nos  lumières  et  de  toutes  îîos 
"vues,  n'est-ce  pas  îa  plus  grande  humilialion  de 
l'esprit  humain  ? 

IV.  C'est  en  ce  sens  que  le  Fils  de  Dieu  nous  a 
dit  dans  l'évangile  :  Si  vous  ne  dc/rcnez  semblables 
à  des  enfans  ,  s-'ous  n  entrerez  jamais  dans  le 
royaume  des  deux  (i).  Car,  selon  les  interprètes, 
ce  royaume  des  cicux  ,  c'est  l'Eglise  niilitanle  sur 
la  terre  j  et  triompliante  dans  le  ciel.  Afin  donc  que 
nous  soyons  de  celle  Eglise  ,  il  faut  nous  rendre 
enfans  ;  et  par  où  enfans  ,  demande  saint  Augus- 
tin? par  la  foi.  En  effet,  poursuit  ce  saint  docteur  , 
un  enfant  n'est  différent  d'un  homme  que  parce 
qu'il  n'a  encore  aucun  exercice  de  sa  raison  ,  ou 
qu'il  n'en  a  que  très-peu  d  usage.  Il  croit ,  mais  il 
ne  raisonne  point;  et  c'est  justement  ce  que  la  fi)i 
opère  dans  nous.  Quand  Dieu  a  une  fois  parlé  ,  ou 
par  iai-raême  directement,  ou  plus  communément 
par  son  Eglise ,  la  foi  nous  défend  de  douter,  d'exa- 
miner ,  d'user  d'aucunes  recherches  ;  mais  elle  nous 

())  M^Uh.  i8. 


DE    LA   FOI.  3l3 

fait  un  commandement  de  croire.  Ainsi ,  elle  nous 
réduit  à  une  espèce  d'enfance  :  et  le  moyen  que 
nous  nous  y  réduisions  nous-mêmes  par  une  obéis- 
sance chrétienne  ,  si  nous  ne  sommes  vraiment 
humbles  ? 

Y.  C'est  encore  en  ce  même  sens  et  selon  celle 
même  idée  de  la  foi  ,  que  l'apôire  saint  Paul  nous 
la  dépeint  comme  une  sainte  servitude  ,  où  nous 
tenons  notre  entendement  lié  ,  pour  ainsi  dire  ,  et 
enchaîné.  Que  veut -il  par  là  nous  faire  entendre? 
Saint  Ghrysoslôme  l'explique  d'une  manière  très- in- 
génieuse et  1res- littérale.  Voyez,  dit  ce  Père  ,  la 
condition  et  l'état  d'un  prisonnier  :  il  n'est  plus  en 
pouvoir  d'aller  oi^i  bon  lui  semble  ,  ni  où  il  lui  plaît: 
il  se  trouve  resserré  dans  un  lieu  obscur  et  ténébreux , 
sans  qu'il  lui  soit  permis  de  faire  uu'  pas  pour  en 
sortir  ;  et  s'il  fait  le  moindre  effort  pour  se  tirer  de 
cette  captivité  ,  on  le  traite  de  rebelle.  Tel  est  l  as- 
sujettissement de  la  foi;  notre  esprit  a  une  faculté 
naturelle  de  se  répandre  sur  toutes  sortes  d'objets, 
de  s'élever  à  ce  qui  esl  au  -  dessus  de  lui  ,  daller 
rechercher  les  choses  les  pl;,is  cachées  ,  de  passer 
d'une  connoissance  à  l'autre,  et  de  faire  toujours  de 
nouvelles  découvertes.  C'est  là ,  si  j'ose  m'exprlmer 
de  la  sorte ,  un  de  ses  plus  beaux  apanages,  c'est  là 
qu'il  met  sa  principale  gloire  ,  et  c'est  de  quoi  il  est 
le  plus  jaloux.  De  vouloir  le  gêner  là  -  dessus  ,  de 
vouloir  le  priver  d'un  droit  qu'il  se  croit  propre  et 
qui  flatte  sa  vanité  ,  c'est  étrangement  le  rabaisser 
et  le  dégrader.  V^oilà  néanmoins  ce  que  la  f(;i  entre- 
prend. Elle  lui  interdit  toute  curiosité,  toute  liberté 


3i4  SUR  l'humilité 

de  discourir  sur  le  fond  des  vérités  que  Dieu  nous 
révèle  ,  et  par  là  elle  le  lient  captif  et  sous  le  joug. 
Qne  riiumilité  vienne  à  lui  manquer  ,  demeurera- 
l-il  dans  celte  sujétion  ,  et  ne  clierchera-t-il  pas  à 
s'affranchir  d'un  empire  dont  son  orgueil  esl  blessé  ? 
VI.  Il  est  certain  ,  et  l'expérience  nous  le  fait  bien 
voir ,  que  c'est  en  cela  que  la  soumission  nous  pa- 
roît  plus  difficile  et  moins  supportable.  Dans  tout  le 
reste  ,  nous  nous  assujettissons  et  nous  nous  capti- 
vons. Dans  nos  affaires,  dans  nos  emplois,  jusque 
dans   nos  divertissemens  et   dans  nos  inclinations 
même  les   plus  fortes  ,   nous  nous  faisons  tous  les 
jours  violence.  Mais  s'agit -il  de  nos  sentimens  ,  et 
^es  opinions  particulières  dont  nous  nous  sommes 
laissés  prévenir  ?  nous  ordonne-t-on  de  les  déposer 
et  de  les  renoncer  par  le  seul  respect  d'une  autorité 
supérieure  ?  c'est  alors  qu'il  se  forme  en  nous  mille 
contradictions  et  mille  révoltes  d'esprit;  et  ces  con- 
tradictions intérieures  ,  ces  révoltes  sont  telles,  que 
souvent  ni  la  raison,  ni  le  devoir  ,  ni  la  crainte  ,  ni 
l'espérance ,    ni  la  nécessité  ,    ni  la  force ,  ne  sont 
pas  capables  de  les  surmonter.  D'où  vient  cette  dif- 
férence ,  et  d'où  arrive-t-il  que  nous  soyons  si  do- 
ciles sur  toutes  les  autres  choses ,  et  si  peu  sur  ce 
qui  est  opposé  à  nos  idées  et  à  nos  préjugés  ?  C'est 
que  la  docilité  et  la  condescendance  sur  toutes  les 
autres  choses  ne  porte  point  ordinairement  avec  soi 
nn  caractère  d'humiliation  ,  et  qu'au  contraire  elle 
passe  pour  honnêteté  ,  pour  civilité  ,  pour  bonté  :  au 
lieu  que  de  désavouer  ses  pensées  et  de  les  quitter, 
pour   s'attacher  à   d'autres   qu'on    nous   oblige   de 


DE    LA    FOI.  3l3 

prendre  ,  et  pour  s'y  conformer  ,  c'est  reconnoUre 
qu'on  se  trompolt ,  qu'on  s'égaroit  ,  qu'on  n'étoit 
point  assez  éclairé  ,  ni  assez  bien  instruit  pour  se 
conduire  soi-même  ;  et  voilà  ce  que  notre  présomp- 
tion ne  peut  soutenir,  de  quoi  elle  ne  peut  conve- 
nir ,  à  quoi  l'on  a  toutes  les  peines  imaginables  de 
la  résoudre  et  de  la  faire  consentir. 

VIÏ.  Prenez  garde  ,  s'il  vous  plaît  :  je  dis  pour 
s'attacher  à  d'autres  sentimens  ,  et  à  d'autres  pensées, 
qu'on  nous  oblige  de  prendre.  Car ,  si  c'est  de  soi- 
mê^me  qu'on  vient  à  changer  d'opinion ,  si  c'est  avec 
une  pleine  liberté  de  choisir  celle  qu'on  veut ,  et 
qu'on  retienne  toujours  sa  première  indépendance , 
il  n'y  a  rien  là  qui  choque  notre  orgueil  ,  et  c'est 
pourquoi  notre  esprit  n'y  répugne  plus.  On  se  fait 
même  une  gloire  d'être  revenu  de  son  erreur  ,  d'avoir 
mieux  approfondi  tel  point  qu'on  n'avolt  pas  assez 
pénétré  ,  d'avoir  en  des  vues  plus  justes,  et  d'avoir 
enfin  découvert  la  vérité.  Mais ,  encore  une  foi^ ,  il 
faut  que  tout  cela  soit  de  nous-mêmes,  c'est-à-dire, 
que  ce  soit  nous-mêmes  qui  jugions,  nous-mêmes 
qui  décidions ,  nous-mêmes  qui  nous  détrompions.  Si 
c'est  un  autre  qui  veut  là-dessus  nous  diriger  et  nous 
entraîner  dans  son  sentiment ,  surtout  si  c'est  une 
puissance  même  légitime  ,  et  à  laquelle  nous  sommes 
subordonnés,  qui  exige  de  nous  ce  témoignage  de 
dépendance  et  d'obéissance  ,  ce  sera  assez  pour  nous 
obstiner  plus  que  jamais  dans  nos  préventions  ;  et 
sans  le  secours  d'une  humilité  sincère  et  religieuse  , 
on  ne  peut  guère  se  promettre  de  nous,  que  nous 
nous  démettions  de  la  possession  ,   où  nous   nous 


3i6  SUR  l'humilité 

croyons  bien  établis ,  de  nous  en  rapporter  à  nous- 
mêmes  ,  et  d'être  maîtres  de  nos  jugemens. 

YIÎI.  Fausse  et  malheureuse  possession,  qui  a  fait 
dans  les  siècles  passés  ,  el  qui  fait  encore  de  nos  jours 
tant  de  libertins  en  matière  de  créance.  Ne  croire 
que  ce  que  l'on  voit,  ou  que  ce  que  l'on  connoît  par 
l'évidence  naturelle;  ne  consulter  là-dessus  que  soi- 
même,  et  ne  déférer  à  nul  autre  que  soi-même, 
Yoilà  le  premier  principe  de  l'orgueil  de  riiomme. 
On  veut  comprendre  les  choses  de  Dieu  avant  que 
d'y  ajouter  foi;  et  Dieu  nous  dit  par  son  Prophète  : 
Je  veux  (\ue  vous  les  croyez  avant  que  vous  les  com- 
preniez. Pourquoi  cela?  c'est,  remarque  saint  Au- 
gustin 5  que  l'intelligence  des  choses  de  Dieu  est  un 
don  de  grâce  ,  qui  doit  être  mérité  par  l'humilité  de 
la  fui,  et  qui  est  la  récompense  de  la  foi.  Les  pré- 
tendus esprits  forts  du  monde  voudroient  que  Dieu 
les  gouvernât  par  la  raison  ;  et  Dieu  leur  répond  : 
Je  veux  que  ce  soit  la  foi  qui  vous  gouverne,  ou  plu- 
tôt je  veux  moi-même  vous  gouverner  par  la  foi. 
Toutes  sortes  de  considérations  l'y  engagent ,  mais 
en  particulier  celk-ci  :  qu'étant  d'aussi  foibles  et 
d'aussi  petites  créatures  que  nous  le  sommes,  il  n'est 
pas  juste  que  nous  soyons  les  juges  et  les  arbitres  de 
ce  qui  concerne  ses  adorables  mystères  et  ses  impé- 
nétrables conseils  :  que  si  c  éloit  par  la  raison  que 
nous  fussions  conduits,  ce  ne  seroit  point  précisé- 
ment ù  sa  divine  parole  que  nous  nous  soumettrions, 
mais  qu'avec  cette  raison  qui  nous  serviroil  de  guide, 
nous  jugerions  de  sa  parole  même,  el  nous  nous 
érigerions  un  tribunal  au-dessus  de  lui;  ce  qui  sans 


DE   LA   POI.  3l7 

doute  ne  nous  appariient  pas,  ni  ne  nous  peiU  ja- 
mais appartenir. 

IX.  Quoi  donc,  dit  un  sage  du  monde,  n'ai-je  pas 
droit  de  demander  la  raison  des  clioses  que  Dieu  me 
déclare,  ou  qu'on  me  déclare  de  sa  part,  et  qu'on 
m'ordonne  de  croire?  Hé  !  qui  vous  auroil  donné  ce 
droit?  et  pourquoi  voudriez-vous  vous  1  attribuer  à 
regard  de  Dieu  et  de  lEglise  de  Dieu,  lorsque  tous 
les  jours  et  en  mille  sujets,  vous  crojez  de  simples 
hommes,  sans  caractère  et  sans  autorité;,  sur  leur 
seule  parole  ?  Combien  y  a-t-il  de  choses  dans  l'uni- 
vers qui  vous  sont  inconnues,  et   dont  néanmoins 
vous  ne  doutez  pas,  parce  que  vous  vous  en  rapportez 
au  témoignage  des  savans?  Il  est  étrange,  dit  saint 
Hilaire,  que  nous  soyons  si  humbles  dans  la  pro- 
fession que  nous  faisons  de  ne  pas  savoir  la  plupart 
des  secrets  de  la  nature,  et  qu'il  n'y  ail  qu'à  l'égard 
des  mystères  de  Dieu  et  des  points  de  la  religion  que 
nous  fassions  paroître  une  ignorance  présomptueuse 
et  pleine  d'orgueil. 

X.  Nous  savons  en  quels  abîmes  cette  dangereuse 
présomption  et  cet  orgueil  a  précipité  tant  d'héré- 
siarques et  leurs  sectateurs;  nous  savons  à  quelles 
extrémités  et  à  quels  excès  ils  se  sont  portés.  Ils  ont 
mieux  aimé  abandonner  la  religion  de  leurs  pères, 
déchirer  le  sein  de  leur  mère,  qui  est  l'Eglise ,  être 
séparés  de  la  communion  de  leurs  frères  qui  sont 
les  fidèles,  passer  pour  des  anathêmcs  dans  le  monde, 
voir  le  trouble  et  la  confusion  qu'ils  caiisoient  ,  que 
de  se  relâcher  d'un  sentiment  erroné  et  nouveau  , 
dont  ils  étoieni  préoccupés.  S'ils  avoieni  pu  dire  une 


3l8  SUR    L'HUMILITÉ 

fois  :  Je  me  suis  trompé  ,  je  me  suis  trop  laissé  rem- 
plir de  mes  pensées ,  el  je  ne  devois  pas  m'y  atta- 
cher avec  lanl  d'opiniàlrelé  :  s'ils  avoienl  pu  ,  dis-je, 
parler  de  la  sorte ,  et  agir  ensuite  conformément  à 
cet  aveu,  combien  de  maux  celte  humble  confes- 
sion eût-elle  arrêtés?  Dieu  en  eût  tiré  sa  gloire, 
1  Eglise  en  tût  été  édifiée,  la  foi  en  eût  triomphé, 
et  eux-mêmes  ils  s'en  seroient  fait  devant  tout  le 
peuple  chrétien  une  couronne  de  mérite  et  d  hon- 
neur. Mais  il  tût  fallu  pour  cela  s'humilier  et  se 
soumettre;  et  l'esprit  d'orgueil  qui  les  dominoit  n'a 
pu  supporter  la  moindre  sujétion,  ni  la  moindre 
humiliation.  11  ne  leur  est  donc  plus  resté  ,  dit 
Vincent  de  Lérins  ,  d'autre  parti  à  prendre  que 
celui  de  l'apostasie  et  de  l'inridélilé. 

XI.  C'est  celui  qu'ont  pris  Luther  et  Calvin.  Ils 
n'ont  pu  se  résoudre  à  reconnoître  cette  loi  trop 
humiliante  pour  eux,  de  recevoir  les  révélations  de 
Dieu  par  l'entremise  des  hommes;  et  afin  de  secouer 
ce  joug ,  ils  ont  substitué  à  l'Eglise  un  esprit  par- 
ticulier, par  qui  ils  prétendoient  être  instruits  de 
tout,  el  sans  lequel  ils  ne  vouloient  rien  croire.  Au 
lieu  que  les  Israélites  dans  le  désert,  demandoient 
à  Moïse  <|ue  Dieu  ne  leur  parlât  point,  mais  que 
Moïse,  son  ministre  et  son  interprète,  leur  parlât 
lui-même  et  lui  seul  :  ceux-ci,  par  une  infidélité 
toute  opposée,  ont  voulu  que  Dieu  vînt  leur  parl-er,  et 
ont  prolesté  qu'ils  n'écouleroient  nul  autre  que  lui. 
Bien  loin  de  faire  1  Eglise  juge  de  leur  foi,  ils  se 
sont  faits  eux-mêmes  les  juges  de  la  foi  de  l'Eglise; 
ils  lui  ont  disputé  son  pouvoir,  ils  ont  blâmé  sa  cou- 


DE    LA    FOI.  319 

dulte  ,  ils  ont  rejeté  ses  arrêts  et  ses  définitions,  ils 
ont  cherché  à  la  détruire  et  employé  tous  leurs  ar- 
tifices et  tous  leurs  efforts  à  l'exterminer. 

XII.  Ce  n'est  pas  qu'ils  n'aient  d'abord  affecté 
une  certaine  déférence  et  un  certain  respect  pour  ses 
oracles.  Tant  qu'ils  ont  cru  qu'il  étoit  de  leur  inté- 
rêt de  ne  se  pas  encore  soulever  ouvertement  contre 
elle  et  d'y  paroltre  toujours  unis ,  ils  lui  ont  fait  les 
plus  belles  protestations  d'un  attachement  inviolable 
€t  d'une  pleine  soumission  ;  tant  qu  ils  ont  e«;péré  de 
la  disposer  en  leur  faveur  ,  et  de  lui  faire  approuver, 
ou  du  moins  tolérer  leurs  erreurs  ,  ils  l'ont  en  quel- 
que sorte  ménagée  ,  et  n'ont  point  refusé  d'être  cités 
devant  elle  pour  y  rendre  compte  de  leur  doctrine. 
Mais  dès  qu'éclairée  du  Saint-Esprit ,  et  ennemie  du 
mensonge,  elle  a  entrepris  de  censurer  et  de  noter 
leurs  dogmes  corrompus ,  c'est  alors  que  tout  l'or- 
gueil qu'ils  cachoient  dans  le  cœur  a  éclaté;  elle  a 
jugé,  et  ils  se  sont  récriés  contre  les  jugemens  qu'elle 
portoit;  elle  les  a  menacés  de  ses  anathêmes,  et  ils 
ont  méprisé  ses  menaces;  elle  les  a  frappés,  et  ils 
ont  laissé  tombersureux  ses  foudres  sans  les  craindre, 
ni  en  être  nullement  en  peine.  Voyez  ce  que  tît  Lu- 
ther :  les  prélats  de  l'Eglise  le  condamnoient ,  et  il 
les  trailoit  d'ignorans;  le  chef  de  l'Eglise  prononçoit 
contre  lui ,  et  il  répondoit  que  c'étoit  un  juge  mal 
informé  ;  on  assembloit  un  concile  où  il  étoit  appelé, 
et  où  tout  le  corps  de  l'Eglise  étoit  réuni,  mais  parce 
que  ce  concile  n'entroil  pas  dans  ses  sentimens ,  il 
lui  sembloit  pitoyable,  et  lui  seul  il  se  tenoit  plus 
habile  que  tous  les  parleurs  et  que  tous  les  ducieur&t 


320  SUR  l'humilité 

Falloit-il  donc ,  pour  le  convaincre  ,  qu'un  ange  \înt 
du  ciel  ?  un  ange  descendu  du  ciel  ne  convaincroil 
pas  un  esprit  opiniâtre  et  enflé  d'orgueil. 

XIII.  Ce  qu  il  y  a  de  bizarre  dans  la  conduite  de 
ces  hérétiques,  c'est  qu'en  même  temps  qu'ils  renon- 
çoienl  à  la  vraie  église  et  qu'ils  la  irailoient  avec  le 
dernier  mépris  ,  ils  se  faisaient  un  fantôme  d'église 
pour  lequel  ils  marquoient  de  la  vénération.  Je  dis 
lin  fantôme  d'église  :  car  quel  fantôme  qu'une  église 
qui  ne  leur  parloit  point ,  qui  ne  les  reprenoit  point , 
qui  ne  les  gênoit  en  rien,  et  qui  leur  laissoit  la  li- 
berté de  tout  croire  et  de  tout  dire?  quel  fantôme 
qu'une  église  invisible  qu'on  ne  connoissoit  point, 
à  qui  par  conséquent  on  ne  pouvoit  avoir  recours 
et  qui  demeuroil  renfermée  dans  le  cœur  des  pré-  1 
tendus  fidèles,  sans  se  produire  au  dehors?  Idées 
chimériques,  où,  par  un  orgueil  insupportable,  ils 
ont  mieux  aimé  se  retrancher,  que  d'admettre  dans 
le  monde  chrétien  une  Eglise  visible  qui  les  tînt  sous 
sa  domination,  et  qui  fût  la  règle  de  leur  foi. 

XIV.  Tel  est  le  châtiment  de  Dieu.  Il  permet  que 
les  esprits  vains  et  orgueilleux  ,  en  s'éloignant  du 
centre  de  la  vérité  et  de  l'uniié ,  s'égarent  presque 
en  autant  d'erreurs  qu'ils  font  de  pa*-.  Pour  justifier 
une  proposition  sur  laquelle  on  les  presse  ,  et  qu'une 
gloire  mal  entendue  les  empêche  de  rétracter,  ils 
avancent  une  autre  proposition  aussi  fausse  et  aussi 
insoutenable  que  la  premièrt'.  Pour  soutenir  cette 
seconde  proposition,  sur  quoi  Ion  forme  de  nou- 
velles difficultés,  ils  en  imaginent  une  troisième  , 
aussi  mauvaise  que  les  deux  autres.  Ainsi,  par  un 

enchaînement 


DE    LA  FOI.  321 

enchaînement  d'erreurs  qui  se  trouveni  ilées  néces- 
sairement ensemble,  ils  s'engagent  dans  une  espèce 
de  labyrinllie  où  ils  demeurent  :  on  les  y  poursuit; 
mais  à  force  de  contester,  de  répliquer  ,  de  ^e  dé- 
fendre par  toutes  les  subtilités  et  tous  Its  subterfuges 
que  lespril  de  mensonge  leur  suggère,  ils  viennent 
enfin  à  se  persuader  absolument  qu'ils  ont  raison, 
que  leurs  adversaires  n'ont  rien  de  solide  ni  de  con- 
vaincant à  leur  opposer,  qu'ils  ont  bien  su  leur  ré- 
pondre, et  qu  ils  en  ont  remporté  une  entière  vic- 
toire. On  les  reuverseroit  mille  fois ,  on  les  acca- 
bleroit  de  preuves,  on  leur  meitroit  devant  les  yeux 
les  témoignages  les  plus  irréprochables,  que  jamais 
leur  orgueil  ne  se  rendroit.  Dieu,  de  sa  part,  les 
abandonne  à  leur  aveuglement  et  à  leur  endurcisse- 
ment: ils  y  vivent  et  ils  y  meurent. 

XV.  En  voilà,  ce  me  semble,  assez  pour  vous 
faire  voir  la  nécessité  d'une  foi  humble.  Le  i^rand 
moyen ,  et  souvent  même  l'unique  moyen  de  réduire 
une  infinité  d'esprits,  ce  n'est  pas  d'entrer  en  dis- 
pute ni  en  raisonnement  avec  eux ,  mais  ce  seroit 
de  leur  inspirer  plus  d'humilité.  Un  degré  d'humi- 
lité qu'on  leur  feroil  acquérir,  seroit  plus  efficace  que 
les  plus  longues  et  les  plus  savantes  controverses. 
Quoi  qu'il  en  soit ,  tâchez  de  l'avoir ,  celte  humilité 
de  la  foi,  et  si  vous  l'avez,  conservez-lé  bien  ;  ne 
vous  laissez  point  sjirprendre  à  une  tentation  si  or- 
dinaire ,  de  se  figurer  qu'il  est  du  bel  esprit  de  par- 
ler des  matières  de  la  religion  ,  et  de  faire  voir  qu'on 
en  a  plus  de  connoissance  que  le  commun  deschré- 
liens;  jugez- vous  vous-même,  et  demandez-vous  de 

TOME   IX.  ;itl 


322  sua  l'humilité 

bonne  fui  ù  vous-même:  Ai-je  sujet  de  penser  que 
je  sois  en  élal  de  donner  là-dessus  de  justes  déci- 
sions ,  et  oii  aufois-je  puisé  les  lumières  pour  cela 
nécessaires?  ai-je  bien  approfondi  les  points  sur  les- 
quels je  m'explique  avec  tant  de  chaleur  ?  et  dans  le 
parti  que  je  prends  ,  n'y  a-t-il  pas  plus  d'orgueil  et 
de  vanité,  que  de  raison  et  de  solidité? 

XVI.  Souffrez  que  je  vous  déclare  toute  ma  pen- 
sée, et  que  je  déplore  un  abus  qui  croît  tous  les 
jours,  et  qui  se  répand  partout  :  c'est  l'extrême  li- 
berté que  chacun  se  donne,  de  discourir  comme  il 
lui  plaît  sur  tout  ce  qui  a  rapport  à  la  foi.  Si  saint 
Paul ,  qui  a  pris  soin  de  nous  marquer  les  caractères 
de  notre  foi ,  en  avoit  parlé  comme  d'une  foi  subtile  , 
d'une  foi  curieuse ,  d'une  foi  savante ,  d'une  foi  de 
dispute  et  de  contention  ,  alors  nous  aurions  de  quoi 
bénir  Dieu  et  de  quoi  nous  féliciter  ,  puisque  jamais 
la  foi  des  chrétiens  n'eut  toutes  ces  qualités  plus 
avantageusement  qu'elle  ne  les  a  dans  notre  siècle. 
Mais  quand  je  viens  à  considérer  que  ce  grand  apô- 
tre ne  nous  fait  mention  que  d'une  foi  humble, 
d'une  foi  simple ,  d'une  foi  sans  artifice ,  d'une  foi 
qui  n'a  de  raisonnement  que  pour  apprendre  à  obéir, 
je  tremble  pour  la  foi  d'une  multitude  infinie  de 
personnes  ,  qui  portent  néanmoins  le  nom  de  fidè- 
les, et  qui  se  disent  enfans  de  l'Eglise.  Jamais  peut- 
être  n'y  eut-il  plus  de  rafïlnemens,  ni  plus  de  con- 
testations sur  la  foi ,  et  jamais  aussi  n'y  eut- il  moins 
d'humilité  dans  la  foi. 

XVII.  Ne  perdons  pas  l'avantage  que  nous  avons 
toujours  eu  jusques  à  présent  sur  les  hérétiques;  ils 


DE   LA  FOI.  323 

«ous  onl  e'gale  en  tout  le  reste,  el  quelquefois 
même  en  certaines  choses  ils  nous  ont  surpassés. 
Ils  ont  eu  l'érudiiion  et  la  science,  ils  ont  eu  la 
finesse  et  la  pénétration  de  l'esprit ,  ils  ont  eu  la 
grâce  et  la  politesse  du  langage,  ils  ont  été  chari- 
tables envers  les  pauvres,  sévères  dans  leur  morale^ 
et  plusieurs  ont  passé  parmi  eux  pour  des  saints; 
mais  ce  qu'ils  n'ont  jamais  eu ,  c'est  l'humilité  de  la 
foi.  A  cet  écueil,  ils  ont  tous  échoué;  à  celte  pierre 
de  louche,  on  a  distingué  l'or  pur  du  faux  or;  avec 
loule  leur  science,  ils  se  sont  évanouis  dans  leurs 
pensées;  leur  pénétration  et  leur  finesse  d'esprit  n'a 
servi  qu'à  les  rendre  plus  artificieux  ,  qu'à  leur  four- 
nir sans  cesse  de  nouvelles  lueurs  pour  éblouir  les 
âmes  crédules  à  qui  ils  en  imposoienl  ;  leur  langage 
poli  et  aftecté  n'a  été  que  déguisement ,  leur  morale 
sévère  qu'apparence  fastueuse,  et  leur  sainteté  qu'hy* 
pocrisie.  Je  vous  renvoie  à  leurs  histoires;  lisez-les, 
el  vous  y  trouverez  de  quoi  vérifier  tout  ce  que  je  dis. 
XVllI.  Voulez-vous  donc  un  bon  préservatif  con- 
tre tout  ce  qui  pourroii  endommager  votre  foi  ?  soyez 
humble  dans  votre  foi  même.  Non,  mon  Dieu,  de- 
vez-vous dire,  ce  n'est  point  à  moi  de  m'ingéreren 
tant  de  questions  qui  sont  au-dessus  de  moi.  J^at 
Moïse  et  les  prophètes  (i)  :  c'est-à-dire,  Seigneur, 
que  j'ai  votre  Eglise  pour  me  conduire,  et  qu'elle 
me  sullit.  Je  sais  où  elle  est,  cette  Eglise;  je  sais 
par  quelle  succession  ,  depuis  saint  Pierre,  ou  plu- 
tôt depuis  Jésus-Christ ,  elle  s'est  perpétuée  jusqu'à 
nous  ;  je   sais  où  nos  pères  l'ont  reconnue ,  où  ils 

(i)  Luc.  16. 

21. 


324  SUR    l'hIj  MILITÉ    DE    LA    FOI. 

l'ont  consullée ,  comment  elle  leur  a  parlé  et  avec 
quel  respect  et  quelle  obéissance  ils  l'ont  écoutée: 
je  m'en  tiens  là,  et  c'est  assez  pour  moi.  Quel  repos 
intérieur  et  quelle  paix  de  l'ame  ne  se  procure-t-on 
point  par  une  telle  soumission  ?  c'est  même  alors  que 
Dieu,  content  de  nous  voir  soumis  et  dociles  ,  nous 
découvre  plus  clairement  ses  vérités.  Quoi  qu'il  en 
soit,  je  me  souviens  de  l'avis  que  donnoit  saint  Jé- 
rôme à  une  vierge  dont  il  éloit  le  père  en  Jésus- 
Christ  et  le  directeur.  Pensez-y  vous-même ,  et  sou- 
venez-vous-en ,  pour  en  faire  l'application  que  vous 
croirez  convenir.  Voici  les  paroles  de  ce  saint  doc- 
teur ,  par  lesquelles  je  finis  :  Attachez-vous  à  la  foi 
du  saint  pope  Innocent ,  qui  dans  la  chaire  aposto- 
lique est  le  successeur  du  bienheureux  Anastase  ; 
et  quelque  spirituelle  ,  quelque  intelligente  que  vous 
puissiez  être ,  regardez  toute  autre  doctrine  Qomme 
une  doctrine  étrangère,  et  rejetez-la» 


INSTRUCTION 

SUR 

LA  PRUDENCE  DU  SALUT  (i). 


L  L'affaire  du  salut  est  d'une  telle  conséquence , 
qu'elle  mérite  toutes  vos  réflexions  :  et  la  sagesse 
chrétienne  consiste  à  bien  conduire  cette  grande  af- 
faire ,  à  ne  la  risquer  jamais  volontairement ,  pour 
quoi  que  ce  soit ,  ni  en  quoi  que  ce  soit;  à  jugtr  de 
toutes  les  autres  affaires,  à  les  mesurer  et  à  les  ré- 
gler ,  selon  le  rapport  qu'elles  ont  avec  celle-ci  ;  à 
ne  négliger  enfin  aucun  moyen  de  la  faire  réussir , 
mais  à  y  employer  toujours ,  autant  qu'il  est  possible, 
les  plus  propres  ,  les  plus  assurés  ,  les  plus  efficaces. 
Voilà  ce  que  j'appelle  la  prudence  du  salut  ;  et  si 
cette  expression  n'est  pas  tout  à  fait  juste  ,  ce  que 
je  veux  vous  faire  entendre  ,  n'en  est  ni  moins  vrai, 
ni  moins  important.  Car  je  prélen<1s  vous  faire  ici 
reconnoîlre  et  déplorer  votre  aveuglement,  et  celui 
de  tant  d'autres,  qui,  comme  vous,  ne  vérifient  que 
trop  par  leur  conduite,  ce  que  le  Fils  de  Dieu  nous 
dit  dans  l'évangile  de  celle  semaine  ;  savoir  :  Qu»' 
les  en/ans  du  siècle  sont  plus  sages  à  l'égard  de 
leurs  ajf aires  temporelles  ,  que  ne  le  sont  les  enfans 
de  lumière  ,  à  V égard  de  leur  salut  éternel  (2). 

(i)  Cette  instruction  regarde  uu  homme  tlii  monde  employé  dans  iiu 
ministère  important. — (2)  Evarijile  du  Luiticme  dimauchc  après  !a 
Pentecôte.  Luc.  iG. 


3^6  SUR   LA   PRUDENCE 

II.  N*esl-ce  pas  ce  que  la  plupart  des  chrélienî 
ont  à  se  reprocher  ?  mais  ce  rpn  (.!c)lt  encore  bien  plus 
vous  confondre  devant  Dieu,  c'est  que  vous  compa- 
rant avec  vous-même ,  vous  trouverez  que  vous 
avez  en  effet  été  jusqu'à  ce  jour  mille  fois  plus  habile, 
mille  fois  plus  circonspect,  mille  fois  plus  prudent 
sur  ce  qui  concerne  les  affaires  du  monde,  où  vous 
envisagiez  un  intérêt  périssable  et  tout  humain,  que 
vous  ne  l'avez  été  sur  ce  qui  re^jardoit  1  intérêt  de 
votre  ame  et  de  votre  éternité ,  qui  de  tous  les  in  se- 
rets  est  néanmoins  pour  vous  le  plus  essentiel.  Di- 
sons mieux  :  le  sujet  de  votre  confusion^  c'est  qu'ayant 
eu  jusqu'à  présent  de  la  sagesse  pour  les  affaires  du 
monde ,  où  vous  avez  presque  toujours  réussi ,  celle 
sagesse  ne  vous  a  manqué  que  dans  latlaire  du 
salut.  De  sorte  (  pardonnez  la  liberté  avec  laquelle  je 
vous  parle  :  vous  savez  quel  zèle  m'anime ,  et  je  sais 
comment  vous  me  faites  l'honneur  de  recevoir  tout 
ce  qui  vient  de  ma  part)  ,  de  sorte  que  vous  pour- 
riez dire  de  vous ,  que  vous  êtes  tout  à  la  fois  ,  et  un 
sage  mondain  ,  et  un  insensé  chrélien.  Comment  vous 
juslifierez-vousauprès  du  Seigneur  sur  une  si  énorme 
contrariété;  et  quand  Dieu,  vous  opposant  à  vous- 
même  ,  vous  demandera  compte  de  votre  vie  ,  qu  au- 
rez-vous  à  lui  répondre  ? 

III.  Il  me  semble  que  je  vous  traite  encore  trop 
doucement,  et  que  n'ayant  point  eu  la  prudence  du 
salut ,  je  devrois  conclure  que  vous  avez  été  absolu- 
ment dépourvu  de  toute  prudence  ,  puiscpie  sans  la 
prudence  du  salut ,  il  n'y  a  point  proprement  de  vraie 
prudence,  G  est  un  langage  qui  n'est  que  trop  ordi- 


DU   SALUT.  327 

naire ,  et  que  la  corruption  du  siècle  a  rendu  com- 
mun ,  quand  on  voit  un  homme  qui  s'avance  dans  le 
monde  et  qui  conduit  heureusement  h.  bout  toutes 
ses  entreprises  ,  mais  qui  du  reste  vil  dans  une  néi^Vi- 
gence  entière  des  devoirs  du  christianisme,  et  semble 
avoir  abandonué  l'atïaire  de  son  salut  ,  de  dire  de 
lui ,  quoiqu'en  plaignant  son  sort  :  Il  est  vrai  ,  cet 
homme  a  de  l'esprit,  il  a  d'excellentes  qualite's,  mais 
il  n'a  point  de  piété  :  il  est  judicieux  ,  éclairé  ,  plein 
de  bon  sens  ;  mais  pour  tout  ce  qui  regarde  les 
choses  de  Dieu ,  il  y  est  insensible.  Hors  ce  seul  point, 
c'est  un  homme  d  une  prudence  consommée  ,  c'est 
de  toute  sa  compagnie  la  meilleure  tête  ,  c'est  un 
génie  rare.  Voilà  comment  on  parle  ,  comment  ou 
en  juge  ;  et  moi  je  prétends  que  de  parler  ainsi ,  c'est 
abuser  des  termes  ,  et  que  d'en  juger  de  la  sorte  , 
c'est  pécher  contre  les  premiers  principes  de  la  vé- 
ritable sagesse.  Je  prétends  que  du  moment  qu'un 
homme  ,  chrétien  d'ailleurs  ,  comme  vous  l'èiis  et 
comme  vous  faites  profession  de  létre  ,  a  quitté  le 
soin  de  son  salut  ,  dès-là  ,  il  n'a  plus  ,  à  le  bien 
prendre  ,  ni  conduite  ,  ni  jugement,  ni  force  d'es- 
prit, ni  conseil.  Voilà  des  expressmns  bien  fortes  ; 
mais  avec  un  peu  de  réllexion  ,  vous  en  verrez  d'abord 
la  vérité. 

IV.  En  effet,  y  a-l-il  du  sens  et  de  la  conduile , 
à  reconnoître  ,  en  qualité  de  chrétien  ,  un  bonheur 
éternel,  qui  est  le  salut;  un  bonheur  pour  lequel 
vous  avez  été  créé  ,  et  que  Dieu  vous  a  marqué 
comme  votre  fin  dernière  ;  un  bonheur  au-dessus 
de  tout  autre  bien  imaginable  ,  ou  qui  seul  est  le 


S28  SUR    LA   PRUDENCIÏ 

souverain  Lien  tt  l'assemblage  de  tous  les  Liens  : 
y  a-i-il  ,  (lis-je  ,  le  moindre  rayon  de  sagesse  ei  de 
prudence  ,  à  croire  par  la  foi  ce  royaume  céleste  où 
Dieu  vous  appelle  et  celle  infinie  béalilude  qu'il  vous 
promet ,  et  à  ne  l'envisager  jamais  en  loul  ce  que 
que  vous  faites  ,  à  ne  prendre  aucunes  mesures  pour 
vous  l'assurer  ,  à  vivre  tranquillement  et  habituel- 
lement dans  un  danger  prochain  d'en  être  exclus 
sans  ressource  ?  Qu'est-ce  que  la  prudence  ,  selon 
tous  les  maîtres  de  la  morale?  c'est  1  ordre  des  moyens 
à  la  fin  :  c'est-à-dire  ,  que  la  prudence  consiste  à 
nous  proposer  nne  fin  digne  de  nous,  et  à  chercher 
ensuite  les  moyens  les  plus  propres  pour  y  parvenir. 
Or,  vous  ne  faites  rien  de  cela  dans  la  vie  que  vous 
menez  ,  et  dans  le  profond  oubli  de  votre  salut  où 
vous  avez  déjà  passé  la  plus  grande  partie  de  vos 
années.  Vous  agissez  donc  au  hasard,  et  agir  ainsi 
€St'ce  être  sage? 

V.  ^  ous  me  direz  que,  dans  tontes  vos  démarciies 
et  dans  tous  les  soins  qui  vous  occupent,  vous  avez 
ime  fin  :  que  c'est ,  par  exemple  ,  de  vous  enri- 
chir, que  c'est  de  vous  élever  et  de  vous  agrandir, 
que  c'est  d'établir  dans  le  monde  votre  fortune,  voire 
réputation,  votre  nom.  Mais  prenez  garde,  je  n'ai 
pas  dit  seulement  que  la  prudence  consisloil  à  nous 
proposer  une  fin  :  j'ai  ajouté,  une  fin  digne  de  nous  , 
une  fin  qui  nous  convienne  ,  une  fin  qui  puisse  être 
notre  fin  et  qui  doive  l'être.  Or,  de  devenir  riche, 
de  devenir  grand,  de  vous  distinguer  dans  le  monde  , 
ce  ne  peut  être  là  votre  fin  ,  et  ce  ne  doit  pt.iut  l'être, 
puisqu'il  y  en  a  une  autre  plus  noble  ,  quoique  plus 


DU    SALUT.  3^9 

éloignée  ,   où   vous  êtes   destiné.  Que   diriez-vous 
d'un  prince  qui,  par  le  droit  de  sa  naissance  ,  pour- 
roil  aspirer  à  la  plus  belle  couronne  ,  et  qui  sans  se 
mettre  en  peine  de  l'acquérir  ,  borneroit  toutes  ses 
prétentions  à  posséder  un  petit  coin  de  terre,  et  se 
consutneroit  pour  cela  de  veilles  et  de   travaux  ? 
Quoique  dans  ses  travaux  et  dans  tous  les  mouvemens 
qu'il  se  donneroit ,  il  eût  une  fin  ,  qui  seroit  la  pos- 
session de  ce  miséiable  domaine  ;  et  quoique  par  sa 
vigilance  et  par  son  adresse  il  arrivât  à  cette  fin  et  se 
procurât  l'avantage  qu'il  souhailoil,  le  compierioz- 
vous  pour  un  homme  sage  ?  loueriez-vous  son  habi- 
leté et  son  savoir  faire ,  et  ne  traiteriez-vous  pas  au 
contraire  ses  frivoles  desseins  et  ses  prétendus  suc- 
cès,   de  folies  et  d'extravagances?  appliquez  celte 
figure  à  un  chrétien  ,  qui  dans  tout  ce  quil  entre- 
prend et  dans  tout  ce  qu'il  exécute  ,  n"a  en  vue  que 
la  vie  présente,  sans  penser  à  son  salut  :  vous  trou- 
verez que  le  parallèle  n'est  que  trop  juste. 

VI.  Ce  n'est  pas  qu'il  vous  soil  précisément  dé- 
fendu, ni  qu'il  soit  absolument  contre  la  prudence, 
d'avoir  pour  fin  les  biens  présens ,  de  veiller  à  vos 
affaires  temporelles  ,  de  travailler  à  vous  établir  dans 
le  monde  ,  à  vous  y  maintenir,  et  même  à  vous  y 
avancer ,  autant  qu'il  vous  peut  être  convenable  selon 
votre  naissance  et  votre  condition;  d'avoir  en  vue 
l'honneur  de  votre  maison  ,  la  prospérité  de  voire 
famille ,  la  fortune  de  vos  enfans  ,  l'exécution  de  vos 
projets.  Tout  cela  n'a  rien  de  soi-même  qui  soit  con- 
traire à  la  véritable  sagesse  ,  pourvu  que  vous  fassiez 
})iL^n  la  différence  de  deux  sortes  de  fins ,  et  que  vous 


33o  SUR   LA   PRUDENCE 

mettiez  entre  l'une  et  l'autre  toute  la  subordination 
requise.  îl  y  a  une  fin  prochaine  et  particulière  ,  et 
il  y  a  une  tin  dernière  et  générale.  La  fin  prochaine 
et  particulière  ,  c'est,  si  vous  voulez,  le  gain  de  ce 
procès  ,  1  acquisition  de  cette  terre,  l'entretien  de 
cet  hériiage ,  le  bon  emploi  de  cet  argent ,  tel  des- 
sein à  bien  conduire ,  telle  place  à  obtenir  ,  tel  ma- 
riage à  ménager ,  tel  profit  à  faire  ,  en  un  mot , 
tout  ce  qu  on  se  propose  par  rapport  à  cette  vie  , 
et  tout  ce  qui  en  partage  les  divers  exercices.  Mais 
la  fin  dernière  et  générale,  c'est  une  autre  vie  que 
celle-ci,  une  vie  éternelle  ,  c'est  le  salul.  Voilà  ce 
que  vous  devez  regarder  ,  et  ce  que  vous  regardez 
comme  un  point  essentiel  de  voire  religion.  Or, 
n'esl-il  pas  visible  et  incontestable,  que  la  fin  dernière 
et  générale  doit  l'emporter  sur  toutes  les  fins  pro- 
chaines et  particulières  ,  et  môme  que  toutes  ces  fins 
particulières  et  prochaines  ne  doivent  être  considé- 
rées que  comme  des  moyens  d'atteindre  à  la  fin  gé- 
nérale ,  qui  est  la  fin  dernière  ?  La  raison  est ,  que 
toutes  les  fins  particulières  n'ont  qu'un  temps,  et 
même  bien  court,  et  qu'elles  ne  sont  que  passagères; 
au  lieu  que  la  fin  dernière  est  le  terme ,  qui  ne  passe 
point,  et  après  lequel  il  n'y  a  plus  rien  à  prétendre 
ni  à  désirer.  D'où  vous  devez  tirer  cette  grande  règle 
dans  le  soin  des  alfaires  iiumalnes  ,  d'y  faire  toujours 
présider  la  prudence  du  Scdut ,  c'est-à-dire  ,  d'y  faire 
toujours  entrer  cette  })riiuencc  du  salut  pour  y  exa- 
miner deux  points  d'une  extrême  importance  :  pre- 
mièrement ,  s  il  n'y  n  rien  dans  ces  a'faires  humaines 
et  dans  la  manière  djnl  vous  y  agissez,  qui  soit  cou- 


DU   SALUT.  33r 

traire  au  salut;  secondement,  en  quoi  et  comment 
ces  affaires  humaines  peuvent  même  servir  au  salut , 
et  y  être  rapportées.  El  user  autrement,  c'est  renver- 
ser l'ordre  qu'il  doit  y  avoir  entre  h  fin  prochaine  et 
la  fin  dernière,  etlre  la  fin  particulière  et  la  fin  gé- 
nérale :  par  conséquent ,  c'est  pécher  contre  la  sa- 
gesse ,  et  en  détruire  le  principe  fondamental. 

Vlï.  Donnons  à  ceci  quelque  éclaircissement ,  et 
appliquez-vous  ,  je  vous  prie  ,  à  le  bien  comprendre. 
Tout  y  est  d'une  conséquence  infmie.  Je  pose  pour 
première  maxime  de  la  prudence  du  salut,  de  la  faire 
entrer  partout  ,  mais  particulièrement  dans  toutes 
les  aÛaires  humaines  ,  pour  prendre  garde  ù  ne  rien 
entreprendre,  à  ne  rien  rechercher,  à  ne  vous  en- 
gager dans  rien  qui  puisse  être  nuisible  au  salut. 
Peut-être  serez-vous  surpris  de  la  distinction  que 
je  fais  ,  et  que  je  vous  porte  à  consulter  la  prudence 
du  salut,  et  à  l'appeler  surtout  dans  les  afî'aires  hu- 
maines ,  comme  si  elle  y  étoit  plus  nécessaire  que 
dans  les  autres.  Elle  y  est  en  effet  d'une  plus  grande 
nécessité  ,  et  la  preuve  en  est  évidente.  C'est  que 
dans  les  affaires  humaines ,  il  y  a ,  à  l'égard  de  la  fin 
dernière  et  du  salut ,  beaucoup  plus  de  dangers  ù 
craindre  et  à  éviter.  Pour  les  affaires  spirituelles, 
pour  la  prière,  l'aumône  ,  les  œuvres  de  charité  et 
de  pénitence  ,  pour  toutes  les  dévotions  et  toutes 
les  pratiques  chrétiennes ,  quoiqu'on  ait  besoin  de 
conseil  ,  le  besoin  toutefois  est  moins  pressant. 
Comme  ce  sont  des  œuvres  saintes  d'elles-mêmes  , 
il  y  a  moins  de  risque  à  courir,  et  parla  moins  de 
précaution  à  y  apporter.  Mais  oii  le  salut  est  plus 


332  suii  LA  raunENCE 

exposé,  et  où  il  se  trouve  des  écueils  sans  nombre 
par  rapport  à  la  conscience  et  à  l'c'ierniié  ,  c'est  dans 
les  aiïiaires  du  monde  ,  dans  les  sociétés  du  monde  , 
dans  les  engagemens  du  monde  ,  dans  les  traités  ,  les 
commerces  ,  les  emplois ,  les  ministères  du  monde. 
C'est  donc  là  même  aussi  qu'on  doit  avoir  recours  à 
la  prudence  du  salut  :  de  sorte  que  plus  les  atlaires 
sont  humaines  ,  plus  cette  prudence  y  est  nécessaire; 
parce  que  plus  les  atfaires  sont  humaines,  plus  elles 
participent  à  la  corruption  du  monde  ,  plus  elles 
tiennent  de  cet  esprit  du  monde  qui  est  opposé  à  l'es- 
prit de  Dieu  ,  plus  elles  sont  sujettes  aux  désordres 
du  monde  ,  et  qu'elles  y  conduisent  plus  directement. 
Désordres  dont  il  n'est  pas  possible  de  se  préserver 
sans  un  guide  qui  nous  dirige ,  et  qui  nous  montre 
les  voies  où  nous  pouvons  marcher  avec  assurance  , 
et  celles  d'où  nous  devons  nous  éloigner.  Or,  ce 
guide ,  c'est  la  prudence  du  saîiit. 

Vlil.  A  parler  en  général ,  de  quelque  nature  que 
soient  les  affaires,  celte  prudence  du  salut  y  doit 
toujours  être  écoutée  et  mise  en  usage.  Car  il  est 
constant,  quelles  que  soient  les  affaires  où  nous  nous 
employons,  qu'il  n'y  en  a  aucune  où  nous  ne  devions 
agir  en  chrétiens ,  c'est  à-dire  ,  en  hommes  qui  croient 
un  salut  éternel ,  où  ils  doivent  aspirer  sans  cesse,  et 
qu'il  ne  leur  est  jamais  permis  de  hasarder  pour 
quelque  chose  que  ce  soit ,  et  en  quelque  état  et 
quelque  condition  qu'ils  puissent  être.  De  là  vous 
voyez  aisément ,  qu'il  n'y  a  donc  point  d'état  et  de 
condition  ,  et  en  chaque  état  et  chaque  condition , 
point  d'occupations  ni  d'aflaires,  où  la  pradeD<- 


DU   SALUT.  333 

évangélique  ,  qui  n  est  autre  que  la   prudence  du 
salut ,    ne  doive  avoir  lieu  ,   pour  régler  toutes  nos 
pense'es,  toutes  nos  vues,  tous  nos  senlimens,  toutes 
nos  paroles ,  toutes  nos  actions ,  et  pour  n'y  laisser 
rien  glisser  qui  soit  capable  de  préjiidicier  le  moins 
du  monde  à  l'affaire  du  salut.  Aussi  cette  qualité  de 
chrétiens  dont  nous  sommes  revêtus  ,  n'est  point 
limitée  :  mais  comme  elle  est  répandue  dans  tous  les 
états,  elle  doit  l'être  dans  toutes  nos  fonctions.  Un 
juge  doit  juger  en   chrétien  ,     un  marchand   doit 
négocier  en  chrétien,  un  artisan  doit  travailler  en 
chrétien.  Ainsi  des  autres  professions,  depuis  les 
plus  relevées  et  les  plus  distinguées  jusques  aux  plus 
viles  et  aux  plus  obscures.  Tellement  que  ce  ne  sont 
point  deux  choses  qu'on  soit  en  pouvoir  de  séparer, 
l-e  chrétien  d'avec  le  négociant ,  le  chrétien  d'avec 
l'ouvrier  et  l'artisan  ,  le  chrétien  même  d'avec  Toûi- 
cier  de  guerre ,  le  chrétien  d'avec  le  prince  et  le 
monarque  ;  parce  que  tout  cela  et  tout  autre  état ,  si 
j'ose  m'expriraer  de  la  sorte  ,  doit  être  christianisé 
dans  nos  personnes.    Quand  donc  l'un   exerce  sa 
charge  ,    que   l'antre  s'acquitte  de  sa  commission  ; 
quand  l'un  vend  ou  achète  ,  que  l'autre  s'applique  à 
son  ouvrage  ;  quand  l'officier  sert  son  prince  dans  le 
métier  des  armes,  ou  que  le  prince  sur  le  trône  gou- 
verne ses  sujets  ;  disons  absolument  en  tout  et  quoi 
qu'on  ait  à  faire  ,  ce  n'est  point  assez  de  mettre  en 
œuvre  cette  prudence  humaine  dont  nous  pouvons 
être  pourvus ,  ni  de  suivre  ce  bon  sens  naturel  que 
,  Dieu  peut  nous  avoir  donné  ,  ni  de  se  conformer 
aux  lois  et  aux  coutumes  du  monde ,  ni  de  s'appuyer 


334  su::^  la  ?bîij)Enck 

tle  laiiloi  hé  el  des  avis  d'un  ami ,  d'un  parent ,  d'uii^' 
famille;  ni  de  s'adresser  aux  maîtres  de  l'an  el  aii^ 
gens  les  plus  versés  dans  les  aîFaires  du  siècle  ;  ni 
précisément  de  se  conduire  ,  comme  on  parle  ,  en 
homme  de  probité  et  d'honneur:  autant  en  feroit 
un  païen,  et  toutes  ces  règles  ne  s'accordent  pas 
toujours  avec  le  christianisme  ni  avec  le  salut.  Notre 
raison  se  laisse  prévenir  de  mille  faux  principes  el  de 
mille  erreurs;  les  maximes  du  monde  et  ses  coutumes 
sont  souvent  très-corronipues  ;  des  amis  ,  des  parens 
s'aveuglent  sur  nos  intérêts,  el  la  complaisance  en 
bien  des  renconires  ,  la  chair  el  le  sang  les  engagent 
à  nous  flatter  ;  les  maîtres  de  l'art  el  les  plus  habiles 
dans  le  maniement  des  aQaires  du  siècle,  ne  consi- 
dèrent point  les  choses,  et  ne  les  décident  point  par 
rapport  à  la  conscience;  cet  honneur,  celte  probité 
mondaine  dont  on  se  pique  est  communément  plus 
spécieuse  que  réelle  ;  et  n'étant  fondée  que  sur  les 
senlimens  de  la  nature,  il  y  a  une  infinité  de  sujets 
où  elle  ne  convient  guère  avec  l'évangile.  La  seule 
prudence  de  la  foi ,  cette  prudence  surnaturelle  et 
divine  ,  peut  nous  fournir  des  lumières  pures ,  qi« 
nous  découvrent  les  roules  du  salut  el  les  égaremens 
dont  nous  avons  à  nous  garantir. 

IX.  Que  fait  celte  prudence  supérieure  et  toute 
céleste?  elle  nous  met  à  la  main  la  balance  du  sanc- 
tuaire, ou  plutôl  elle  attache  conlinaellement  nos 
regards  sur  la  loi  de  Dieu ,  el  ne  nous  laisse  rien 
conclure  que  nous  ne  nous  soyons  auparavant  de- 
mandé à  nous-mêmes  :  Mais  cela  se  peut-il  selore 
la  religion  que  je  professe  ?  mais  cela  esl-il  dans 


DU   SALUT.  335 

l'ordre  de  la  charilé  ?  mais  n'y  a-l-11  point  là  de  ven- 
geance ,  de  mauvaise  foi ,  d'injustice?  Le  conseil- 
lerois-je  à  un  autre  ,  ou  si  quelqu'autre  se  comportoit 
de  même  envers  moi ,  le  irouverois-je  bon  ?  ÎS'au- 
rois-je  point  de  peine  à  la  mort  de  l'avoir  fait?  Si 
dans  un  moment  il  falloil  paroîire  au  jugement  de 
Dieu  ,  le  voudrois-je  faire  ,  et  en  le  faisant  ne  crain- 
<3rois-je  point  pour  mon  salut?  Ces  demandes  et  ces 
réflexions  salutaires  nous  ouvrenl  les  yeux,  et  nous 
font  apercevoir  bien  des  précipices  où  nous  allions 
nous  jeter  en  aveugles ,  et  où  nous  étions  sur  le 
point  de  tomber.  Car  la  prudence  du  salut  nous 
répond  sur  tous  ces  articles  j  et  nous  donne  de  sûres 
et  de  justes  décisions, 

X.  Souffrez  que  je  me  serve  ici  d'une  comparaison, 
ou  que  je  vous  fasse  part  d'une  pensée  de  saint 
Chrysostôme  ,  que  vous  trouverez  comme  moi  très- 
solide  et  très-judicieuse.  Voyez,  dit-il,  ce  qui  se 
passe  dans  les  diètes  générales  et  dans  les  assemblées 
<les  Etats.  Aussitôt  qu'elles  sont  convoquées  ,  les 
princes  voisins  y  envoient  des  ambassadeurs  ;  les 
princes  môme  les  plus  éloignés  et  ceux  qui  semblent 
devoir  moins  s'y  intéresser,  y  ont  des  agens  et  des 
députés  qu'ils  chargent  de  leurs  négociations  et  du 
soin  de  les  avenir  de  toutes  les  résolutions  qui  s'y 
prennent.  Et  quoique  la  diète  se  tienne  souvent  pour 
louie  autre  fin  que  pour  ce  qui  les  concerne,  ils  ne 
manquent  pas  toutefois  d'y  entretenir  leurs  intelli- 
gences ,  parce  qu'il  peut  arriver  que  dans  le  cours 
des  délibérations,  il  naisse  quelque  incident  qui  les 


336  SUR    LA   PRUDENCE 

regarde  el  où  leur  inlérel  soil  mêlé.  Vollù  justeraeftt 
ce  que  Dieu  fait  à  noire  égard.  C'est  un  grand  mo- 
narque, lequel  a  partout  des  intérêts  à  mainienira 
Dans  toutes  les  atFaires  du  monde  qui  se  traitent , 
ces  intérêts  de  Dieu  sont  en  péril.  Il  y  peut  recevoir 
du  dommage,  et  il  y  en  reçoit  tous  les  jours;  son 
honneur  peut  y  être  engagé,  on  y  peut  donner 
alleinle  à  ses  commandcmens  ;  et  c'est  pour  cela , 
reprend  saint  Ghrysostôme,  qu'il  veut  avoir  dans 
chacun  de  nous  comme  un  agent  et  un  solliciteur 
qui  ménage  ses  droits  et  qui  les  défende.  Mais 
qu'est-ce  que  cet  agent?  c'est  la  conscience,  c'est 
le  don  d'eniendemeut  et  de  conseil  pour  discerner 
le  bien  et  le  mal ,  c'est  la  prudence  du  salut.  Oui , 
c'est  elle  qui ,  de  la  part  de  Dieu  et  au  nom  de  Dieu^ 
intervient  à  tout  ce  que  nous  nous  proposons  et  li 
tout  ce  que  nous  délibérons  ,  pour  le  ratifier  ou  pour 
s'y  opposer  ,  autant  qu'il  y  va  de  la  cause  de  Dieu 
et  du  salut  de  notre  ame.  C'est  elle  qui  nous  crie 
intérieurement  et  sur  mille  points  que  le  monde 
approuve  :  Non  licct  (i)  ;  ne  le  fais  pas  ,  Dieu  le 
condamne  :  c'est  ambition  ,  c'est  avarice  ,  c'est  envie, 
c'est  animosité,  c'est  déguisement  et  supercherie, 
c'est  une  molle  et  criminelle  sensualité.  Dès  que  tu 
le  feras,  j'en  appelle  contre  toi,  et  je  te  cite  au  tri- 
bunal du  maître  tout-puissant  qui  s'en  tient  offensé. 
Je  te  le  déclare  et  je  t'annonce  par  avance  les  suites 
malheureuses  du  péché  que  tu  commettras,  qui  sont 
la  perte  de  ton  salut  et  une  réprobation  éternelle. 

(i)  MaUb.  14. 

Voilà 


DU    SALUT.  337 

Voilà  comment  elle  nous  paile  dans  le  secret  du 
cœur  :  d'autant  pius  à  croire  ,  qu'elle  est  plus  fidèle, 
et  qu'elle  ne  tend  qu'à  notre  souverain  bien. 

X[.  Tout  cecidûit  vous  détromper  de  deux  grandes 
erreurs  qui  régnent  dans  la  plupart  des  esprits  ,  et 
qu'il  est  bon  de  vous  découvrir  pour  votre  instruc- 
tion.  L'une  est  de  certaines   personnes  accomaio- 
dantes  qui  font  une  espèce  de  partage  dans  la  vie  des 
hommes  ,  et  s'imaginent  avoir  par  là  trouvé  l'art  de 
concilier  loules  choses;    qui,   dans  les  aiFaires  de 
Dieu  et  du  salut  ,    disent  qu'il  faut  agir   selon  les 
maximes  du  salut  et  de  la  sagesse  de  Dieu;  mais 
que  dans  les  afïaires  du  monde  il  n'y  a  point  d'autres 
règles  à   prendre  que  les  maximes  et  les  principes 
du  monde.  Erreur  également  injurieuse  au  domaine 
de  Dieu  ,  et  pernicieuse  au  salut  de  l'homme.  Toutes 
les  affaires  de  Dieu  et  du  salut  ne  sont  pas  les  affaires 
du  monde  ;    mais  toutes  les  affiires  du   monde  sont 
les  affaires  du  salut  et  les  affaires  de  Dieu  ;  et  puis- 
qu'elles sont  toutes  les  affaires  de  Dieu  et  les  affaires 
du  salut,  je  suis  obligé  de  les  ordonner  toutes  selon 
la  prudence  du  salut  et  selon  les  vues  de  Dieu.  Dire 
le  contraire  ,  ce  ne  seroil  pas  moijis  qu'une  impiété. 
Et  pourquoi  voudrions  -  nous  qiw  la  prudence  du 
salut  n'entrât  point   dans   les  affaires  du    monde, 
puisque   nous  voulons   bien   que   la    prudence   du 
monde  entre  dans  les  affaires  de  Dieu  et  du  salut? 
On  veut  qu'un  homme  ,  qu'une  femme  pratiquent 
la  vertu  d'une  manière  conforme  à  leur  état  dans 
le  monde  ;  on  veut  que  dans  lève  dévotion  ils  aient 
égard  aux  engagemens ,     aux   devoirs ,,    aux  bien- 

TOME    IX.  :22 


338  SUR   LA   PRUDENCE 

séanc(?s  du  monde,  el  qu'ils  règlent  ainsi  leur  piélé 
selon  une  certaine  sagesse  du  monde.  On  le  vent , 
et  en  cela  l'on  n'est  pas  loul  à  fait  injnsîe,  pourvu 
qu'on  ne  passe  point  les  bornes;  mais  ne  seroii-ii 
pas  étrange  qu'en  même  temps  on  ne  voulût  pas  ad- 
mettre la  prudence  du  salut  dans  la  conduite  et  le 
rèûlemenl  des  affaires  du  monde?  L'extrême  diffi- 
cuhé  est  de  savoir  bien  allier  ensemble  ces  deux  pru- 
dences ,  celle  du  salut  et  celle  du  monde.  Un  homme 
du  siècle  a  besoin  tout  à  la  fois  de  l'une  et  de  l'autre  , 
étant  obligé,  par  sa  condition,  de  vivre  dans  le  com- 
merce du  monde,  et  ayant  d'ailleurs,  comme  chré- 
tien ,  usie  religion  selon  laquelle  il  doit  être  jugé  de 
Dieu.  La  prudence  du  monde  lui  est  nécessaire  pour 
accomplir  nue  infinité  d'obligations  où  le  monde 
l'assujettit  ;  el  la  prudence  du  salut  lui  est  encore 
plus  nécessaire  pour  être  en  état  de  rendre  compte  à 
Dieu  de  la  manière  dont  il  s'en  sera  aoquitlé.  La 
peine,  encore  une  fois  ,  est  de  les  unir  toutes  deux 
et  de  les  bien  assortir,  de  les  tenir  dans  un  juste 
tempérament,  de  ne  les  point  confondre  dans  leur 
action  ,  et  d'observer  dans  l'usage  qu'on  en  fait,  tout 
ce  que  demande  la  différence  de  leur  nature,  de 
leur  objet  el  de  leur  fin.  C'est  à  quoi  les  saints  se 
sont  appliqués  sans  relâche  ,  et  ce  qui  leur  faisoit 
chaque  jour  redoubler  leur  vigilance  el  leur  atten- 
tion sur  eux-mêmes. 

XIL  L'autre  erreur  qui  suit  de  la  première,  con- 
siste dans  la  fausse  opinion  de  bien  des  gens  ,  les- 
quels trouvent  mauvais  que  les  minisires  établis  de 
Dieu  dans  l'Eglise  pour  être  juges  des  consciejices 


DU    SALUT.  339 

et  directeurs  du  salut  des  âmes  ,  prennent  connois- 
sance  de  plusieurs  affaires  qui  ont  rapport  au  monde 
et  qui  sont  des  affaires  du  monde.  Pourquoi ,  dit-on , 
s'ingèrent-ils  en  de  telles  recherches,  et  que  n'en 
demeurent-ils  à  ce  qui  est  de  leur  ressort?  Mais  moi , 
je  prétends  qu'il  n  y  a  aucune  affaire  du  monde  qui 
ne  se  réduise  au  tribunal  des  ministres  de  Jésus- 
Christ,  parce  qu  il  n'y  en  a  aucune  qui  ne  puisse 
avoir  quelque  liaison  avec  la  conscience  et  le  salut. 
Un  mari  s'offense  de  ce  que  l'état  de  sa  maison  et  de 
sa  famille  est  connu  d'un  homme  étranger  ,  qu'une 
femme  vertueuse  a  choisi  pour  son  conducteur  dans 
les  voies  de  Dieu,  et  à  qui  elle  confie  ce  qui  se  passe 
dans  son  domestique  ,  afin  d'apprendre  comment  elle 
doit  s'y  gouverner  et  y  mettre  son  salut  à  couvert. 
Quel  sujet  y  a-l-il  de  s'en  offenser  ?  Cet  homme  , 
tout  étranger  qu'il  est,  n'esl-il  pas  le  lieutenant  de 
Jésus-Christ  ?  n'est-ce  pas  en  cette  qualité  qu'il  juge , 
et  par  conséquent  qu'il  a  droit  de  cbnnoître  de  tout? 
Il  doit  être  sage;  mais  souvent  une  partie  de  sa  sa- 
gesse est  d'entrer  dans  la  discussion  de  ce  qu'il  y  a 
de  plus  intérieur  et  de  plus  particulier  dans  un 
ménage.  Il  le  doit  faire  avec  discrétion  ;  mais  enfm 
il  le  doit  faire.  S'il  le  fait  en  homme,  je  veux  dire 
par  une  indigne  curiosité,  il  sera  lui-même  jugé  de 
Dieu;  mais  s'il  ne  le  fait  point  du  tout,  il  trahira  son 
ministère.  Et  à  quoi  se  lermineroit  donc  le  sacrement 
de  la  pénitence?  Pourquoi  les  lèvres  du  prêtre  se- 
roient-elles  appelées  dans  l'Ecriture,  le  trésor  pu- 
blic et  le  dépôt  de  la  science  du  salut ,  s'il  n'éloit 
permis  de  le  consulter  sur  toutes  sortes  d'affaires. 


34o  SUR   LA    PRUDENCE 

dès  qu'elles  peuveiil,  ou  nuire  au  salul,  ou  y  conirî* 
buer?  Maisundirccteur,  diles-vons,  un  confesseur  ne 
se  doit  mêler  que  de  ce  qui  appartient  à  la  direction  et 
à  la  confession.  Gela  est  vrai:  mais  quelles  sont  les 
matières  les  plus  ordinaires  de  la  confession  pour  les 
personnes  du  monde ,  sinon  les  affaires  du  monde  ? 
D'au,  naissent  les  doutes,  les  scrupules,  les  peines 
de  conscience  dans  une  femme  qui  craint  Dieu  et 
qui  veut  se  sauver  :  n'est-ce  pas  de  tout  ce  qui  com- 
pose sa  vie  la  plus  commune  ?  Si  le  directeur  doit 
ignorer  tout  cela,  quels  enseignemens  pourra-t-il  lui 
donner  ?  Comment  pourra-t-il  lui  marquer  ce  qu'elle 
peut  et  ce  qu'elle  ne  peut  pas,  ce  qu'elle  doit  et  ce 
qu'elle  ne  doit  pas  ?  Si  nous  avions  deux  âmes,  comme 
le  pensoienl  certains  hérétiques,  l'une  pour  les  choses 
du  monde  ,  et  l'autre  pour  les  choses  de  Dieu,etquil 
n'y  eût  que  celle-ci  qui  fut  peccable,  alors,  je  l'avoue, 
les   choses  du  monde  ne  devroient  plus  être  sou- 
mises, ni  à  la  confession,  ni  à  la  direction  ;  mais  que 
n'ayant  qu'une  même  ame ,  et  pour  le  monde  et  pour 
Dieu  ,  il  est   nécessaire   que  celui  qui  préside   à  sa 
conduite  et  à  son  jugement ,  soit  informé  de  tout  ce 
qu'elle  est  selon  l'un  et  l'autre ,  parce  qu'elle   peut 
pécher  selon   l'un   et  l'autre ,  et  se   damner.  J'in- 
siste sur  ce  point  dans  la  vue  de  vor.;j  inspirer  une 
pensée  bien  utile  pour  vous,  et  que  je  voudrois  que 
vous  missiez  en  pratique.  Ce  seroit,  dans  la  multi- 
tude d'aîFaires  toutes  mondaines  dont  vous  êtes  chargé, 
et  qui  se  multiplient  tous  les  jours,  que  vous  eussiez 
quelque  homme  de  Dieu,  pour  en  conférer  avec  lui 
et  pour  les  examiner  ensemble ,  non  point  par  rap- 


DU    SALUT.  341 

port  à  la  pollllque  du  siècle  ,  où  vous  n'êtes  que 
trop  expérimenté  ,  mais  par  rapport  à  Dieu  ,  a  la 
conscience  ,  au  salut.  Car  toutes  les  mesures  que  vous 
prenez  pour  l'heureux  succès  de  vos  desseins ,  peu- 
vent être  admirablement  bien  concertées  selon  le 
monde  ,  et  très-mal  selon  Dieu.  Et  je  vous  confes- 
serai ingénument  que  j'ai  mille  fois  entendu  vanter 
des  actions  de  gens  du  monde  et  des  traits  de  sa- 
gesse qui  me  faisoient  pitié  ,  et  si  je  l'ose  dire,  hor- 
reur, quand  je  venois  à  en  pénétrer  le  fond  et  à  en 
démêler  les  ressorts  ;  parce  que  je  n'y  voyois  ni  bonne 
foi ,  ni  droiture  ,  ni  équité  ,  ni  humanité ,  ni  crainte 
de  Dieu,  ni  religion.  Je  voudrois  donc,  encore  une 
fois ,  que  vous  suivissiez  le  conseil  que  je  prends  la 
liberté  de  vous  donner,  et  que  vous  fissiez  chois  de 
quelqu'un  qui  raisonnât  avec  vous  sur  quantité  d'ar- 
ticles oili  l'innocence  de  l'ame  peut  être  blessée  ;,  et 
qui ,  sans  être  ni  trop  lâche  ,  ni  trop  sévère  ,  vous  eu 
déclarât  ses  sentimens.  Eprouvez-le ,  cet  homme  de 
confiance,  connoissez-le  par  vous-même,  failes-en 
le  discernement  entre  mille;  mais  dès  que  Dieu  vous 
l'aura  adressé,  et  que  vous  vous  y  serez  arrêté ,  ou- 
vrez-lui votre  cœur  ,  soumettez  à  son  examen  toutes 
vos  entreprises  et  toutes  vos  démarches,  proposez-lui 
vos  raisons  ,  écoutez  les  siennes  ,  pesez  tout  dans  une 
juste  balance,  et  ne  vous  obstinez  point  contre  la 
vérité  ,  du  moment  qu'il  vous  la  fera  apercevoir. 
En  matière  de  salut,  c'est  une  souveraine  prudence 
de  ne  se  point  appuyer  sur  sa  propre  prudence. 

Xïil.  La  prudence  du  salut  n'est  pas  encore  toute 
renfermée  dans  celle  première  règle ,  de  la  faire 


34:i  SUll   LA   PRUDENCE 

entrer  parlout  pour  voir  s'il  n'y  a  rien  qui  soit  op- 
posé au  salut;  mais  une  seconde  maxime  également 
importante,  est  de  l'employer  dans  toutes  vos  af- 
faires, et  en  particulier  dans  touJes  les  affaires  hu- 
maines, pour  les  rendre  même  utiles  au  salut  et  pro- 
fitables devant  Dieu.  Car  ce  qui  doit  être  pour  vous 
d'une  grande  consolation  ,  et  ce  que  vous  ne  pouvez 
trop  vous  imprimer  dans  l'esprit  comme  un  principe 
fondamental  de  votre  conduite  ,  c'est  que  les  affaires 
les  plus  humaines  en  elles-mêmes  peuvent  être  sanc- 
tifiées, et  vous  profiter  pour  le  salut,  autant  que 
vous  aurez  soin  de  les  y  rapporter.  Mais  vous  me 
demandez  quel  rapport  elles  peuvent  avoir  avec  le 
salui.  Vous  concevez  assez  que  des  œuvres  de  piété  , 
telles  que  sont  l'oraison  ,  la  confession,  la  commu- 
nion, les  exercices  de  mortification,  sont  des  œu- 
vres salutaires  ,  parce  qu'elles  ont  immédiatement 
Dieu  pour  objet,  et  qu'elles  tendent  vers  lui  direc- 
tement :  mais  il  vous  semble  qu'au  regard  du  salut , 
toutes  les  affaires  du  monde  vous  sont  tout  au  plus 
des  soins  indifférens,  et  que  c'est  beaucoup  si  elles 
ne  vous  détournent  pas  de  votre  fin  dernière,  bien 
loin  d'être  capables  de  vous  en  approcher  et  de  vous 
y  élever.  Voilà  l'illusion  dont  se  laissent  ordinaire- 
ment prévenir  les  chrétiens  du  siècle  ,  et  en  quoi 
ils  se  trompent.  Si  vous  êtes  dans  la  même  erreur, 
je  puis  vous  en  fuire  aisément  revenir.  11  y  a  dif- 
férentes vocations  ;  et  toutes  les  vocations  ,  si  ce 
sont  de  vraies  vocarions ,  sont  vocations  de  Dieu  , 
puisque  c'est  à  li:i  de  nous  placer  tous  comme  il  lui 
plaît,  et  d'arranger  toutes  choses  selon  son  gré  dans 


DU    SALUT.  343 

la  société  des  hommes.  Dieu  veut  que  rious  travail- 
lions tous ,  et  que  nous  agissions  ,  mais  les  uns  d'une 
façon  et  les  autres  d'une  autre  ;  ceux-lù  dans  le 
monde,  ceux-ci  dans  l'état  ecclésiastique,  et  plusieurs 
dans  la  profession  religieuse.  Gela  posé ,  les  affaires 
humaines,  et  même  les  plus  humaines,  sont  donc 
de  l'ordre  de  Dieu  pour  cens  qu'il  y  a  destinés  ; 
étant  de  l'ordre  de  Dieu ,  elles  sont  donc  de  la  vo- 
lonté de  Dieu;  étant  de  la  volonté  de  Dieu,  elles 
sont  donc  agréables  à  Dieu,  en  tant  qu'elles  sont 
dépendantes  de  cette  divine  volonté ,  et  qu'elles  y 
sont  unies  par  la  pureté  de  notre  intention  ;  enfin, 
étant  agréables  à  Dieu  ,  elles  sont  donc  méritoires  de- 
vant Dieu ,  elles  sont  donc  dignes  des  récompenses  de 
Dieu,  elles  sont  donc  saintes  alors,  puisque  Dit  11 
n'agrée  ni  ne  récompense  dans  l'éternité  que  ce  qui 
est  saint.  Ainsi  vous  comprenez  comment  vous 
pouvez  les  référer  à  Dieu,  en  y  reconnoissant  la 
volonté  de  Dieu,  et  vous  y  appliquant  par  ce  motif 
et  en  celte  vue. 

XIV.  Ce  n'est  pas  tout.  Dans  le  soin  des  affaires 
humaines,  combien  y  a-t-il  de  fatigues  à  essuyer? 
combien  de  chagrins  à  dévorer?  combien  d'incidens 
fâcheux  et  de  contretemps,  combien  de  traverses  à 
supporter?  En  combien  de  rencontres  faut-il  se  faire 
violence,  se  gt-ner,  se  surmonter,  [)rendre  sur  soi  ? 
Tel  ,  dans  un  ministère  tout  profane  en  apparence  , 
a  néanmoins  mille  fois  plus  d'occasions  de  pratiqrier 
la  patience,  la  douceur,  la  modération,  la  charité  , 
la  soumission  aux  ordres  du  ciel ,  la  mortification  de 
ses  désirs  et  la  morlilicalion  même  de  ses  sens,  que 


344  ^^^^    ^^   PRUDENCE 

n'en  ont  les  religieux  les  plus  austères.  Ce  n'est  point 
là  un  paradoxe,  et  peut-être  n'êtes-vous  que  trop 
instruit  par  vous-même  ae  ce  que  je  dis  :  or  tout 
cela,  ce  sont  des  moyens  de  sakit  que  vous  avez 
dans  les  mains  ,  et  que  vous  fournissent  les  alFaires 
dont  vous  êtes  occupé  ;  car  tout  cela  dirigé,  purifié, 
relevé  par  un  moiif  surnaturel  et  chrétien  ,  peut 
être,  au  jugement  de  Dieu,  d'un  très-grand  prix. 
Combien  d'autres,  par  la  même  voie,  non-seule-  X* 
ment  se  sont  sauvés,  mais  sont  parvenus  à  la  plus 
sublime  sainteté  ? 

X\ .  Voilà  quelle  est  la  principale  attention  de  la 
prudence  du  salut;  elle  cherche  à  profiter  de  tout 
pour  le  salut,  parce  qu'elle  sait  que  toutes  choses, 
hors  le  péché,  peuvent  servirait  salut.  Au  lieu  que 
les  mondains,  plongés,  et  comme  abimés  dans  les 
affaires  du  monde,  s'y  employent  d'une  manière 
toute  naturelle  ,  et  par  là  laissent  échapper  des  tré- 
sors de  grâces  et  de  mérites  dont  ils  pourroient  s'en- 
richir; un  chrétien  éclairé  de  la  prudence  évangé- 
lique  ,  prend  des  idées  supérieures,  s'élève  au-des- 
sus de  la  nature ,  ne  perd  point  Dieu  de  vue  ,  et  , 
travaillant  dans  le  temps  et  aux  affaires  du  temps 
présent,  porte  tous  ses  regards  vers  l'éternité.  De 
celte  sorte,  ce  qui  demeure  inutile  dans  les  mains 
des  autres ,  lui  vaut  au  centuple  ;  et  dans  sa  condi- 
tion ,  quelque  éloignée  qu'elle  paroisse  du  royaume 
de  Dieu  ,  il  trouve  abondammeut  de  quoi  l'acquérir 
et  de  quoi  s'y  avancer.  L'ambitieux  fait  consister 
toute  sa  sagesse  à  ne  pas  manquer  une  occasion  de 
se  pousser  aux  honneurs  du  monde;   le  riche  inté- 


DU   SALUT.  345 

ressé  met  toiile  la  sienne  à  grossir  ses  revenus  et  à 
amplifier  ses  domaines;  mais  ce  parfait  chrétien,  tel 
que  vous  devez  être ,  et  que  mon  zèle  pour  vous  me 
fait  souhaiter  avec  ardeur  que  vous  soyez,  ne  con- 
nok  point  d'autre  sagesse  que  d'aspirer  par  toutes  les 
voies  qui  se  présentent,  à  une  gloire  immortelle, 
d'amasser  chaque  jour  des  richesses  qui  ne  périront 
jamais. 

XVÏ.  Je  ne  cesserai  donc  point ,  et  par  le  devoir 
de  ma  profession  ,  et  par  l'attachement  très-respec- 
tueux que  j'ai  pour  votre  personne,  de  vous  faire  la 
même  exhortation  que  faisoit  un  prophète  au  peuple  . 
d'Israël:  Apprenez  où  est  la  prudence,  où  est  le 
conseil ,  où  est  la  force  de  V entendement  (i).  Je 
serois  bien  téméraire  si  j'enlreprenois  de  vous  ap- 
prendre où  est  la  prudence  du  monde  ;  vous  me  fe- 
riez là-dessus  des  leçons,  et  ce  seroit  à  moi  de  vous 
consulter  comme  un  maître.  Mais  les  plus  grands 
maures  dans  la  sagesse  humaine  et  dans  la  science 
€lu  monde  ,  sont  communément  les  moins  hahiles 
dans  la  science  du  salut:  or,  vous  ne  pouvez  plus 
douter  que  cette  science  du  salut  ne  soit  néanmoins 
la  véritable  prudence.  Ainsi  j'ose  vous  redire  :  fai- 
tes une  étude  sérieuse  de  cette  solide  et  droite  pru- 
dence. Mais  où  la  trouverez-vous  ?  elle  n'est  guère 
connue  dans  les  cours  des  princes,  ni  dans  les  plus 
hauts  rangs,  et  je  me  souviens  sur  cela  d  un  beau 
trait  de  l'Ecriture  :  il  est  remarquable.  Le  Roi  pro- 
phète, parlant  du  patriarche  Joseph,  dit  que  Pha- 
raon lui  donna  un  pouvoir  absf)!u  et  une  intendance 

(i)  Baruc.  2. 


34^6  SU1\    LA    PRUDENCE 

générale  dans  tout   son   empire   (i);   et    pourquoi 
leleva-l-il  h  ce  rang  d'honneur?  plusieurs  considé- 
rations l'y  engagèrent  ;  mais  entre  les  autres,  ce  ha 
aîln  que  Joseph  donnât  des  règles  de  prudence  aux 
grands  de  sa  cour,  et  qu'il  enseignât  la  sagesse  à  ses 
ministres  d'état  (2).  Le  moyen  que  cela  pût  être,  de- 
mande saint  Chrysoslôme?  à  peine  Joseph  avoit-il 
atteint    l'âge  de  vingt-cinq   ans  ;  c'étoit   un   jeune 
homme  sans  expérience  des  choses  du  monde,  qui 
n'avoit  eu  jusque-là  d'autre  emploi  que  de  garder  des 
troupeaux;  qui,  tiré   par  violence  de  la  maison  de 
son  père ,  s'étoit  vu  réduit  â  la  condition  d'esclave  ; 
qui,  tout  récemment,  avoit  été  confiné  dans  une 
prison  ,  et  ne  faisoit  encore  que  d'en  sortir  ;  qui  se 
trouvoit  tout  nouveau  en  Egypte  et  n'en  savoit  ni  les 
mœurs,  ni  les  coutumes.  Au  contraire  ,  les  ministres 
de  Pharaon  étoient  des  vieillards   consommés  dans 
les  affaires ,  et  formés  par  un  long  usage  :  cependant 
il  faut  qu'ils  deviennent  les  disciples  de  Joseph,  et 
que  ce  soit  lui  qui   les  dresse  et  qui  les  instruise. 
Qu'est-ce  que  cela  veut  dire  ?  il  est  aisé ,  répond  saint 
Chrysostôme,  de  découvrir  ce  mystère  :  c'est  que  les 
princes  et  les  ministres  de  la  cour  de  Pharaon  étoient 
des  idolâtres ,  et  n'avoient  point  encore  adoré  ni  servi 
le  vrai  Dieu:  c'étoient  de  grands  hommes  selon  le 
monde,  il  est  vrai;  ils  entendoieut  parlaiieraenl  l'art 
de  gouverner  les  peuples,  j'en  conviens;  ils  main- 
lenoient  dans  tout  sou  lustre  et faisoient  fleurir  l'au- 
torité royale ,  je  le  veux  ;  ils  mettoient  dans  Its  finan- 

(i>  Ps.  10 'j.  —  (?,)  T/t  criidiret  principes  ej'us  ,  et  sencs  ejus  pru~ 
dentiatn  docerct.  iLid. 


DU   SALUT.  347 

ces  et  dans  le  commerce  un  ordre  admirable,  jy 
consens;  et  qu'on  leur  altribue  mille  autres  qualités, 
je  ne  contesterai  pas  sur  une  seule,  et  je  les  recon- 
noîtrai  toutes.  Mais  que  leur  manqnoit-il?  l'esprit  de 
religion,  le  culte  de  Dieu,  la  connoîssance  du  salut 
et  le  zèle  d'y  parvenir  ;  sans  cela  toute  leur  prudence 
portoit  à  faux ,  et  étoit  aussi  vaine  que  les  principes 
sur  lesquels  ils  l'établissoient;  il  n'y  avoit  que  Joseph 
qui  fût  en  état  de  les  ramener  de  leurs  voies  éga- 
.  rées  ,  et  plût  au  ciel  qu'il  y  eût  dans  toutes  les  cours 
des  rois  de  pareils  docteurs ,  et  qu'on  voulût  les 
écouter! 

XVII.  Le  désordre  qui  perd  tout ,  c'est  qu'on 
n'écoute  que  la  prudence  du  monde  :  désordre  plus 
ordinaire  dans  la  grandeur  et  l'éclat  des  premières 
conditions;  mais  du  reste,  désordre  presque  univer- 
sel. A  bien  juger  des  choses,  quelque  apparence  qu'on 
ait  de  religion,  et  quelque  profession  qu'on  en  fasse, 
on  n'a  point  dans  le  fond  d'autre  prudence  que  celle 
du  monde.  Par  une  malheureuse  fatalité  ,  à  force  de 
pratiquer  le  monde,  on  réduit  à  la  seule  prudence 
du  monde ,  les  atîaires  mêmes  oii  le  salut  est  en«aiîé. 
Dans  toutes  les  délibérations  ,  c'est  presque  toujours 
la  prudence  du  monde  qui  décide  ;  si  la  prudence  du 
salut  forme  quelque  dilTicullé,  on  la  traite  de  scru- 
pule et  de  foiblesse  :  car  voici  jusqu'où  va  le  désor- 
dre. Qu'un  homme  de  bien  ,  et  sage  selon  l'évangile  , 
téuioigne  de  la  répugnance  à  telle  résolution  qu'on 
prend,  à  tel  moyen  qu'on  lui  suggère,  à  tel  avis 
qu'on  lui  donne,  à  tel  avantage  qu'on  lui  fait  espé- 
rer; qu'il  balance  là-dessus ,  par  une  raison  de  cons- 


348  Sl!U   LA    PRUDENCE 

ciencé",  et  qu'il  craigne. d'y  exposer  son  salul ,  on  en 
rit,  on  en  plaisante,  on  le  regarde  comnae  un  peiit 
génie,  et  l'on  conclut  qu'il  n'est  bon  à  rien.  S'il 
avoit  à  raisonner  et  à  délibe'rer  avec  des  païens  et 
des  infidèles  ,  je  ne  m'élonnerois  pas  qu'on  tournât 
ainsi  en  raillerie  tous  ses  remords  et  toutes  ses  pré- 
cautions ;  mais  ce  que  je  ne  puis  assez  déplorer,  c'est 
qu'il  ait  à  soutenir  les  mêmes  mépris  parmi  des 
chrétiens,  et  que  des  gens  qui  professent  la  même 
foi  que  lui ,  et  qui  prétendent  au  même  salut,  soient 
surpris  de  lui  ctilendre  alléguer  ce  salut  et  celte  foi 
contre  les  principes  de  la  politique  humaine  et  con- 
tre les  manières  du  monde.  De  là  vient  que,  pour 
s'attacher  régulièrement  dans  le  monde  à  la  pru- 
dence du  salut,  on  a  besoin  d'une  grande  fermeté 
d'ame  et  d'un  grand  désintéressement. 

XViil.  Je  sais  que  vous  avez  l'un  et  l'autre.  Vous 
êtes  ferme  dans  ce  que  vous  avez  une  fois  résolu;  et 
comme  vous  ne  faites  rien  à  quoi  vous  n'ayez  mû- 
rement pensé  et  oii  vos  vues  ne  soient  très-désinté- 
ressées, les  discours  du  public  vous  louchent  peu  , 
et  ses  jugemens  ne  sont  guère  capables  de  vous 
détourner  de  tout  ce  que  vous  croyez  être  de  votre 
devoir;  mais  celte  fermeté  inflexible  au  sujet  des 
devoirs  du  monde  ,  prenez  garde  qu'elle  ne  vous 
abandonne  lorsqu'il  s'agit  du  salul.  Laissez  parler  ces 
esprits  forts,  à  qui  vous  entendez  dire  quelquefois 
par  dérision  et  en  se  réjouissant ,  qu'un  tel  a  peur  de 
l'enfer,  qs/il  est  dévot,  qu'il  a  des  visions:  atten- 
dez Id  fiHjc'eslla  décision  de  tout.  O  que  ces  grands 
esprits ,  que  ces  amcs  si  élevées  au-dessus  du  vul- 


DU   SALUT.  3^9 

gaire  ,  que  ces  sages  du   siècle  trouvent  bien  à  ra- 
battre de  cette  sagesse  dont  ils  se  paroient  et  dont 
ils  étoient  si  fiers  ,  quand  la  mort  arrive,  et  qu'elle 
les  avertit  qu'il  faut  passer  dans  un  autre  monde  ,  oii 
toute  la  prudence  de  celui-ci  n'est  de  nulle  valeur  et 
n'est  comptée  pour  rien!  Leur  prudence  mondaine 
leur  a  servi  à  se  démêler  habilement  et  honorable- 
ment de  toutes  les  atîaires  qu'ils  ont  eu  à  traiter  avec 
les  hommes  ;  mais  de  quel  usage  leur  sera-l-ellepour 
se    démêler   heureusement  et  avantageusement  de 
l'importante  affaire  qu'ils  auront  à  traiter  avec  Dieu? 
Il  s'agira  de  lui  rendre  compte ,   il  s'agira  de  justi- 
fier devant   son   tribunal  toute   la  conduite  de  leur 
■vie  ,  il  s'agira  de  recevoir  de  lui  une  sentence  de  sa- 
lut ou   de    damnation;  il  n'y  aura  point  là  d'intri- 
gues à  imaginer  ,  de  ressorts  secrets  à  faire  jouer  , 
d  esprits  à  ménager.  D  un  seul  rayon  ,  la  lumière  di- 
vine dissipera  toutes  ces  fausses  lueurs  d'une  raison 
bornée  ,   et  d'une  sagesse    qui  les  aveugîoit  et  les 
égaroit ,  plutôt  qu'elle  ne  les  éclairoit  et  les  condui- 
soil.  A  ce  grand  jour ,  à  celte  révélation  ,  qui  tout 
à  coup  leur  découvrira   toute  leur   folie  passée   et 
toute  leur  misère  présente  ,  que  penseront  ces  phi- 
losophes ,  ces  intrépides,  ces  braves  en  fiiit  de  re- 
ligion? c'est  ce  que  je  voudrois ,  mais  ce  que  je   ne 
puis  maintenant  leur  faire  concevoir  :  si  même  je  me 
hasardois  à  vouloir  leur  en  donner  quelques  idées, 
ils  ne  m'en  croiroient  pas.   Quand  donc  le  conce- 
vront-ils ?  quand   ils  1  éprouveront.  Mais  quand  ils 
l'éprouveront,  y  aura-t-il   du   remède ,  y  aura-t-il 
pour  eux  quelque  ressource? 


35o  SUR    LA    PRUDENCE 

XÏX.  Ces  réflexions  sont  terribles ,  et  méritent 
assurément  qu'on  s'y  rende  allenlif.  Peut-être  me 
direz-vous  ce  qu'on  nous  dit  tous  les  jours ,  que  la 
dissipation  du  monde  el  ses  mouvemens  elFacent  ces 
sortes  de  pensées  ,  et  empêchent  que  la  plupart  ne 
s'en  occupent:  mais,  vous  répondrai-je,  c  est  doJic 
à  dire  que  la  dissipation  du  monde  el  que  ses  mou- 
vemens renversent  l'esprit  à  la  plupart  des  gens  du 
monde:  car,  en  vérité,  qu'appelez-vous  renverse- 
ment d'esprit,  si  ce  n'en  est  pas  un  de  savoir  qu'on 
doit  mourir,  qu'après  la  mort  tout  sera  comme 
anéanti  pour  nous  sur  la  terre  ,  qu'il  ne  nous  restera 
qu'un  seul  bien  à  posséder,  qui  est  le  salut ,  que 
la  possession  de  ce  bien  unique  et  souverain  dépen- 
dra du  soin  que  nous  aurons  eu  de  le  rechercher 
dans  la  vie  et  de  nous  y  préparer,  que  la  perle  de 
ce  bien  infini  nous  exposera  à  un  malheur  iufini  et 
nous  y  précipitera:  que  peut-on,  dis-je,  appeler 
égarement  et  même  extravagance,  si  ce  n'est  dêlre 
instruit  de  tout  cela,  et  de  le  négliger  ,  et  de  n'en 
être  aucunement  en  peine,  et  de  l'abandonner  au 
hasard,  et  de  n'y  tourner  jamais  ses  vues,  et  de 
n'examiner  jamais  ce  qui  en  sera  et  ce  qui  n'en  sera 
pas  ,  comme  si  c'eloit  une  chose  à  quoi  l'on  n'eût  nul 
iiilérêt,  ou  qu'un  intérêt  très-léger?  N'est  ce  pas 
en  cela  que  s'accomplit  la  parole  de  Dieu  et  celte 
menace  qu'il  nous  fait  par  son  Apôtre  :  Je  perdrai  ■ 
toute  la  sagesse  des  sages  ,  et  je  détruirai  toute  la 
prudence  des  prudens  ?  il  permet  que  des  hommes  , 
d'ailleurs  pleins  de  raison  ,  et  àw  meilleur  conseil  en 
toutes  les  autres  alTalres  ,  cessent  d'être  raisonnables 


DU    SALUT.  35l 

et  deviennent  incapables  de  loul  conseil  dans  l'af- 
faire de  leur  saint. 

XX.  Vous  ne  serez  pas  de  ce  nombre  ,  ainsi  que 
je  l'espère  et  que  je  le  demande  souvent  à  Dieu  pour 
vous.  Vous  rentrerez  en  vous-même,  et  vous  con- 
sidérerez sérieusement  tout  ce  que  je  viens  de  vous 
marquer.  Vous  serez  toujours ,  comme  vous  l'avez  été 
jusqu'à  ce  jour ,  sage  pour  les  affaires  publiques  dont 
vous  êtes  chargé  ,  sage  pour  les  affaires  domestiques 
de  votre  maison  ;  mais  vous  le  serez  encore  plus  pour 
votre  ame  et  pour  raifaire  de  votre  salut.  Vous  me 
faites  l'honneur  de  me  mettre  au  rang  de  vos  amis , 
et  de  m'en  donner  la  qualité.  Je  la  reçois  avec  tout 
le  respect  et  toute  la  reconnoissance  possible  ;  mais 
il  me  seroit  bien  douloureux  qu'un  homme  que 
j'honore,  en  qui  je  remarque  les  plus  beaux  talens, 
et  à  qui  je  dois  autant  qu'à  vous,  s'oubliât  lui-même 
dans  son  affaire  capitale,  lorsqu'il  a  tant  de  vigilance 
et  de  circonspection  dans  les  affaires ,  ou  qui  ne  le 
touchent  en  aucune  sorte,  ou  qui  ne  sont  pour  lui 
que  d'une  très-petite  conséquence ,  en  comparaison 
de  celle  qu'il  laisse  perdre.  Mon  ministère  m'engage 
à  m'employer  au  salut  des  âmes.  Je  dois  être  sen- 
sible à  leur  perle  par  le  sentiment  d'une  charité 
commune  ,  et  fût-ce  l'ame  du  dernier  des  hommes, 
et  même  l'ame  de  mon  plus  mortel  ennemi,  je  ne 
devrois  rien  épargner  pour  la  sauver.  Concluez  de 
là  ce  que  me  causeroit  de  regrets  et  de  sensibilité  la 
perte  d'une  ame  qui ,  par  tant  d'endroiis  et  tant  de 
raisons  particulières  ,  me  doit  être  aussi  chère  qne 
la  vôtre.  Je  vous  conjure  donc  par  l'amitié  ,  ou  plutôt 


352     SUR  LA  PRUDENCE  DU  SALUT. 

par  la  bonlé  que  vous  me  témoignez  en  loiifes  ren- 
contres ,  de  me  donner  la  consolation  d  avoir  tra- 
vaillé efficacement  à  votre  plus  grand  bien  et  à  votre 
intérêt  le  plus  précieux,  qui  est  le  salut.  \ous  avez 
sans  cesse  autour  de  vous  ur^e  foule  de  gens  qui  vous 
sollicitent  pour  d'autres  grâces  qu'ils  veulent  obtenir  : 
ce  ne  sont  point  là  celles  que  je  vous  demande.  Dis- 
pensez-les comme  il  vous  plaira,  et  à  qui  il  vous 
plaira  :  mais  accordez-moi  ce  que  je  désire  si  ardem- 
ment,  et  sur  quoi  je  ne  craindrai  point  de  vous 
presser  jusqu'à  l'importunilé  ;  savoir  ,  que  votre  pre- 
mier soin  soit  votre  salut.  Dans  ces  autres  grâces 
pour  lesquelles  on  s'empresse  tant  auprès  de  vous, 
chacun  ne  pense  qu'à  soi-même  et  ne  cherche  que 
soi-même  :  mais  dans  la  grâce  que  je  souhaite  et  que 
j'attends  de  votre  religion,  je  ne  pense  qu  à  vous, 
ni  je  ne  cherche  que  vous. 


INSTOICTION 


INSTRUCTION 

SUR 

LE  CHOIX  D'UN  ÉTAT  DE  VIE  (i). 


Oans  l'âge  où  vous  êtes ,  vous  devez  penser  à  faire 
choix  d'nn  étal  de  vie;  el  rien  n'est  plus  nécessaire 
pour  vous  que  de  bien  connoître  l'imporlance  de 
ce  choix  et  les  règles  qu'il  y  faut  garder.  Vous  me 
demandez  là-dessus  quelque  instruction,  et  je  satis- 
fais volontiers  à  une  demande  aussi  raisonnable  que 
celle-là  ,  et  aussi  digne  de  votre  piéié  et  de  votre 
sagesse. 

I.  Imprimez-vous  bien  dans  l'esprit  cette  grande 
maxime,  qu'il  n'y  a  rien  dont  le  salut  dépende  davan- 
tage que  de  bien  choisir  l'état  oii  l'on  doit  vivre , 
parce  qu'il  est  certain  que  presque  tons  les  péchés 
des  hommes  viennent  de  l'engagement  de  leur  état. 
Combien  Dieu  voit-il  de  réprouvés  dans  l'enfer,  qui 
seroient  maintenant  des  saints  s'ils  avoienl  embrassé , 
par  exemple,  l'éiat  religieux?  el  combien  y  a-t-il  de 
saints  dans  le  ciel  qui  seroient  éternellement  ré- 
prouvés, s'ils  avoient  vécu  dans  le  monde  ?  Voilà  ce 
qui  s'appelle  le  secret  de  la  prédestination,  lequel 
roule  principalement  sur  le  choix  de  l'é'at.  Tâchez 
donc  de  bien  comprendre  cette  vériié,  aiin  de  vous 
bien  conduire  dans  une  atïaire  si  imper  ta  nie.  Car  que 

(i)  Cette  instiuclion  regarde  une  jeune  personne  de  qualité, 
TOME   IX.  23 


354  ^'^^  LE  CHOIX 

seioît-ce  si  vous  veniez  à  vous  y  tromper,  et  à 
prendre  une  autre  voie  que  celle  où  Dieu  vous  a 
préparé  des  grâces  pour  faire  votre  salut  ? 

II.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  essentiel  dans  le  choix 
d'un  état,  est  de  n'y  entrer  jamais  sans  vocation  , 
c'est-à-dire  ,  sans  y  être  appelé  de  Dieu.  Car  il  ne 
vous  appartient  pas  de  disposer  de  vous-même  pour 
choisir  selon  votre  gré  tel  état  qu'il  vous  plaira. 
Etant  à  Dieu  comme  nous  y  sommes ,  c'est  à  lui  de 
nous  parler  selon  les  vues  et  selon  les  desseins  de  sa 
providence;  et  si,  au  préjudice  d'une  obligation  si 
sainte,  nous  nous  engageons  témérairement  dans 
une  condition  où  il  ne  nous  appelle  pas,  dès-là  il 
est  en  droit  de  nous  y  délaisser,  et  de  ne  nous  plus 
accorder  cette  protection  spéciale  dont  il  favorise  les 
justes.  Or,  quel  malheur  si  cela  vous  arrivoit  jamais, 
et  si  vous  pouviez  un  jour  vous  reprocher  que  vous 
êtes  dans  un  état  où  Dieu  ne  vous  avoit  pas  destinée  ! 
Quand  vous  seriez  alors  sur  le  premier  trône  du 
inonde,  quand  vous  seriez  reine  et  souveraine,  vous 
devriez  plaindre  votre  sort,  et  le  regarder  comme 
l'étal  le  plus  déplorable. 

m.  Cependant  voilà  le  désordre,  et  tout  ensemble 
la  misère  des  conditions  du  monde.  On  n'y  entre 
que  par  intérêt ,  que  par  ambition  ,  que  par  passion  , 
que  pour  y  chercher  des  établissemens  de  fortune. 
Jamais,  ou  presque  jamais,  on  n"y  envisage  Dieu; 
et  la  dernière  chose  à  laquelle  on  pense,  c'est  d'exa- 
miner si  l'état  qu'on  prend  est  de  sa  volonté  ,  et  si 
le  salut  y  peut  être  en  assurance.  Cela  ne  se  voit 
que   trop.  Par  exemple,  dan^  une   alliance  qu'on 


d'un  état  de  vie,  355 

veut  faire ,  et  où  deux  jeunes  personnes  doivent 
s'engager  par  le  lien  du  mariage,  à  quoi  s'applique- 
t-on?  à  considérer  s'il  y  a  de  part  et  d'autre  un  bien 
convenable  ,  s'il  y  a  de  la  naissance  et  de  la  qualité, 
si  l'entrée  en  telle  famille  fera  honneur,  si  elle  sera 
de  quelque  utilité  selon  le  monde.  Dès  qu'on  y 
trouve  là-dessus  tout  ce  qu'on  prétend  ,  on  ne  se 
met  guère  en  peine  de  la  vocation  divine,  ou  plutôt 
on  la  suppose ,  comme  si  elle  étoit  infailliblemenE 
attachée  à  de  pareils  avantages. 
IV.Ge  n'est  pas  qu'il  soit  absolument  mauvais  d'avoir 
égard  à  tout  cela.  Il  y  a  une  prudence  humaine  qui 
n'est  point  contraire  à  la  sagesse  évangélique,  pourvu 
qu'elle  lui  soit  subordonnée.  Mais  l'abus  est  de 
n'écouter  que  cette  prudence  du  siècle  ,  de  ne  se  con- 
duire que  par  les  principes  du  siècle  ,  de  ne  regardée 
les  choses  que  par  rapport  au  siècle,  et  de  ne  s'y  dé- 
terminer qu'autant  que  les  considérations  du  siècla 
nous  y  portent.  Car  c'est  faire  à  Dieu  le  même  ou-, 
trage  et  la  même  injustice  que  feroit  à  son  maître 
un  serviteur  qui  voudroit  se  rendre  indépendant, 
ou  qui  n'agiroitque  sous  les  ordres  et  sous  l'autorité 
d'un  autre. 

V.  De  là  vient  quil  y  a  très-peu  de  gens  du  monde 
qui  puissent  raisonnablement  se  flatter  d'être  dans 
l'état  oLi  Dieu  les  veut.  Je  ne  prétends  point  vous 
faire  entendre  par  là  que  les  divers  états  qui  compo- 
sent ce  que  nous  appelons  le  monde,  ne  soient  pas 
en  général  delà  vocation  de  Dieu.  C'est  lui  qui  les  a 
établis,  lui  qui  les  a  partagés,  lui  qui,  par  son  infinie 
sagesse ,  les  a  disposés  et  arrangés.  Or,  il  ne  les  a 

23. 


356  SUR   LE    CHOIX 

pas  élablls,  ni  partagés,  ni  arrangés  de  la  sorte,  pour 
vouloir  qu'ils  demeurent  vides  et  sans  sujets  qui  les 
remplissent.  D'où  il  faut  nécessairement    conclure 
qu'entre  les  hommes  il  y  en  a ,  et  un  grand  nombre  , 
qu'il  a  fait  naître  pour  ces  états  et  qu'il  y  a  appelés. 
Tellement  que  ce   seroil  une  erreur    grossière   de 
croire  que  d'être  engagé  dans  le  monde  ce  fût  être 
hors  des  voies  de  Dieu  :  comme  si  Dieu  réprouvoil 
tous  les  états  du  monde ,  et  qu'on  n'en  pût  embrasser 
aucun  avec  une  vocation  légitime  et  sainte.  Le  monde, 
par  l'opération  du  Saint-Esprit  et  de  sa  gruce ,  a  pro- 
duit dans  toutes  les  conditions  de  parfaits  chrétiens, 
et  fourni  au  ciel  une  multitude  innombrable  de  bien- 
heureux. Mais  tout  ceci  supposé  ,  la  proposition  que 
j'ai  avancée  et  que  je  reprends,  n'en  est  pas  moins 
vraie,  savoir,  qu  il  y  a  très-peu  de  gens  du  monde 
qui  puissent  raisonnablement  et  prudemment  s'as- 
surer qu'ils  soient  dans  l'état  oi!i  Dieu  les  demandoit. 
Car  pour  avoir  cette  assurance  raisonnable  et  pru- 
dente ,   il  ne  me  suffit  pas  en  général  qu'il  n'y  ait 
point  d'état  dans  le  monde  où  je  n'aie  pu  être  appelé 
de  Dieu  :  il  faut  de  plus  que  je  sache  en  particulier, 
et  autant  que  j'en  puis  avoir  de  connoissance,  que 
Dieu    en   effet,  dans  sa  prédestination    éternelle, 
m'avoit  marqué  tel  état  plutôt  que  tel  antre.  Je  n'en 
puis  être  instruit,  ou  que  par  une  révélation  expresse 
de  la  part  de  Dieu,  ce  que  certainement  les  personnes 
dont  je  paile  n'ont  pas  ;  ou  que  par  les  soins  que  j'ai 
pris  pour  découvrir, selon  qu  il  m'étoit  possible,  ce 
que  Dieu  vouloil  de  moi.  Ur  il  est  évident  que  les 
gens  du  monde  ne  prennent  communément  pour 


D'UN    ÉTAT    DE   VIE.  SSj 

cela  nul  soin,  nul  moyen.  D'où  il  s'ensuit  qu'ils  n'ont 
donc  nulle  raison  de  juger  que  l'éiat  auquel  ils  se 
trouvent  attachés  soit  réellement  celui  que  Dieu  dans 
ses  décrets  adorables  leur  avoit  assigné.  Car  de  se 
répondre  que  Dieu  ,  malgré  leur  négligence  ,  les 
aura  conduits  dans  une  affaire  si  périlleuse  ;  que  sans 
qu'ils  se  soient  mis  en  peine  d'apprendre  ses  volontés, 
il  aura  bien  voulu  lui-même  les  leur  inspirer;  qu'il 
ne  les  aura  pas  laissés  là-dessus  dans  l'ignorance, 
ni  livrés  à  leur  aveuglement ,  ce  seroit  une  pré- 
somption mille  fois  condamnée  par  la  parole  de  Dieu 
même  et  par  les  sacrés  oracles  de  l'Ecriture.  Ainsi 
ils  n'ont  rien  de  solide  sur  quoi  ils  puissent  appuyer 
leur  confiance  ;  et  je  dis  de  plus  qu'ils  ont,  au  con- 
traire ,  tout  sujet  de  craindre  l'accomplissement  des 
menaces  du  Seigneur,  qui  nous  a  si  hautement  et  si 
souvent  avertis  qu'il  confondroit  la  fausse  sagesse  du, 
monde ,  et  qu'il  l'abandonneroil  à  ses  vues  trom- 
peuses et  à  son  sens  perverti. 

VI.  Vous  voulez  présentement  savoir  ce  que  vous 
devez  faire  pour  connoître  les  vues  de  Dieu  sur  vous, 
et  quelle  est  votre  vocation.  C'est  ce  que  je  vais  vous 
expliquer,  et  ce  que  je  comprends  en  trois  articles  ,^ 
qui  vous  serviront  de  règles,  et  que  je  vous  prie 
d'observer  avec  une  entière  fidélité.  Le  premier  est 
d'avoir  recours  à  Dieu  ;  le  second ,  de  vous  adresser 
ensuite  aux  ministres  de  Dieu;  et  le  troisième,  de 
vous  consulter  vous-même.  Tout  ce  qu'il  y  a  do 
plus  solide  par  rapport  au  choix  de  votre  étal ,  je  dis 
à  un  bon   chois,  a  un  choix   sage  et  chrétien,  se 


358  SUR   LE    CHOIX 

trouve  renfermé  dans  ces  trois  devoirs,  dont  voici 
îa  pratique. 

Vil,  Gomme  Dieu  ne  s'explique  immédiatement 
à  nous  que  par  ses  inspirations  intérieures,  vous  de- 
vez d'abord  l'écouter  dans  le  fond  de  votre  cœur,  et 
vous  rendre  attentive  à  celte  voix  secrète  par  la- 
quelle il  a  coutume  de  parler  à  ses  élus.  Mais  afin  de 
l'engager  davantage  à  vous  communiquer  ses  lumières 
et  à  se  déclarer ,  vous  n'avez  point  de  moyen  plus 
efficace  ni  plus  assuré  que  la  prière.  Allez  donc  aussi 
souvent  que  vous  le  pourrez  vous  prosterner  devant 
lui ,  et  lui  dire  comme  Samuel  :  Parlez  ,  Seigneur  ,  et 
découvrez-moi  vous-même  quel  df'ssein  vous  avez 
formé  sur  ma  personne;  car  me  voilà  prèle  à  vous 
entendre,  à  vous  obéir,  et  à  exécuter  toutes  vos 
volontés.  Quelque  difficulté  qui  se  présente  en  tout 
ce  que  vous  me  prescrirez ,  et  quelque  opposé 
qu'il  soit  à  mes  inclinations,  du  moment  que  je 
comprendrai  que  c'est  ce  que  vous  voulez  de 
moi,  je  ne  balancerai  pas;  et  sans  difiérer,  je  me 
mettrai  en  devoir  de  l'accomplir.  Telle  est,  mon 
Dieu  ,  ma  résolution ,  et  j'espère  de  votre  grâce  que 
rien  ne  sera  capable  de  l'ébranler,  ni  de  îa  changer. 
A  celte  prière  ,  vous  pourrez  encore  ajouter  celle  de 
David:  Montrez-moi ,  Seigneur ,  le  chemin  oit  je 
dois  marcher ,  parce  que  j'ai  élevé  vers  vous  mon 
ame  (i).  Le  Prophète  se  sert  là  d'une  puissante  rai- 
son pour  toucher  le  cœur  de  Dieu^  et  il  ne  pouvoit 
plus  sûrement  obtenir  d'en  élre  éclairé  :  Parce  qu^ 
(i)  Ps.  142. 


d'un  état  de  vie.  359 

fai  èles?è  ^ers  vous  mon  ame.  En  effet ,  si  Dieu  ne 
souhaite  rien  plus  ardemment  que  de  nous  voir  se- 
conder sa  providence  et  embrasser  ses  voies  ,  nous  les 
laissera-t-il  ignorer,  et  n"aura-l-il  nul  égard  au  désir 
qne  nous  lui  marquons  et  à  la  droite  intention  que 
nous  avons  de  les  suivre  ?  Ce  qui  achèvera  enfin  de 
l'intéresser  en  votre  faveur,  et  de  le  disposer  à  vous 
accorder  votre  demande,  ce  sera  d'y  joindre  quel- 
ques dévotions  particulières  et  quelques  bonnes  œu- 
vres, surtout  l'usage  de  la  communion,  et  même 
quelques  pratiques  de  la  pénitence  chrétienne.  Car 
voilà,  selon  saint  Paul,  les  victimes  et  les  sacrifices 
par  où  l'on  fléchit  le  Seigneur. 

Vin.  Après  vous  être  acquittée  de  ce  premier 
devoir  envers  Dieu ,  vous  devez  ensuite  vous  adresser 
aux  ministres  de  Dieu.  Ce  sont  nos  guides  ,  nos 
conducteurs ,  et  ils  ont  été  établis  pour  nous  donner 
des  conseils  salutaires.   C'est  pour  cela  que  Dieu  les 
éclaire  spécialement  eux-mêmes;  et  souvent  il  ar- 
rive que  ce  qu'il  n'a  pas  voulu  par  lui-même  nous 
révéler  ,  c'est  par  leur  bouche  qu'il  nous  l'enseigne. 
Ainsi  dans  l'ancienne  loi  ,  les  prophètes  étoient-ils 
appelés  voyans  ,  et  c'éloit  à  eux  que  Dieu  envoyoit 
son  peuple  pour  en  recevoir  toutes  les  décisions  et 
tous  les  éclaircissemens  nécessaires.  Or  ,  par  les 
ministres  de  Dieu  ,    j'entends  deux  sortes  de  per- 
sonnes. Premièrement ,  et  dans  le  sens  le  plus  ordi- 
naire et  le  plus  propre  ,    ce  sont  les  prêtres  du 
Seigneur ,  ce  sont  nos  confesseurs  et  les  directeurs 
de  notre  conscience.   Ayez  un  directeur  sage  ,   un 
homme  de  Dieu  ,   en  qui  vous  preniez  confiance  , 


36"0  SUR    LE    CHOIX 

ei  à  qui  vous  exposiez  avec  simplicité  et  avec  can- 
deur toutes  vos  vues  ,  toutes  vos  pensées  ,  toutes  les 
bonnes  et  mauvaises  dispositions  de  votre  ame.  Pro- 
posez-lui vos  doutes;  marquez-lui  à  quoi  vous  vous 
sentez  attirée  ,  ou  à  quoi  vous  avez  de  la  répugnance. 
Ne  lui  dissimulez  rien  ;  et  quand  vous  croirez  lui 
avoir  dit  toutes  choses  ,  priez-le  qu'il  vons  examine 
encore  lui-même,  et  répondez -lui  avec  l'humiliié 
d'un  enfant.  Surtout  faites-lui  voir  qu'il  peut  vous 
parler  avec  une  pleine  liberté,  et  demandez-lui  qu'il 
vous  détermine  précisément  au  parti  qu'il  jugera  le 
meilleur  sek)n  Dieu  ,  et  non  point  à  celui  qui  pour- 
roit  vous  être  plus  agréable  selon  la  nature  et  selon 
le  monde.  Dès  que  vous  agirez  avec  cette  droiture 
et  cette  bonne  foi  ,  vous  aurez  tout  sujet  de  vous 
promettre  que  Dieu  présidera  au  jugement  de  son 
ministre  ,  et  que  l'esprit  de  vérité  lui  suggérera  pour 
vous  une  décision  juste  ,  et  où  vous  pourrez  vous  en 
tenir.  Mais  en  second  lieu  ,  vous  devez  de  plus  comp- 
ter parmi  les  ministres  de  Dieu  ,  le  père  et  la  mère 
dont  vous  avez  reçu  la  vie.  Les  pères  et  les  mères 
sont ,  après  Dieu^el  selon  l'ordre  de  Dieu  ,  les  pre- 
miers supérieurs  de  leurs  enfans  ,  et  ce  seroit  une 
indépendance  condamnable  plutôt  qu'une  liberté 
évangélique  ,  de  vouloir ,  dans  le  choix  qu'on  fait 
d'un  étal ,  se  soustraire  absolument  à  l'autorité  pa- 
ternelle. Il  est  vrai  qu'on  n'est  pas  toujours  obligé 
de  se  conformer  aux  désirs  d'un  père  et  d'une  mère, 
trop  préoccupés  de  l'esprit  du  monde  ,  et  qu'il  y  a 
des  occasions  où  l'on  peut  leur  répondre  ce  que 
disoient  les  apôtres  :  Est-il  de  la  justice  (jue  nous 


d'un  état  de  vie.  3Gi 

vous  ohèissîons  préférablement  à  Dieu  (  i  )  ?  Mais 
au  moins  faut-il  les  écouter  ,  peser  leurs  raisons  ,  y 
déférer  même  lorsqu'on  n'en  a  point  de  plus  fortes 
à  y  opposer  ;  enfin  ,  soit  que  l'on  condescende  à 
leurs  volontés  ,  ou  que  pour  l'intérêt  de  son  salut , 
on  s'en  écarte,  leur  donner  toujours  tous  les  témoi- 
gnages d'une  soumission  filiale  et  du  respect  qu'on 
reconnoît  leur  devoir. 

IX.  Il  vous  reste  de  vous  consulter  ,  et ,  selon  le 
mot  de  saint  Paul  ,  de  vous  éprouver  vous-même. 
Car ,  Dieu  ne  nous  a  donné  le  discernement  et  la 
raison  ,  qu'afin  que  nous  nous  en  servions  dans  toutes 
les  affaires  qui  nous  regardent ,  mais  particulière- 
ment en  celles  qui  nous  sont  d'une  aussi  grande 
conséquence  que  l'est  le  choix  de  notre  état.  Exa- 
minez donc  sans  vous  flatter  ,  quel  est  de  tous  les 
étals  de  la  vie ,  celui  cii  vous  pouvez  plus  glorifier 
Dieu  ,  celui  où  vous  pouvez  faire  le  plus  aisément 
votre  salut ,  celui  auquel  vous  êtes  plus  propre  eu 
égard  aux  qualités  de  votre  esprit  et  de  votre  cœur. 
Car  il  se  peut  faire  qu'avec  le  naturel  que  Dieu  vous 
a  donné ,  vous  vous  perdrez  oii  un  autre  se  sauvéroit , 
et  qu'au  contraire  vous  vous  sauverez  où  un  autre 
se  perdroit.  Quoi  qu'il  en  soit ,  souvenez-vous  tou- 
jours que  toute  votre  délibération  doit  se  rapporter 
au  salut,  comme  à  votre  unique  fin  ;  que  vous  ne 
devez  juger  d'un  état,  ni  l'estimer  plus  que  l'autre, 
qu'autant  qu'il  pourra  vous  conduire  plus  sûrement 
au  salut  ;  que  tout  ce  que  vous  avez  à  considérer  en 

(0  Act.  4, 


362  SUR    LE    CHOIX 

vous-mcme  ,  se  réduit  à  la  seule  question  que  fit  ce 
jeuiie  homme  de  l'évangile  à  Jésus-  Christ  :  (^uc 
faut-il  que  je  fasse  pour  obtenir  la  vie  éternelle  {f)^. 
Car  voilà  le  grand  principe  que  vous  devez  poser  , 
el  d'où  vous  devez  tirer  toutes  vos  conséquences  ; 
comme  si  vous  raisonniez  de  la  sorte  :  Je  veux  faire 
mon  salut ,  et  je  le  veux  à  quelque  prix  que  ce  soit. 
Ce  n'est  donc  point  là-dessus  qu'il  s'agit  de  délibé- 
rer ,  puisque  je  suis  déjà  toute  déterminée  et  que  je 
le  dois  elre.  Mais  pour  me  sauver ,  il  y  a  plusieurs 
moyens  ;  et  un  des  plus  puissans  c'est  la  condition 
el  l'élût.  Ainsi ,  de  tous  les  étals  qu'on  me  propose  , 
ou  qui  se  présentent  à  mon  esprit ,  j'ai  à  voir  devant 
Dieu  quel  est  celui  qui  me  paroîtra  le  plus  avanta- 
geux pour  arriver  à  mon  terme,  qui  est  toujours  le 
salut.  Si  je  n'avois  en  vue  que  de  m'élever  dans  le 
monde,  que  de  briller  dans  le  monde  ,  que  de 
mener  une  vie  douce  el  agréable  dans  le  monde, 
c'est  ce  que  je  trouverois  en  telle  condition.  Mais 
encore  une  fois  tout  cela  n'est  pvoint  ma  fm  ,  el  par 
conséquent  je  ne  dois  avoir  nul  égard  à  tout  Cela. 
iMa  fin  ,  c'est  Aç:  parvenir  à  la  vie  éternelle.  Or  ,  je 
connois  ,  ou  je  crois  de  bonne  foi  connoître  que  je 
ne  pourrai  dans  nul  état  l'acquérir  plus  sûrement 
que  dans  celui  -  ci  :  je  conclus  donc  que  c'est  à 
x;elui-ci  qu'il  faut  me  fixer. 

X.  Quand  vous  aurez  délibéré  de  celle  manière 
avec  vous-même  ,  si  vous  ne  vous  sentez  pas  encore 
dans  une  parfaite  détermination ,  voici  deux  règles 

(i)Luc.  10. 


d'un  état  de  vie.  363 

dont  vous  devez  vous  servir ,  et  qui  sont  de  saint 
Ignace  dans  le  livre  de  ses  exercices,  i.  Que  vou- 
drois-je  conseiller  à  une  autre  si  elle  éloit  en  ma 
place  ,  et  qu'elle  me  demandât  mon  avis  ;  à  une 
autre  qui  auroit  les  mêmes  inclinations,  ou  les  mêmes 
défauts  que  moi  ?  Que  lui  répondrois-je  ,  et  à  quel 
genre  de  vie  la  porterois-je  ?  Car  quand  il  s'agit  des 
autres ,  nous  sommes  ordinairement  bien  plus  désin- 
téressés, et  par  là  môme  bien  plus  capables  de  prendre 
le  bon  parti.  Or ,  pourquoi  n'aurois-je  pas  pour  moi 
la  même  charité  et  le  même  zèle  que  j  aurois  pour 
autrui?  Si  c'étoit  une  de  mes  amies  qui  délibérât, 
ne  cherchant  que  son  salut ,   je  sais  ce  que  je  lui 
dirois  :  pourquoi  ne  me  le  dirois-je  pas  à  moi-même? 
O  mon  Dieu  !  dégagez -moi  de  toutes  ces  illusions 
de  l'amoiir-propre  ,  qui  m'aveuglent ,  et  qui  m'em- 
pêchent de  penser  aussi  sainement  sur  ce  qui  me 
touche ,  que  sur  ce  qui  concerne  le  prochain.  2.  Entre 
ces  dllîérens  états  ,  lequel  voudrois-je  avoir  pris  , 
lorsque  je  serai  à  i'ariicle  de  la  mort  ?  Car  c'est  alors 
que  j'envisagerai  solidement  les  choses  ,  et  que  mes 
passions  ni   les  préjugés   du  monde  n'obscurciront 
plus  ma  raison.  Ce  que  je  voudrois  donc  avoir  fait 
à  ce  dernier  moment,  c'est  ce  que  je  dois  faire  au- 
jourd'hui ;   et  voilà   sans  doute  la  règle  la  moins 
trompeuse  et  la  plus  infulUible  que  je  puisse  suivre. 
Si  j'en  use  autrement ,  je  dois  m'attendre  qu'un  jour 
j'en  aurai  une  vraie  douleur.  Or  ,   ne  seroit-ce  pas 
une  extrême  folie  d'embrasser  un  état ,  dont  je  pré- 
vois que  j'aurai  à  me  repentir  ?   O  mon  Dieu  !  je 


364  SIJH    LE    CHOIX 

VOUS  rends  grâces  de  la  vue  que  vous  me  donnez. 
Failes,  Seigneur  ,  que  j'en  profite  comme  du  plus 
excellent  moyen  pour  me  déterminer  chrétienne- 
ment. Oui,  mon  Dieu,  c'est  par  là  que  je  veux 
décider  avec  vous  de  ma  destinée.  Je  veux  vivre  dans 
l'état  oii  je  serai  bien  aise  de  mourir.  Malheur  à  moi 
si  je  venois  à  m'engager  dans  une  condition  qui  ne 
me  dût  produire  à  la  mort  que  des  sujets  de  crainte 
et  que  des  regrets  ! 

XI.  Sans  prétendre  vous  marquer  formellement 
ma  pensée  sur  l'état  qui  vous  peut  le  mieux  conve- 
nir ,  je  finis  en  vous  disant  au  regard  de  l'état  reli- 
gieux ,  ce  que  saint  Paul  disoil  aux  premiers  fidèles 
touchant  le  célibat.  Ce  passage  est  admirable ,  et 
plein  de  sens  et  de  religion.  Pour  ce  qui  est  de  Vétat 
des  vierges  (i)  ,  écrivoil  cet  apôtre  aux  Corinthiens , 
je  nai  point  là-dessus  de  précepte  du  Seigneur  à 
cous  intimer  ;  mais  je  ne  fais  que  donner  conseil  y 
comme  ayant  reçu  du  Seigneur  la  grâce  d'être  fidèle. 
Je  pense  donc  qu  eu  égard  aux  misères  qui  nous 
environnent ,  et  aux  dangers  continuels  oit  nous 
sommes  exposés ,  c'est  un  état  avantageux.  Ce  que 
je  désire  y  poursuivoit  le  même  docteur  des  gentils  , 
cest  que  vous  ri  ayez  point  de  soins  qui  vous  in- 
quiètent. Or ,  une  femme ,  dans  l'état  du  mariage  , 
est  occupée  des  choses  qui  regardent  le  monde  et  du 
soin  de  plaire  à  son  époux  ;  au  lieu  qu'une  vierge 
ne  s'occupe  que  des  choses  qui  regardent  le  Seigneur , 
pour  être  sainte  de  corps  et  d'esprit.  11  vous  sera 

(i")  I.  Cor.  7. 


d'un  état  de  vie.  363 

aisé  de  faire  l'applicaiion  de  ces  paroles  à  la  profes- 
sion religieuse.  Je  ne  vous  en  dis  pas  davantage  : 
c'est  au  Seigneur  à  s'expliquer,  et  vous  serez  tou- 
jours bien  partout  oii  vous  serez  sous  sa  conduite  et 
par  sa  vocation. 


INSTRUCTION 

SUR 

LA   COMMUNION. 


Il  y  a  trois  temps  à  dlslinguer  par  rapport  à  la  corn* 
munioii  :  celui  qui  la  précède ,  celui  de  la  communion 
même  ,  et  celui  qui  la  suit.  Selon  celte  différence , 
Yoici  les  différens  avis  que  vous  devez  suivre ,  et  qui 
vous  serviront  de  règles  pour  un  saint  usage  de  la 
divine  eucharistie. 

§.  I.  A^îs  pour  le  temps  ^ui  précède  la  communion, 

I.  Bien  comprendre  que  la  plus  grande  ,  la  plus 
sainte  et  la  plus  importante  acîion  de  votre  vie  ,  c'est 
de  communier  ;  et  par  conséquent  ^  qu'il  n'y  en  a 
aucune  où  il  soit  plus  dangereux  pour  vous  d'agir 
par  coutume  et  par  habitude  ,  où  vos  négligences 
soient  moins  excusables  ,  et  où  vous  puissiez  moins 
espérer  de  Dieu ,  qu'il  ne  s'offense  pas  de  vos  froi- 
deurs et  de  vos  relâchemens. 

II.  Bien  concevoir  que  Je  pins  grand  crime  que 
vous  puissiez  commettre  ,  c'est  d'abuser  de  ce  qu'il 
y  a  de  plus  augusie  et  de  plus  divin  dans  notre  reli- 
gion ,  de  vous  rendre  coupable  de  la  profanation  du 
corps  du  Seigneur  ,  et  de  vous  faire  un  poison  mortel 
de  ce  que  Jésus-Christ  a  établi  pour  être  la  nourri- 
ture spirituelle  de  voirai  ame. 


SUR   LA   COM]MUNION.  36j 

III.  Être  bien  persuadé  que  le  plus  essentiel  de 
tous  vos  devoirs  en  qualité  de  chrétien  ,  est  de  vous 
mettre  en  étal  de  communier  dignement ,  et  de  tra- 
vailler à  purifier  votre  ame,  afin  qu'elle  puisse  servir 
de  demeure  à  Jésus-Christ ,  en  vous  disant  à  vous- 
même  ,  mais  avec  bien  plus  de  raison  que  Salomon  : 
//  7ie  s  agit  pas  de  préparer  une  demeure  aux 
hommes  ,  mais  à  Dieu  ,  le  Roi  des  rois, 

IV.  Bien  méditer  ces  paroles  de  saint  Paul  :  Que 
ï homme  s'éprouve  donc  soi-même ,  avant  que  de 
manger  ce  pain  céleste  ;  car  celui  qui  le  mange  in- 
dignement ,  mange  sa  propre  condamnation  ^  parce 
qu  il  ne  fait  pas  le  discernement  qu'il  doit  faire  dit 
corps  du  Seigneur  {i).  Accomplir,  dis-je,  mais  sin- 
cèrement et  de  bonne  foi  ,  ce  précepte  de  l'apôtre; 
€n  sorte  que  toutes  les  fois  que  vous  communiez , 
vous  puissiez  vous  rendre  témoignage  que  vous  vous 
êtes  éprouvé  ,  et  que  sans  présumer  ,  non  plus  que 
saint  Paul ,  d'être  justifié  pour  cela ,  votre  conscience 
ne  vous  reproche  rien  qui  vous  puisse  être  un  obs- 
tacle, du  moins  essentiel,  à  ce  sacrement;  c'est-à- 
dire,  que  vous  ne  la  sentiez  chargée  d'aucun  péché 
mortel  :  car  c'est  en  quoi  le  concile  de  Trente  fait 
principalement  consister  cette  épreuve  que  vous 
devez  faire  de  vous,  avant  que  d'approcher  de  la 
communion. 

Y.  Faire  une  confession  aussi  exacte ,  aussi  fer- 
vente et  aussi  parfaite  pour  communier,  que  vous 
la  voudriez  faire  pour  mourir,  étant  bien  convaincu 
qu'il  ne  faut  pas  une  moindre  pureté  de  cçeur  pour 

(i)  1.  Cor.  11. 


368  SUR   LA    COMMUNION. 

aller  recevoir  Jésus-Christ  que  pour  paroîire  devant 
Dieu,  et  pour  subir  la  rigueur  de  son  jugement. 
Celte  pensée  seule  suffiroil  pour  ne  tomber  jamais 
dans  le  désordre  des  communions  sacrilèges,  et 
même  pour  n'en  faire  jamais  de  lièdes ,  ni  d'impar- 
faites ,  celles-ci  servant  bien  souvent  de  disposition 
aux  autres. 

\I,  Bien  entendre  que  l'épreuve  que  chacun  doit 
faire  de  soi-même  avant  que  de  communier,  ne 
consiste  pas  seulement  à  confesser  son  péché  ,  à  s'en 
accuser,  et  aie  détester;  mais  à  sortir  de  l'occasion 
où  l'on  pourroit  être  de  le  commettre,  à  en  retrancher 
la  cause,  à  en  réparer  le  scandale;  et  que  tandis  que 
le  scandale  d'un  péché  dure  ,  ou  qu'on  est  dans 
l'occasion  de  ce  péché  sans  la  vouloir  quitter  ,  on 
n'a  pas  encore  satisfait  à  l'obligation  indispensable 
que  saint  Paul  nous  impose  par  celte  règle  :  (^u&  j 
ïhomme  s'éprouve. 

VII.  Vous  souvenir  que  comme  la  disposition  la 
la  plus  naturelle  ,  c'est-à-dire  la  plus  conforme  ,  et 
aux  inclinations  de  Jésus-Christ,  et  à  la  dignité  de 
son  sacrement,  c'est  la  pureté  :  aussi  de  tous  les  pé- 
chés qui  se  commettent  dans  le  monde,  n')'  en  a-i-il 
point  qui  ait  une  opposition  plus  spéciale  à  la  com- 
munion ,  et  qui  vous  en  rende  plus  indigne  que  le 
péché  d'impureté,  parce  qu'en  déslionorant  voire 
chair ,  il  déshonore  la  chair  de  Jésus-Christ  même. 
L'avoir  en  abomination  dans  cette  vue  ,  et  faire  sou- 
vent réflexion  à  ces  paroles  étonnantes  de  saint 
Ambroise  ,  qu'il  adressoil  à  Jésus-Christ  :  Quelle 
ionté ,  Seigneur  ,  que  pour  saucer  lliomme ,  vous 

ri  ayez 


SUR   LA   COMMUNION.  869 

noyez  pas  eu  horreur  de  <>>ous  incarner  dans  le 
sein  d'une  vierge  (i)/  Car  si,  toute  pure  qu'a  été 
Marie,  saint  Aiubroise  n'a  point  cru  lui  faire  tort  de 
parler  ainsi,  qu'auroit-il  dit  d'une  impudique  qui, 
dans  l'engagement  et  dans  le  désordre  de  son  péché, 
approche  de  la  communion ,  laquelle  n'est  rien  autre 
chose,  selon  les  Pères,  qu'une  extension  ou  une 
suite  de  l'incarnalion  ? 

VIII.  N'attendre  pas  jusqu'au  jour  de  la  commu- 
nion même  pour  vous  y  préparer;  mais  prendre 
pour  cela  un  temps  raisonnable ,  et  y  penser  d'autant 
plutôt,  que  vos  communions  seroient  plus  éloignées 
les  unes  des  autres;  surtout  la  veille  d'un  si  saint  jour, 
ou  même  deux  ou  trois  jours  auparavant ,  vous  sé- 
parer de  toutes  les  choses  qui  pourroient  vous  dis- 
siper l'esprit',  comme  de  certains  divertissemens  et 
de  certaines  conversations ,  dont  l'inutililé  et  la  va- 
nité sans  parler  du  reste,  sont  plus  opposées  à  la 
sainteté  de  l'action  que  vous  devez  faire. 

IX.  Employer  les  trois  ou  quatre  jours  qui  pré- 
cèdent votre  communion  à  faire  de  saintes  lectures, 
qui  vous  remplissent  l'esprit  et  le  coaur  des  senli- 
mens  dont  vous  devez  être  pénétré  sur  un  si  grand 
sujet.  Le  livre  du  Mémorial  de  Grenade  sera  très- 
propre  pour  cela.  Y  ajouter  de  bonnes  œuvres,  par- 
ticulièrement des  aumônes,  qui  vous  attirent  les 
grâces  nécessaires  pour  communier  saintement  et 
utilement.  Y  joindre  une  petite  revue  que  vous  ferez 
de  votre  conduite,  pour  reconnoîlre  si  depuis  votre 
communion  vous  avez  été  plus  fidèle  à  Dieu,  et  si 

(i)  Arabr. 

TOME   IX.  24 


370  SUR    LA    COMMUNION. 

VOUS  avez  avancé  dans  la  voie  de  votre  salul;  et  mar- 
quer en  particulier  les  choses  oii  vous  vous  aperce- 
vrez qu'il  y  a  eu  en  vous  du  relâcheaienl  :  cela  même 
étant  la  matière  des  principaux  actes  intérieurs  qui 
doivent  entrer  dans  la  communion  suivante. 

X.  Ménager ,  s'il  est  possible ,  quelques  jours  avant 
la  communion,  un  entretien  avec  votre  confesseur, 
afin  qu'il  vous  aide  par  ses  conseils  à  bien  faire 
une  action  si  sainte  ;  rien  n'étant  plus  capable  de  vous 
engager  à  remplir  sur  ce  pointions  vos  devoirs ,  que  [ 
à'en  conférer  avec  celui  qui  vous  tient  la  place  de 
Dieu ,  et  en  qui  vous  avez  pris  confiance.  Cet  avis 
est  de  la  dernière  conséquence ,  particulièrement 
aux  personnes  de  la  cour  et  à  ceux  qui  vivent  dans  le  i 
commerce  du  grand  monde. 

3.  2.  Ai'is  pour  h  temps  même  de  la  communion, 

I.  Considérer  le  jour  de  votre  communion  comme 
un  jour  que  vous  devez  entièrement  et  uniquement 
consacrer  à  Jésus-Christ  ;  en  sorte  que  vous  accom- 
plissiez à  la  lettre  le  précepte  du  Saint-Esprit  :  iW 
laissez  rien  échapper  d'un  jour  sans  en  profiter  (i). 
C'est-à-dire ,  qu  aucune  partie  d'un  jour  si  heureux 
ne  soii  perdue  pour  vuus,  et  que  tout  ce  que  vous 
ferez  ce  jour-là  se  rapporte  à  l'action  principale  dont 
vous  devez  être  occupé ,  qui  est  la  communion  même  ; 
vous  levant,  par  exemple,  dans  cette  pensée  :  Voilà 
le  jour  que  le  Seigneur  a  fait  pour  moi  (2);  allant 
à  1  église  dans  ce  sentiment  :  Voici  t  Epoux  qui  vient  y 
allons  au-devant  de  lui  ;  mais  par-dessus  tout  ne 

(i)Eccli.  i4.--(2)Ps.  117. 


SUR   LA   COMMUNION.  87  I 

faisant  aucune  action  ni  profane  ,  ni  frivole,  qui 
puisse  marquer  un  esprit  lâche  et  peu  touché  des 
choses  de  Dieu. 

II.  Assister  à  la  messe  oii  vous  devez  communier, 
avec  le  même  esprit  que  vous  auriez  voulu  assister 
avec  les  apôtres ,  à  la  dernière  cène ,  oii  Jésus-Christ 
les  communia  de  sa  propre  main  ,  puisqu'en  effet  ce 
qui  se  passa  pour  lors  dans  la  personne  des  apôtres, 
va  se  renouveler  dans  vous,  et  que  par  le  ministère 
du  prêtre  qui  vous  représente  Jésus-Christ,  vous 
allez  être  participant  de  la  même  grâce,  et  re- 
cevoir le  même  honneur  qu'eux.  Pour  cela  ,  vous 
entretenir  pendant  la  messe,  et  jusqu'au  temps  de 
la  communion  ,  dans  les  affections  ,  ou  dans  les  pen- 
sées suivantes. 

III.  D'une  vive  foi  de  la  présence  réelle  de  Jésus- 
Christ  dans  l'eucharistie  ;  faisant  intérieurement  la 
profession  de  cette  foi  ,  et  disant  avec  l'aveugle-né 
de  1  évangile  :  Oui ,  Seigneur  je  crois  (i).  Je  crois 
que  cest  vous-même  que  je  vais  recevoir  dans  ce 
sacrement ,  vous-même  qui ,  étant  né  pour  moi  dans 
une  crèche,  avez  voulu  mourir  pour  moi  sur  la  croix, 
et  qui ,  glorieux  dans  le  ciel ,  ne  laissez  pas  d'être 
caché  sous  ces  espèces  adorables  :  je  le  crois,  mon 
Dieu,  et  je  m'en  tiens  plus  assuré,  que  si  je  le 
voyois  de  mes  yeux  ,  parce  que  mes  yeux  me  pour- 
roient  tromper ,  et  que  votre  parole  est  infaillible. 
Quoique  mes  sens  et  ma  raison  me  disent  le  contraire, 
je  renonce  à  mes  sens  et  à  ma  raison ,  pour  me  cap- 
tiver sous  l'obéissance  de  lafoi;  ets'ilfalloit  souffrir 

(i)Joan.  9. 


Sya  SUR   LA    COMMUNION. 

mille  morls  pour  la  confession  de  celle  vérité,  aide 
de  votre  grâce,  Seigneur,  je  les  souilVirois  plulot 
que  de  démentir  sur  ce  point  ma  créance  et  ma 
religion. 

IV.  D'une  adoration  respectueuse  ,  qui  est  comme 
la  suite  naturelle  de  cet  acte  de  foi  :  car ,  puisque 
c'est  Jésus-Christ  même  que  vous  allez  recevoir,  il 
est  juste  que  vous  lui  rendiez  auparavant  l'hommage 
que  vous  lui  devez,  comme  à  votre  souverain  et  à 
votre  Dieu; à  l'exemple  des  premiers  chrétiens  ,  qui, 
selon  le  témoignage  de  saint  Augustin ,  ne  recevoient 
jamais  la  chair  du  Sauveur  dans  les  sacrés  mystères , 
sans  l'avoir  premièrement  adorée.  Ainsi,  pendant 
que  le  prêtre  célèbre  ,  mais  particulièrement  à  l'élé- 
vation de  l'hostie  ,  vous  répéterez  souvent  d'esprit  et 
de  cœur  ces  paroles  de  saint  Thomas  :  Mon  Sei- 
gneur et  mon  Dieu  (i);  adorant  Jésus-Chrisl  sur 
l'autel,  comme  les  Mages  l'adorèrent  dans  Féiable 
de  Bethléem,  et  lui  protestant,  avec  saint  Ber- 
nard ,  que  plus  il  a  voulu  se  faire  petit  pour  se 
donner  à  vous  ,  plus  vous  voulez  avoir  de  respect, 
de  zèle  et  de  vénération  pour  lui. 

Y.  D'un  profond  anéantissement  de  vous-même, 
vous  étonnant  qu'un  Dieu  d'une  si  haute  majesté 
daigne  bien  descendre  du  ciel  pour  vous  visiter; 
disant,  avec  bien  plus  de  sujet  que  la  mère  de  saint 
Jean  -  Baptiste ,  lorsqu'elle  reçut  la  visite  de  la 
sainte  Vierge  :  Et  d'oii  me  vient  cet  excès  de 
honheur  (2)  ,  que  mon  Seigneur  et  mon  Dieu  veuille 
venir  à  moi  ?  ou  ,  comme  le  Centenier  :  Ak  !  Sei- 

(1)  Joan.  30.  —  (2)  Luc.  ». 


SUR   LA    COMMUNION.  SyS 

gTieur  ,  je  ne  suis  pas  digne  que  vous  entriez  dans' 
ma  maison  (i)  ;  ou ,  comme  le  saint  homme  Job  : 
Et  quest-ce  que  l'homme^  Seigneur  y  pour  êtr& 
élevé  à  une  telle  gloire  (2)  ?  Et  qui  suis- je  ,  moi 
pécheur,  mci  ver  de  terre,  pour  approcher  d'un 
Dieu  aussi  saint  que  vous  ,  pour  être  assis  à  votre 
table  ,  pour  y  manger  le  pain  des  anges  ,  et  pour  y 
être  nourri  de  votre  chair  divine  ? 

VI.  D'une  humble  confiance  :  car,  si  Jésus-Christ 
se  plaît,  et  se  tient  même  honoré  que  l'on  se  confie 
en  lui ,  c'est  particulièrement  dans  ce  mystère  ,  où 
lui-même,  sans  réserve,  se   communique  à  nous. 
Or,  s'il  se  donne  lui-même,  dit  admirablement  saint 
Paul ,    comment   ne  nous   donnera-l-il  pas  tout  le 
reste  ?  pourroit-il    nous   refuser  quelque  chose  en 
iîiême  temps  qu'il  se  livre  à  nous  ?  Vous  devez  donc 
considérer  f  eucharistie  comme  le  trône  de  la  misé- 
ricorde de  Jésus-Christ ,  oii  vous  avez  droit  de  vous 
présenter ,  pour  lui  exposer  vos  misères ,  vos  foi- 
blesses,  vos  aveuglemens ,  vos  erreurs,  sûr  que  vous 
devez  être  de  lui,  que  par  la  vertu  de  ce  sacrement, 
si  vous  n'y  apportez  point  d'obstacle ,  il  vous  forti- 
fiera, il  vous   éclairera,  il  apaisera  la  violence   de 
vos  passions,  il  vous  délivrera  de  vos  mauvaises  habi- 
tudes :  d'emporté  que  vous  étiez,  il  vous  fera  paroitre 
modéré;  de  tiède  ,  il  vous  rendra  fervent;  de  charnel 
et  de  mondain  ,  il   vous  changera  en  homme  spiri- 
tuel et  chrétien  :  vous  approcher ,  dis-je ,  de  Jésus- 
Christ  avec  celle  espérance,  fondée  sur  sa  puissance 
infinie  et  sur  son  infinie  bonté;  car  ii'êtes-vous  pas, 

(1}  Matlii.  8.  —  (2)  Jol>.  7. 


374  SUR   LA    COMMUNION. 

lui  direz-Tous,  ô  mon  Dieu!  le  maîlie  de  mon  cœur? 
et  quand  mon  cœur  sera-t-il  plus  absolument  dans 
votre  disposition  ,  que  quand  vous  y  serez  entré  par 
Tolre  adorable  sacrement  ? 

VII.  D'une  crainte  filiale  ,  dont  il  faut  que  celle 
confiance  soit  accompagnée  ,  comme  si  vous  disiez  ù 
Jésus-Christ:  Mais  ne  serois-je  point,  ô  mon  Sau- 
veur !  assez  malheureux  pour  avoir  dans  moi  un  péché 
secret  qui  fût  un  empêchement  à  toutes  les  grâces 
que  vous   me  voulez  faire?  ne    serois-je  point   un 
Judas ,  pour  vous   donner  aujourd'hui  le  baiser  de 
paix  ,  et  pour  vous  trahir  demain  ?  ne  vous  recevrois- 
je  point  comme  lui  dans  l'étal  d'une  conscience  cri- 
minelle ?  et,  au  lieu  de  venir  à  moi  ,  comme  à  un 
disciple  fidèle,  n'y  venez-vous  point   avec  horreur 
et  avec  indignation,  comme   à  un  ennemi  caché? 
Si  cela  étoile,  ah!  je  vousdirois,  comme  saint  Pierre: 
Retirez-vous   de  moi ,  Seigneur  (i),  parce  que  je 
suis  un  sacrilège  et  un  impie  ;  mais  la  même  confiance 
que  j'ai  en  vous,   me  fait  espérer.  Seigneur,  que 
vous  m'avez  remis  mon  péché,  et  qu'ensuite  tout  in- 
digne que  je  suis ,  vous  ne  me  rejetterez  pas  de  voire 
présence. 

VIII.  D'un  désir  ardent  de  recevoir  Jésus-Christ  : 
car  l'une  des  dispositions  les  plus  nécessaires  pour 
bien  communier,  c'est  de  le  désirer;  comme  l'une 
des  meilleures  dispositions  pour  profiler  d'une  viande, 
c'est  de  la  manger  avec  appétit.  Vous  témoignerez 
donc  à  notre  Seigneur,  non-seulement  le  désir,  mais> 
s'il  est  possible ,  l'impatience  et  l'empressement  que 

(i)  Luc.  5< 


SUR   LA   COMMUNION.  SyS 

VOUS  avez  de  vous  unir  à  lui  dans  ce  sacrement ,  en 
lui  disant,  comme  les  patriarches  de  l'ancienne  loi 
qui  attendoient  sa  venue  :  Venez ,  Seigneur  y  et  ne 
tardez  pas  daç'anfagc  (i);  venez  prendre  possession 
de  mon  cœur  ,  il  est  tout  prêt ,  et  il  ne  peut  être 
rempli  que  de  vous  :  ou  ,  comme  le  Prophète  royal, 
dans  ce  psaume  qui  convient  si  bien  à  une  ame 
chrétienne  ,  au  moment  qu'elle  approche  de  la  com- 
munion ;  De  même  que  le  cerf  soupire  avec  ardeur 
après  les  sources  des  eaux ,  mon  ame  soupire  après 
vous,  mon  Dieu  {2). 

IX,  D'une  fervente  contrition  qui  achève  de  sanc- 
tifier votre  ame  ,  et  qui  la  mette  dans  ce  degré  de 
pureté  où  elle  doit  être  pour  devenir  digne  de  Jésus- 
Christ;  vous  servant  pour  cela  des  paroles  affec- 
tueuses de  ce  saint  roi  pénitent  :  J'espère,  Seigneur, 
que  vous  m'avez  déjà  lavé  par  le  sacrement  de  pé- 
nitence ;  mais  lavez-moi  encore  davantage  ,  puri- 
Jiez-moi  de  nouveau  de  toutes  les  souillures  de  mon 
péché  {o)  y  afin  que  je  sois  en  état  de  me  présenter 
à  vous.  Créez  dans  moi  un  cœur  pur ,  et  renouvelez 
jusquau  fond  de  mes  entrailles  cet  esprit  de  droi- 
ture et  de  justice  {^)  i  sans  lequel  toute  la  dévotion 
dont  je  me  sens  touché  en  communiant,  ne  seroit 
que  mensonge  et  illusion.  Comme  le  péché,  ô  mon 
Dieu  !  est  l'unique  chose  qui  puisse  vous  déplaire  en 
moi,  je  le  déteste  et  l'abhorre,  parce  qu'il  vous  dé- 
plaît. Quand  il  ne  me  rendroit  point  d'ailleurs  sujet 
aux  châiimens  terribles  et  efïVovables  dont  votre 
justice  le  punit,    et  quand  il   ne  mérilcroil  point 

(1)  Psal.  39.  —  (2)  Psal.  4i.  —  (3)  P^ai.  5o.  —  (4)  Ibid. 


376  SUR  LA  com:'.iunion. 

l'enfer,  il  me  suffit ,  pour  l'avoir  en  exécration,  cju'il 
m'éloigne  de  vous,  et  qu'il  empêche  que  vous  ne 
vous  unissiez  à  moi  par  le  sacrement  de  votre  corps. 

X.  D'un  parfait  amour  :  car,  si  vous  êtes  obligé 
d'aimer  Jesus-Chrisl  de  tout  votre  cœur,  et  de  cet 
amour  de  préférence  qui  vous  est  commandé  par  la 
loi  divine,  beaucoup  plus  devez-vous  lui  en  donner 
des  marques  dans  ce  sacrement,  qui  est  singulière- 
ment et  par  excellence  le  sacrement  de  son  amour 
et  de  sa  charité  envers  les  hommes.  Il  faut  donc  vous 
imaginer  que  dans  le  moment  de  la  communion  , 
Jésus-Christ  vous  demande  comme  à  saint  Pierre  : 
M' aimez-vous  {y)?  et  ensuite  lui  répondre  avec  la 
même  ferveur  que  cet  apôtre  :  Oui  ^  Seigneur ,  vous 
savez  que  je  vous  aime  (2).  Mais  la  protestation  sin- 
cère que  je  vous  fais  aujourd'hui ,  est  que  je  veux 
vous  aimer  d'un  amour  solide  et  effectif,  qui  ne  con- 
siste pas  simplement  dans  les  paroles,  mais  dans  l'ac- 
complissement de  mes  devoirs,  dans  l'observation 
exacte  de  vos  commandemens,  dans  un  attachement 
inviolable  à  votre  loi ,  dans  la  crainte  de  vous  of- 
fenser ,  dans  la  fuite  de  tout  ce  qui  vous  déplaît , 
dans  un  renoncement  éternel  aux  fausses  maximes 
du  monde ,  et  à  tout  ce  qui  est  contraire  au  chris- 
tianisme que  je  professe. 

XI.  D'une  attention  particulière  aux  paroles  du 
prêtre,  lorsqu'il  vous  présentera  le  corps  de  Jésus- 
Christ  ,  et  qu'il  vous  dira  :  Que  le  corps  de  notre 
Seigneur  Jésus-Christ  garde  votre  ame  jusque  dans 
la  vie  éternelle  :  paroles  qui  doivent  faire  sur  vous 

(i)  Joan.  21.  —  (2)  lïid. 


SUR   LA   COMMUNION.  877 

une  vive  Impression  ,  en  vous  faisant  comprendre 
la  fin  pour  laquelle  vous  communiez  ,  qui  est  de  per- 
sévérer dans  la  grâce  :  c'est-à-dire ,  de  ne  pas  com- 
munier simplement  pour  observer  pendant  quelques 
jours  une  certaine  régularité  de  vie  ;  mais  pour  être 
constamment  fidèle  à  Dieu ,  et  vous  maintenir  dans 
l'état  oii  vous  a  mis  le  sacrement  do  Jésus-Christ, 
en  sorte  qu'il  soit  maintenant  pour  vous  un  gage 
de  la  vie  éternelle. 

XII.  D'une  prière  courte,  mais  affectueuse  ,  que 
vous  ferez  à  Jésus-Christ ,  le  conjurant  de  suppléer 
par  sa  grâce  à  tous  vos  défauts  ,  et  de  mettre  lui- 
même  dans  votre  cœur  les  dispositions  nécessaires 
pour  le  bien  recevoir;  reconnoissant  avec  liumililé 
que  quoique  vous  ayez  fait  pour  cela  ,  vous  êtes  tou- 
jours infiniment  indigne  de  ce  sacrement. 

§.  3.  Ai'is  pour  le  temps  qui  suit  la  communion. 

I.  Sortir  de  la  sainte  table  avec  un  profond  res- 
pect de  la  présence  de  Jésus-Christ  ,  qui  est  au  mi- 
lieu de  votre  cœur  ,  et  dont  il  est  vrai  de  dire  dans 
ce  moment-là  ,  que  la  plénitude  de  sa  divinité  habite 
en  vous  corporellement.  Etre  quelque  temps  dans  le 
silence  ,  comme  saisi  d'admiration  des  choses  cuù 
viennent  de  s'accomplir  en  vous,  et  vous  considé- 
rant vous-même  comme  le  tabernacle  vivant  o  11  ré- 
side alors  le  Saint  des  saints  :  pensée  admirablement 
propre  pour  vous  tenir  dans  un  parfait  recueillement, 
et  pour  arrêter  toutes  les  distractions  de  votre  esprit , 
qui  nepourroient  être  alors  que  criminelles;  comme 
5i  Jésus-Christ  vous  disbit  :  Appliquez-vous  à  me 


378  SUR    LA    COMMUNION. 

contempler .,  et  rcconnoissez  que  je  suis  votre  Bleu  (  i  ), 
piiisqii'eii  vertu  de  ce  mystère,  vous  en  avez  une  ex- 
périence si  sensible. 

II.  Goûter  le  bonheur  et  l'avantage  que  vous  avez 
de  posséder  Jésus-Christ,  qui  est  votre  souverain, 
et  qui ,  par  la  communion  ,  se  fait  le  gage  de  votre 
béatitude  ,  comme  il  en  doit  être  l'objet  pendant 
toute  l'éternité  ,  vous  appliquant  ces  paroles  du 
psaume  :  Goûtez  ,  et  voyez  combien  le  Seigneur  est 
doux  (2).  Il  est  glorieux  dans  le  ciel ,  il  est  tout-puis- 
sant sur  la  terre,  il  est  terrible  dans  les  enfers;  mais 
il  est  doux  dans  ce  sacrement ,  et  la  douceur  dont  il 
y  remplit  les  âmes  justes ,  est  le  caractère  de  sa  di- 
vine présence.  Ah  !  mon  Dieu,  lui  direz-vous,  que 
le  goût  des  saintes  délices  que  vous  me  faites  mainte- 
nant sentir,  m'ôle  pour  jamais  le  goût  des  douceurs 
criminelles  ,  et  des  plaisirs  du  monde  ,  qui  ne  font 
qu'empoisonner  mon  cœur  et  corrompre  ma  raison. 
Que  cet  avant- goût  a^we  vous  me  donnez  de  votre 
paradis  ,  dans  l'adorable  eucharistie  ,  corrige  en  moi 
tous  les  goûts  dépravés  de  mes  passions,  qui  me  font 
aimer  ce  que  je  devrois  souverainement  haïr  ,  et  qui 
me  font  préférer  ,  aussi  bien  que  l'enfant  prodigue, 
la  nourriture  des  pourceaux  ,  c'est-à-dire  ,  ce  qui 
contente  ma  sensualité  ,  aux  véritables  biens  que  vous 
communiquez  à  ceux  qui  s'attachent  à  vous.  Entrez 
dans  le  sentiment  du  saint  vieillard  Siméon  ,  lorsque , 
pour  comble  de  ses  désirs,  il  vit  Jésus-Christ  entre 
ses  bras  :  Cest  maintenant ,  Seigneur  ,  que  j'aurai 
la  consolation  de  mourir  en  paix  (3)  ,  puisque  non- 

(»)  Ps.  45.  —  (2;  Psalm.  33.  —  (3)  Luc.  a. 


SUR  LA   COMMUNION.  379 

seulement  mes  yeux  vous  ont  vu  ,  mais  que  mon 
ame  vous  possède ,  et  que  ma  chair  même  est  péné- 
tre'e  de  vous  ,  qui  êtes  la  source  de  la  vie. 

III.  Faire  après  la  communion  ce  que  David  pra- 
tiquoil  si  saintement  :  S  écouterai  ce  que  le  Seigneur 
dira  au-dedans  de  moi  (i).  Car  c'est  proprement 
alors  qu'il  est  dans  vous  ;  et  si  vous  vous  rendez  at- 
tentif ,  il  ne  manquera  pas  de  parler  secrètement  à 
votre  cœur  pour  vous  dire  bien  des  choses  auxquelles 
vous  ne  pensez  pas  ,  et  que  vous  vous  dissimulez  à 
vous-même  ,  mais  dont  il  vous  fera  convenir.  Par 
exemple  ,  il  vous  reprochera  certaines  infidélités  où 
vous  tombez ,  certains  désordres  dans  lesquels  vous 
vivez  ,  certaines  lâchetés  que  vous  ne  vous  efforcez 
pas  de  vaincre.  Il  vous  dira  en  quoi  il  veut  que  vous 
changiez  de  conduite  ,  ce  qu'il  veut  que  vous  lui  sa- 
crifiiez ,  à  quoi  il  veut  que  vous  renonciez.  En  un 
mot ,  lui-même  s'expliquant  immédiatement  à  vous , 
et  remuant  tous  les  ressorts  de  votre  conscience,  il 
vous  déclarera  ses  volontés ,  mais  d'une  manière  dont 
il  sera  impossible  que  vous  ne  soyez  touché  aussi 
Lien  que  convaincu.  Dites-lui  donc  alors  ,  comme 
Samuel  :  Parlez  ,  Seigneur ,  parce  que  i>oire  servi- 
teur écoute  (2). 

IV.  Vous  acquitter  du  principal  devoir  que  Jésus- 
Christ  attend  de  vous  après  la  communion  ,  qui  est 
de  lui  témoigner  votre  reconnoissance  pour  le  bien- 
fait inestimable  que  vous  venez  de  recevoir  de  lui. 
Car  quelle  ingratitude  ne  seroit-ce  pas,  si,  rempli 
de  ses  dons  et  de  lui-même  ,  vous  n'en  aviez  aucun 

(1)  Psalm.  84.  —  (2)  1.  Reg.  3. 


38o  SUR    LA    COMMUNION. 

senliment,  et  ne  mérileriez-vous  pas  d'ôlre  regarrlé 
comme  un  monslre  de  la  nalure ,  si  un  amour  aussi 
parfait  que  le  sien  ne  irouvoit  dans  votre  ame  aucun 
retour?  Àh  !  Seigneur ,  devez-vous  lui  dire  ,  que 
ma  main  droite  s  oublie  elle-même  ^  si  je  cous  oublie 
jamais  ;  et  que  ma  langue  demeure  attachée  à  mon 
palais  y  si  je  ne  me  souviens  éternellement  de  vous  (  i  ). 
J'ai  été  un  infidèle  ,  j'ai  été  un  lâche  ,  j'ai  été  un 
prévaricateur,  mais  je  ne  veux  pas  être  un  ingrat; 
et  puisque  le  sacrement  de  votre  corps  est  une  véri- 
table eucharistie,  c'est-à-dire  ,  un  sacrement  d'action 
de  grâces  ,  non-seulement  je  veux  vous  marquer  par 
toute  la  suite  de  ma  vie  ,  combien  je  vous  suis  re- 
devable de  l'avoir  reçu  ;  mais  je  veux  même  qu'il  me 
serve  pour  vous  remercier  de  tous  les  autres  biens 
que  vous  m'avez  faits  et  que  vous  continuez  à  me 
faire.  Car  que  vous  rendrai-je ,  6  mon  Dieu  !  pour 
avoir  usé  envers  moi  de  tant  de  miséricorde;  cl  par 
où  puis-je  reconnoître  les  obligations  excessives  que 
je  vous  ai  ,  les  grâces  dont  vous  m'avez  comblé  , 
les  marques  singulières  de  protection  par  où  vous 
m'avez  distingué ,  sinon  en  participant  à  ce  calice 
mystérieux  de  votre  passion  ?  M'avez-vous  enseigné 
un  autre  moyen  que  celui-là  pour  répondre  avec 
quelque  sorte  d'égalité  à  votre  charité  infinie?  Si 
je  suis  assez  heureux  pour  avoir  communié  en  é'.at 
de  grâce  ,  ne  puis-je  pas  me  consoler  dans  la  pen- 
sée ,  que  vous  offrant  vous-même  à  vous-même , 
puisque  vous  êtes  maintenant  à  moi,  je  satisfais  plei- 
nement à  tout  ce  qite  je  vous  dois  ? 

(i)  P.s.  i3G. 


SUR   LA   COMMUNION.  38l 

V.  Faire  h.  Jesus-Chrisl  une  oblalion  enlière  de 
yolre  personne  ,  lui  protestant ,  qu'après  lavoir  reçu 
dans  la  communion  ,  vous  ne  voulez  plus  vivre  que 
pour  lui ,  afin  de  vérifier  sa  parole  :  Celui  qui  mange 
ma  chair  ,  ^/Vr^7  pour  moi  (i).  Que  vous  ne  voulez 
plus  avoir  de  pense'es  ,  former  de  desseins ,  exécuter 
d'entreprises ,    que  dans  l'ordre  de  la  parfaite  sou- 
mission que  vous  lui  devez  ;  que  vous  ne  voulez  plus 
employer  votre  santé  ,  vos  forces  ,  lestalens  de  votre 
esprit,  votre  autorité,  votre  crédit,  vos  biens,  enfin 
tout  ce  qui  dépend  de  vous  ,  que  pour  les  intérêts 
de  sa  gloire  :  lui  assujettissant  toutes  les  puissances 
de  votre  ame ,  en  sorte  qu'il  en  soit  le  maître ,  et 
qu'il  y  règne  absolument  ;  et  afin  que  celle  oblalion 
ne  soit  pas  vaine  ,  et  d'une  pure  spéculation  ,  la  ré- 
duisant en  pratique  par  l'examen  que  vous  ferez  de 
vous-même.  C'est-à-dire ,  que  si  vous  étiez  assez  mal- 
heureux pour  avoir  quelque  attache  dans  le  monde, 
vous  en  fassiez  le  sacrifice  à  Jésus-Christ  dans  ce  mo- 
menl-là  ,  en  lui  disant  :  Non  ,  Seigneur  ,   après  la 
faveur  singulière  dont  vous  venez  de  m'honorer  , 
je  ne  souffrirai  pas  qu'il  y  ait  rien  dans   moi  qui 
puisse  partager  mon  cœur  entre  vous  et  aucun  être 
créé. 

VI.  Demander  à  Jésus-Christ ,  tandis  qu'il  est 
encore  au  milieu  de  vous,  toutes  les  grâces  dont 
vous  avez  besoin;  le  forçant  par  une  aimable  et 
sainte  violence  à  vous  les  accorder  ,  et  lui  disant  : 
comme  Jacob  disoit  à  l'ange  :  Non  ,  /e  ne  t'ous  lais- 
serai point  aller  que  vous  ne  m'ayez  donné  votre 

(i)  Juan.ô. 


382  SUR    LA    COMMUNION. 

bénédiction  (i).  Je  ne  vous  demande  point,  Sei- 
gneur, lui  ajoulerez-vous,  des  grâces  temporelles  , 
de  la  réputation  ,  des  honneurs  ,  des  prospérités  , 
des  rit;hesses  :  tout  cela  ne  serviroit  peut-être  qu'à 
me  perdre.  Je  vous  demande  les  grâces  de  mon  salut, 
un  esprit  humble  et  un  cœur  chrétien.  Je  vous  de- 
mande la  haine  du  péché ,  une  horreur  éternelle  de 
l'impiété  et  du  libertinage ,  la  crainte  de  vos  jugemens, 
cl  par-dessus  tout  votre  saint  amour.  Je  vous  demande 
la  force  et  la  solidité  de  l'esprit  qui  m'est  nécessaire 
pour  me  préserver  de  la  corruption  du  monde,  pour 
ne  me  pas  laisser  emporter  au  torrent  de  la  coutume, 
pour  résister  à  la  tentation  et  au  scandale  du  mauvais 
exemple,  pour  me  mettre  au-dessus  du  respect  hu- 
main ,  pour  me  défendre  du  poison  de  la  flatterie  , 
pour  n'être  pas  esclave  de  l'ambition  ,  pour  ne  point 
succomber  à  l'intérêt,  pour  éviter  les  pièges  funestes 
que  le  démon  de  ma  chair  me  tend  de  tous  côtés, 
pour  conserver  au  milieu  des  dangers  auxquels  ma 
condition  m'expose,  la  li])erlé  et  la  pureté  de  ma 
religion  ;  enfin  ,  pour  pouvoir  tout  à  la  fois  être  ce 
que  je  suis  et  ce  que  votre  providence  m'a  fait  naître, 
et  être  chrétien.  Voilà  ,  mon  Dieu  ,  les  grâces  qui 
me  sont  nécessaires.  J  ai  droit  en  tout  temps  de  vous 
les  demander  ;  mais  quand  vous  les  demanderai  -  je 
avec  plus  de  foi  et  plus  d'assurance  de  les  obtenir  , 
que  maintenant  que  je  vous  possède  ,  vous  qui  en 
êtes  l'auteur? 

VII.  Former  de  saintes  résolutions  sur  les  points 
particuliers  où  vous  aurez  reconnu  que  Dieu  demande 

(i)  Gènes.  3.:. 


SUR   LA   COMMUNION.  383 

de  vous  quelque  changement  et  quelque  réforme  de 
vie  :  par  exemple  sur  le  défaut  le  plus  notable  que 
vous  avez  à  corriger  ,  sur  l'habitude  la  plus  vicieuse 
que  vous  devez  combattre  ,  sur  l'occasion  la  plus 
prochaine  du  péché  dont  vous  voulez  sortir,  El  afin 
que  ces  résolutions  soient  plus  solides ,  les  concevoir 
en  présence  de  Jésus-Christ ,  qui ,  dans  le  fond  de 
votre  cœur  ,  les  ratifie  et  les  accepte ,  comme  si  vous 
lui  disiez  :  Oui  ,  Seigneur ,  c'est  à  vous-même  que 
je  m'engage,   je  veux  bien  que   vous  vous  éleviez 
contre  moi,  si  les  promesses  que   je  vous  fais  ne 
sont  sincères  et  véritables.  J'ai  juré,  6  mon  Dieu  ! 
de  garder  les  ordonnances  de  voire  divine  loi  (i). 
J'ai  juré  d'être  régulier  et  plus  exact  dau-s  mes  devoirs 
de  chrétien  ,  d'avoir  plus  de  charité  pour  mon  pro- 
chain ,  de  retrancher  en  moi  la  liberté  que   je  me 
donne  de  parler  d'autrui ,    etc.  J'ai  juré,   et  c'est 
vous-même  que  je  prends  à  témoin  de  ce  serment, 
afin  que  vous  le  confirmiez  ,  et  que  votre  sacrement 
adorable  que  je  viens  de  recevoir   en   soit   comme 
le  sceau  qu'il   ne  me  soit  jamais  permis  de  violer, 
à  moins  de  passer  devant  vous  pour  un  parjure  et 
pour  un  analhême. 

VIII.  Vous  exciter  à  la  persévérance  chrétienne, 
qui  doit  être  l'un  des  principaux  fruits  de  votre  com- 
munion ,  en  vous  demandant  à  vous-même  ,  comme 
saint  Paul  :  Qui  est -ce  qui  pourra  désormais  me 
séparer  de  Jésus-Christ  (2) ,  après  m'être  uni  à  lui 
si  étroitement  ?  Puis ,  vous  répondant  avec  les  paroles 
du  même  apôtre  :  Non  ,  je  suis  sur  que  ni  la  mort 

(1)  Ps.  là 8.  —  (2)  Rom.  8. 


384  SUR    LA    COMMUNION. 

ni  la  i>ic ,  ni  la  prospérité ,  ni  l'adversité  ,  ni  la 
grandeur ,  ni  V abaissement ,  ni  quelque  autre  créa- 
ture que  ce  soit  ne  me  séparera  jamais  de  lui  (i). 
Ce  n  est  point ,  mon  Dieu  ,  par  un  esprit  de  pré- 
somption que  je  parle  ainsi;  je  connois  ma  misère 
et  mon  néant ,  et  je  sais  que  si  vous  m'abandonniez  à 
moi-même,  je  retomberois  dans  l'abîme  de  tous  mes 
désordres.  Mais,  uni  à  vous  comme  je  le  suis  par 
votre  sacrement,  j'ai  droit  de  m'élever  au-dessus  de 
moi,  et  de  me  promettre,  que  tout  inconstant  et  tout 
fragile  que  je  puis  être  ,  je  persévérerai  dans  votre 
amour  et  dans  la  possession  de  votre  grâce. 

IX.  Accomplir  réellement  dans  la  suite  de  votre 
vie  ce  que  vous  vous  êtes  proposé  dans  la  commu- 
nion ,  vous  comDortant  de  telle  sorte  ,  qu'après  avoir 
communié,  vous  puissiez  encore  dire  comme  saint 
Paul  :  Je  vis  ;  mais  non ,  ce  n'est  plus  moi  ^  c'est 
Jésus-Chrisl  qui  vit  en  moi  {p)  ;  vous  souvenant  que 
le  plus  grand  de  tous  les  scandales ,  selon  le  jugement 
même  du  monde,  est  de  voir  un  chrétien  qui  com- 
munie ,  mais  dont  la  conduite  n'en  est  pas  pour 
cela  plus  chrétienne  ni  plus  édifiante.  Il  faut  donc  , 
puisque  Jésus-Christ  vit  en  vous  par  la  communion  , 
que  ce  soit  lui  qui  désormais  agisse  en  vous  ;  c'est-à- 
dire  ,  qui  vous  fasse  penser,  agir  et  parler  ,  et  qu'il 
iiy  ait  rien  dans  toute  votre  conduite  qui  ne  soit 
digne  de  lui.  Car,  si  après  la  communion  vous  viviez 
comme  auparavant  dans  le  désordre  d'une  vie  lâche 
ou  libertine  ;  si  vos  pensées  éloient  aussi  mondaines, 
vos  paroles  aussi  dissolues  ,  vos  actions  aussi  déré- 

(i}îloni.  s.  — (a)Galat.  2. 


glees 


SUR   LA   COMMUNION.  385 

glées  qu'elles  éiolent  avant  que  vous  eussiez  com- 
munié :  ce  que  Salvien  disoit  autrefois  se  vérifieroil 
dans  vous  à  la  lettre,  savoir,  que  Jésus -Christ 
recevroit  en  vous  de  la  confusion  et  de  la  honte , 
puisqu'il  lui  seroit  honteux  qu'une  langue  ,  par 
exemple ,  qui  a  été  sanctifiée  par  le  sacrement  de 
son  corps  ,  proférât  encore  des  paroles  lascives  et 
impures;  qu'un  cœur  don»  il  a  fait  sa  demeure,  fût 
encore  rempli  de  mauvais  désirs. 

X.  Ptemarquer  ,  et,  s'il  est  possible,  mettre  par 
écrit  après  la  communion ,  certains  sentimens 
plus  tendres  et  plus  atl'ectueux  dont  vous  avez  été 
toL^cîié  à  la  sainte  table  :  aiin  que  s'il  vous  arrive 
ensuite  de  tomber  dans  la  sécheresse  ,  ou  même  dans 
le  relâchement  et  dans  la  tiédeur  ,  vous  puissiez  vous 
ranimer  par  le  souvenir  des  choses  qui  ont  fait  alors 
impression  sur  votre  esprit.  Car  vous  profiterez  ainsi 
de  l'avis  salutaire  de  David  ,  conçu  dans  ces  paroles 
du  psaume  :  Les  saintes  pensées ,  dont  votre  cœur 
a  été  rempli  dans  la  communion ,  étant  recueillies 
et  conservées ,  comme  autant  de  précieuses  reliques, 
cous  feront  un  now^eau  jour  de  fête  (i)  ,  autant  de 
fois  que  vous  y  aurez  recours  et  que  vous  les  rappel- 
lerez. 

(i)  Psal.  75. 


TOME   IX.  25 


TABLE  DES  EXHORTATIONS 

ET  DES  INSTRUCTIONS, 

AVEC    L'ABRÉGÉ    DE    CHAQUE    EXHORTATION   ET   DE 
CHAQUE  INSTRUCTION. 


Nota.  Le  premier  chiffre  marque  la  page  où  commence  l'article  que 
l'on  abrège ,  et  le  second ,  la  page  où  ce  même  article  finit. 


Exhortation    sur  les  Faux    témoignages   rendus 
contre  Jésus-Christ  ^  pag.  i. 

Sujet.  Plusieurs  rendaient  de  faux  témoignages  contre 
Jésus,  et  tous  ces  témoignages  ne  s'accordaient  point.  Voilà 
ce  qui  nous  arrive  à  iious-niêines  en  tant  de  me'disances  que 
nous  faisons  du  procliain.  P.   i  ,    2. 

DiviSîOiV.  De'sordre  de  la  médisance  en  celui  qui  la  fait, 
et  qui  souvent  ne  se  rend  pas  moins  coupable  ,  que  ces  faux 
accusateurs  qui  témoignent  contre  Je'sus-Ghrist ,  i.'^  partie. 
Désordre  de  la  médisance  en  celui  qui  l'écoute  ,  et  qui  sou- 
Tent  n'est  pas  moins  condamnable  que  Gaïplie  et  que  tout 
son  conseil,  qui  prêtentsi  volontiers  l'oreille  aux  accusations 
formées  contre  Jésus-Christ,  2.'  partie.  P,  2  ,  5. 

I."  Partie.  Désordre  de  la  liiédisance  en  celui  qui  la  fait , 
et  qui  souvent  ne  se  rend  pas  moins  coupable,  que  ces  faux 
accusateurs  qui  témoignent  contre  Jésus-Cbrist.  Ces  accusa- 
teurs du  Fils  de  Dieu  avancent  contre  lui  mille  impostures, 
et  rien  ne  nous  est  plus  ordinaire  dans  nos  médisances,  que 
d'y  mêler  des  faussetés  :  car  il  n'y  a  guère  de  médisances  où 
la  vérité  ne  soit  blessée  en  quelque  manière.  Si  ce  n'est 
pas  toujours  à  l'égard  du  fond  des  choses,  c'est  au  moins  à 
l'égard  des  circonstances.  P.  5  ,  4- 

Ces  accusateurs  du  Fils  de  Dieu  veulent  le  noircir  danp 


TABLE  ET  ABRÉGÉ  DES  EXHORTATIONS ,  elC.   887 

î'esprit  de  ses  juges  et  le  faire  condamner  j  et  l'injustlee  de 
1,1  médisance  est  de  s'attaquer  à  la  réputation  d'autrui  et 
de  la  détruire  dans  l'estime  publique.  Injustice  d'autant  plus 
griève ,  qu'elle  ravit  au  prochain,  de  tous  les  biens  na- 
turels, le  plus  précieux,  le  plus  délicat,  le  plus  difficile  et  à 
conserver  et  à  réparer,  qui  est  l'honneur.  P.  4 — 9- 

Ces  accusateurs  du  Fils  de  Dieu  u'af;issoient  que  par  pas- 
sion, et  le  principe  le  plus  commun  de  tant  de  médisances 
oti  l'on  se  porte,  n'est-ce  pas  une  secrète  passion  qui  nous 
anime  ?  C'est  une  vengeance  outrée  ,une  haine  envenimée  , 
une  aveugle  antipathie,  une  jalousie  mortelle,  un  esprit 
d'intérêt,  une  humeur  chagrine  et  critique ,  un  zèle  mal 
entendu,  une  envie  démesurée  de  parler,  une  légèreté  in- 
discrète et  sans  réflexion.  P.  9 — 16. 

11.^  Partie.  Désordre  de  la  médisance  en  celui  qui  l'écoute, 
et  qui  souvent  n'est  pas  moins  condamnable  que  Gaïphe  et 
toutson  conseil ,  qui  prêtentsi  volontiers  l'oreille  aux  accusa- 
tions formées  contre  Jésus-Christ.  Ecouter  volontairement 
lamédisanceetsaTis  nécessité,  c'estyparticiper,  c'estla  favo- 
riser etla  fomenter.  Or,  participera  un  péché,  le  favoriser 
et  lefomenter,  c'estsans  contredit  un  péché.  Si  chacun  faisoit 
son  devoir  à  l'égard  du  médisant,  et  qu'on  refusât  de  l'en- 
tendre ,  il  seroit  obligé  de  se  taire.  P    16—22. 

Voilà  néanmoins  de  quoi  l'on  ne  se  fait  nul  scrupule.  Con- 
tent de  n'être  point  auteur  de  la  médisance  ,  on  ne  compte 
pour  rien  de  l'écouter.  On  l'écoute  avec  indifférence,  on 
l'écoute  avec  complaisance,  on  l'écoute  par  un  respect 
humain  et  une  lâche  condescendance,  on  l'écoute  par  une 
vaine  curiosité,  et  ce  qu'il  y  a  de  plus  criminel,  on  l'écoute 
par  une  secrète   malignité.  P.  22—27. 

Préservons-nous  donc  de  la  njédisance  comme  du  poison 
le  plus  mortel,  soit  pour  celui  qui  la  fait,  soit  pour  celui 
qui  l'écoute.  Quels  maux  ne  cause-t-elle  pas?  Du  reste,  si 
elle  nous  attaque ,  imitons  la  patience  de  Jésus-Christ.  P.  27 
—29. 


25. 


388  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

Exhortation    sur  le    Jugement    du  peuple  contre 
Jésus-Christ ,  en  faveur  de  Barahbas  ,  pag.  3o. 

Sujet.  Pilate  U.ur  dit  ;  Qui  vouluz-vous  qu'on  i>ous  remette 
des  deux  !  Barahhui  ^  dirent-ils.  Pilate  hur  repartit  :  Queje- 
rni-je  donc  de  Jésus  qu'on  appelle  Christ  !  7  ous  lui  répon- 
dirent :  Qu''il  soit  crucifié Que  son  sang  retombe  sur  nous 

et  sur  nos  enfans.  Image  naturelle  du  pe'clié  et  du  pécheur 
qui  le  rontuict.  P.  5o.  5l. 

Division.  Malice  du  fiecho,  i."  partie.  Peine  du  péché, 
2.*  partie.  L'une  et  l'autre  ne  se  trouvent  ici  que  trop  biea 
expriinf^es.  P.  5i  ,  52. 

I.'*  Partie.  Malice  du  péché.  Les  Juifs  renoncent  Jésus- 
Cbrist ,  et  lui  préfèrent  Baral)bas  ,  mali^ré  toutes  les  instances 
et  toutes  l('s  remontrances  de  Pilate.  P.  52 — 56. 

Ainsi  par  le  péché  sacrifions-nous  à  nos  passions  tous  les 
intérêts  de  Dieu.  Car  qu'est-ce  que  le  péché  ?  une  préférence 
refusée  iiDieu  etdonnée  à  la  créalure.  On  dit  comme  les  Juifs  : 
Otez-moi  ce  Dieu  ,  dont  la  loi  n'impo  tune  ,  et  laissez  -  moi 
mon  plaisir,  dont  j'ai  fait  ma  divinité.  P.  56 — 58. 

Et  il  ne  faut  point  répondre  qu'où  n'y  procède  pas  com- 
munément avec  tant  de  délibération  ,  et  qu'on  ne  fait  point 
ces  réflexions.  Car  i.  combien  de  pécheurs  les  font  en  effet, 
et  pèchent  d'une  volonté  délibérée?  i.  Si  d'autres  pèchent 
avec  moins  d'attention,  peuvent-ils  tirer  avantage  de  leur 
inadvertance  et  de  leur  légèreté  dans  un  sujet  qui  dcniaudoit 
toute  leur  vigilance  et  toute  leur  précaution?  P.  58 — \o. 

De  tout  ceci,  concluons  que  l'énormité  du  péché  est  aussi 
grande  par  proportion  ,  que  Dieu  est  grand  et  au-dessus  de 
iout  être  créé.  Pour  la  comprendre  toute  entière,  il  fau- 
droit  être  en  état  de  comprendre  ce  que  c'est  que  Dieu.  P,  40 

IL*  Partie.  Peine  du  péché.  En  conséquence  du  crime  des 
Juifs,  lorsqu'ils  renoncèrent  Jésns-Cliritt  et  qu'ils  lui  préfé- 
rèrent Barab])as  ,  le  sang  de  cet  homme-Dieu  est  retombé 
sur  eux  et  sur  toute  hjur  postérité.  P.  42— 44- 


DES  EXHORTATIONS  ET  DES  INSTRUCTIONS.     889 

De  là,  tous  les  niaax  dont  cette  malheureuse  uatlon  a  e'té 
afflii^ee  ,  etl'est  encore  :  i.  raine  tempoz'elle  ;  2.  aveuglement 
spirituel  j  5.  re'probation  cl^rnelle.  44 — 47- 

Voilà,  tlans  une  comparaison  qui  n'est  que  trop  juste,  à 
quelles  vengeances  de  la  part  du  ciel  et  a  quels  châtimens  le 
pêche'  nous  expose.  Pour  nous  en  préserver,  que  nous  reste- 
t-il.'  contrition,  rét'ormatlonde  vie  ,  satisfaction,  P.  47^54. 


Exliortation  sur  la  Flagellation  de  Jésus-Cliiist , 
pag.  55. 

Sujet.  Alors  Pilate  fit  prendre  Jésus  ,  et  le  fit  flageller. 
Pourquoi  ce  supplice,  et  comment  fut-il  exécuté?  P.  55, 
56. 

Divisiox.  Flagellation  la  plus  honteuse  et  la  plus  doulou- 
reuse. Cette  honte  que  voulut  subir  Jésus-Christ,  nous  ap- 
prendra à  coi'rlger  les  desordres  d'une  honte  criminelle, 
qui  souvent  nous  arrête  dans  le  service  de  Dieu,  et  à  uous 
prémunir  contre  le  péché,  de  la  honte  salutaire  que  nous 
en  devons  concevoir,  i.'"''  partie.  Et  cette  douleur  qu'il  a 
voulu  ressentir  dans  tous  les  membres  de  son  corps,  nous 
animera  à  retrancher  en  nous  les  délicatesses  de  la  chair,  et  à 
nous  armer  contre  nous-mêmes  des  saintes  rigueurs  de  la 
pénitence  chrétienne  ,  2.*  partie.  P.  56. 

I/*  Partie.  Flagellation  la  plus  honteuse.  Quelle  confusion 
pour  un  homme-Dieu,  de  paroître  devant  les  Juifs  dans 
l'état  où  il  parut!  Qu'a-t-il  prétendu  par  là  ï  corriger  les  dé- 
sordres d'une  mauvaise  honte  qui  nous  retient  en  mille  ren- 
contres oii  il  s'agit  des  intérêts  de  Dieu,  et  nous  enseigner 
l'usage  que  nous  devons  faire  d'une  honte  raisonoahle  et 
utile  pour  nous  garantir  du  péché.  P.  56 — 59. 

En  effet,  d'oîi  vint  au  Fils  de  Dieu  cette  confusion  qui  le 
jeta  dans  un  si  profond  accablement .'  de  nos  péchés,  dont 
il  étoit  chargé.  Mais  nous  ,  par  un  sentiment  tout  contraire, 
nous  u'avous  nulle  honte  de  commettre  le  mul,  et  nous  ea 


Sgo  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

avons  de  pratiquer  le  bien.  Deux  dispositions  les  plus 
funestes.  P.  5^ — 62. 

PourlescorrigerjConside'ronstoujoursJe'sus-Gbrist.  Point 
de  frein  plus  puissant  pour  nous  arrêter  et  nous  retirer  du 
pp'che',  que  cette  pensc'e  :  ce  pe'che',  que  je  conimets  sans 
pudeur  et  sans  honte  ,  a  fait  rouf;ir  mon  Dieu.  Point  de 
meilleur  soutien  contre  le  respect  humain  et  la  honte  de  pra- 
tiquer le  bien  ,  que  cette  réflexion  :  toute  la  honte  de  la 
flagellation  de  mon  Sauveur  n'a  pu  ralentir  son  zèle  pour 
l'honneur  de  son  Père.  P.  62—68. 

II. **  Partie.  FlageUatiou  la  plus  douloureuse.  Il  fut  livré 
a  toute  la  barbarie  d'une  brutale  soldatesque  ,  qui  le  déchira 
de  coups  ;  et  c'est  en  cet  état  qu'il  nous  prêche  la  mortifica- 
tion de  la  chair.  P.  68 — 72. 

La  chair  de  Jésus-Christ  étoit  une  chair  innocente,  au 
lieu  que  la  nôtre  est  une  chair  criminelle.  Combien  donc 
mérite-t-elle  plus  d'être  mortifiée  ,  que  celle  de  ce  Dieu  sau- 
veur? Aussi  saint  Paul  recommandoit-il  si  souvent  et  si  for- 
tement aux  premiers  fidèles  de  mortifier  leur  chair.  Et  c'est 
dans  cette  mortification  de  la  chair  que  tous  les  saints  ont 
fait  consister  une  partie  de  leur  sainteté.  P.  72—75, 

Mais  nous  raisonnons ,  ou  du  moins  nous  agissons  bien 
autrement.  La  maxime  la  plus  commune  et  la  plus  établie 
dans  toutes  les  conditions ,  est  d'avoir  soin  de  son  corps  , 
et  de  lui  procurer  toutes  ses  aises.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  étrange  , 
c'est  qu'avec  cela  l'on  prétend  être  pénitent,  l'on  prétend 
être  dévot ,  l'on  prétend  s'ériger  en  réformateur  du  relâ- 
chement des  mœurs  et  de  la  doctrine.  P.  76—80. 


Kxhortation  sur  le  Couronnement  de  Jèsus-Christ , 
pag.  «I. 

Sujet,  Alors  les  soldats  du  gouverneur  ayant  emmené  Jésus 
dans  leprétoire  ,  rassemblèrent  autour  de  lui  toute  la  cohorte  ; 
et  après  l'avoir  dépouillé ,  ils  le  couvrirent  d'un  manteau  de 


DES  EXHORTATIONS  ET  DES  INSTRUCTIONS.     6C)l 

pourpre  ■'  puis  faisant  une  couronne  d'épines  y  ils  la  lui  mirent 
sur  la  tête.  Ils  lui  mirent  aussi  un  roseau  à  la  main  droite.  Voilà 
j)ropreaient  le  mystère  de  la  royauté  de  Je'sus-Cbrist.  P.  8i , 
82. 

Divisioiv.Royautéde  Je'sus-Christme'prise'e  etprofanee  par 
les  indi;^alte's  qu'exercèrent  contre  lui  les  soldats  ,  i  .^'^  par- 
tie; niais  en  même  temps  royauté'  reconnue  et  solidement 
vérifiée  par  une  secrète  disposition  de  la  Providence,  qui  se 
sert  pour  cela  de  l'insolence  même  des  soldats  et  de  leur  im- 
pie'té,  2.*  partie.  P.  82. 

I.''®  Partie.  Royauté'  de  Jésus-Christ  méprisée  et  profanée 
par  les  indignités  qu'exercèrent  contre  lui  les  soldats.  Par 
la  plus  sanglante  dérision ,  ils  le  revêtent  d'une  robe  de 
pourpre,  ils  lui  donnent  pour  sceptre  un  roseau,  ils  lui  mettent 
sur  la  tête  une  couronne  d'épines  j  et  en  le  saluant  comme  roi 
des  Juifs  ,  ils  lui  crachent  au  visage,  et  le  meurtrissent  de 
soufflets.  P.  85-85. 

Or  n'est-ce  pas  ainsi  que  nous  le  traitons  nous-mêmes  l 
Nous  le  couronnons,  en  le  reconnoissant  pour  notre  roi  : 
mais  nous  le  couronnons  d'épines.  Ces  épines,  ce  sont  tant 
de  désordres  ovi  nous  nous  abandonnons.  P.  85 — 89. 

De  plas  ,  nous  ne  lui  faisons  porter  pour  sceptre  qu'an  ro„ 
seau  :  comment  cela  l  par  nos  inconstances  et  nos  légèretés 
perpétuelles  dans  son  service.  P.  89 — 91. 

Enfin,  nous  le  couvrons  d'une  misérable  robe  de  pour- 
pre, c'est-à-dire,  de  nos  péchés,  plus  rouges  que  l'écarlate, 
selon  la  figure  du  Prophète  ,  et  qui  le  fout  rougir  lui-même. 
Mais  11  aura  son  temps  pour  venger  sa  royauté  flétrie  et 
profanée.  De  quelle  frayeur  serons-nous  saisis  ,  quand  à  sou 
jugement  universel  nous  le  verrons  couronné  de  gloire  ] 
p'yr-94. 

11.^  Partie.  Royauté  de  Jésus-Christ  reconnue  et  soli- 
dement vérifiée  ,  par  une  secrète  disposition  de  la  Provi- 
dence ,  qui  se  sert  pour  cela  de  l'insolence  même  et  de  l'im- 
piété des  soldats.  Les  choses  mêmes  par  oii  ils  crovoient  le 
déshonorer,  ont  été  les  marques  les  plus  naturelles  de  sa 
souveraineté,  et  ont  servi  à  nous  eu  donner  l'idée  la  plus  juste. 


3|}2  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

Ils  l'ont  couronne  (l'cpliiPS  :  or,  à  qui  celtp  couronne  pouvoit- 
elle  mieux  convenir,  tju'à  celui  qui  devolt  être  le  roi  surtout 
des  arnes  souffrantes.  P.  g5 — y8. 

Ils  lui  ont  donne  pour  sceptre  un  roseau.  Rien  ne  pouvoit 
mieux  représenter  la  nature  d(^  son  pouvoir,  qui  n'a  point 
éclate  par  la  force  ni  pai-  la  violence,  mais  par  la  foiblesse 
même  et  par  l'inririuit"'.  Avec  ce  roseau,  il  a  soumis  toutes 
les  puissances  du  monde.  P.  *)8  —  loo. 

Ils  l'ont  couvert  d'une  robe  de  pourpre.  Etoit-il  une  couleur 
plus  convenable  à  un  roi  qui  devoit  former  son  royaume 
sur  la  terre,  et  l'amplifier  par  l'effusion  de  son  sang  l  P.  loo 
■ — io5. 

De  là  ,  concluons  ce  que  nous  sommes  ,  à  qui  nous  s^om- 
mes  ,  pour({uoi  nous  y  sommes  ,  et  ce  que  nous  devons  enfui 
devenir  selon  le  caractère  que  nous  portons,  et  les  sacrés 
rapports  que  nous  avons  en  qualité  de  clirétieus  avec  Jésus- 
Glu  ist.  P.  io5 — J07. 


Kxhortation  sur  Jésus-Christ  portant  sa  Croix  , 
pag.  108. 

SvjET.  Alors  ils  prirent  Jésus  ^  et  l'emmenèrent  ;  et  Jésus 
chargé  de  sa  croix  ^  sortit  pour  aller  au  lieu  appelé  Cah'aire. 
Apprenons  de  l'exemple  de  Jésus-Christ  comment  nous  de- 
\'ons  noas-uiêmes  porter  la  croix ,  c'est-à-dire ,  toutes  les  souf- 
frances dont  nous  sommes  aftligés  dans  la  vie.  P.  108,  109. 

Divi.sioîv.  Nécessité  de  porter  la  croix  après  Jé&us-Ciirist , 
3 .""  pai  tie.  Facilité  de  porter  la  croix  après  Jé:;us-Gbrist ,  2.* 
partie.  P.   109. 

I.'^*  Partie.  Nécessité  de  porter  la  croix  après  Jésus-Christ, 
îl  la  porta  depuis  le  prétoire  jusqu'au  Calvaire  ,  comme 
îsaac  porta  lui-même  sur  la  montagne  le  ];ûcher  où  il  devoit 
être  immolé.  Or,  selon  ce  qu'il  dit  à  ces  femmes  qui  le  sui- 
Voient ,  sil'on  traite  ainsile  bois  vert ,  que  fera-t-on  au  bois  sec! 
GOQciuous  que  si  Jésus-Christ  notre  mwdèle  et  notre  méJiii- 


DES  EXHORTATIONS  ET  DES  INSTRUCTIONS.     Sgo 

fceur  a  porté  la  croix  ,  il  n'v  a  donc  nul  liomine  q^ui  ait  droit 
de  s'en  exempter.  Jésus-Gluist  ne  l'a  portée  que  parce  qu'il 
l'a  voulu;  roais  uous  ,  soit  que  nous  le  voulions  ou  que 
nous  ne  le  voulions  pas  ,  nous  sommes  condamnés  par  l'arrêt 
<le  Dieu  à  la  porter.  Cependant ,  nous  pouvons  nous  la  rendre 
volontaire  en  l'a^^oeptant ,  et  nous  sommes  bien  à  plaindre 
si  nous  ne  la  sanctifions  pas  au  moins  par  notre  soumission. 
P.  109 — 1 15. 

Ce  n'est  point  assez  de  porter  la  croix  :  il  faut  I3  porter 
après  Jésus-Ghi  ist ,  et  c'est  pour  nous  le  f:>ire  euter.dre  qu'il 
voulut  que  Simon  le  Gyrénéen  la  portât  avec  lui.  Mais  il  y 
en  a  bien  peu  qui  veuillent  à  ce  prix  suivre  leur  Sauveur. 
On  verse  assez  de  larmes  en  considérant  sa  passion  :  mais  il 
nous  répond  comme  à  ces  femmes  de  Jérusalem  :  Plturez 
sur  vous  mêmes.  Pleurez  sur  toutes  vos  sensualités.  P.  n5 
—  117. 

Trois  sentimens  là-dessus  à  prendre  :  i.  d'une  vive  dou- 
leur; 2.  d'une  humble  reconnoissance  ;  5.  d'une  ferme  réso- 
lution. P. I 18 — 122. 

II.'' Partie.  Facilité  de  porter  la  croix  après  Jésus-Cbrist. 
Car  son  exemple  est  si  puissant  qu'il  doit  nous  aplanir  toutes 
les  difficutés  ,  comme  l'exemple  du  chef  fait  oublier  au  soldat 
tous  les  périls.  Sans  cet  exemple  de  Jésus-Christ  souffrasit  , 
que  n'ont  pas  souffert  les  justes  de  l'ancienne  loi,  et  que 
n'ont-ils  pas  voulu  souffrir  l  il  n'y  a  qu'à  lire  le  détail  qu'en 
a  fait  saint  Paul.  Quelle  seroit  donc  notre  lâcheté,  après 
un  tel  exemple,  de  fuir  encore  la  croix?  P.  122—127. 

D'autant  plus  que  c'est  la  croix  de  Jésus-Christ  que 
nous  avons  à  porter,  et  non  point  précisément  la  notre  : 
car  il  ne  nous  a  pas  dit,  prenez  votre  jou^ ^  mais  mon  joug. 
Si  ce  pauvre  Gyrénéen  qu'on  força  de  porter  la  croix  de  cet 
homme-Dieu  ,  eût  su  que  c'étoit  la  croix  de  son  Sauveur  , 
avec  quelle  ardeur  et  quelle  joie  l'eiit-il  embrassée?  P.  127 
— J29. 

Ajoutez  que  celte  croix  de  Jésu.s-Ghrist ,  nous  ne  la  por- 
tons pas  toute  entière,  mais  qu'il  en  porte  la  jjIus  grande 
partie,  et  que  nous  ne  la  portous  pas   seub  ,  uuiis  qu'il  la 


394  TAELF,    ET    ABRF'Gé 

porte  arec  nous.  Or  ,  soutenus  tle  son  secours  et  de  celui  de 
sa  prâce  ,  que  ne  pouvons-nous  pas  ,  et  qu'y  a-l-il  de  si 
pesant  qui  ne  nous  devienne  le'ger  et  doux  ?  P.  129 — 154. 


Exhortation  sur  le  Crucifiement  de  Jésus-Christ , 
pag.  i35. 

Sujet.  Quand  Us  furent  arrivés  au  lieu  appelé  Calcaire  , 
on  y  crucifia  Jésus.  C'est  sur  la  croix  et  dans  la  personne 
de  Jesus-GIirist ,  que  s'est  accomplie  cette  parole  du  Pro- 
phète :  La  justice  et  la  mise'ricorde  ont  fait  ensemble  une 
alliance  e'troite.  P.  i35,  1  56. 

Division.  Jésus-Christ  mourant  sur  la  croix  comme  vic- 
time de  la  justice  de  Dieu  ,  i.'"  partie.  Jrsus-Christ mourant 
sur  la  croix  comme  victime  de  la  miséricorde  de  Dieu  ,  2.* 
partie.  P.  i56. 

I."  Partie.  Je'sus-Christ  mourant  sur  la  croix  comme  vic- 
time de  la  justice  de  Dieu.  Après  le  péché  de  l'homme,  il 
falloit  que  la  justice  de  Dieu  fût  satisfaite.  Nul  autre  qu'un 
Dieu  ne  pouvoit  satisfaire  à  un  Dieu.  Jésus-Christ  vrai  Dicii 
et  vrai  homme  est  donc  venu,  ets'est  offert  comme  victime.  Ce 
n'est  pas  pour  ses  péchés,  mais  pour  les  nôtres  qu'il  a  satisfait. 
Car  il  s'en  étoit  chargé,  et  voilà  pourquoi  la  justice  divine 
le  regarde  au  Calvaire  comme  un  objet  digne  de  ses  ven- 
geances. P.  137 — 141. 

C'est  donc  cette  redout.ihle  justice ,  qui  préside  au  dernier 
supplice  de  ce  Fils  de  Dieu  couvert  des  péchés  de  tous  les 
hommes.  C'est  elle  qui  veut  qu'on  le  dépouille  encore  une 
fois  de  ses  habits,  qu'on  l'étende  sur  la  croix,  qu'il  obéisse 
à  d'infâmes  bourreaux,  qu'il  soit  placé  au  milieu  de  deux 
voleurs,  qu'on  le  comble  de  nouveaux  opprobres,  que  dans 
sa  soif  on  ne  lui  donne  à  boire  que  du  vinaigre  et  du  fiel , 
enfin  qu'il  meure  comme  abandonné  même  de  sou  Père. 
P.  141  1  142. 

De  là ,  apprenons  combien  il  est  terrible  de  tomber  dans 


DES  EXHORTATIONS  ET  DES  1NSTI\UCTI0NS.  3*3 5 
les  mains  du  Dieu  vivant  et  de  sa  justice.  Car  s'il  n'a  pas 
e'pargne'son  propre  Fils  ,  que  fera-t-il  de  nous  et  contre  nous  ? 
Nous  devons  ici  reconnoître  toute  la  puissance  de  ceîle 
suprême  justice,  toute  sa  sainteté' ,  toute  sa  sévérité,  toute 
sa  droiture  et  son  inflexible  équité.  P.  142^ — 148. 

Quelles  vérités  !  et  de  quelle  frayeur  dolvnnt-elles  saipir 
un  pécheur  qui  vit  dans  l'impénitence  !  Mais  surtout  de  quelle 
frayeur  sera-t-il  saisi  h  la  mort,  en  considérant  même  le 
crucifix  qu'on  lui  présentera  pour  sa  consolation  !  P.  14S 
—  iSa. 

II.''  Partie.  Jésus-Christ  mourant  sur  la  croix  comme 
victime  de  la  miséricorde  de  Dieu.  Il  est  vrai  qu'il  devott 
souffrir  et  qu'il  devoit  mourir,  mais  comment  le  devoit-il  l 
dans  cette  supposition  toute  gratuite  de  sa  part  :  savoir, 
qu'il  voulut  sauver  le  monde  :  car  il  pouvoit  ne  le  pas 
vouloir  et  nous  abandonner.  C'est  donc  par  un  effet  de  sa 
miséricorde  qu'il  a  pris  sur  lui  nos  dettes,  et  qu'il  s'est 
engagé  à  les  acquitter  en  souffrant  et  en  mourant.  Solide 
théologie  de  l'apôtre  saint  Paul.  P.  iSa — iSy. 

De  là  ne  nous  étonnons  point  des  témoignages  particuliers  , 
ou  plutôt  des  prodiges  d'amour  et  de  miséricorde  qu'il  fiùt 
paroître  sur  la  croix.  Il  prie,  et  c'est  une  prière  de  miséri- 
corde i  il  promet,  et  c'est  une  promesse  de  miséricorde  j  il 
donne,  et  c'est  un  don  de  miséricorde;  il  témoigne  sa  soif, 
et  cette  soif  qu'il  souffre  ,  quelque  pressante  qu'elle  puisse 
être  ,  n'est  que  l'image  d'une  soif  mille  fois  encore  plus  ar- 
dente qui  achève  de  le  consumer,  et  qui  est  un  sentiment  de 
miséricorde.  P.  157—164. 

Ainsi ,  nous  devons  regarder  la  croix  comme  le  siège  de  la 
grâce  et  le  trône  de  la  miséricorde  divine.  Ayons-y  souvent 
recours,  Solidedévotion  dans  lechristianismc,  que  la  dévotion 
au  crucifix.  Ofi  sera  notre  ressource  à  la  mort,  où  sera  notre 
consolation?  dans  le  crucifix.  P.  164 — 16S. 


TABLE   ET   ABRÉGÉ 


Instruction  pour  h  Temps  de  V Avcnt ,  pag.  171. 

DANSccsaint  temps,  l'Eglise  honore  l'incarnation  du  Verlie. 
Nous  ne  pouvons  donc  mieux  nous  y  occuper  que  de  la  mé- 
ditation de  ce  grand  mystère  ,  oii  le  Verbe  divin  est  venu  sur 
la  terre,  i.  découvrir  sensiblement  aux  hommes  la  gloire 
de  Dieu  j  a.  combattre  parmi  les  homuics  et  y  détruire  tous 
les  ennemis  de  la  gloire  de  Dieuj  5.  allumer  dans  le  cœur 
de^  hommes  un  zèle  ardent  pour  la  gloire  de  Dieu.  P.  17  r. 

I.  Con^ment  Jésus-Christ  vient  découvrir  sensiblemei'.t  aux 
hommes  la  gloire  de  Dieu.  Qu'est-ce  que  la  gloire  de  Dieu? 
cette  gloire  de  Dieu  ,  telle  que  nous  la  devons  maintenant 
entendre,  ce  sont  ses  perfections  révélées  et  publiées  au 
inonde.  Or,  n'est-ce  pas  ce  que  nous  découvre  sensiblement 
le  Fils  de  Dieu  dans  son  incarnation  ?  P.  172  ,   175. 

C'est  là  que  paroît  la  miséricorde  de  Dieu.  P.   173,  174. 

Sa  sagesse.  P.  174,  175. 

Sa  puissance.  P.  175. 

Sa  justice.  P.   176,   177. 

Cependant  n'est-il  pas  étrange  que  Dieu  soit  si  peu  connu 
dans  le  monde  ,  ou  qu'on  y  vive  comme  si  l'ou  ne  le  connois- 
suit  point?  P,  177 — i8o. 

n.  Gomment  Jésus-Christ  vient  combattre  parmi  les 
hommes  et  y  détruire  tous  les  ennemis  de  la  gloire  de  Dieu. 
Trois  sortes  d'ennemis  :  le  démon,  le  péché,  les  biens  de 
la  terre,  ou  plutôt  l'amour  déréglé  des  biens  de  la  terre.  P.  1 80, 
181. 

Il  dépossède  le  démon  de  l'empire  qu'il  exerçoitsur  la  terre. 
Les  idoles  des  faux  dieux  tombent,  et  les  oracles  se  taisent. 
P.  181. 

Il  efface  les  péchés  des  hommes,  et  en  qualité  de  victime 
il  présente  à  Dieu  le  sacrifice  de  notre  salut.  P.   181  — 185. 

Il  attaque  la  cupidité  et  i'ar.iour  déréglé  des  i)ieii.s  de  lu 
terre  en  deux  manières.  Dans  les  justes,  il  déracine  de  leur 
cœur  cette  convoitise.  D:»ns  les  impies  et  les  mondains,  il 
la  condumue  au  moins  et  laréprou>e.  P.  i85— 185. 


DES  EXHORTATIONS  ET  DES  INSTRUCTIONS.     897 

III.  Comment  Jésus-Christ  vient  allumer  dans  le  cœur 
des  liommes  un  zèle  ardent  pour  la  gloire  de  Dieu.  Première- 
ment ,  il  nous  donne  la  plus  haute  estime  de  cette  gloire  de 
Dieu.  P.  185—187. 

Secondement,  il  nous  fait  trouver  pour  nons-mêmes  an 
inte'rêt  propre  et  essentiel  dans  cette  gloire  de  Dieu,  P.  187. 
Par  où  pouvons-nous  glorifier  Dieu  ?  par  les  mêmes 
moyens  que  Jésus-Christ  l'a  glorifié.  Honorons  les  perfections 
de  Dieu  ,  et  reconnoissons-les.  Combattons  nos  passions  ,  qui 
sont  autant  de  démons  domestiques.  Plearons  nos  péchés  ; 
effacons-les  par  la  pénitence.  Reuonçans,  au  moins  de  cœur, 
à  tous  les  biens  du  monde.  P.  187 — 190. 

Instruction  pour  le  Temps  du  Carême  y  pag.  191. 

Le  temps  du  carême  est  un  temps  de  pénitence.  P.  191 ,  19'?. 

La  loi  de  la  pénitence  en  général  est  une  loi  indispensable. 
P.  192,  195. 

La  pénitence  du  carême  ne  consiste  pas  précisément  dans 
l'abstiuence  ni  daus  le  jeûne,  mais  dans  l'esprit  d'une  salu- 
taire componction.  P.  igS — 195. 

Cet  esprit  de  pénitence  doit  nous  porter  à  la  mortifica- 
tion de  nos  passions  et  à  un  véritable  changement  de  cœur. 
P.  195,  196. 

A  cette  pénitence,  il  faut  joindre  les  œuATes  extérieures, 
autant  qu'elles  nous  peuvent  convenir  :  mortification  des 
sejis,  exercices  de  charité.  P.  196,  197. 

Surtout  11  faut  pratiquer  l'aumône.  P.   197,  198. 

Retrancher  les  plaisirs  et  les  vaines  joies  du  monde.  P.  108 , 

Se  tenir  dans  la  retraite  à  l'exemple  de  Jésus-Christ.  P.  199, 
200. 

Assistera  la  parole  divine,  et  vaquera  la  lecture.  P.  200, 
20  [. 

Approcher  des  sacremens.  P.  201  ,  202. 

Enfin  méditer  souvent  la  passion  et  les  soufTiances  du  Fils 
de  Dieu.  P.  202  ,  20J. 


398  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

Prière  à  Dieu  pour  le  remercier  de  nous  avoir  encore  ac- 
cordé ce  temps  de  miséricorde  et  d'expiation  de  nos  péchés. 
P.  2o5,  204. 


Instruction  pour  la  seconde  fête  de  Pâques ,  sur  les 
deux  Disciples  qui  allèrent  à  Emmaus,  pag.  2o5. 

Jésus-Christ  s'entretenant  avec  ces  deux  disciples  ,  raf- 
fermit leur  foi,  ranime  leur  espérance,  et  rallume  enfin 
leur  charité;  d'oi^i  nous  pouvons  tirer  pour  nous-mêmes  de 
très-solides  leçons.  P.  2o5. 

I.  Gomment  Jésus-Glirist  raffermit  la  foi  des  deux  disci- 
ples. Ils  commençoient  à  se  scandaliser  du  mystère  de  la 
croix,  et  à  douter  qu'un  homme  mort  si  ignominieusement 
fût  le  Messie.  Mais  il  confond  leur  incrédulité  par  trois 
argumeus  invincibles.  Car  d'abord  il  leur  montre  que  ce 
grand  mystère  d'un  Dieu  crucifié,  avoit  été  prédit  par 
tous  les  prophètes.  P.  2o5 — 207. 

Eusaite,  il  les  fait -souvenir  que  lui-même  il  leur  avoit  plu- 
sieurs fois  parlé  de  son  crucifiement  et  annoncé  sa  mort. 
P.  207  ,  208. 

Enfin ,  il  leur  fait  entendre  et  leur  explique  comment  il 
éloit  convenable  et  nécessaire  que  le  Christ  souffrît.  P.  208, 
209. 

Caractère  des  incrédules  :  ce  qui  altère  leur  foi ,  c'est  cela 
même  qui  devroit  l'augmenter.  Demandons  à  Dieu  le  don 
de  la  foi ,  et  conservons-le  avec  tout  le  soin  possible.  P.  209 
—21 1. 

II.  Comment  Jésus-Christ  ranime  l'espérance  des  deux 
disciples.  Ils  commençoient  à  ne  plus  espérer,  parce  qu'il 
y  avoit  dans  leur  espérance  des  erreurs  que  Jésus-Christ 
leur  découvre  :  l'une  par  rapport  au  fond ,  et  l'autre  par  rap- 
port au  temps.  P.  21 1 ,  212. 

Erreur  par  rapport  au  fond.  Ils  espéroient  que  Jésus-Christ 
rétabliroit  le  rovaume  temporel  d'Israël  ;  mais  ce  n'étoit 
poiut  là  le  royaume  qu'il  leur  avoit  promis,  puisqu'il  leur 


DES  EXHORTATIONS  ET    DES  INSTRUCTIONS.     3^9 

avolt  même  expressément  marqué  que  son  royaume  n'ëtoit 
pas  de  ce  monde.  Ne  tombons-nous  pas  dans  une  erreur 
toute  semblable  f  Nous  n'espérons  en  Dieu  que  dans  la  vue  des 
biens  de  cette  vie.  P.  212— 21 5. 

Erreur  par  rapport  au  temps.  Le  Fils  de  Dieu  leur  avoit 
dit  qu'il  ressusciteroit  le  troisième  jourj  ce  troisièm  jour 
n'étoit  pas  encore  passé,  et  ils  ne  laissent  pas  de  témoigner 
déjà  leur  impatience  et  leur  défiance.  Ainsi  nous  espérons  en 
Dieu  j  mais  pour  peu  qu'il  diffère  à  nous  exaucer  ,  nous  nous 
découra£;eous  et  nous  perdons  tonte  confiance.  Ne  nous 
attend-il  pas  lui-même  en  tant  d'occasions  f  Pourquoi  ne 
l'attendious-nous  pas?  P.  2i5 — 217. 

III.  Gomment  Jésus-Christ,  rallume  la  chHrité  des  deux 
disciples.  Leur  amour  s'étoit  beaucoup  refroidi;  mais  il  en 
rallume  toute  l'ardeur  en  trois  manières.  Par  ses  discours. 
P.  218 ,  219. 

Par  la  pratique  des  bonnes  œuvres.  P.  220. 

Par  l'usai^e  de  la  divine  eucharistie.  P.  220  ,  221. 

Or  ce  sont  ces  trois  mêmes  moyens  dont  nous  devons 
nous  servir  pour  renouveler  en  nous  la  ferveur  de  notre 
dévotion  et  de  notre  amour  envers  Dieu.  Mais  de  quoi  par- 
ions-nous communément ,  et  de  quoi  nous  entretenons-nous  ? 
qurlles  bonnes  œuvres  pratiquons-nous  ?  comment  appro- 
chons-nous du  sacrement  de  Jésus-Christ  et  de  sa  sainte  table  l 
P. 221 — 226. 


Instruction  pour  ï Octave  du  très- saint  Sacrement  ^ 
pag.  227. 

Cette  octave  est  instituée  pour  réparer  les  outrages  faits 
à  Jésus-Christ  dans  l'adorable  eucharistie  ,  considéiée  ,  soit 
comme  sacrement ,  soit  comme  sacrifice.  P.  227 — 229. 

I.  Comment  nous  devons  réparer  les  outra<j;es  que  nous 
avons  faits  à  la  divine  eucharistie  considérée  comme  sacre- 
ment. Ces  outrages  consistent  surtout  en  tant  de  commu- 
nions, ou  sacrilétjes ,  ou  lâche:»,  liêdes,  iuuliies  que  uuu« 


4oO  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

avons  faites.  Réparons-Ics  clans  la  suite,  et  en  particulier 
dans  cette  octave ,  par  de  saintes  communions.  P.  2?')  , 
aSo, 

Approchons  de  la  communion  avec  humilité'  et  avec  amour , 
avec  crainte  et  avec  conlianoe,  avec  un  profond  respect  et 
lin  de'sir  ardent  de  nous  unir  à  Je'sus-Chrlst.  C'est  dans  le 
juste  tempérament  de  ces  uiouvemens  du  cœur,  contraires 
en  apparence  ,  mais  d'un  nierveilleui  accord,  qu'est  ren- 
fermée toute  la  perfection  de  la  communion  chrétienne.  Pour 
commencer  a  en  faire  l'épreuve,  faisons  {)cndant  cotte  octave 
une  amende  honorable  au  Sauveur  du  monde  ,  et  allons  à 
lui  avec  les  mêmes  sentimens  de  repentir  que  l'enfant  pro- 
digue alla  à  son  père.  P.  p5o — 255. 

II.  Gomment  nous  devons  réparer  les  outrages  que  nous 
avons  faits  à  la  divine  eucharistie  considérée  comme  sacri- 
fice. Par  rapport  à  ce  divin  sacrifice  ,  que  nous  appelons  le 
sacrifice  de  la  messe  ,  on  se  rend  coupable  ,  soit  eu  u'j  assis- 
tant pas  ,  soit  en  y  assistant  mal.  P.  255 — 258. 

Sur  cela  les  promesses  que  nous  devons  faire  à  Jésus-Christ, 
et  les  résolutions  où  nous  devons  nous  confirmer  durant 
l'octave  ,  se  réduisent  à  quatre  j  savoir  ,  d'assister  désormais 
tous  les  jours  au  sacrifice  de  la  messe.  P.  258 ,  25f). 

D'y  assister  avec  révérence ,  avec  attention  ,  avec  dévotion . 
P.  259 — 241. 

D'offrir  le  sacrifice  avec  le  prêtre  toutes  les  fois  que  nous 
y  assisterons.  P.  241 ,  242. 

De  communier  spirituellement  ù  chaque  messe.  P.  242  , 
245. 


Instruction  pour  V Octave  de  V Assomption  de  la 
Vierge,  pag.  244. 

Trois  fruits  que  nous  devons  retirer  de  cette  octave,  r. 
Apprendre  à  mourir  de  la  mort  des  saints.  2.  Apprendre  à 
discerner  en  quoi  consiste  et  sur  quoi  est  fondé  le  bonheur 

des 


DES  EXHORTATIOrsS  ET  DES  INSTRUCTJONS.  4.0 1 
lies  saints.  5.  Appreodre  quelle  est  la  -vraie  tlëvcliou  envers 
Marie  ,  mère  du  Saint  des  saints.  P.  244» 

I.  Gomment  l'exemple  de  Marie  nous  apprend  à  mourir  de 
la  mort  des  saints.  Sa  mort  fnt  précieuse  devant  Dieu  ; 
premièrement, -par  la  bonne  vie  qui  l'avoil  pre'ce'dee.  P.  a44  » 
246. 

Secondement,  par  la  paix  dont  elle  Tut  accomp.ignée.  Paix 
e'tablie  sor  l'exemption  du  pe'che'  et  sur  le  détachement  da 
monde.  P.  246,  247- 

Enfin  ,  par  la  disposition  d'esprit  et  de  cœJr  avec  laquelle 
Marie  la  reçut.  Voilà  comment  tous  les  chrétiens  ponrroient 
et  devroient  mourir.  P.  247  »  248. 

II.  Comment  Marie  nous  apprend  sur  quoi  doit  être  fondé 
le  bonheur  des  saints.  Dieu ,  en  couronnant  Marie  dans  le  cirl, 
a  prétendu  couronner  surtout  sa  sainteté  et  ses  bonnes 
oeuvres.  Leçon  importante  qui  doit  tout  à  la  fois  nous  ins- 
truire, nous  confondre,  nous  consoler.  P,  248 — 252. 

Trois  vertus  principales  que  Dieu,  entre  les  autr^^s,  a 
sinç;ulièrenient  glorifiées  dans  cette  sainte  Mère  :  sa  pureté, 
son  humilité,  sa  charité.  C'est  par  les  mêmes  vertus  et  If  s 
mêmes  mérites  que  nous  obtiendrons  la  même  gloire.  P.  aSa 

—2  55. 

III.  En  quoi  consiste  la  vraie  dévotion  envers  Marie.  C'est 
d'abord  à  la  prendre  pour  notre  modèle ,  et  à  régler  toute 
notre  conduite  sur  la  sienne.  P.  255—257. 

C'est  de  plus  à  la  prendre  pour  notre  protectrice,  en  nous 
adressant  k  elle  dans  nos  besoins.  Prière  à  la  Vierge.  P.  25/ 
—260. 


Instruction  sur  la  Mort  ^  pag.  1261. 

La  pensoe  de  se  préparer  à  la  mort  est  une  grâce.  P.  261. 

Cette  pensée  de  la  mort  doit  produire  d"aI)ord  en  nous  le 
détachement  du  monde>P.  261  ,  2G2. 

Ce  détachfMuent  du  monde  ne  peut  être  parfait  ,  si  nous 
n'y  joignons  le  détachement  de  nous-mêmes.  P.  262,  aû5. 
TOME  IX.  :i6 


4o2  TABLE    ET    ABRÉGÉ 

I\i  i'un  ni  l'autre  ne  doit  aller  jasqa'k  nous  faire  négliger 
les  choses  de  la  vie  et  les  soins  temporels  dont  la  Providence 
tious  a  chargés.  P.  263  ,  264. 

Nous  devons  encore  tirer  de  la  pense'e  de  la  mort  une  autre 
conséquence  ,  qui  est  de  nouij  hâter  de  faire  le  bien  que 
iDieu  demande  de  nous.  P.  264,  265. 

Jésus-Christ  ne  nous  a  pas  dit  seulement  :  Préparez- 
vous  quand  la  mort  viendra  ;  mais  :  Soyez  prêts.  P.  265  ,  266, 

La  pensée  de  la  mort  est  un  remède  contre  la  tiédeur  dans 
les  exercices  de  la  religion.  P.  266,  267. 

Enfin  ,  elle  nous  doit  servir  pour  résoudre  toutes  les  dif- 
ficultés que  nous  pouvons  avoir  dans  la  conduite  de  notre 
vie.  P.  267,  268. 


Instruction  sur  la  Paix  avec  Je  prochain  „  pag.  269. 

Cette  matière  regarde  surtout  les  communautés  reli- 
gieuses, et  elle  se  réduit  à  trois  points,  qui  sont,  i.  l'im- 
portance de  la  paix  avec  le  prochain  ;  2.  les  obstacles  les 
plus  ordinaires  qui  la  troublent  j  3.  les  moyens  les  plus  pro- 
pres à  la  maintenir.  P.  269. 

I.  Importance  de  la  paix  avec  le  prochain.  Jésus-Christ 
quittant  ses  disciples ,  la  leur  laissa  comme  le  plus  précieux 
héritage.  Aussi  ne  peut-on,  sans  cette  paix,  travailler  soli- 
dement à  s'avancer  dans  les  voies  de  Dieu.  P.  269 — 271. 

Des  que  la  paix  n'est  plus  dans  une  romnjunauté,  combien 
s'y  commet-il  de  ppcijf-s  ?  P.  271  ,  272. 

De  là  toute  la  discipline  régulière  vient  à  se  renverser. 
P.  272 ,  275, 

Mécontentemens  ,  troubles  ,  scandales  qui  passent  au  de- 
hors. P.  275. 

Tant  de  liens  nous  unissent  ensemble  :  pourquoi  nous  divi- 
sons-nous? 275 — 275. 

IL  Obstacles  les  plus  ordinaires  qui  troublent  la  paix  avec 
le  prochain.  Ce  sont  la  diversité  des  tempérameus  et  des  hu- 
meurs. P. 275 — 277. 


DES  EXHORTATIONS  ET  DES  INSTRUCTIONS.     4o3 

La  diversité  des  inte'rêts  et  des  pre'tentions.  P.  277. 

La  diversité  des  opinions  et  des  seatiiuens  ea  matière  de 
doctrine.  P.  278,  279. 

La  diversité  des  directions  et  des  conduites  P.  279,280. 

Enfin  les  liaisons  et  les  amitiés  particulières.  P.  280. 

III.  Moyens  les  plus  propres  à  maintenir  la  pais,  avec  le 
prochain.  S'accoutumer  de  bonne  heure  à  vaincre  son 
humeur.  P.  281  ,  282. 

Se  désister  volontairement  de  toutes  ses  prétentions,  dès 
qu'il  y  va  de  la  paix.  282,   285. 

Ne  s'attacher  point  à  son  propre  sens.  P.  285,  284. 

Sacrifier  même  ,  s'il  est  nécessaire  ,  sa  propre  raison. 
P.  284. 

Préférer  une  sage  et  religieuse  simplicité  h  une  envie  dan- 
gereuse et  immodérée  de  savoir.  P.  284»  285. 

Mais  de  tous,  le  plus  efficace  et  le  plus  puissant,  est  la 
bonne  et  fréquente  communion,  puisque  le  sacrement  de 
nos  autels  est  le  sacrement  de  l'unité.  P.  285—28'-. 


Instruction  sur  la  Charité 3  pag.  288. 

Deux  choses  à  considérer  dans  la  charité ,  son  précepte  et 
sa  pratique.  P.  288. 

I.  Le  précepte  et  l'obligation  de  la  charité.  C'est  le  com- 
mandement de  Jésus-Christ.  P.  288  ,  289. 

C'est  la  marque  spécifique  et  certaine  des  vrais  chrétiens. 
P.  289,  290. 

C'est  dans  ce  commandement  que  sont  contenus  tous  les 
autres.  P.  290,  291. 

Sans  l'observation  de  ce  précepte,  toutes  les  autres  œuvres 
sont  inutiles.  P.  291 — 295. 

Sans  la  charité,  nous  sommes  dans  un  état  de  mort,  c'est- 
à-dire,  dans  l'état  du  péché  mortel.  P.  295,  294. 

Sansla  charité,  nous  marchons  dans  1rs  ténèbres.  P.  294» 

Sans  la  charité  ,  nous  sommes  homicides  de  nous-mêmes  , 
âe  la  charité  et  du  prochain.  P.  294  >  -O^. 


4o4  TABLE    ET   ABRÉGÉ 

Rien  au  reste  tic  plus  «^^nosë  que  la  charité,  non-sculeniènt 
dans  le  monde,  mais  clans  la  profession  reiiiiifcuse.  P.  296, 
296. 

III.  La  pratique  et  les  caractères  de  la  charité.  Saint  Paul 
nous  les  a  marqués.  P.  296,  297. 

La  charité  est  patieiite.  P.  297. 

Elle  est  pleine  de  bonté.  P.  297 ,  298. 

Elle  n'est  point  jalouse.  P.  298,  299. 

Elle  n'agit  point  mal  à  propos.  P.  299,  3oo, 

Elie  ne  s'eufle  point.  P.  5oo,  Soi. 

Elle  n'est  point  ambitieuse.  P.  Soi, 

Eile  nf-  cherche  point  ses  iiitorcts.  P.  5oi  ,  5o2. 

Elle  ne  s'emporte  point.  P.  3o2,  5o5. 

E!ie  ne  pense  point  de  mal.  P.  3o5  ,  5o4. 

Elie  n'a  point  de  joie  de  l'injustice,  mais  elle  en  a  de  lu 
vérité.  P.  5o/j. 

Elle  endure  tout,  elle  croittout,  elle  espère  tout,  ellesup» 
jMjrte  tout.  P.  004. 

Elle  ne  sera  pas  sans  récompense  ,  et  sans  une  récompense 
éternelle  ,  puisqu'elle  ne  doit  jamais  finir.  P.  5o6. 

Instruction  sur  l' Humilité  de  la  Foi  ,  pag.  007. 

Saîvs  une  solide  humilité  ou  ue  peut  conserver  une  foi  bien 
pure.  P.  307 ,  5o8, 

Deuxcliosesà  distinguer  dans  la  foi  :  ce  que  nous  croyons  , 
et  la  manière  dont  nous  le  croyons.  Or,  l'un  et  l'autre  a  une 
connexion  essentielle  avec  l'humilité.  P.  5o8. 

Ce  que  nous  croyons  se  réduit  à  des  mystères  et  des 
maximes  d'iiuniilité:  comment  les  croire  sans  avoir  quelques 
principes  d'humilité   dans  le  cœur  ?  P.  5o8 — 5ii. 

La  manière  dont  nous  le  croyons  renferme  les  actes  d'hu- 
milité les  plus  excellens,  par  la  soumission  de  notre  esprit 
et  de  notre  raison,  P.  5i  i ,  5i2. 

C'est  nous  rendre  semblables  à  des  enfans.  P.  5i2,  5i5 

C'est  nous  réduire  dans  une  espèce  de  servitude,  P.  3i3_, 
514. 


DES  EXHORTATIONS  ET  DES  INSTRUCTIONS.     4o5 

Servitude  ou  soumission  très-difficile  ,  parce  qu'elle  nous 
humilie.  P.  3i4»  oi5. 

Nous  sommes  jaloux  de  nos  propres  pense'es,  mais  ce  n'est 
point  par  nos  propres  pense'es  que  Dieu  veut  nous  conduire. 
P.  3i5,  5i6. 

Nous  voulons  que  Dieu  nous  rende  raison  des  choses  qu'il 
nous  révèle  :  mais  de  quel  droit  le  voulons-nous  ?  P.  3i6,  317. 

Pre'somption  et  orgueil  qui  a  pre'cipite'  dans  l'abîme  tant 
d'he're'siarques  et  leurs  sectateurs.  Exemple  de  Luther  et  de 
Calvin.  Au  lieu  de  s'humilier  en  se  soumettant  à  l'Eglise  ,  ils 
ont  voulu  se  faire  juges  de  l'Eglise.  Ils  l'ont  rejete'e,  et  lui 
ont  substitue  un  fantôme  d'église.  P.  5 17 — 520. 

Châtiment  de  Dieu  ,  qui  permet  que  les  orgueilleux,  tora- 
l)ent  dans  les  plus  grandes  erreurs  et  qu'ils  s'y  obstinent. 

P.   320,  321. 

Le  grand  moyen  de  re'duire  une  infinité  d'esprits,  n'est 
pas  de  disputer  et  de  raisonner  avec  eux  j  mais  ce  seroit  de 
leur  inspirer  plus  d'iiumilitë.  P.  521,322. 

On  parle  avec  trop  de  liberté  de  tout  ce  qui  a  rapport  à  la 
foi.  P.   322,  325. 

Conservons  l'avantage  que  nous  avons  toujours  eu  sur  les 
Le're'tiques ,  qui  est  l'humilité  de  la  foi.  Avis  de  saint  Jérôme, 
P.  525  ,  324. 


Instruction  sur  la  Prudence  du  salut  y  pag,  320, 

Nécessité  de  la  prudence  du  salut ,  et  en  quoi  elle  con- 
siste. P.  525. 

On  est  souvent  sage  mondain ,  et  insensé  chrétien.  P.  526. 

Point  de  vraie  prudence  sans  la  prudence  du  salut.  P.  Saô, 

327. 

La  vraie  prudence  doit  se  proposer  une  fin ,  et  une  fin 
digne  de  nous.  Or,  point  de  fin  digue  de  nous  que  le  salut. 
V.  3:i7,  52S 

Ou  peut  néanmoins  avoir  pour  fin  les  biens  de  la  vie  pré 


4o6  TABLE   ET   ABRÉGÉ 

sente  ;  mais  pour  fin  prochaine  et  non  point  pour  fin  der- 
nière :  tellement  que  cette  fin  prochaine  doit  être  rapportée 
à  la  fin  dernière,  qui  est  le  salut.  P.  528 — 55i. 

Ainsi  la  prudence  du  salut  doit  entrer  dans  toutes  les 
aflfaires,  mêine  hunaines,  ponr  les  réj.\ir  selon  Dieu  et 
selon  la  conscience.  Comparaison  de  saint  Ghrysostôme. 
P.  53 1—556. 

De  là  vient  la  nécessite'  de  savoir  hien  j'/uidre  ensemble  la 
prudence  du  inonde  et  la  piudenceilu  sulut.  P.  357,  5^^- 

De  là  encore  la  nécessite'  d'un  directeur  sage  et  vei  tuenx  , 
avec  qui  l'on  confère  niénie  des  affaires  temporelles  oii  l'on 
est  eni^aîîé.  P  558  — 5/|i. 

La  pr  udence  du  salut  ne  doit  pas  seulement  entrer  dans 
les  affaires  humaines  pour  en  bannir  le  pèche',  mais  pour  les 
rendre  utiles  au  salut  même  tt  profitables  devant  Dieu;  car 
elles  le  peuvent  être.  P.  541  —  344. 

Telle  est  la  science  du  salut ,  qu'on  ne  connoît  guère  dans 
les  cours  des  princes.  Joseph  l'enseigna  aux  ministres  de  Pha- 
raon. P.  344 — 547. 

Désordre  des  gens  du  monde  qui  ne  suivent  que  la  prudence 
da  monde.  Prétendus  esprits  forts  ,  combien  ils  seront  con- 
fondus au  juj^ement  de  Dieu.  P.  547 — 55o. 

Ne  point  penser  à  tout  cela,  c'est  un  renversement  d'es- 
prit. P.  55o — 552. 


Instruction  sur  le  Choix  d'un  état  de  s-îe .  pag.  3.'>3. 

Combien  le  choix  d'au  état  de  vie  est  important  pour  le  sa- 
lut. P.  553. 

Il  ne  faut  point  entrer  dans  un  état  sans  vocation.  P.  555, 
554. 

L'abus  est  qu'on  n'y  entre  communément  qne  par  des 
rues  huuiciines  ,  et  qu'on  ne  consulte  que  la  prudence  du 
siècle.  P.  554,  555. 

De  là  arrive  qu'il  y  a  très-peu  de  gens  qui  puissent  se 
flatter  d'être  dans  l'état. où  Dieu  les  veut.  P.  355  ,  357. 


DES  EXHORTATIONS  ET  DES  INSTRUCTIONS.     407 

Trois  règles  pour  Lien  connoître  la  vocation  de  Dica. 
Premièremeut,  recourir  à  Dieu  aiênie  par  la  prière.  P.  537 
•—559. 

Secondement,  consulter  les  ministres  de  Dieu,  qui  sont , 
I.  un  directeur;  2.  pères  et  mères.  P. 559  ,  56i. 

Troisièmement,  se  consulter  et  s'éprouver  soi-même  de- 
vant Dieu.  Surtout  examiner  deux  choses  :  x.  ce  que  l'on 
conseilleroit  à  an  autre  dans  les  mêmes  conjonctures  ;  2.  ce 
qu'on  voudroit  avoir  fait  si  l'on  e'toit  au  moment  de  la  mort. 
P.  561—564. 

Avis  de  saint  Paul  touchant  le  célibat.  P.  564 — 565. 


Instruction  sur  la  Communion ,  pag.  366. 

I.  Avis  pour  le  temps  qui  précède  la  communion.  P.  566 
—570. 

II.  Avis  pour  le  temps  même  de  la  communion.  P.  570— 
577. 

III.  Avis  pour  le  temps  qui  sait  la  communion.  P.  377—» 
585. 


FIN   DU   TOME   NEUVIÈME. 


à 


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Oeuvres  complètes  de 
Bouraaloue 


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